Les illusions perdues, Honoré de Balzac


Il posa plusieurs boites couvertes en maroquin sur la table, devant sa belle-mère.

  • Pourquoi pensez-vous tant à moi ? dit Eve avec un sourire d’ange qui corrigeait sa parole.
  • Chère maman, dit l’imprimeur, allez dire à monsieur Postel que je consens à donner ma signature, car
    je vois sur ta figure, Lucien, que tu es bien décidé à partir.
    Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment après : – Ne me jugez pas mal,
    mes anges aimés. Il prit Eve et David, les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant : – Attendez les
    résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous
    permettait pas de faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois entortillent les sentiments ?
    Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle pas ici ? la pensée ne nous réunira-t-elle pas ? N’ai-je pas une
    destinée à accomplir ? Les libraires viendront-ils chercher ici mon Archer de Charles IX, et les
    Marguerites ? Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd’hui,
    puis-je jamais rencontrer des circonstances plus favorables ? N’est-ce pas toute ma fortune que d’entrer pour
    mon début à Paris dans le salon de la marquise d’Espard ?
  • Il a raison, dit Eve. Vous-même ne me disiez-vous pas qu’il devait aller promptement à Paris ?
    David prit Eve par la main, l’emmena dans cet étroit cabinet où elle dormait depuis sept années, et lui dit
    à l’oreille : – Il a besoin de deux mille francs, disais-tu, mon amour ? Postel n’en prête que mille.
    Eve regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses souffrances.
  • Ecoute, mon Eve adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes dépenses ont absorbé tout ce
    que je possédais. Il ne me reste que deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller
    l’imprimerie. Donner mille francs à ton frère, c’est donner notre pain, compromettre notre tranquillité. Si
    j’étais seul, je sais ce que je ferais ; mais nous sommes deux. Décide.
    Eve éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement et lui dit à l’oreille, tout en pleurs :
  • Fais comme si tu étais seul, je travaillerai pour regagner cette somme !
    Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient jamais échangé, David laissa Eve abattue, et revint
    trouver Lucien.
  • Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.
  • Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux le papier.
    Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Eve et sa mère à genoux, qui priaient Dieu. Si elles
    savaient combien d’espérances le retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu’elles perdaient
    dans cet adieu ; car elles trouvaient le bonheur à venir payé trop cher par une absence qui allait briser leur
    vie, et les jeter dans mille craintes sur les destinées de Lucien.
  • Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l’oreille de Lucien, tu serais le dernier des hommes.
    L’imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires, l’influence de madame de Bargeton ne
    l’épouvantait pas moins que la funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien dans une
    mauvaise comme dans une bonne voie. Eve eut bientôt fait le paquet de Lucien. Ce Fernand Cortès littéraire
    emportait peu de chose. Il garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et l’une de ses deux
    chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses effets et ses manuscrits formèrent un si mince paquet,

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