De Paris, le 7 de la lune de Zilcadé, 1714.
LETTRE LVI
Usbek à Ibben
À Smyrne
Le jeu est très en usage en Europe : c’est un état que d’être joueur ; ce
seul titre tient lieu de naissance, de biens, de probité ; il met tout homme qui
le porte au rang des honnêtes gens, sans examen, quoiqu’il n’y ait personne
qui ne sache qu’en jugeant ainsi il s’est trompé très souvent : mais on est
convenu d’être incorrigible.
Les femmes y sont surtout très adonnées. Il est vrai qu’elles ne s’y livrent
guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus chère ; mais, à
mesure qu’elles vieillissent, leur passion pour le jeu semble rajeunir, et cette
passion remplit tout le vide des autres.
Elles veulent ruiner leurs maris ; et, pour y parvenir, elles ont des moyens
pour tous les âges, depuis la plus tendre jeunesse jusqu’à la vieillesse la
plus décrépite : les habits et les équipages commencent le dérangement, la
coquetterie l’augmente, le jeu l’achève.
J’ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutôt neuf ou dix siècles,
rangées autour d’une table ; je les ai vues dans leurs espérances, dans leurs
craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs fureurs : tu aurais dit qu’elles
n’auraient jamais le temps de s’apaiser, et que la vie allait les quitter avant
leur désespoir : tu aurais été en doute si ceux qu’elles payaient étaient leurs
créanciers ou leurs légataires.
Il semble que notre saint prophète ait eu principalement en vue de nous
priver de tout ce qui peut troubler notre raison : il nous a interdit l’usage
du vin qui la tient ensevelie ; il nous a, par un précepte exprès, défendu les
jeux de hasard ; et quand il lui a été impossible d’ôter la cause des passions,
il les a amorties. L’amour parmi nous ne porte ni trouble ni fureur ; c’est
une passion languissante qui laisse notre âme dans le calme : la pluralité des
femmes nous sauve de leur empire, elle tempère la violence de nos désirs.
De Paris, le 10 de la lune de Zilhagé, 1714.
LETTRE LVII
Usbek à Rhédi
À Venise
Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joie, et
les dévots un nombre innombrable de dervis. Ces dervis font trois vœux,
d’obéissance, de pauvreté et de chasteté. On dit que le premier est le mieux
observé de tous ; quant au second, je te réponds qu’il ne l’est point, je te
laisse à juger du troisième.
Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils ne quittent jamais la qualité
de pauvres ; notre glorieux sultan renoncerait plutôt à ses magnifiques et
sublimes titres : ils ont raison, car ce titre de pauvre les empêche de l’être.
Les médecins, et quelques-uns de ces dervis qu’on appelle confesseurs,
sont toujours ici ou trop estimés ou trop méprisés : cependant on dit que les
héritiers s’accommodent mieux des médecins que des confesseurs.
Je fus l’autre jour dans un couvent de ces dervis. Un d’entre eux,
vénérable par ses cheveux blancs, m’accueillit fort honnêtement. Il me fit
voir toute la maison. Nous entrâmes dans le jardin, et nous nous mîmes à
discourir. Mon père, lui dis-je, quel emploi avez-vous dans la communauté ?
Monsieur, me répondit-il avec un air très content de ma question, je suis
casuiste. Casuiste ! repris-je : depuis que je suis en France, je n’ai pas ouï
parler de cette charge. Quoi ! vous ne savez pas ce que c’est qu’un casuiste !
Hé bien, écoutez ; je vais vous en donner une idée qui ne vous laissera rien
à désirer. Il y a deux sortes de péchés ; de mortels, qui excluent absolument
du paradis, et de véniels, qui offensent Dieu à la vérité, mais ne l’irritent
pas au point de nous priver de la béatitude : or tout notre art consiste à bien
distinguer ces deux sortes de péchés ; car, à la réserve de quelques libertins,
tous les chrétiens veulent gagner le paradis ; mais il n’y a guère personne
qui ne le veuille gagner au meilleur marché qu’il est possible. Quand on
connaît bien les péchés mortels, on tâche de ne pas commettre de ceux-là,
et l’on fait son affaire. Il y a des hommes qui n’aspirent pas à une si grande
perfection ; et, comme ils n’ont point d’ambition, ils ne se soucient pas des
premières places : aussi entrent-ils en paradis le plus juste qu’ils peuvent ;
pourvu qu’ils y soient, cela leur suffit : leur but est de n’en faire ni plus ni
moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel plutôt qu’ils ne l’obtiennent, et
qui disent à Dieu : Seigneur, j’ai accompli les conditions à la rigueur ; vous
ne pouvez vous empêcher de tenir vos promesses : comme je n’en ai pas fait
plus que vous n’en avez demandé, je vous dispense de m’en accorder plus
que vous n’en avez promis.
Nous sommes donc des gens nécessaires, monsieur. Ce n’est pas tout,
pourtant ; vous allez bien voir autre chose. L’action ne fait pas le crime, c’est
la connaissance de celui qui la commet ; celui qui fait un mal, tandis qu’il
peut croire que ce n’en est pas un, est en sûreté de conscience : et, comme
il y a un nombre infini d’actions équivoques, un casuiste peut leur donner
un degré de bonté qu’elles n’ont point, en les déclarant bonnes ; et, pourvu
qu’il puisse persuader qu’elles n’ont pas de venin, il le leur ôte tout entier.
Je vous dis ici le secret d’un métier où j’ai vieilli ; je vous en fais voir
les raffinements : il y a un tour à donner à tout, même aux choses qui en
paraissent moins susceptibles. Mon père, lui dis-je, cela est fort bon : mais
comment vous accommodez-vous avec le ciel ? Si le sophi avait à sa cour un
homme qui fit à son égard ce que vous faites contre votre Dieu, qui mît de
la différence entre ses ordres, qui apprît à ses sujets dans quel cas ils doivent
les exécuter et dans quel autre ils peuvent les violer, il le ferait empaler sur
l’heure. Je saluai mon dervis, et le quittai sans attendre sa réponse.
De Paris, le 23 de la lune de Maharran, 1714.
LETTRE LVIII
Rica à Rhédi
À Venise
À Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers. Là un homme obligeant
vient, pour un peu d’argent, vous offrir le secret de faire de l’or.
Un autre vous promet de vous faire coucher avec les esprits aériens,
pourvu que vous soyez seulement trente ans sans voir de femme.
Vous trouverez encore des devins si habiles qu’ils vous diront toute votre
vie, pourvu qu’ils aient seulement eu un quart d’heure de conversation avec
vos domestiques.
Des femmes adroites font de la virginité une fleur qui périt et renaît tous
les jours, et se cueille la centième fois plus douloureusement que la première.
Il y en a d’autres qui, réparant par la force de leur art toutes les injures
du temps, savent rétablir sur un visage une beauté qui chancelle, et même
rappeler une femme du sommet de la vieillesse pour la faire redescendre
jusqu’à la jeunesse la plus tendre.
Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre dans une ville qui est la mère
de l’invention.
Les revenus des citoyens ne s’y afferment point ; ils ne consistent qu’en
esprit et en industrie : chacun a la sienne, qu’il fait valoir de son mieux.
Qui voudrait nombrer tous les gens de loi qui poursuivent le revenu de
quelque mosquée aurait aussitôt compté les sables de la mer et les esclaves
de notre monarque.
Un nombre infini de maîtres de langues, d’arts et de sciences, enseignent
ce qu’ils ne savent pas ; et ce talent est bien considérable, car il ne faut pas
beaucoup d’esprit pour montrer ce qu’on sait, mais il en faut infiniment pour
enseigner ce qu’on ignore.
On ne peut mourir ici que subitement ; la mort ne saurait autrement
exercer son empire ; car il y a dans tous les coins des gens qui ont des
remèdes infaillibles contre toutes les maladies imaginables.
Toutes les boutiques sont tendues de filets invisibles où se vont prendre
tous les acheteurs. L’on en sort pourtant quelquefois à bon marché : une
jeune marchande cajole un homme une heure entière pour lui faire acheter
un paquet de cure-dents.
Il n’y a personne qui ne sorte de cette ville plus précautionné qu’il n’y est
entré : à force de faire part de son bien aux autres, on apprend à le conserver ;
seul avantage des étrangers dans cette ville enchanteresse.
De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LIX
Rica à Usbek
À ***
J’étais l’autre jour dans une maison où il y avait un cercle de gens de toute
espèce : je trouvai la conversation occupée par deux vieilles femmes qui
avaient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il faut avouer, disait une
d’entre elles, que les hommes d’aujourd’hui sont bien différents de ceux que
nous voyions dans notre jeunesse : ils étaient polis, gracieux, complaisants ;
mais à présent je les trouve d’une brutalité insupportable. Tout est changé,
dit pour lors un homme qui paraissait accablé de goutte ; le temps n’est plus
comme il était : il y a quarante ans tout le monde se portait bien, on marchait,
on était gai, on ne demandait qu’à rire et à danser ; à présent tout le monde
est d’une tristesse insupportable. Un moment après, la conversation tourna
du côté de la politique. Morbleu ! dit un vieux seigneur, l’état n’est plus
gouverné : trouvez-moi à présent un ministre comme monsieur Colbert ! Je
le connaissais beaucoup, ce monsieur Colbert ; il était de mes amis ; il me
faisait toujours payer de mes pensions avant qui que ce fût : le bel ordre qu’il
y avait dans les finances ! tout le monde était à son aise ; mais aujourd’hui je
suis ruiné. Monsieur, dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du temps
le plus miraculeux de notre invincible monarque : y a-t-il rien de si grand
que ce qu’il faisait alors pour détruire l’hérésie ? Et comptez-vous pour rien
l’abolition des duels ? dit d’un air content un autre homme qui n’avait point
encore parlé. La remarque est judicieuse, me dit quelqu’un à l’oreille : cet
homme est charmé de l’édit ; et il l’observe si bien qu’il y a six mois qu’il
reçut cent coups de bâton pour ne le pas violer.
Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un
retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les
Nègres peignent le diable d’une blancheur éblouissante, et leurs dieux noirs
comme du charbon ; que la Vénus de certains peuples ait des mamelles qui
lui pendent jusqu’aux cuisses ; et qu’enfin tous les idolâtres aient représenté
leurs dieux avec une figure humaine, et leur aient fait part de toutes leurs
inclinations. On a dit fort bien que, si les triangles faisaient un dieu, ils lui
donneraient trois côtés.
Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un
atome, c’est-à-dire la terre, qui n’est qu’un point de l’univers, se proposer
directement pour modèles de la providence, je ne sais comment accorder
tant d’extravagance avec tant de petitesse.
De Paris, le 14 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LX
Usbek à Ibben
À Smyrne
Tu me demandes s’il y a des Juifs en France. Sache que partout où il y
a de l’argent il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu’ils y font. Précisément
ce qu’ils font en Perse : rien ne ressemble plus à un Juif d’Asie qu’un Juif
européen.
Ils font paraître chez les chrétiens, comme parmi nous, une obstination
invincible pour leur religion, qui va jusqu’à la folie.
La religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui ont
couvert toute la terre, je veux dire le mahométisme et le christianisme ;
ou plutôt c’est une mère qui a engendré deux filles qui l’ont accablée de
mille plaies ; car, en fait de religion, les plus proches sont les plus grandes
ennemies. Mais, quelques mauvais traitements qu’elle en ait reçus, elle ne
laisse pas de se glorifier de les avoir mises au monde : elle se sert de l’une
et de l’autre pour embrasser le monde entier, tandis que, d’un autre côté, sa
vieillesse vénérable embrasse tous les temps.
Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté et l’origine
de toute religion : ils nous regardent au contraire comme des hérétiques qui
ont changé la loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles.
Si le changement s’était fait insensiblement, ils croient qu’ils auraient été
facilement séduits ; mais, comme il s’est fait tout à coup et d’une manière
violente, comme ils peuvent marquer le jour et l’heure de l’une et de l’autre
naissance, ils se scandalisent de trouver en nous des âges, et se tiennent
fermes à une religion que le monde même n’a pas précédée.
Ils n’ont jamais eu dans l’Europe un calme pareil à celui dont ils jouissent.
On commence à se défaire parmi les chrétiens de cet esprit d’intolérance
qui les animait : on s’est mal trouvé en Espagne de les avoir chassés, et
en France d’avoir fatigué des chrétiens dont la croyance différait un peu de
celle du prince. On s’est aperçu que le zèle pour les progrès de la religion
est différent de l’attachement qu’on doit avoir pour elle, et que, pour l’aimer
et l’observer, il n’est pas nécessaire de haïr et de persécuter ceux qui ne
l’observent pas.
Il serait à souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensément sur
cet article que les chrétiens ; que l’on pût une bonne fois faire la paix entre
Hali et Abubeker, et laisser à Dieu le soin de décider des mérites de ces saints
prophètes. Je voudrais qu’on les honorât par des actes de vénération et de
respect, et non par de vaines préférences, et qu’on cherchât à mériter leur
faveur, quelque place que Dieu leur ait marquée soit à sa droite ou bien sous
le marchepied de son trône.
De Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LXI
Usbek à Rhédi
À Venise
J’entrai l’autre jour dans une église fameuse qu’on appelle Notre-Dame :
pendant que j’admirais ce superbe édifice, j’eus occasion de m’entretenir
avec un ecclésiastique que la curiosité y avait attiré comme moi. La
conversation tomba sur la tranquillité de sa profession. La plupart des gens,
me dit-il, envient le bonheur de notre état, et ils ont raison : cependant il
a ses désagréments ; nous ne sommes point si séparés du monde que nous
n’y soyons appelés en mille occasions : là, nous avons un rôle très difficile
à soutenir.
Les gens du monde sont étonnants ; ils ne peuvent souffrir notre
approbation ni nos censures ; si nous les voulons corriger, ils nous trouvent
ridicules ; si nous les approuvons, ils nous regardent comme des gens au-
dessous de notre caractère. Il n’y a rien de si humiliant que de penser qu’on
a scandalisé les impies mêmes. Nous sommes donc obligés de tenir une
conduite équivoque et d’en imposer aux libertins, non pas par un caractère
décidé, mais par l’incertitude où nous les mettons de la manière dont nous
recevons leurs discours. Il faut avoir beaucoup d’esprit pour cela ; cet état de
neutralité est difficile : les gens du monde qui hasardent tout, qui se livrent
à toutes leurs saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les abandonnent,
réussissent bien mieux.
Ce n’est pas tout : cet état si heureux et si tranquille que l’on vante tant,
nous ne le conservons pas dans le monde. Dès que nous y paraissons, on nous
fait disputer ; on nous fait entreprendre, par exemple, de prouver l’utilité de
la prière à un homme qui ne croit pas en Dieu ; la nécessité du jeûne à un
autre qui a nié toute sa vie l’immortalité de l’âme : l’entreprise est laborieuse,
et les rieurs ne sont pas pour nous. Il y a plus : une certaine envie d’attirer
les autres dans nos opinions, nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi
dire attachée à notre profession. Cela est aussi ridicule que si on voyait les
Européens travailler en faveur de la nature humaine à blanchir le visage des
Africains. Nous troublons l’état, nous nous tourmentons nous-mêmes pour
faire recevoir des points de religion qui ne sont point fondamentaux et nous
ressemblons à ce conquérant de la Chine qui poussa ses sujets à une révolte
générale pour les avoir voulu obliger à se rogner les cheveux ou les ongles.
Le zèle même que nous avons pour faire remplir à ceux dont nous
sommes chargés les devoirs de notre sainte religion est souvent dangereux,
et il ne saurait être accompagné de trop de prudence. Un empereur nommé
Théodose fit passer au fil de l’épée tous les habitants d’une ville, même les
femmes et les enfants : s’étant ensuite présenté pour entrer dans une église,
un évêque nommé Ambroise lui fit fermer les portes, comme à un meurtrier
et un sacrilège ; et en cela il fit une action héroïque. Cet empereur ayant
ensuite fait la pénitence qu’un tel crime exigeait, étant admis dans l’église,
alla se placer parmi les prêtres. Le même évêque l’en fit sortir ; et en cela
il fit l’action d’un fanatique : tant il est vrai que l’on doit se défier de son
zèle ! Qu’importait à la religion ou à l’état que ce prince eût ou n’eût pas
uni place parmi les prêtres ?
De Paris, le premier de la lune de Rebiab, 1, 1714.
LETTRE LXII
Zélis à Usbek
À Paris
Ta fille ayant atteint sa septième année, j’ai cru qu’il était temps de la
faire passer dans les appartements intérieurs du sérail, et de ne point attendre
qu’elle ait dix ans pour la confier aux eunuques noirs. On ne saurait de trop
bonne heure priver une jeune personne des libertés de l’enfance, et lui donner
une éducation sainte dans les sacrés murs où la pudeur habite.
Car je ne puis être de l’avis de ces mères qui ne renferment leurs filles que
lorsqu’elles sont sur le point de leur donner un époux ; qui, les condamnant
au sérail plutôt qu’elles ne les y consacrent, leur font embrasser violemment
une manière de vie qu’elles auraient dû leur inspirer. Faut-il tout attendre de
la force de la raison, et rien de la douceur de l’habitude ?
C’est en vain que l’on nous parle de la subordination où la nature nous
a mises ; ce n’est pas assez de nous la faire sentir, il faut nous la faire
pratiquer, afin qu’elle nous soutienne dans ce temps critique où les passions
commencent à naître et à nous encourager à l’indépendance.
Si nous n’étions attachées à vous que par le devoir, nous pourrions
quelquefois l’oublier ; si nous n’y étions entraînées que par le penchant,
peut-être un penchant plus fort pourrait l’affaiblir ; mais quand les lois nous
donnent à un homme, elles nous dérobent à tous les autres, et nous mettent
aussi loin d’eux que si nous en étions à cent mille lieues.
La nature, industrieuse en faveur des hommes, ne s’est pas bornée à leur
donner des désirs ; elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes, et que
nous fussions des instruments animés de leur félicité : elle nous a mises
dans le feu des passions pour les faire vivre tranquilles : s’ils sortent de
leur insensibilité, elle nous a destinées à les y faire rentrer, sans que nous
puissions jamais goûter cet heureux état où nous les mettons.
Cependant, Usbek, ne t’imagine pas que ta situation soit plus heureuse
que la mienne : j’ai goûté ici mille plaisirs que tu ne connais pas. Mon
imagination a travaillé sans cesse à m’en faire connaître le prix : j’ai vécu,
et tu n’as fait que languir.
Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus libre que toi. Tu ne
saurais redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne jouisse de
tes inquiétudes : et tes soupçons, ta jalousie, tes chagrins, sont autant de
marques de ta dépendance.
Continue, cher Usbek ; fais veiller sur moi nuit et jour ; ne te fie pas même
aux précautions ordinaires : augmente mon bonheur en assurant le tien, et
sache que je ne redoute rien que ton indifférence.
Du sérail d’Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab, 1,1714.
LETTRE LXIII
Rica à Usbek
À ***
Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne. Je ne te perdais au
commencement que pour deux ou trois jours, et en voilà quinze que je ne
t’ai vu. Il est vrai que tu es dans une maison charmante, que tu y trouves une
société qui te convient, que tu y raisonnes tout à ton aise : il n’en faut pas
davantage pour te faire oublier tout l’univers.
Pour moi, je mène à peu près la même vie que tu m’as vu mener ; je
me répands dans le monde, et je cherche à le connaître : mon esprit perd
insensiblement tout ce qui lui reste d’asiatique, et se plie sans effort aux
mœurs européennes. Je ne suis plus si étonné de voir dans une maison cinq
ou six femmes avec cinq ou six hommes, et trouve que cela n’est pas mal
imaginé.
Je le puis dire : je ne connais les femmes que depuis que je suis ici : j’en
ai plus appris dans un mois que je n’aurais fait en trente ans dans un sérail.
Chez nous les caractères sont tous uniformes, parce qu’ils sont forcés :
on ne voit point les gens tels qu’ils sont, mais tels qu’on les oblige d’être :
dans cette servitude du cœur et de l’esprit on n’entend parler que la crainte,
qui n’a qu’un langage, et non pas la nature, qui s’exprime si différemment,
et qui paraît sous tant de formes.
La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué et si nécessaire, est ici
inconnue : tout parle, tout se voit, tout s’entend, le cœur se montre comme
le visage ; dans les mœurs, dans la vertu, dans le vice même, on aperçoit
toujours quelque chose de naïf.
Il faut pour plaire aux femmes un certain talent différent de celui qui leur
plaît encore davantage : il consiste dans une espèce de badinage dans l’esprit,
qui les amuse en ce qu’il semble leur promettre à chaque instant ce qu’on
ne peut tenir que dans de trop longs intervalles.
Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes, semble être parvenu à
former le caractère général de la nation : on badine au conseil, on badine
à la tête d’une armée, on badine avec un ambassadeur. Les professions ne
paraissent ridicules qu’à proportion du sérieux qu’on y met ; un médecin ne
le serait plus, si ses habits étaient moins lugubres, et s’il tuait ses malades
en badinant.
De Paris, le 10 de la lune de Rebiab, 1,1714.
LETTRE LXIV
Le chef des eunuques
noirs à Usbek
À Paris
Je suis dans un embarras que je ne saurais t’exprimer, magnifique
seigneur : le sérail est dans un désordre et une confusion épouvantables : la
guerre règne entre tes femmes : tes eunuques sont partagés : on n’entend que
plaintes, que murmures, que reproches : mes remontrances sont méprisées ;
tout semble permis dans ce temps de licence ; et je n’ai plus qu’un vain titre
dans le sérail.
Il n’y a aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres
par sa naissance, par sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par ton
amour, et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres pour avoir toutes les
préférences : je perds à chaque instant cette longue patience avec laquelle
néanmoins j’ai eu le malheur de les mécontenter toutes : ma prudence, ma
complaisance même, vertu si rare et si étrangère dans le poste que j’occupe,
ont été inutiles.
Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, la cause de tous ces
désordres elle est toute dans ton cœur et dans les tendres égards que tu
as pour elles. Si tu ne me retenais pas la main ; si, au lieu de la voie des
remontrances, tu me laissais celle des châtiments ; si, sans te laisser attendrir
à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les envoyais pleurer devant moi, qui ne
m’attendris jamais, je les façonnerais bientôt au joug qu’elles doivent porter,
et je lasserais leur humeur impérieuse et indépendante.
Enlevé, dès l’âge de quinze ans, du fond de l’Afrique, ma patrie, je fus
d’abord vendu à un maître qui avait plus de vingt femmes ou concubines.
Ayant jugé à mon air grave et taciturne que j’étais propre au sérail, il ordonna
que l’on achevât de me rendre tel, et me fit faire une opération, pénible dans
les commencements, mais qui me fut heureuse dans la suite, parce qu’elle
m’approcha de l’oreille et de la confiance de mes maîtres. J’entrai dans ce
sérail, qui fut pour moi un nouveau monde. Le premier eunuque, l’homme
le plus sévère que j’aie vu de ma vie, y gouvernait avec un empire absolu.
On n’y entendait parler ni de divisions ni de querelles ; un silence profond
régnait partout : toutes ces femmes étaient couchées à la même heure, d’un
bout de l’année à l’autre, et levées à la même heure : elles entraient dans
le bain tour à tour, elles en sortaient au moindre signe que nous leur en
faisions : le reste du temps elles étaient presque toujours enfermées dans
leurs chambres. Il avait une règle, qui était de les faire tenir dans une grande
propreté, et il avait pour cela des attentions inexprimables : le moindre refus
d’obéir était puni sans miséricorde. Je suis, disait-il, esclave ; mais je le suis
d’un homme qui est votre maître et le mien, et j’use du pouvoir qu’il m’a
donné sur vous : c’est lui qui vous châtie, et non pas moi, qui ne fais que
prêter ma main. Ces femmes n’entraient jamais dans la chambre de mon
maître qu’elles n’y fussent appelées ; elles recevaient cette grâce avec joie,
et s’en voyaient privées sans se plaindre. Enfin moi, qui étais le dernier des
noirs dans ce sérail tranquille, j’étais mille fois plus respecté que je ne le
suis dans le tien où je les commande tous.
Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie, il tourna les yeux de mon
côté ; il parla de moi à mon maître comme d’un homme capable de travailler
selon ses vues, et de lui succéder dans le poste qu’il remplissait : il ne fut
point étonné de ma grande jeunesse ; il crut que mon attention me tiendrait
lieu d’expérience. Que te dirai-je je fis tant de progrès dans sa confiance
qu’il ne faisait plus difficulté de mettre dans mes mains les clefs du lieu
terrible qu’il gardait depuis si longtemps. C’est sous ce grand maître que
j’appris l’art difficile de commande, et que je me formai aux maximes d’un
gouvernement inflexible. J’étudiai sous lui le cœur des femmes : il m’apprit
à profiter de leurs faiblesses, et à ne point m’étonner de leur hauteur. Souvent
il se plaisait à me les voir conduire jusqu’au dernier retranchement de
l’obéissance ; il les faisait ensuite revenir insensiblement, et voulait que je
parusse pour quelque temps plier moi-même. Mais il allait le voir dans ces
moments où il les trouvait tout près du désespoir, entre les prières et les
reproches ! il soutenait leurs larmes sans s’émouvoir, et se sentait flatté de
cette espèce de triomphe. Voilà, disait-il d’un air content, comment il faut
gouverner les femmes : leur nombre ne m’embarrasse pas ; je conduirais de
même toutes celles de notre grand monarque. Comment un homme peut-il
espérer de captiver leur cœur, si ses fidèles eunuques n’ont commencé par
soumettre leur esprit ?
Il avait non seulement de la fermeté, mais aussi de la pénétration. Il lisait
leurs pensées et leurs dissimulations : leurs gestes étudiés, leur visage feint,
ne lui dérobaient rien. Il savait toutes leurs actions les plus cachées et leurs
paroles les plus secrètes. Il se servait des unes pour connaître les autres, et il
se plaisait à récompenser la moindre confidence. Comme elles n’abordaient
leur mari que lorsqu’elles étaient averties, l’eunuque y appelait qui il voulait,
et tournait les yeux de son maître sur celles qu’il avait en vue ; et cette
distinction était la récompense de quelque secret révélé. Il avait persuadé à
son maître qu’il était du bon ordre qu’il lui laissât ce choix, afin de lui donner
une autorité plus grande. Voilà comme on gouvernait, magnifique seigneur,
dans un sérail qui était, je crois, le mieux réglé qu’il y eût en Perse.
Laisse-moi les mains libres : permets que je me fasse obéir : huit jours
remettront l’ordre dans le sein de la confusion : c’est ce que ta gloire
demande et ce que ta sûreté exige.
De ton sérail d’Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab, 2,1714.
