Enfin je vis entrer un vieillard pâle et sec, que je reconnus pour
nouvelliste avant qu’il se fût assis : il n’était pas du nombre de ceux qui ont
une assurance victorieuse contre tous les revers, et présagent toujours les
victoires et les trophées ; c’était au contraire un de ces trembleurs qui n’ont
que des nouvelles tristes. Les affaires vont bien mal du côté d’Espagne, dit-
il : nous n’avons point de cavalerie sur la frontière ; et il est à craindre que
le prince Pio, qui en a un gros corps, ne fasse contribuer tout le Languedoc.
Il y avait vis-à-vis de moi un philosophe assez mal en ordre, qui prenait le
nouvelliste en pitié, et haussait les épaules à mesure que l’autre haussait la
voix. Je m’approchai de lui, et il me dit à l’oreille : Vous voyez que ce fat
nous entretient il y a une heure de sa frayeur pour le Languedoc : et moi
j’aperçus hier au soir une tache dans le soleil, qui, si elle augmentait, pourrait
faire tomber toute la nature en engourdissement ; et je n’ai pas dit un seul
mot.
De Paris, le 17 de la lune de Rahmazan, 1719.
LETTRE CXXXIII
Rica à ***
J’allai l’autre jour voir une grande bibliothèque dans un couvent de
dervis, qui en sont comme les dépositaires, mais qui sont obligés d’y laisser
entrer tout le monde à certaines heures.
En entrant je vis un homme grave qui se promenait au milieu d’un nombre
innombrable de volumes qui l’entouraient. J’allai à lui et le priai de me dire
quels étaient quelques-uns de ces livres que je voyais mieux reliés les uns
que les autres. Monsieur, me dit-il, j’habite ici une terre étrangère ; je n’y
connais personne. Bien des gens me font de pareilles questions ; mais vous
voyez bien que je n’irai pas lire tous ces livres pour les satisfaire : j’ai mon
bibliothécaire qui vous donnera satisfaction, car il s’occupe nuit et jour à
déchiffrer tout ce que vous voyez là : c’est un homme qui n’est bon à rien,
et qui nous est très à charge parce qu’il ne travaille point pour le couvent.
Mais j’entends l’heure du réfectoire qui sonne : ceux qui, comme moi, sont
à la tête d’une communauté doivent être les premiers à tous les exercices.
En disant cela le moine me poussa dehors, ferma la porte, et, comme s’il eût
volé, disparut mes yeux.
De Paris, le 21 la lune de Rahmazan, 1719.
LETTRE CXXXIV
Rica à ***
Je retournai le lendemain à cette bibliothèque, où je trouvai tout un autre
homme que celui que j’avais vu la première fois. Son air était simple, sa
physionomie spirituelle, et son abord très affable. Dès que je lui eus fait
connaître ma curiosité, il se mit en devoir de la satisfaire, et même en qualité
d’étranger, de m’instruire.
Mon père, lui dis-je, quels sont ces gros volumes qui tiennent tout ce côté
de bibliothèque ? Ce sont, me dit-il, les interprètes de l’Écriture. Il y en a
un grand nombre ! lui repartis-je : il faut que l’Écriture fût bien obscure
autrefois, et bien claire à présent. Reste-t-il encore quelques doutes ? peut-
il y avoir des points contestés ? S’il y en a, bon dieu ! s’il y en a ! me
répondit-il ; il y en a presque autant que de lignes. Oui ! lui dis-je : et qu’ont
donc fait tous ces auteurs ? Ces auteurs, me repartit-il, n’ont point cherché
dans l’Écriture ce qu’il faut croire, mais ce qu’ils croient eux-mêmes : ils ne
l’ont point regardée comme un livre où étaient contenus les dogmes qu’ils
devaient recevoir, mais comme un ouvrage qui pourrait donner de l’autorité
à leurs propres idées : c’est pour cela qu’ils en ont corrompu tous les sens,
et ont donné la torture à tous les passages. C’est un pays où les hommes
de toutes les sectes font des descentes, et vont comme au pillage ; c’est un
champ de bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des
combats, où l’on s’attaque, où l’on s’escarmouche de bien des manières.
Tout près de là vous voyez les livres ascétiques ou de dévotion ; ensuite
les livres de morale, bien plus utiles ; ceux de théologie doublement
inintelligibles et par la matière qui y est traitée et par la manière de la traiter ;
les ouvrages des mystiques, c’est-à-dire des dévots qui ont le cœur tendre.
Ah ! mon père, lui dis-je, un moment ; n’allez pas si vite ; parlez-moi de
ces mystiques. Monsieur, dit-il, la dévotion échauffe un cœur disposé à la
tendresse, et lui fait envoyer des esprits au cerveau qui l’échauffent de même,
d’où naissent les extases et les ravissements. Cet état est le délire de la
dévotion ; souvent il se perfectionne, ou plutôt dégénère en quiétisme : vous
savez qu’un quiétiste n’est autre chose qu’un homme fou, dévot et libertin.
Voici les casuistes qui mettent au jour les secrets de la nuit, qui forment
dans leur imagination tous les monstres que le démon d’amour peut produire,
les rassemblent, les comparent, et en font l’objet éternel de leurs pensées :
heureux si leur cœur ne se met pas de la partie, et ne devient pas lui-même
complice de tant d’égarements si naïvement décrits et si nuement peints ?
Vous voyez, monsieur, que je pense librement et que je vous dis tout ce
que je pense. Je suis naturellement naïf, et plus encore avec vous qui êtes un
étranger, qui voulez savoir les choses, et les savoir telles qu’elles sont. Si je
voulais, je ne vous parlerais de tout ceci qu’avec admiration ; je vous dirais
sans cesse : Cela est divin ! cela est respectable ! il y a du merveilleux ! Et
il en arriverait, de deux choses l’une, ou que je vous tromperais, ou que je
me déshonorerais dans votre esprit.
Nous en restâmes là : une affaire qui survint au dervis rompit notre
conversation jusqu’au lendemain.
De Paris, le 23 de la lune de Rahmazan, 1719.
LETTRE CXXXV
Rica à ***
Je revins à l’heure marquée, et mon homme me mena précisément dans
l’endroit où nous nous étions quittés. Voici, me dit-il, les grammairiens, les
glossateurs et les commentateurs. Mon père, lui dis-je, tous ces gens-là ne
peuvent-ils pas se dispenser d’avoir du bon sens ? Oui, dit-il, ils le peuvent ;
et même il n’y paraît pas : leurs ouvrages n’en sont pas plus mauvais ; ce
qui est très commode pour eux. Cela est vrai, lui dis-je ; et je connais bien
des philosophes qui feraient bien de s’appliquer à ces sortes de sciences.
Voilà, poursuivit-il, les orateurs qui ont le talent de persuader
indépendamment des raisons ; et les géomètres qui obligent un homme
malgré lui d’être persuadé, et le convainquent avec tyrannie.
Voici les livres de métaphysique qui traitent de si grands intérêts, et
dans lesquels l’infini se rencontre partout ; les livres de physique qui ne
trouvent pas plus de merveilleux dans l’économie du vaste univers que dans
la machine la plus simple de nos artisans.
Les livres de médecine, ces monuments de la fragilité de la nature et de
la puissance de l’art, qui font trembler quand ils traitent des maladies même
les plus légères, tant ils nous rendent la mort présente, mais qui nous mettent
dans une sécurité entière quand ils parlent de la vertu des remèdes comme
si nous étions devenus immortels.
Tout près de là sont les livres d’anatomie, qui contiennent bien moins la
description des parties du corps humain que les noms barbares qu’on leur
a donnés ; chose qui ne guérit ni le malade de son mal, ni le médecin de
son ignorance.
Voici la chimie qui habite tantôt l’hôpital, et tantôt les petites maisons,
comme des demeures qui lui sont également propres.
Voici les livres de science, ou plutôt d’ignorance occulte ; tels sont ceux
qui contiennent quelque espèce de diablerie : exécrables selon la plupart des
gens, pitoyables selon moi. Tels sont encore les livres d’astrologie judiciaire.
Que dites-vous, mon père ? Les livres d’astrologie judiciaire ! repartis-je
avec feu ; et ce sont ceux dont nous faisons le plus de cas en Perse. Ils
règlent toutes les actions de notre vie, et nous déterminent dans toutes nos
entreprises : les astrologues sont proprement nos directeurs ; ils font plus,
ils entrent dans le gouvernement de l’état. Si cela est, me dit-il, vous vivez
sous un joug bien plus dur que celui de la raison : voilà le plus étrange de
tous les empires : je plains bien une famille, et encore plus une nation qui
se laisse si fort dominer par les planètes. Nous nous servons, lui repartis-
je, de l’astrologie comme vous vous servez de l’algèbre. Chaque nation a sa
science, selon laquelle elle règle sa politique. Tous les astrologues ensemble
n’ont jamais fait tant de sottises en notre Perse qu’un seul de vos algébristes
en a fait ici. Croyez-vous que le concours fortuit des astres ne soit pas une
règle aussi sûre que les beaux raisonnements de votre faiseur de système ? Si
l’on comptait les voix là-dessus en France et en Perse, ce serait un beau sujet
de triomphe pour l’astrologie ; vous verriez les calculateurs bien humiliés ;
quel accablant corollaire n’en pourrait-on pas tirer contre eux !
Notre dispute fut interrompue, et il fallut nous quitter.
De Paris, le 26 de la lune de Rahmazan, 1719.
LETTRE CXXXVI
Rica à ***
Dans l’entrevue suivante, mon savant me mena dans un cabinet
particulier. Voici les livres d’histoire moderne, me dit-il. Voyez
premièrement les historiens de l’église et des papes ; livres que je lis pour
m’édifier, et qui font souvent en moi un effet tout contraire.
Là ce sont ceux qui ont écrit de la décadence du formidable empire
romain, qui s’était formé du débris de tant de monarchies, et sur la chute
duquel il s’en forma aussi tant de nouvelles. Un nombre infini de peuples
barbares, aussi inconnus que les pays qu’ils habitaient, parurent tout à coup,
l’inondèrent, le ravagèrent, le dépecèrent, et fondèrent tous les royaumes
que vous voyez à présent en Europe. Ces peuples n’étaient point proprement
barbares, puisqu’ils étaient libres ; mais ils le sont devenus depuis que,
soumis pour la plupart à une puissance absolue, ils ont perdu cette douce
liberté si conforme à la raison, à l’humanité et à la nature.
Vous voyez ici les historiens de l’empire d’Allemagne, qui n’est qu’une
ombre du premier empire ; mais qui est, je crois, la seule puissance qui soit
sur la terre que la division n’a point affaiblie ; la seule, je crois encore, qui
se fortifie à mesure de ses pertes, et qui, lente à profiter des succès, devient
indomptable par ses défaites.
Voici les historiens de France, où l’on voit d’abord la puissance des
rois se former, mourir deux fois, renaître de même, languir ensuite pendant
plusieurs siècles ; mais, prenant insensiblement des forces, accrue de toutes
parts, montera son dernier période, semblable à ces fleuves qui, dans leur
course, perdent leurs eaux ou se cachent sous terre, puis, reparaissant de
nouveau, grossis par les rivières qui s’y jettent, entraînent avec rapidité tout
ce qui s’oppose à leur passage.
Là vous voyez la nation espagnole sortir de quelques montagnes ;
les princes mahométans subjugués aussi insensiblement qu’ils avaient
rapidement conquis ; tant de royaumes réunis dans une vaste monarchie, qui
devint presque la seule ; jusqu’à ce qu’accablée de sa propre grandeur et de
sa fausse opulence, elle perdit sa force et sa réputation même, et ne conserva
que l’orgueil de sa première puissance.
Ce sont ici les historiens d’Angleterre, où l’on voit la liberté sortir sans
cesse des feux de la discorde et de la sédition ; le prince toujours chancelant
sur un trône inébranlable ; une nation impatiente, sage dans sa fureur même,
et qui, maîtresse de la mer (chose inouïe jusqu’alors), mêle le commerce
avec l’empire.
Tout près de là sont les historiens de cette autre reine de la mer, la
république de Hollande, si respectée en Europe, et si formidable en Asie, où
ses négociants voient tant de rois prosternés devant eux.
Les historiens d’Italie vous représentent une nation autrefois maîtresse
du monde, aujourd’hui esclave de toutes les autres ; ses princes divisés et
faibles, et sans autre attribut de souveraineté qu’une vaine politique.
Voilà les historiens des républiques ; de la Suisse, qui est l’image de la
liberté ; de Venise, qui n’a de ressources qu’en son économie ; et de Gênes,
qui n’est superbe que par ses bâtiments.
Voici ceux du Nord, et entre autres de la Pologne, qui use si mal de
sa liberté et du droit qu’elle a d’élire ses rois, qu’il semble qu’elle veuille
consoler par là les peuples ses voisins, qui ont perdu l’un et l’autre.
Là-dessus nous nous séparâmes jusqu’au lendemain.
De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1719.
LETTRE CXXXVII
Rica à ***
Le lendemain il me mena dans un autre cabinet. Ce sont ici les poètes,
me dit-il, c’est-à-dire ces auteurs dont le métier est de mettre des entraves au
bon sens, et d’accabler la raison sous les agréments, comme on ensevelissait
autrefois les femmes sous leurs ornements et leurs parures. Vous les
connaissez ; ils ne sont pas rares chez les Orientaux, où le soleil, plus ardent,
semble échauffer les imaginations mêmes.
Voilà les poèmes épiques. Eh ! qu’est-ce que les poèmes épiques ? En
vérité, me dit-il, je n’en sais rien : les connaisseurs disent qu’on n’en a jamais
fait que deux, et que les autres qu’on donne sous ce nom ne le sont point :
c’est aussi ce que je ne sais pas. Ils disent de plus qu’il est impossible d’en
faire de nouveaux ; et cela est encore plus surprenant.
Voici les poètes dramatiques, qui, selon moi, sont les poètes par
excellence, et les maîtres des passions. Il y en a de deux sortes ; les comiques,
qui nous remuent si doucement ; et les tragiques, qui nous troublent et nous
agitent avec tant de violence.
Voici les lyriques, que je méprise autant que j’estime les autres, et qui
font de leur art une harmonieuse extravagance.
On voit ensuite les auteurs des idylles et des églogues, qui plaisent même
aux gens de cour par l’idée qu’ils leur donnent d’une certaine tranquillité
qu’ils n’ont pas, et qu’ils leur montrent dans la condition des bergers.
De tous les auteurs que nous avons vus, voici les plus dangereux ; ce sont
ceux qui aiguisent les épigrammes, qui sont de petites flèches déliées qui
font une plaie profonde et inaccessible aux remèdes.
Vous voyez ici les romans, dont les auteurs sont des espèces de poètes, et
qui outrent également le langage de l’esprit et celui du cœur : ils passent leur
vie à chercher la nature, et la manquent toujours ; leurs héros y sont aussi
étrangers que les dragons ailés et les hippocentaures.
J’ai vu, lui dis-je, quelques-uns de vos romans ; et, si vous voyiez les
nôtres, vous en seriez encore plus choqué : ils sont aussi peu naturels,
et d’ailleurs extrêmement gênés par nos mœurs : il faut dix années de
passion avant qu’un amant ait pu voir seulement le visage de sa maîtresse.
Cependant les auteurs sont forcés de faire passer les lecteurs dans ces
ennuyeux préliminaires. Or il est impossible que les incidents soient variés :
on a recours à un artifice pire que le mal même qu’on veut guérir ; c’est
aux prodiges. Je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu’une magicienne
fasse sortir une armée de dessous terre ; qu’un héros lui seul en détruise
une de cent mille hommes. Cependant voilà nos romans : ces aventures
froides et souvent répétées nous font languir, et ces prodiges extravagants
nous révoltent.
De Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1719.
LETTRE CXXXVIII
Rica à Ibben
À Smyrne
Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons. Depuis
trois ans j’ai vu changer quatre fois de système sur les finances. On lève
aujourd’hui les tributs en Turquie et en Perse comme les levaient les
fondateurs de ces empires : il s’en faut bien qu’il en soit ici de même. Il
est vrai que nous n’y mettons pas tant d’esprit que les Occidentaux. Nous
croyons qu’il n’y a pas plus de différence entre l’administration des revenus
du prince et celle des biens d’un particulier, qu’il y en a entre compter cent
mille tomans ou en compter cent : mais il y a ici bien plus de finesse et de
mystère. Il faut que de grands génies travaillent nuit et jour ; qu’ils enfantent
sans cesse, et avec douleur, de nouveaux projets ; qu’ils écoutent les avis
d’une infinité de gens qui travaillent pour eux sans en être priés ; qu’ils
se retirent et vivent dans le fond d’un cabinet impénétrable aux grands, et
sacré aux petits ; qu’ils aient toujours la tête remplie de secrets importants,
de desseins miraculeux, de systèmes nouveaux ; et qu’absorbés dans les
méditations, ils soient privés de l’usage de la parole, et quelquefois même
de celui de la politesse.
Dès que le feu roi eut fermé les yeux, on pensa à établir une nouvelle
administration. On sentait qu’on était mal ; mais on ne savait comment faire
pour être mieux. On ne s’était pas bien trouvé de l’autorité sans bornes des
ministres précédents ; on l’a voulu partager. On créa pour cet effet six ou
sept conseils ; et ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la
France avec plus de sens : la durée en fut courte, aussi bien que celle du bien
qu’elle produisit.
La France, à la mort du feu roi, était un corps accablé de mille maux :
Noailles prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles, appliqua quelques
remèdes topiques. Mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un
étranger est venu qui a entrepris cette cure : après bien des remèdes violents,
il a cru lui avoir rendu son embonpoint ; et il l’a seulement rendue bouffie.
Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté ;
et ceux qui n’avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux
extrémités ne se sont touchées de si près. L’étranger a tourné l’état comme
un fripier tourne un habit : il fait paraître dessus ce qui était dessous : et ce
qui était dessus il le met à l’envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables
même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes
du néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain par
leurs maîtres !
Tout ceci produit souvent des choses bizarres. Les laquais, qui avaient fait
fortune sous le règne passé, vantent aujourd’hui leur naissance : ils rendent à
ceux qui viennent de quitter leur livrée dans une certaine rue, tout le mépris
qu’on avait pour eux il y a six mois : ils crient de toutes leurs forces : La
noblesse est ruinée ! quel désordre dans l’état ! quelle confusion dans les
rangs ! on ne voit que des inconnus faire fortune ! Je te promets que ceux-ci
prendront bien leur revanche sur ceux qui viendront après eux, et que dans
trente ans ces gens de qualité feront bien du bruit.
De Paris, le premier de la lune de Zilcadé, 1720.
LETTRE CXXXIX
Rica à Ibben
Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non seulement dans
une femme, mais dans une reine. La reine de Suède voulant à toute force
associer le prince son époux à la couronne, pour aplanir toutes les difficultés,
a envoyé aux états une déclaration par laquelle elle se désiste de la régence
en cas qu’il soit élu.
Il y a soixante et quelques années qu’une autre reine, nommée Christine,
abdiqua la couronne pour se donner tout entière à la philosophie. Je ne sais
lequel de ces deux exemples nous devons admirer davantage.
Quoique j’approuve assez que chacun se tienne ferme dans le poste où la
nature l’a mis, et que je ne puisse louer la faiblesse de ceux qui, se trouvant
au-dessous de leur état, le quittent comme par une espèce de désertion ; je
suis cependant frappé de la grandeur d’ame de ces deux princesses, et de
voir l’esprit de l’une et le cœur de l’autre supérieurs à leur fortune. Christine
a songé à connaître dans le temps que les autres ne songent qu’à jouir ; et
l’autre ne veut jouir que pour mettre tout son bonheur entre les mains de son
auguste époux.
De Paris, le 27 de la lune de Maharram, 1720.
LETTRE CXL
Rica à Usbek
À ***
Le parlement de Paris vient d’être relégué dans une petite ville qu’on
appelle Pontoise. Le conseil lui a envoyé enregistrer ou approuver une
déclaration qui le déshonore ; et il l’a enregistrée d’une manière qui
déshonore le conseil.
On menace d’un pareil traitement quelques parlements du royaume.
Ces compagnies sont toujours odieuses : elles n’approchent des rois que
pour leur dire de tristes vérités ; et pendant qu’une foule de courtisans leur
représentent sans cesse un peuple heureux sous leur gouvernement, elles
viennent démentir la flatterie, et apporter au pied du trône les gémissements
et les larmes dont elles sont dépositaires.
C’est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la vérité, lorsqu’il
faut la porter jusqu’aux princes ! Ils doivent bien penser que ceux qui s’y
déterminent y sont contraints, et qu’ils ne se resoudraient jamais à faire des
démarches si tristes et si affligeantes pour ceux qui les font, s’ils n’y étaient
forcés par leur devoir, leur respect, et même leur amour.
De Paris, le 21 de la lune de Gemmadi, 1,1720.
LETTRE CXLI
Rica à Usbek
