Lettres Persanes de Montesquieu


J’étais le confident du grand eunuque, le plus fidèle de tes esclaves.
Lorsqu’il se vit près de sa fin, il me fit appeler, et me dit ces paroles : Je
me meurs ; mais le seul chagrin que j’aie en quittant la vie, c’est que mes
derniers regards ont trouvé les femmes de mon maître criminelles. Le ciel
puisse le garantir de tous les malheurs que je prévois ! Puisse, après ma
mort, mon ombre menaçante venir avertir ces perfides de leur devoir, et les
intimider encore ! Voilà les clefs de ces redoutables lieux ; va les porter au
plus vieux des noirs. Mais, si après ma mort, il manque de vigilance, songe
à en avertir ton maître. En achevant ces mots, il expira dans mes bras.
Je sais ce qu’il t’écrivit quelque temps avant sa mort sur la conduite de
tes femmes. Il y a dans le sérail une lettre qui aurait porté la terreur avec elle,
si elle avait été ouverte. Celle que tu as écrite depuis a été surprise à trois
lieues d’ici. Je ne sais ce que c’est ; tout se tourne malheureusement.
Cependant tes femmes ne gardent plus aucune retenue : depuis la mort du
grand eunuque, il semble que tout leur soit permis : la seule Roxane est restée
dans le devoir, et conserve de la modestie. On voit les mœurs se corrompre
tous les jours. On ne trouve plus sur le visage de tes femmes cette vertu mâle
et sévère qui y régnait autrefois : une joie nouvelle répandue dans ces lieux
est un témoignage infaillible, selon moi, de quelque satisfaction nouvelle.
Dans les plus petites choses, je remarque des libertés jusqu’alors inconnues.
Il règne, même parmi tes esclaves, une certaine indolence pour leur devoir et
pour l’observation des règles, qui me surprend ; ils n’ont plus ce zèle ardent
pour ton service qui semblait animer tout le sérail.
Tes femmes ont été huit jours à la campagne, à une de tes maisons les plus
abandonnées. On dit que l’esclave qui en a eu soin a été gagné, et qu’un jour
avant qu’elles arrivassent il avait fait cacher deux hommes dans un réduit de
pierre qui est dans la muraille de la principale chambre, d’où ils sortaient le
soir lorsque nous étions retirés. Le vieux eunuque qui est à présent à notre
tête est un imbécile à qui l’on fait croire tout ce qu’on veut.

Je suis agité d’une colère vengeresse contre tant de perfidies : et si le ciel

voulait pour le bien de ton service que tu me jugeasses capable de gouverner,
je te promets que si tes femmes n’étaient pas vertueuses, au moins elles
seraient fidèles.
Du sérail d’Ispahan, le 6 de la lune de Rebiab, 1,1719.

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