Manon Lescaut


comme une bonne ville n’était qu’un assemblage de
quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou
six cents personnes. La maison du gouverneur nous parut
un peu distinguée par sa hauteur et par sa situation. Elle est
défendue par quelques ouvrages de terre, autour desquels
règne un large fossé.
Nous fûmes d’abord présentés à lui. Il s’entretint
longtemps en secret avec le capitaine ; et, revenant ensuite à
nous, il considéra, l’une après l’autre, toutes les filles qui
étaient arrivées par le vaisseau. Elles étaient au nombre de
trente ; car nous avions trouvé au Havre une autre bande qui
s’était jointe à la nôtre. Le gouverneur, les ayant longtemps
examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville, qui
languissaient dans l’attente d’une épouse. Il donna les plus
jolies aux principaux, et le reste fut tiré au sort. Il n’avait
pas encore parlé à Manon ; mais lorsqu’il eut ordonné aux
autres de se retirer, il nous fit demeurer elle et moi.
« J’apprends du capitaine, nous dit-il, que vous êtes
mariés, et qu’il vous a reconnus sur la route pour deux
personnes d’esprit et de mérite. Je n’entre point dans les
raisons qui ont causé votre malheur ; mais, s’il est vrai que
vous ayez autant de savoir-vivre que votre figure me le
promet, je n’épargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous
contribuerez vous-même à me faire trouver quelque
agrément dans ce lieu sauvage et désert. »
Je lui répondis de la manière que je crus la plus propre à
confirmer l’idée qu’il avait de nous. Il donna quelques
ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et
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il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de
politesse pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit
point de questions en public sur le fond de nos aventures.
La conversation fut générale ; et, malgré notre tristesse,
nous nous efforçâmes, Manon et moi, de contribuer à la
rendre agréable.
Le soir, il nous fit conduire au logement qu’on nous avait
préparé. Nous trouvâmes une misérable cabane composée
de planches et de boue, qui consistait en deux ou trois
chambres de plain-pied, avec un grenier au-dessus. Il y
avait fait mettre six chaises et quelques commodités
nécessaires à la vie.
Manon parut effrayée à la vue d’une si triste demeure.
C’était pour moi qu’elle s’affligeait, beaucoup plus que
pour elle-même. Elle s’assit lorsque nous fûmes seuls, et
elle se mit à pleurer amèrement. J’entrepris d’abord de la
consoler ; mais lorsqu’elle m’eut fait entendre que c’était
moi seul qu’elle plaignait, et qu’elle ne considérait dans nos
malheurs communs que ce que j’avais à souffrir, j’affectai
de montrer assez de courage et même assez de joie pour lui
en inspirer. « De quoi me plaindrais-je ? lui dis-je : je
possède tout ce que je désire. Vous m’aimez, n’est-ce pas ?
quel autre bonheur me suis-je jamais proposé ? Laissons au
ciel le soin de notre fortune. Je ne la trouve pas si
désespérée. Le gouverneur est un homme civil ; il nous a
marqué de la considération ; il ne permettra pas que nous
manquions du nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté
de notre cabane et la grossièreté de nos meubles, vous avez
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pu remarquer qu’il y a peu de personnes ici qui paraissent
mieux logées et mieux meublées que nous : et puis tu es un
chimiste admirable, ajoutai-je en l’embrassant ; tu
transformes tout en or.

  • Vous serez donc la plus riche personne de l’univers,
    me répondit-elle ; car, s’il n’y eut jamais de l’amour tel que
    le vôtre, il est impossible d’être aimé plus tendrement que
    vous l’êtes. Je me rends justice, continua-t-elle : je sens
    bien que je n’ai jamais mérité ce prodigieux attachement
    que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins que
    vous n’avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J’ai
    été légère et volage ; et même en vous aimant éperdument,
    comme j’ai toujours fait, je n’étais qu’une ingrate. Mais
    vous ne sauriez croire combien je suis changée : mes
    larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre
    départ de France, n’ont pas eu une seule fois mes malheurs
    pour objet. J’ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez
    commencé à les partager. Je n’ai pleuré que de tendresse et
    de compassion pour vous. Je ne me console point d’avoir pu
    vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne cesse point de
    me reprocher mes inconstances, et de m’attendrir en
    admirant de quoi l’amour vous a rendu capable pour une
    malheureuse qui n’en était pas digne, et qui ne payerait pas
    bien de tout son sang, ajouta-t-elle avec une abondance de
    larmes, la moitié des peines qu’elle vous a causées. »
    Ses pleurs, son discours, et le ton dont elle le prononça,
    firent sur moi une impression si étonnante, que je crus sentir
    une espèce de division dans mon âme. « Prends garde, lui
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dis-je, prends garde, ma chère Manon ; je n’ai point assez
de force pour supporter des marques si vives de ton
affection ; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô
Dieu ! m’écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis
assuré du cœur de Manon ; il est tel que je l’ai souhaité pour
être heureux ; je ne puis plus cesser de l’être à présent :
voilà ma félicité bien établie. – Elle l’est, reprit-elle, si
vous la faites dépendre de moi, et je sais bien où je puis
compter aussi de trouver toujours la mienne. »
Je me couchai avec ces charmantes idées, qui changèrent
ma cabane en un palais digne du premier roi du monde.
L’Amérique me parut un lieu de délices après cela. « C’est à
la Nouvelle-Orléans qu’il faut venir, disais-je souvent à
Manon, quand on veut goûter les vraies douceurs de
l’amour : c’est ici qu’on s’aime sans intérêt, sans jalousie,
sans inconstance. Nos compatriotes y viennent chercher de
l’or ; ils ne s’imaginent pas que nous y avons trouvé des
trésors bien plus estimables. »
Nous cultivâmes soigneusement l’amitié du gouverneur.
Il eut la bonté, quelques semaines après notre arrivée, de me
donner un petit emploi qui vint à vaquer dans le fort.
Quoiqu’il ne fût pas distingué, je l’acceptai comme une
faveur du ciel : il me mettait en état de vivre sans être à
charge à personne. Je pris un valet pour moi, et une servante
pour Manon. Notre petite fortune s’arrangea ; j’étais réglé
dans ma conduite, Manon ne l’était pas moins. Nous ne
laissions point échapper l’occasion de rendre service et de
faire du bien à nos voisins. Cette disposition officieuse et la
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douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et
l’affection de toute la colonie ; nous fûmes en peu de temps
si considérés, que nous passions pour les premières
personnes de la ville après le gouverneur.
L’innocence de nos occupations et la tranquillité où nous
étions continuellement servirent à nous faire rappeler
insensiblement des idées de religion. Manon n’avait jamais
été une fille impie ; je n’étais pas non plus de ces libertins
outrés qui font la gloire d’ajouter l’irréligion à la
dépravation des mœurs : l’amour et la jeunesse avaient
causé tous nos désordres. L’expérience commençait à nous
tenir lieu d’âge ; elle fit sur nous le même effet que les
années. Nos conversations, qui étaient toujours réfléchies,
nous mirent insensiblement dans le goût d’un amour
vertueux. Je fus le premier qui proposai ce changement à
Manon. Je connaissais les principes de son cœur : elle était
droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité qui
dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu’il
manquait une chose à notre bonheur : « C’est, lui dis-je, de
le faire approuver du ciel. Nous avons l’âme trop belle et le
cœur trop bien fait l’un et l’autre pour vivre volontairement
dans l’oubli du devoir. Passe d’y avoir vécu en France, où il
nous était également impossible de nous aimer et de nous
satisfaire par une voie légitime ; mais en Amérique, où nous
ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n’avons plus à
ménager les lois arbitraires du sang et de la bienséance, où
l’on nous croit même mariés, qui empêche que nous ne le
soyons bientôt effectivement, et que nous n’ennoblissions
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notre amour par des serments que la religion autorise ? Pour
moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de nouveau en vous
offrant mon cœur et ma main ; mais je suis prêt à vous en
renouveler le don au pied d’un autel. »
Il me parut que ce discours la pénétrait de joie.
« Croiriez-vous, me répondit-elle, que j’y ai pensé mille
fois depuis que nous sommes en Amérique ? La crainte de
vous déplaire m’a fait renfermer ce désir dans mon cœur. Je
n’ai point la présomption d’aspirer à la qualité de votre
épouse. – Ah ! Manon, répliquai-je, tu serais bientôt celle
d’un roi, si le ciel m’avait fait naître avec une couronne. Ne
balançons plus ; nous n’avons nul obstacle à redouter : j’en
veux parler dès aujourd’hui au gouverneur, et lui avouer
que nous l’avons trompé jusqu’à ce jour. Laissons craindre
aux amants vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles
du mariage ; ils ne les craindraient pas s’ils étaient sûrs,
comme nous, de porter toujours celles de l’amour. » Je
laissai Manon au comble de la joie après cette résolution.
Je suis persuadé qu’il n’y a point d’honnête homme au
monde qui n’eût approuvé mes vues dans les circonstances
où j’étais, c’est-à-dire asservi fatalement à une passion que
je ne pouvais vaincre, et combattu par des remords que je
ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il quelqu’un qui
accuse mes plaintes d’injustice, si je gémis de la rigueur du
ciel à rejeter un dessein que je n’avais formé que pour lui
plaire ? Hélas ! que dis-je ? à le rejeter ! il l’a puni comme
un crime. Il m’avait souffert avec patience tandis que je
marchais aveuglément dans la route du vice ; et ses plus
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rudes châtiments m’étaient réservés lorsque je
recommencerais à retourner à la vertu. Je crains de manquer
de force pour achever le récit du plus funeste événement qui
fut jamais.
J’allai chez le gouverneur, comme j’en étais convenu
avec Manon, pour le prier de consentir à la cérémonie de
notre mariage. Je me serais bien gardé d’en parler à lui ni à
personne, si j’eusse pu me promettre que son aumônier, qui
était alors le seul prêtre de la ville, m’eût rendu ce service
sans sa participation ; mais, n’osant espérer qu’il voulût
s’engager au silence, j’avais pris le parti d’agir
ouvertement.
Le gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui
était extrêmement cher. C’était un homme de trente ans,
brave, mais emporté et violent. Il n’était point marié. La
beauté de Manon l’avait touché dès le jour de son arrivée, et
les occasions sans nombre qu’il avait eues de la voir,
pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa
passion, qu’il se consumait en secret pour elle. Cependant,
comme il était persuadé, avec son oncle et toute la ville, que
j’étais réellement marié, il s’était rendu maître de son
amour jusqu’au point de n’en rien laisser éclater, et son zèle
s’était même déclaré pour moi dans plusieurs occasions de
me rendre service.
Je le trouvai avec son oncle lorsque j’arrivai au fort. Je
n’avais nulle raison qui m’obligeât de lui faire un secret de
mon dessein ; de sorte que je ne fis point difficulté de
m’expliquer en sa présence. Le gouverneur m’écouta avec
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sa bonté ordinaire. Je lui racontai une partie de mon
histoire, qu’il entendit avec plaisir ; et, lorsque je le priai
d’assister à la cérémonie que je méditais, il eut la générosité
de s’engager à faire toute la dépense de la fête. Je me retirai
fort content.
Une heure après, je vis entrer l’aumônier chez moi. Je
m’imaginai qu’il venait me donner quelques instructions sur
mon mariage ; mais, après m’avoir salué froidement, il me
déclara, en deux mots, que M. le gouverneur me défendait
d’y penser, et qu’il avait d’autres vues sur Manon.
« D’autres vues sur Manon ? lui dis-je avec un mortel
saisissement de cœur ; et quelles vues donc, monsieur
l’aumônier ? » Il me répondit que je n’ignorais pas que M.
le gouverneur était le maître ; que Manon ayant été envoyée
de France pour la colonie, c’était à lui à disposer d’elle ;
qu’il ne l’avait pas fait jusqu’alors, parce qu’il la croyait
mariée ; mais qu’ayant appris de moi-même qu’elle ne
l’était point, il jugeait à propos de la donner à M. Synnelet,
qui en était amoureux.
Ma vivacité l’emporta sur ma prudence. J’ordonnai
fièrement à l’aumônier de sortir de ma maison, en jurant
que le gouverneur, Synnelet, et toute la ville ensemble,
n’oseraient porter la main sur ma femme ou ma maîtresse,
comme ils voudraient l’appeler.
Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je
venais de recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit
l’esprit de son oncle depuis mon retour, et que c’était l’effet
de quelque dessein médité depuis longtemps. Ils étaient les
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plus forts. Nous nous trouvions dans la Nouvelle-Orléans
comme au milieu de la mer, c’est-à-dire séparés du reste du
monde par des espaces immenses. Où fuir, dans un pays
inconnu, désert, ou habité par des bêtes féroces et par des
sauvages aussi barbares qu’elles ? J’étais estimé dans la
ville, mais je ne pouvais espérer d’émouvoir assez le peuple
en ma faveur pour en obtenir un secours proportionné au
mal : il eût fallu de l’argent, j’étais pauvre. D’ailleurs le
succès d’une émotion populaire était incertain ; et si la
fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans
remède.
Je roulais toutes ces pensées dans ma tête, j’en
communiquai une partie à Manon ; j’en formais de
nouvelles sans écouter sa réponse ; je prenais un parti, je le
rejetais pour en prendre un autre ; je parlais seul, je
répondais tout haut à mes pensées, enfin j’étais dans une
agitation que je ne saurais comparer à rien, parce qu’il n’y
en eut jamais d’égale. Manon avait les yeux sur moi : elle
jugeait par mon trouble de la grandeur du péril ; et,
tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette tendre
fille n’osait pas même ouvrir la bouche pour m’exprimer
ses craintes.
Après une infinité de réflexions, je m’arrêtai à la
résolution d’aller trouver le gouverneur, pour m’efforcer de
le toucher par des considérations d’honneur et par le
souvenir de mon respect et de son affection. Manon voulut
s’opposer à ma sortie ; elle me disait, les larmes aux yeux :
« Vous allez à la mort ; ils vont vous tuer ; je ne vous
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reverrai plus : je veux mourir avant vous. » Il fallut
beaucoup d’efforts pour la persuader de la nécessité où
j’étais de sortir, et de celle qu’il y avait pour elle de
demeurer au logis. Je lui promis qu’elle me reverrait dans
un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c’était sur elle-
même que devaient tomber toute la colère du ciel et la rage
de nos ennemis.
Je me rendis au fort : le gouverneur était avec son
aumônier. Je m’abaissai, pour le toucher, à des soumissions
qui m’auraient fait mourir de honte, si je les eusse faites
pour toute autre cause. Je le pris par tous les motifs qui
doivent faire une impression certaine sur un cœur qui n’est
pas celui d’un tigre féroce et cruel.
Ce barbare ne fit à mes plaintes que deux réponses, qu’il
répéta cent fois. Manon, me dit-il, dépendait de lui : il avait
donné sa parole à son neveu. J’étais résolu de me modérer
jusqu’à l’extrémité : je me contentai de lui dire que je le
croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je
consentirais plutôt qu’à la perte de ma maîtresse.
Je fus trop persuadé, en sortant, que je n’avais rien à
espérer de cet opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille
fois pour son neveu. Cependant je persistai dans le dessein
de conserver jusqu’à la fin un air de modération, résolu, si
l’on en venait aux excès d’injustice, de donner à
l’Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles
scènes que l’amour ait jamais produites.
Je retournai chez moi en méditant sur ce projet, lorsque le
sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit rencontrer Synnelet.
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Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées. J’ai dit qu’il
était brave ; il vint à moi : « Ne me cherchez-vous pas ? me
dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j’ai
bien prévu qu’il faudrait se couper la gorge avec vous :
allons voir qui sera le plus heureux. » Je lui répondis qu’il
avait raison, et qu’il n’y avait que ma mort qui pût finir nos
différends.
Nous nous écartâmes d’une centaine de pas hors de la
ville. Nos épées se croisèrent ; je le blessai, et je le désarmai
presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur,
qu’il refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon.
J’avais peut-être droit de lui ôter tout d’un coup l’une et
l’autre ; mais un sang généreux ne se dément jamais. Je lui
jetai son épée. « Recommençons, lui dis-je, et songez que
c’est sans quartier. » Il m’attaqua avec une furie
inexprimable. Je dois confesser que je n’étais pas fort dans
les armes, n’ayant eu que trois mois de salle à Paris.
L’amour conduisait mon épée. Synnelet ne laissa pas de me
percer le bras d’outre en outre ; mais je le pris sur le temps,
et je lui fournis un coup si vigoureux, qu’il tomba à mes
pieds sans mouvement.
Malgré la joie que donne la victoire après un combat
mortel, je réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette
mort. Il n’y avait pour moi ni grâce ni délai de supplice à
espérer. Connaissant, comme je faisais, la passion du
gouverneur pour son neveu, j’étais certain que ma mort ne
serait pas différée d’une heure après la connaissance de la
sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n’était
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pas la plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l’intérêt
de Manon, son péril et la nécessité de la perdre, me
troublaient jusqu’à répandre de l’obscurité sur mes yeux, et
à m’empêcher de reconnaître le lieu où j’étais. Je regrettai
le sort de Synnelet : une prompte mort me semblait le seul
remède à mes peines.
Cependant ce fut cette pensée même qui me fit rappeler
promptement mes esprits, et qui me rendit capable de
prendre une résolution. Quoi ! je veux mourir, m’écriai-je,
pour finir mes peines ! il y en a donc que j’appréhende plus
que la perte de ce que j’aime ? Ah ! souffrons jusqu’aux
plus cruelles extrémités pour secourir ma maîtresse, et
remettons à mourir après les avoir souffertes inutilement.
Je repris le chemin de la ville, j’entrai chez moi, j’y
trouvai Manon à demi morte de frayeur et d’inquiétude ; ma
présence la ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible
accident qui venait de m’arriver. Elle tomba sans
connaissance entre mes bras au récit de la mort de Synnelet
et de ma blessure ; j’employai plus d’un quart d’heure à lui
faire retrouver le sentiment.
J’étais à demi mort moi-même ; je ne voyais pas le
moindre jour à sa sûreté ni à la mienne. « Manon, que
ferons-nous ? lui dis-je lorsqu’elle eut repris un peu de
force ; hélas ! qu’allons-nous faire ? Il faut nécessairement
que je m’éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville ? Oui,
demeurez-y ; vous pouvez encore y être heureuse ; et moi je
vais, loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou
entre les griffes des bêtes féroces. »
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Elle se leva malgré sa faiblesse ; elle me prit par la main
pour me conduire vers la porte : « Fuyons ensemble, me dit-
elle, ne perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut
avoir été trouvé par hasard, et nous n’aurions pas le temps
de nous éloigner. – Mais, chère Manon, repris-je tout
éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller ? Voyez-vous
quelque ressource ? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez
de vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête
au gouverneur ? »
Cette proposition ne fit qu’augmenter son ardeur à partir,
il fallut la suivre. J’eus encore assez de présence d’esprit, en
sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j’avais
dans ma chambre, et toutes les provisions que je pus faire
entrer dans mes poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui
étaient dans la chambre voisine, que nous partions pour la
promenade du soir (nous avions cette coutume tous les
jours) ; et nous nous éloignâmes de la ville plus
promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le
permettre.
Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le
lieu de notre retraite, je ne laissais pas d’avoir deux
espérances, sans lesquelles j’aurais préféré la mort à
l’incertitude de ce qui pouvait arriver à Manon. J’avais
acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix
mois que j’étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle
manière on apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre
entre leurs mains sans courir à une mort certaine. J’avais
même appris quelques mots de leur langue et quelques-unes
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de leurs coutumes, dans les diverses occasions que j’avais
eues de les voir.
Avec cette triste ressource, j’en avais une autre du côté
des Anglais, qui ont, comme nous, des établissements dans
cette partie du Nouveau-Monde. Mais j’étais effrayé de
l’éloignement : nous avions à traverser, jusqu’à leurs
colonies, de stériles campagnes de plusieurs journées de
longueur, et quelques montagnes si hautes et si escarpées,
que le chemin en paraissait difficile aux hommes les plus
grossiers et les plus vigoureux. Je me flattais néanmoins
que nous pourrions tirer parti de ces deux ressources : des
sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour
nous recevoir dans leurs habitations.
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de
Manon put la soutenir, c’est-à-dire environ deux lieues ; car
cette amante incomparable refusa constamment de s’arrêter
plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu’il
lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit ;
nous nous assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir
pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier
soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait
pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain
à ses volontés ; j’aurais achevé de l’accabler mortellement
si je lui eusse refusé la satisfaction de me croire à mon aise
et sans danger avant que de penser à sa propre conservation.
Je me soumis durant quelques moments à ses désirs ; je
reçus ses soins en silence et avec honte.
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Mais lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle
ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai
de tous mes habits pour lui faire trouver la terre moins dure
en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à
me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer
de moins incommode. J’échauffais ses mains par mes
baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la
nuit entière à veiller près d’elle et à prier le ciel de lui
accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu ! que mes
vœux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux
jugement aviez-vous résolu de ne pas les exaucer !
Pardonnez si j’achève en peu de mots un récit qui me tue.
Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple ;
toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le
porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer
d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je
croyais ma chère maîtresse endormie, et je n’osais pousser
le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil.
Je m’aperçus, dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu’elle les avait froides et tremblantes ; je les approchai de
mon sein pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et,
faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit d’une
voix faible qu’elle se croyait à sa dernière heure.
Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage
ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les
tendres consolations de l’amour. Mais ses soupirs fréquents,
son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains,
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dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me
firent connaître que la fin de ses malheurs approchait.
N’exigez point de moi que je vous décrive mes
sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières
expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques
d’amour au moment même qu’elle expirait : c’est tout ce
que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable
événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva
sans doute point assez rigoureusement puni ; il a voulu que
j’aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je
renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche
attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon.
Mon dessein était d’y mourir ; mais je fis réflexion, au
commencement du second jour, que son corps serait exposé,
après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je
formai la résolution de l’enterrer, et d’attendre la mort sur
sa fosse. J’étais déjà si proche de ma fin, par
l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient causé,
que j’eus besoin de quantité d’efforts pour me tenir debout.
Je fus obligé de recourir aux liqueurs fortes que j’avais
apportées ; elles me rendirent autant de force qu’il en fallait
pour le triste office que j’allais exécuter. Il ne m’était pas
difficile d’ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais ;
c’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon
épée pour m’en servir à creuser, mais j’en tirai moins de
secours que de mes mains. J’ouvris une large fosse ; j’y
246

plaçai l’idole de mon cœur, après avoir pris soin de
l’envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de
la toucher. Je ne la mis dans cet état qu’après l’avoir
embrassée mille fois avec toute l’ardeur du plus parfait
amour. Je m’assis encore près d’elle ; je la considérai
longtemps ; je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse.
Enfin, mes forces recommençant à s’affaiblir, et craignant
d’en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise,
j’ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu’elle
avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai
ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable ; et,
fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais,
j’invoquai le secours du ciel, et j’attendis la mort avec
impatience.
Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c’est que pendant
tout l’exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une
larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La
consternation profonde où j’étais, et le dessein déterminé de
mourir, avaient coupé le cours à toutes les expressions du
désespoir et de la douleur. Aussi ne demeurai-je pas
longtemps dans la posture où j’étais sur la fosse sans perdre
le peu de connaissance et de sentiment qui me restaient.
Après ce que vous venez d’entendre, la conclusion de
mon histoire est de si peu d’importance, qu’elle ne mérite
pas la peine que vous voulez bien prendre à l’écouter. Le
corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville, et ses plaies
visitées avec soin, il se trouva non-seulement qu’il n’était
pas mort, mais qu’il n’avait pas même reçu de blessure
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dangereuse. Il apprit à son oncle de quelle manière les
choses s’étaient passées entre nous, et sa générosité le porta
sur-le-champ à publier les effets de la mienne. On me fit
chercher, et mon absence avec Manon me fit soupçonner
d’avoir pris le parti de la fuite. Il était trop tard pour
envoyer sur mes traces ; mais le lendemain et le jour suivant
furent employés à me poursuivre.
On me trouva, sans apparence de vie, sur la fosse de
Manon ; et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant
presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point
que je n’eusse été volé et assassiné : ils me portèrent à la
ville. Le mouvement du transport réveilla mes sens ; les
soupirs que je poussais en ouvrant les yeux et en gémissant
de me retrouver parmi les vivants firent connaître que
j’étais encore en état de recevoir du secours : on m’en
donna de trop heureux.
Je ne laissai pas d’être renfermé dans une étroite prison.
Mon procès fut instruit ; et comme Manon ne paraissait
point, on m’accusa de m’être défait d’elle par un
mouvement de rage et de jalousie. Je racontai naturellement
ma pitoyable aventure. Synnelet, malgré les transports de
douleur où ce récit le jeta, eut la générosité de solliciter ma
grâce. Il l’obtint.
J’étais si faible, qu’on fut obligé de me transporter de la
prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois mois par
une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait
point ; j’invoquais continuellement la mort, et je m’obstinai
longtemps à rejeter tous les remèdes. Mais le ciel, après
248

m’avoir puni avec tant de rigueur, avait dessein de me
rendre utiles mes malheurs et ses châtiments : il m’éclaira
de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de
ma naissance et de mon éducation.
La tranquillité ayant commencé à renaître un peu dans
mon âme, ce changement fut suivi de près par ma guérison.
Je me livrai entièrement aux inspirations de l’honneur, et je
continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les
vaisseaux de France, qui vont une fois chaque année dans
cette partie de l’Amérique. J’étais résolu de retourner dans
ma patrie pour y réparer, par une vie sage et réglée, le
scandale de ma conduite. Synnelet avait pris le soin de faire
transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu
honorable.
Ce fut environ six semaines après mon rétablissement
que, me promenant seul un jour sur le rivage, je vis arriver
un vaisseau que des affaires de commerce amenaient à la
Nouvelle-Orléans. J’étais attentif au débarquement de
l’équipage. Je fus frappé d’une surprise extrême en
reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s’avançaient vers la
ville. Ce fidèle ami me remit de loin, malgré les
changements que la tristesse avait faits sur mon visage. Il
m’apprit que l’unique motif de son voyage avait été le désir
de me voir et de m’engager à retourner en France ; qu’ayant
reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s’y était
rendu en personne pour me porter les secours que je lui
demandais ; qu’il avait ressenti la plus vive douleur en
apprenant mon départ, et qu’il serait parti sur-le-champ
249

pour me suivre, s’il eût trouvé un vaisseau prêt à faire
voile ; qu’il en avait cherché pendant plusieurs mois dans
divers ports, et qu’en ayant enfin rencontré un à Saint-Malo,
qui levait l’ancre pour la Martinique, il s’y était embarqué,
dans l’espérance de se procurer de là un passage facile à la
Nouvelle-Orléans ; que le vaisseau malouin ayant été pris
en chemin par des corsaires espagnols, et conduit dans une
de leurs îles, il s’était échappé par adresse ; et qu’après
diverses courses, il avait trouvé l’occasion du petit bâtiment
qui venait d’arriver pour se rendre heureusement près de
moi.
Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un
ami si généreux et si constant. Je le conduisis chez moi ; je
le rendis maître de tout ce que je possédais. Je lui appris
tout ce qui m’était arrivé depuis mon départ de France ; et,
pour lui causer une joie à laquelle il ne s’attendait pas, je lui
déclarai que les semences de vertu qu’il avait jetées
autrefois dans mon cœur commençaient à produire des
fruits dont il allait être satisfait. Il me protesta qu’une si
douce assurance le dédommageait de toutes les fatigues de
son voyage.
Nous avons passé deux mois ensemble à la Nouvelle-
Orléans pour attendre l’arrivée des vaisseaux de France ; et
nous étant enfin mis en mer, nous prîmes terre, il y a quinze
jours, au Havre-de-Grâce. J’écrivis à ma famille en arrivant.
J’ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la triste
nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec
trop de raison, que mes égarements n’aient contribué. Le


vent étant favorable pour Calais, je me suis embarqué
aussitôt, dans le dessein de me rendre à quelques lieues de
cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où mon
frère m’écrit qu’il doit attendre mon arrivée.
fin de la seconde et dernière partie.

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