Nana d’Emile Zola

Ce fut une course morne dans les rues. Il marchait lentement, toujours du même pas, suivant les murs. Ses talons sonnaient, il ne voyait que son ombre tourner, en grandissant et en se rapetissant, à chaque bec de gaz. Cela le berçait, l’occupait mécaniquement. Plus tard, jamais il ne sut où il avait passé ; il lui semblait s’être traîné pendant des heures, en rond, dans un cirque. Un souvenir unique lui resta, très net. Sans pouvoir expliquer comment, il se trouvait le visage collé à la grille du passage des Panoramas, tenant les barreaux des deux mains. Il ne les secouait pas, il tâchait simplement de voir dans le passage, pris d’une émotion dont tout son cœur était gonflé. Mais il ne distinguait rien, un flot de ténèbres coulait le long de la galerie déserte, le vent qui s’engouffrait par la rue Saint-Marc lui soufflait au visage une humidité de cave. Et il s’entêtait. Puis, sortant d’un rêve, il demeura étonné, il se demanda ce qu’il cherchait à cette heure, serré contre cette grille, avec une telle passion, que les barreaux lui étaient entrés dans la figure. Alors, il avait repris sa marche, désespéré, le cœur empli d’une dernière tristesse, comme trahi et seul désormais dans toute cette ombre.

Le jour enfin se leva, ce petit jour sale des nuits d’hiver, si mélancolique sur le pavé boueux de Paris. Muffat était revenu dans les larges rues en construction qui longeaient les chantiers du nouvel Opéra. Trempé par les averses, défoncé par les chariots, le sol plâtreux était changé en un lac de fange.

Et, sans regarder où il posait les pieds, il marchait toujours, glissant, se rattrapant. Le réveil de Paris, les équipes de balayeurs et les premières bandes d’ouvriers lui apportaient un nouveau trouble, à mesure que le jour grandissait. On le regardait avec surprise, le chapeau noyé d’eau, crotté, effaré. Longtemps, il se réfugia contre les palissades, parmi les échafaudages. Dans son être vide, une seule idée restait, celle qu’il était bien misérable.

Alors, il pensa à Dieu. Cette idée brusque d’un secours divin, d’une consolation surhumaine, le surprit, comme une chose inattendue et singulière ; elle éveillait en lui l’image de M. Venot, il voyait sa petite figure grasse, ses dents gâtées. Certainement, M. Venot, qu’il désolait depuis des mois, en évitant de le voir, serait bien heureux, s’il allait frapper à sa porte, pour pleurer entre ses bras. Autrefois, Dieu lui gardait toutes ses miséricordes. Au moindre chagrin, au moindre obstacle barrant sa vie, il entrait dans une église, s’agenouillait, humiliait son néant devant la souveraine puissance ; et il en sortait fortifié par la prière, prêt aux abandons des biens de ce monde, avec l’unique désir de l’éternité de son salut. Mais, aujourd’hui, il ne pratiquait plus que par secousses, aux heures où la terreur de l’enfer le reprenait ; toutes sortes de mollesses l’avaient envahi, Nana troublait ses devoirs. Et l’idée de Dieu l’étonnait. Pourquoi n’avait-il pas songé à Dieu tout de suite, dans cette effroyable crise, où craquait et s’effondrait sa faible humanité ?

Cependant, de sa marche pénible, il chercha une église. Il ne se souvenait plus, l’heure matinale lui changeait les rues. Puis, comme il tournait un coin de la rue de la Chaussée-d’Antin, il aperçut au bout la Trinité, une tour vague, fondue dans le brouillard.

Les statues blanches, dominant le jardin dépouillé, semblaient mettre des Vénus frileuses parmi les feuilles jaunies d’un parc. Sous le porche, il souffla un instant, fatigué par la montée du large perron. Puis, il entra. L’église était très froide, avec son calorifère éteint de la veille, ses hautes voûtes emplies d’une buée fine qui avait filtré par les vitraux. Une ombre noyait les bas-côtés, pas une âme n’était là, on entendait seulement, au fond de cette nuit louche, un bruit de savate, quelque bedeau traînant les pieds dans la maussaderie du réveil. Lui, pourtant, après s’être cogné à une débandade de chaises, perdu, le cœur gros de larmes, était tombé à genoux contre la grille d’une petite chapelle, près d’un bénitier. Il avait joint les mains, il cherchait des prières, tout son être aspirait à se donner dans un élan. Mais ses lèvres seules bégayaient des paroles, toujours son esprit fuyait, retournait dehors, se remettait en marche le long des rues, sans repos, comme sous le fouet d’une nécessité implacable. Et il répétait : « Ô mon Dieu, venez à mon secours ! Ô mon Dieu, n’abandonnez pas votre créature qui s’abandonne à votre justice ! Ô mon Dieu, je vous adore, me laisserez-vous périr sous les coups de vos ennemis ! « Rien ne répondait, l’ombre et le froid lui tombaient sur les épaules, le bruit des savates, au loin, continuait et l’empêchait de prier. Il n’entendait toujours que ce bruit irritant, dans l’église déserte, où le coup de balai du matin n’était pas même donné, avant le petit échauffement des premières messes. Alors, s’aidant d’une chaise, il se releva, avec un craquement de genoux. Dieu n’y était pas encore. Pourquoi aurait-il pleuré entre les bras de M. Venot ? Cet homme ne pouvait rien.

Et, machinalement, il retourna chez Nana.

Dehors, ayant glissé, il sentit des larmes lui venir aux yeux, sans colère contre le sort, simplement faible et malade. À la fin, il était trop las, il avait reçu trop de pluie, il souffrait trop du froid. L’idée de rentrer dans son hôtel sombre de la rue Miromesnil le glaçait. Chez Nana, la porte n’était pas ouverte, il dut attendre que le concierge parût. En montant, il souriait, pénétré déjà par la chaleur molle de cette niche, où il allait pouvoir s’étirer et dormir.

Lorsque Zoé lui ouvrit, elle eut un geste de stupéfaction et d’inquiétude. Madame, prise d’une abominable migraine, n’avait pas fermé l’œil. Enfin, elle pouvait toujours voir si madame ne s’était pas endormie. Et elle se glissa dans la chambre, pendant qu’il tombait sur un fauteuil du salon. Mais, presque aussitôt, Nana parut. Elle sautait du lit, elle avait à peine eu le temps de passer un jupon, pieds nus, les cheveux épars, la chemise fripée et déchirée, dans le désordre d’une nuit d’amour.

— Comment ! c’est encore toi ! cria-t-elle, toute rouge.

Elle accourait, sous le fouet de la colère, pour le flanquer elle-même à la porte. Mais en le voyant si minable, si fini, elle éprouva un dernier apitoiement.

— Eh bien ! tu es propre, mon pauvre chien ! reprit-elle avec plus de douceur. Qu’y a-t-il donc ?… Hein ? tu les as guettés, tu t’es fait de la bile ?

Il ne répondit pas, il avait l’air d’une bête abattue. Cependant, elle comprit qu’il manquait toujours de preuves ; et, pour le remettre :

— Tu vois, je me trompais. Ta femme est honnête, parole d’honneur !…

Maintenant, mon petit, il faut rentrer chez toi et te coucher. Tu en as besoin.

Il ne bougea pas.

— Allons, va-t’en. Je ne peux te garder ici… Tu n’as peut-être pas la prétention de rester, à cette heure ?

— Si, couchons-nous, balbutia-t-il.

Elle réprima un geste de violence. La patience lui échappait. Est-ce qu’il devenait idiot ?

— Voyons, va-t’en, dit-elle une seconde fois.

— Non.

Alors, elle éclata, exaspérée, révoltée.

— Mais c’est dégoûtant !… Comprends donc, j’ai de toi plein le dos, va retrouver ta femme qui te fait cocu… Oui, elle te fait cocu ; c’est moi qui te le dis, maintenant… Là ! as-tu ton paquet ? finiras-tu par me lâcher ?

Les yeux de Muffat s’emplirent de larmes. Il joignit les mains.

— Couchons-nous.

Du coup, Nana perdit la tête, étranglée elle-même par des sanglots nerveux. On abusait d’elle, à la fin ! Est-ce que ces histoires la regardaient ? Certes, elle avait mis tous les ménagements possibles pour l’instruire, par gentillesse. Et l’on voulait lui faire payer les pots cassés ! Non, par exemple ! Elle avait bon cœur, mais pas tant que Ça.

— Sacré nom ! j’en ai assez ! jurait-elle en tapant du poing sur les meubles. Ah bien ! moi qui me tenais à quatre, moi qui voulais être fidèle… Mais, mon cher, demain, je serais riche, si je disais un mot.

Il leva la tête, surpris. Jamais il n’avait songé à cette question d’argent.

Si elle témoignait un désir, tout de suite il le réaliserait.

Sa fortune entière était à elle.

— Non, c’est trop tard, répliqua-t-elle rageusement. J’aime les hommes qui donnent sans qu’on demande… Non, vois-tu, un million pour une seule fois, je refuserais. C’est fini, j’ai autre chose là… Va-t’en, ou je ne réponds plus de rien. Je ferais un malheur.

Elle s’avançait vers lui, menaçante. Et, dans cette exaspération d’une bonne fille poussée à bout, convaincue de son droit et de sa supériorité sur les honnêtes gens qui l’assommaient, brusquement la porte s’ouvrit et Steiner se présenta. Ce fut le comble. Elle eut une exclamation terrible.

— Allons ! voilà l’autre !

Steiner, ahuri par l’éclat de sa voix, s’était arrêté. La présence imprévue de Muffat le contrariait, car il avait peur d’une explication, devant laquelle il reculait depuis trois mois. Les yeux clignotants, il se dandinait d’un air gêné, en évitant de regarder le comte. Et il soufflait, avec la face rouge et décomposée d’un homme qui a couru Paris pour apporter une bonne nouvelle, et qui se sent tomber dans une catastrophe.

— Que veux-tu, toi ? demanda rudement Nana, le tutoyant, se moquant du comte.

— Moi… moi…, bégaya-t-il. J’ai à vous remettre ce que vous savez.

— Quoi ?

Il hésitait. L’avant-veille, elle avait signifié que, s’il ne lui trouvait pas mille francs, pour payer un billet, elle ne le recevrait plus. Depuis deux jours, il battait le pavé. Enfin, il venait de compléter la somme, le matin même.

— Les mille francs, finit-il par dire en tirant de sa poche une enveloppe.

Nana avait oublié.

— Les mille francs ! cria-t-elle.

Est-ce que je demande l’aumône ?… Tiens ! voilà le cas que j’en fais, de tes mille francs !

Et, prenant l’enveloppe, elle la lui jeta par la figure. En juif prudent, il la ramassa, péniblement. Il regardait la jeune femme, hébété. Muffat échangea avec lui un regard de désespoir, pendant qu’elle se mettait les poings sur les hanches pour crier plus fort.

— Ah ! çà, avez-vous bientôt fini de m’insulter !… Toi, mon cher, je suis contente que tu sois venu aussi, parce que, vois-tu, le balayage va être complet… Allons, houp ! dehors.

Puis, comme ils ne se pressaient guère, paralysés :

— Hein ? vous dites que je fais une sottise ? Possible ! Mais vous m’avez trop embêtée !… Et zut ! j’en ai assez d’être chic ! Si j’en crève, c’est mon plaisir.

Ils voulurent la calmer, ils la suppliaient.

— Une, deux, vous refusez de partir ?… Eh bien ! voyez ça. J’ai du monde.

D’un geste brusque, elle ouvrit toute grande la porte de la chambre.

Alors, les deux hommes, au milieu du lit défait, aperçurent Fontan. Il ne s’attendait pas à être montré ainsi, et il avait les jambes en l’air, la chemise volante, vautré comme un bouc au milieu des dentelles fripées, avec sa peau noire. D’ailleurs, il ne se troubla pas, habitué aux surprises des planches. Après la première secousse de saisissement, il trouva un jeu de physionomie pour se tirer à son honneur, il fit le lapin comme il disait, avançant la bouche, frisant le nez, dans un remuement du museau entier. Sa tête de faune canaille suait le vice.

C’était Fontan que, depuis huit jours, Nana allait chercher aux Variétés, prise de la toquade enragée des filles pour la laideur grimacière des comiques.

— Voilà ! dit-elle en le montrant, avec un geste de tragédienne.

Muffat, qui avait tout accepté, se révolta sous cet affront.

— Putain ! bégaya-t-il.

Mais Nana, déjà dans la chambre, revint, pour avoir le dernier mot.

— De quoi, putain ! Et ta femme ?

Et, s’en allant, refermant la porte à toute volée, elle poussa bruyamment le verrou. Les deux hommes, restés seuls, se regardèrent en silence. Zoé venait d’entrer. Mais elle ne les bouscula pas, elle leur causa très raisonnablement. En personne sage, elle trouvait la bêtise de madame un peu forte. Pourtant, elle la défendait : ça ne tiendrait pas avec ce cabotin, il fallait laisser passer cette rage-là. Les deux hommes se retirèrent. Ils n’avaient pas dit une parole. Sur le trottoir, émus par une fraternité, ils se donnèrent une poignée de main silencieuse ; et, se tournant le dos, ils s’éloignèrent, traînant la jambe, chacun de son côté.

Lorsque Muffat rentra enfin à son hôtel de la rue Miromesnil, sa femme justement arrivait. Tous deux se rencontrèrent dans le vaste escalier, dont les murs sombres laissaient tomber un frisson glacé. Ils levèrent les yeux et se virent. Le comte avait encore ses vêtements boueux, sa pâleur effarée d’homme qui revient du vice. La comtesse, comme brisée par une nuit de chemin de fer, dormait debout, mal repeignée et les paupières meurtries.

VIII

C’était rue Véron, à Montmartre, dans un petit logement, au quatrième étage. Nana et Fontan avaient invité quelques amis pour tirer le gâteau des Rois. Ils pendaient la crémaillère, installés seulement depuis trois jours.

Ça s’était fait brusquement, sans idée arrêtée de se mettre ensemble, dans le premier feu de leur lune de miel. Le lendemain de sa belle algarade, quand elle eut flanqué si carrément à la porte le comte et le banquier, Nana sentit tout crouler autour d’elle. D’un regard, elle jugea la situation : les créanciers allaient tomber dans son antichambre, se mêler de ses affaires de cœur, parler de tout vendre, si elle n’était pas raisonnable ; ce seraient des querelles, des cassements de tête à n’en plus finir, pour leur disputer ses quatre meubles. Et elle préféra tout lâcher. D’ailleurs, l’appartement du boulevard Haussmann l’assommait. Il était bête, avec ses grandes pièces dorées. Dans son coup de tendresse pour Fontan, elle rêvait d’une jolie petite chambre claire, retournant à son ancien idéal de fleuriste, lorsqu’elle ne voyait pas au-delà d’une armoire à glace en palissandre et d’un lit tendu de reps bleu. En deux jours, elle vendit ce qu’elle put sortir, des bibelots, des bijoux, et elle disparut avec une dizaine de mille francs, sans dire un mot à la concierge ; un plongeon, une fugue, pas une trace. Comme ça, les hommes ne viendraient pas se pendre après ses jupes. Fontan fut très gentil. Il ne dit pas non, il la laissa faire. Même il agit tout à fait en bon camarade. De son côté, il avait près de sept mille francs, qu’il consentit à joindre aux dix mille de la jeune femme, bien qu’on l’accusât d’avarice. Ça leur parut un fonds de ménage solide. Et ils partirent de là, tirant l’un et l’autre de leurs magots mis en commun, louant et meublant les deux pièces de la rue Véron, partageant tout en vieux amis.

Au début, ce fut vraiment délicieux.

Le soir des Rois, madame Lerat arriva la première avec Louiset. Comme Fontan n’était pas rentré, elle se permit d’exprimer des craintes, car elle tremblait de voir sa nièce renoncer à la fortune.

— Oh ! ma tante, je l’aime si fort ! cria Nana, en serrant d’un geste joli ses deux mains sur sa poitrine.

Ce mot produisit un effet extraordinaire sur madame Lerat. Ses yeux se mouillèrent.

— Ça, c’est vrai, dit-elle d’un air de conviction, l’amour avant tout.

Et elle se récria sur la gentillesse des pièces. Nana lui fit visiter la chambre, la salle à manger, jusqu’à la cuisine. Dame ! ce n’était pas immense, mais on avait refait les peintures, changé les papiers ; et le soleil entrait là gaiement.

Alors, madame Lerat retint la jeune femme dans la chambre, tandis que Louiset s’installait à la cuisine, derrière la femme de ménage, pour voir rôtir un poulet. Si elle se permettait des réflexions, c’était que Zoé sortait de chez elle. Zoé, bravement, restait sur la brèche, par dévouement pour madame. Plus tard, madame la paierait ; elle n’était pas inquiète. Et, dans la débâcle de l’appartement du boulevard Haussmann, elle tenait tête aux créanciers, elle opérait une retraite digne, sauvant des épaves, répondant que madame voyageait, sans jamais donner une adresse. Même, de peur d’être suivie, elle se privait du plaisir de rendre visite à madame. Cependant, le matin, elle avait couru chez madame Lerat, parce qu’il se passai du nouveau. La veille, des créanciers s’étaient présentés, le tapissier, le charbonnier, la lingère, offrant du temps, proposant même d’avancer une très forte somme à madame, si madame voulait revenir dans son appartement et se conduire en personne intelligente.

La tante répéta les paroles de Zoé. Il y avait sans doute un monsieur là-dessous.

— Jamais ! déclara Nana, révoltée. Eh bien ! ils sont propres, les fournisseurs ! Est-ce qu’ils croient que je suis à vendre, pour acquitter leurs mémoires !… Vois-tu, j’aimerais mieux mourir de faim que de tromper Fontan.

— C’est ce que j’ai répondu, dit madame Lerat ; ma nièce a trop de cœur.

Nana, cependant, fut très vexée d’apprendre qu’on vendait la Mignotte et que Labordette l’achetait à un prix ridicule, pour Caroline Héquet. Ça la mit en colère contre cette clique, de vraies roulures, malgré leur pose. Ah ! oui, par exemple, elle valait mieux qu’elles toutes !

— Elles peuvent blaguer, conclut-elle, l’argent ne leur donnera jamais le vrai bonheur… Et puis, vois-tu, ma tante, je ne sais même plus si tout ce monde-là existe. Je suis trop heureuse.

Justement, madame Maloir entrait, avec un de ces chapeaux étranges, dont elle seule trouvait la forme. Ce fut une joie de se revoir. Madame Maloir expliqua que les grandeurs l’intimidaient ; maintenant, de temps à autre, elle reviendrait faire son bézigue. On visita un seconde fois le logement ; et, dans la cuisine, devant la femme de ménage qui arrosait le poulet, Nana parla d’économies, dit qu’une bonne aurait coûté trop cher et qu’elle-même voulait s’occuper de son chez-elle. Louiset regardait béatement la rôtissoire.

Mais il y eut un éclat de voix. C’était Fontan, avec Bosc et Prullière. On pouvait se mettre à table. Le potage était déjà servi, lorsque Nana, pour la troisième fois, montra le logement.

— Ah ! mes enfants, que vous êtes bien ici ! répétait Bosc, histoire simplement de faire plaisir aux camarades qui payaient à dîner, car au fond la question de « la niche », comme il disait, ne le touchait pas.

Dans la chambre à coucher, il força encore la note aimable. D’ordinaire, il traitait les femmes de chameaux, et l’idée qu’un homme pouvait s’embarrasser d’une de ces sales bêtes soulevait, chez lui, la seule indignation dont il était capable, dans le dédain d’ivrogne dont il enveloppait le monde.

— Ah ! les gaillards, reprit-il en clignant les yeux, ils ont fait ça en sournois… Eh bien ! vrai, vous avez eu raison. Ce sera charmant, et nous viendrons vous voir, nom de Dieu !

Mais comme Louiset arrivait, à califourchon sur un manche à balai, Prullière dit avec un rire méchant :

— Tiens ! c’est déjà à vous, ce bébé ?

Cela parut très drôle. Madame Lerat et madame Maloir se tordirent.

Nana, loin de se fâcher, eut un rire attendri, en disant que non, malheureusement ; elle aurait bien voulu, pour le petit et pour elle ; mais il en viendrait peut-être un tout de même. Fontan, qui faisait le bonhomme, prit Louiset dans ses bras, jouant, zézayant.

— Ça n’empêche pas, on aime son petit père… Appelle-moi papa, crapule !

— Papa… papa… bégayait l’enfant.

Tout le monde le couvrit de caresses. Bosc, embêté, parlait de se mettre à table ; il n’y avait que ça de sérieux. Nana demanda la permission d’asseoir Louiset près d’elle. Le dîner fut très gai. Bosc, pourtant, souffrit du voisinage de l’enfant, contre lequel il devait défendre son assiette. Madame Lerat le gêna aussi. Elle s’attendrissait, lui communiquait tout bas des choses mystérieuses, des histoires de messieurs très bien qui la poursuivaient encore ; et, à deux reprises, il dut écarter son genou, car elle l’envahissait, avec des yeux noyés.

Prullière se conduisit comme un malhonnête à l’égard de madame Maloir, qu’il ne servit pas une fois. Il était occupé uniquement de Nana, l’air vexé de la voir avec Fontan. D’ailleurs, les tourtereaux finissaient par être ennuyeux, tant ils s’embrassaient. Contre toutes les règles, ils avaient voulu se placer l’un près de l’autre.

— Que diable ! mangez, vous avez bien le temps ! répétait Bosc, la bouche pleine. Attendez que nous ne soyons plus là.

Mais Nana ne pouvait se tenir. Elle était dans un ravissement d’amour, toute rose comme une vierge, avec des rires et des regards trempés de tendresse. Les yeux fixés sur Fontan, elle l’accablait de petits noms : mon chien, mon loup, mon chat ; et, lorsqu’il lui passait de l’eau ou du sel, elle se penchait, le baisait au hasard des lèvres, sur les yeux, sur le nez, sur une oreille ; puis, si on la grondait, c’était avec des tactiques savantes, des humilités et des souplesses de chatte battue, quelle revenait, en lui prenant sournoisement la main pour la garder et la baiser encore. Il fallait quelle touchât quelque chose de lui. Fontan faisait le gros dos et se laissait adorer, plein de condescendance. Son grand nez remuait d’une joie toute sensuelle. Son museau de bouc, sa laideur de monstre cocasse s’étalaient dans l’adoration dévote de cette fille superbe, si blanche et si grasse. Par moments, il rendait un baiser, en homme qui a tout le plaisir, mais qui veut se montrer gentil.

— À la fin, vous êtes agaçants ! cria Prullière. Va-t’en de là, toi !

Et il renvoya Fontan, il changea le couvert pour prendre sa place, à côté de Nana. Ce furent des exclamations, des applaudissements, des mots très raides.

Fontan mimait le désespoir, avec ses airs drôles de Vulcain pleurant Vénus. Tout de suite, Prullière se montra galant ; mais Nana, dont il cherchait le pied sous la table, lui allongea un coup, pour le faire tenir tranquille. Non, certes, elle ne coucherait pas avec lui. L’autre mois, elle avait eu un commencement de béguin, à cause de sa jolie tête. Maintenant, elle le détestait. S’il la pinçait encore, en feignant de ramasser sa serviette, elle lui jetterait son verre par la figure.

Cependant, la soirée se passa bien. On en était venu naturellement à causer des Variétés. Cette canaille de Bordenave ne crèverait donc pas ? Ses sales maladies reparaissaient et le faisaient tellement souffrir, qu’il n’était plus bon à prendre avec des pincettes. La veille, pendant la répétition, il avait gueulé tout le temps contre Simonne. En voilà un que les artistes ne pleureraient guère ! Nana dit que, s’il la demandait pour un rôle, elle l’enverrait joliment promener ; d’ailleurs, elle parlait de ne plus jouer, le théâtre ne valait pas son chez-soi. Fontan, qui n’était pas de la nouvelle pièce ni de celle qu’on répétait, exagérait aussi le bonheur d’avoir sa liberté entière, de passer les soirées avec sa petite chatte, les pieds devant le feu. Et les autres s’exclamaient, les traitant de veinards, affectant d’envier leur bonheur.

On avait tiré le gâteau des Rois. La fève était tombée à madame Lerat, qui la mit dans le verre de Bosc. Alors, ce furent des cris : « Le roi boit ! le roi boit ! » Nana profita de cet éclat de gaieté pour aller reprendre Fontan par le cou, en le baisant, en lui disant des choses dans l’oreille. Mais Prullière, avec son rire vexé de joli garçon, criait que ce n’était pas de jeu.

Louiset dormait sur deux chaises. Enfin, la société ne se sépara que vers une heure. On se criait au revoir, à travers l’escalier.

Et, pendant trois semaines, la vie des deux amoureux fut réellement gentille. Nana croyait retourner à ses débuts, quand sa première robe de soie lui avait causé un si gros plaisir. Elle sortait peu, jouant à la solitude et à la simplicité. Un matin, de bonne heure, comme elle descendait acheter elle-même du poisson au marché La Rochefoucauld, elle resta toute saisie de se rencontrer nez à nez avec Francis, son ancien coiffeur. Il avait sa correction habituelle, linge fin, redingote irréprochable ; et elle se trouva honteuse d’être vue par lui dans la rue, en peignoir, ébouriffée, traînant des savates. Mais il eut le tact d’exagérer encore sa politesse. Il ne se permit aucune question, il affectait de croire que madame était en voyage. Ah ! madame avait fait bien des malheureux, en se décidant à voyager ! C’était une perte pour tout le monde. La jeune femme, cependant, finit par l’interroger, prise d’une curiosité qui lui faisait oublier son premier embarras. Comme la foule les bousculait, elle le poussa sous une porte, où elle se tint debout devant lui, son petit panier à la main. Que disait-on de sa fugue ? Mon Dieu ! les dames où il allait disaient ceci, disaient cela ; en somme, un bruit énorme, un vrai succès. Et Steiner ? Monsieur Steiner était bien bas ; ça finirait par du vilain, s’il ne trouvait pas quelque nouvelle opération. Et Daguenet ? Oh ! celui-là allait parfaitement ; monsieur Daguenet arrangeait sa vie. Nana, que ses souvenirs excitaient, ouvrait la bouche pour le questionner encore ; mais elle éprouva une gêne à prononcer le nom de Muffat.

Alors, Francis, souriant, parla le premier. Quant à monsieur le comte, c’était une pitié, tant il avait souffert, après le départ de madame ; il semblait une âme en peine, on le voyait partout où madame aurait pu être. Enfin, monsieur Mignon, l’ayant rencontré, l’avait emmené chez lui. Cette nouvelle fit beaucoup rire Nana, mais d’un rire contraint.

— Ah ! il est avec Rose maintenant, dit-elle. Eh bien ! vous savez, Francis, je m’en fiche !… Voyez-vous, ce cafard ! Ça vous a pris des habitudes, ça ne peut pas jeûner seulement huit jours ! Et lui qui me jurait de ne plus avoir de femme après moi !

Au fond, elle enrageait.

— C’est mon reste, reprit-elle, un joli coco que Rose c’est payé là ! Oh ! je comprends, elle a voulu se venger de ce que je lui ai pris cette brute de Steiner… Comme c’est malin d’attirer chez soi un homme que j’ai flanqué dehors !

— Monsieur Mignon ne raconte pas les choses de la sorte, dit le coiffeur. D’après lui, c’est monsieur le comte qui vous aurait chassée… Oui, et d’une façon dégoûtante encore, avec son pied au derrière.

Du coup, Nana devint toute pâle.

— Hein ? quoi ? cria-t-elle, son pied au derrière ?… Elle est trop forte, celle-là ! Mais, mon petit, c’est moi qui l’ai jeté en bas de l’escalier, ce cocu ! car il est cocu ! tu dois savoir ça ; sa comtesse le fait cocu avec tout le monde, même avec cette fripouille de Fauchery… Et ce Mignon qui bat les trottoirs pour sa guenon de femme, dont personne ne veut, tant elle est maigre !… Quel sale monde ! quel sale monde !

Elle étranglait.

Elle reprit haleine.

— Ah ! ils disent ça… Eh bien ! mon petit Francis, je vais aller les trouver, moi… Veux-tu que nous y allions tout de suite ensemble ?… Oui, j’irai, et nous verrons s’ils auront le toupet de parler encore de coups de pied au derrière… Des coups ! mais je n’en ai jamais toléré de personne. Et jamais on ne me battra, vois-tu, parce que je mangerais l’homme qui me toucherait.

Pourtant, elle s’apaisa. Après tout, ils pouvaient bien dire ce qu’ils voulaient, elle ne les considérait pas plus que la boue de ses souliers. Ça l’aurait salie, de s’occuper de ces gens-là. Elle avait sa conscience pour elle. Et Francis, devenu familier, la voyant se livrer ainsi dans son peignoir de ménagère, se permit, en la quittant, de lui donner des conseils. Elle avait tort de tout sacrifier à une toquade ; les toquades gâtaient l’existence. Elle l’écoutait, la tête basse, pendant qu’il parlait d’un air peiné, en connaisseur qui souffrait de voir une si belle fille se gâcher de la sorte.

— Ça, c’est mon affaire, finit-elle par dire. Merci tout de même, mon cher.

Elle lui serra la main, qu’il avait toujours un peu grasse, malgré sa tenue parfaite ; puis, elle descendit acheter son poisson. Dans la journée, cette histoire de coup de pied au derrière l’occupa. Elle en parla même à Fontan, elle se posa de nouveau comme une femme forte qui ne supporterait pas une chiquenaude. Fontan, en esprit supérieur, déclara que tous les hommes comme il faut étaient des mufes et qu’on devait les mépriser. Nana, dès lors, fut pleine d’un réel dédain.

Justement, ce soir-là, ils allèrent aux Bouffes voir débuter, dans un rôle de dix lignes, une petite femme que Fontan connaissait.

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