Chapitre 11Paolo Uccello, Peintre
Il se nommait vraiment Paolo di Dono ; mais les Florentinsl’appelèrent Uccelli, ou Paul les Oiseaux, à cause du grand nombred’oiseaux figurés et de bêtes peintes qui remplissaient sa maison :car il était trop pauvre pour nourrir des animaux ou pour seprocurer ceux qu’il ne connaissait point. On dit même qu’à Padoueil exécuta une fresque des quatre éléments, et qu’il donna pourattribut à l’air l’image du caméléon. Mais il n’en avait jamais vu,de sorte ,qu’il représenta un chameau ventru qui a la gueule bée.(Or le caméléon, explique Vasari, est semblable à un petit lézardsec, au lieu que le chameau est une grande bêtedéguingandée.)
Car Uccello ne se souciait point de la réalité des choses, mais deleur multiplicité et de l’infini des lignes ; de sorte qu’ilfit des champs bleus, et des cités rouges, et des cavaliers vêtusd’armures noires sur des chevaux d’ébène dont la bouche estenflammée, et des lances dirigées comme des rayons de lumière verstous les points du ciel. Et il avait coutume de dessiner desmazocchi, qui sont des cercles de bois recouvert de drapque l’on place sur la tête, de façon que les plis de l’étofferejetée entourent tout le visage. Uccello en figura de pointus,d’autres carrés, d’autres à facettes, disposés en pyramides et encônes, suivant toutes les apparences de la perspective, si bienqu’il trouvait un monde de combinaisons dans les replis dumazocchio. Et le sculpteur Donatello lui disait : «Ah ! Paolo, tu laisses la substance pour l’ombre !»
Mais l’Oiseau continuait son œuvre patiente, et il assemblait lescercles, et il divisait les angles, et il examinait toutes lescréatures sous tous leurs aspects, et il allait demanderl’interprétation des problèmes d’Euclide à son ami le mathématicienGiovanni Manetti ; puis il s’enfermait et couvrait sesparchemins et ses bois de points et de courbes. Il s’employaperpétuellement à l’étude de l’architecture, en quoi il se fitaider par Filippo Brunelleschi ; mais ce n’était point dansl’intention de construire. Il se bornait à remarquer les directionsdes lignes, depuis les fondations jusqu’aux corniches, et laconvergence des droites à leurs intersections, et la manière dontles voûtes tournaient à leurs clefs, et le raccourci en éventaildes poutres de plafond qui semblaient s’unir à l’extrémité deslongues salles. Il représentait aussi toutes les bêtes et leursmouvements, et les gestes des hommes afin de les réduire en lignessimples.
Ensuite, semblable à l’alchimiste qui se penchait sur les mélangesde métaux et d’organes et qui épiait leur fusion à son fourneaupour trouver l’or, Uccello versait toutes les formes dans lecreuset des formes. Il les réunissait, et les combinait, et lesfondait, afin d’obtenir leur transmutation dans la forme simple,d’où dépendent toutes les autres. Voilà pourquoi Paolo Uccellovécut comme un alchimiste au fond de sa petite maison. Il crutqu’il pourrait muer toutes les lignes en un seul aspect idéal. Ilvoulut concevoir l’univers créé ainsi qu’il se reflétait dans l’œilde Dieu, qui voit jaillir toutes les figures hors d’un centrecomplexe. Autour de lui vivaient Ghiberti, della Robbia,Brunelleschi, Donatello, chacun orgueilleux et maître de son art,raillant le pauvre Uccello, et sa folie de la perspective plaignantsa maison pleine d’araignées, vide de Provisions ; maisUccello était plus orgueilleux encore. À chaque nouvellecombinaison de lignes, il espérait avoir découvert le mode decréer. Ce n’était pas l’imitation où il mettait son but, mais lapuissance de développer souverainement toutes choses et l’étrangesérie de chaperons à plis lui semblait plus révélatrice que lesmagnifiques figures de marbre du grand Donatello.
Ainsi vivait l’Oiseau, et sa tête pensive était enveloppée dans sacape ; et il ne s’apercevait ni de ce qu’il mangeait ni de cequ’il buvait, mais il était entièrement pareil à un ermite. Ensorte que dans une prairie, près d’un cercle de vieilles pierresenfoncées parmi l’herbe, il aperçut un jour une jeune fille quiriait, la tête ceinte d’une guirlande. Elle portait une longue robedélicate soutenue aux reins par un ruban pâle, et ses mouvementsétaient souples comme les tiges qu’elle courbait. Son nom étaitSelvaggia, et elle sourit à Uccello. Il nota la flexion de sonsourire. Et quand elle le regarda, il vit toutes les petites lignesde ses cils, et les cercles de ses prunelles, et la courbe de sespaupières, et les enlacements subtils de ses cheveux, et il fitdécrire dans sa pensée à la guirlande qui ceignait son front unemultitude de positions. Mais Selvaggia ne sut rien de cela, parcequ’elle avait seulement treize ans. Elle prit Uccello par la mainet elle l’aima. C’était la fille d’un teinturier de Florence, et samère était morte. Une autre femme était venue dans la maison, etelle avait battu Selvaggia. Uccello la ramena chez lui.
Selvaggia demeurait accroupie tout le jour devant la muraille surlaquelle Uccello traçait les formes universelles. Jamais elle necomprit pourquoi il préférait considérer des lignes droites et deslignes arquées à regarder la tendre figure qui se levait vers lui.Le soir, quand Brunelleschi ou Manetti venaient étudier avecUccello, elle s’endormait, après minuit, au pied des droitesentrecroisées, dans le cercle d’ombre qui s’étendait sous la lampe.Le matin, elle s’éveillait, avant Uccello, et se réjouissait parcequ’elle était entourée d’oiseaux peints et de bêtes de couleur.Uccello dessina ses lèvres, et ses yeux, et ses cheveux, et sesmains, et fixa toutes les attitudes de son corps ; mais il nefit point son portrait, ainsi que faisaient les autres peintres quiaimaient une femme. Car l’Oiseau ne connaissait pas la joie de selimiter à l’individu ; il ne demeurait point en un seulendroit : il voulait planer, dans son vol, au-dessus de tous lesendroits. Et les formes des attitudes de Selvaggia furent jetées aucreuset des formes, avec tous les mouvements des bêtes, et leslignes des plantes et des pierres, et les rais de la lumière, etles ondulations des vapeurs terrestres et des vagues de la mer. Etsans se souvenir de Selvaggia, Uccello paraissait demeureréternellement penché sur le creuset des formes.
Cependant il n’y avait point à manger dans la maison d’Uccello.Selvaggia n’osait le dire à Donatello ni aux autres. Elle se tut etmourut. Uccello représenta le roidissement de son corps, et l’unionde ses petites mains maigres, et la ligne de ses pauvres yeuxfermés. Il ne sut pas qu’elle était morte, de même qu’il n’avaitpas su si elle était vivante. Mais il jeta ces nouvelles formesparmi toutes celles qu’il avait rassemblées.
L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux.On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plusni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuisde longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’ilcachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes sesrecherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’étaitsaint Thomas incrédule, tentant la plaie du Christ. Uccello terminason tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et ledécouvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo,recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grandsculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccelloconnut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vuqu’un fouillis de lignes.
Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mortd’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides.Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans samain strictement refermée un petit rond de parchemin couvertd’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et quiretournaient de la circonférence au centre.
