Chapitre 16Pocahontas, Princesse
Pocahontas était la fille du roi Powhatan, qui siégeait assissur un trône fait en manière de lit, et couvert d’une grande robecousue de peaux de raton, dont toutes les queues pendaient. Ellefut élevée dans une maison tendue de nattes, parmi des prêtres etdes femmes qui avaient la tête et les épaules peintes de rouge vifet qui l’amusaient avec des hochets de cuivre et des sonnettes deserpent. Namontak, un serviteur fidèle, veillait sur la princesseet ordonnait ses jeux. Quelquefois on la menait dans la forêtauprès de la grande rivière Rappahanok, et trente vierges nuesdansaient pour la distraire. Elles étaient teintes de diversescouleurs et ceintes de feuilles vertes, portaient sur la tête descornes de bouc, et une peau de loutre à la taille, et, agitant desmassues, elles sautaient autour d’un feu qui crépitait. La danseterminée, elles éparpillaient les flammes et reconduisaient laprincesse à la lueur des tisons.
L’an 1607, le pays de Pocahontas fut troublé par les Européens. Desgentilshommes décavés, des escrocs et des chercheurs d’or, vinrentaborder dans la rivière de Potomac, et bâtirent des cahutes enplanches. Ils donnèrent aux cahutes le nom de Jamestown, et ilsappelèrent leur colonie la Virginie. La Virginie ne fut, en cesannées, qu’un misérable petit fort construit dans la baie deChesapeake, au milieu des domaines du grand roi Powhatam. Lescolons élurent président le capitaine John Smith, qui avait jadiscouru l’aventure jusque chez les Turcs. Ils erraient sur lesrochers et vivaient des coquillages de la mer et du peu de fromentqu’ils pouvaient obtenir par trafic avec les indigènes.
Ils furent d’abord reçus en grande cérémonie. Un prêtre sauvagevint jouer devant eux d’une flûte de roseau, ayant autour de sescheveux noués une couronne de poils de daim teinte en rouge, etcouverte comme une rose. Son corps était peint de cramoisi, safigure de bleu ; et il avait la peau parsemée de paillettesd’argent natif. Ainsi, la face impassible, il s’assit sur unenatte, et fuma une pipe de tabac.
Puis d’autres se formèrent en colonne carrée, peints de noir, et derouge, et de blanc, et quelques-uns à mi-couleur, chantant etdansant devant leur idole Oki, faite de peaux de serpents bourréesde mousse et ornées avec des chaînes de cuivre.
Mais peu de jours après, le capitaine Smith explorant la rivièredans un canot, fut soudain assailli et lié. On le mena parmi deterribles hurlements à une maison longue où il fut gardé parquarante sauvages. Les prêtres, ayant leurs yeux peints de rouge etleurs figures noires traversées par de grandes barres blanches,encerclèrent deux fois le feu de la maison de garde avec unetraînée de farine et des grains de blé. Ensuite John Smith futconduit dans la hutte du roi. Powhatan était vêtu de sa robe defourrures et ceux qui se tenaient autour de lui avaient les cheveuxdécorés avec du duvet d’oiseau. Une femme apporta au capitaine del’eau pour lui laver les mains, et une autre les lui essuya avecune touffe de plumes. Cependant deux géants rouges déposèrent deuxpierres plates aux pieds de Powhatan. Et le roi leva la main,signifiant que John Smith allait être couché sur ces pierres etqu’on lui écraserait la tête à coups de massue.
Pocahontas n’avait que douze ans et avançait timidement la figureentre les conseillers barbouillés. Elle gémit, s’élança vers lecapitaine et mit la tête contre sa joue. John Smith avaitvingt-neuf ans. Il portait de grandes moustaches droites, la barbeen éventail, et sa face était aquiline. On lui dit que le nom de lafillette du roi, qui lui sauvait la vie, était Pocahontas. Mais cen’était pas son vrai nom. Le roi Powhatan conclut la paix avec JohnSmith et le mit en liberté.
Un an plus tard, le capitaine Smith campait avec sa troupe dans laforêt fluviale. La nuit était épaisse ; une pluie pénétranteabattait tout bruit. Soudain, Pocahontas toucha l’épaule ducapitaine. Elle avait traversé, seule, les affreuses ténèbres desbois. Elle lui chuchota que son père voulait attaquer les Anglaiset les tuer pendant qu’ils seraient à souper. Elle le supplia defuir, s’il tenait à vivre. Le capitaine Smith lui offrit desverreries et des rubans ; mais elle pleura et répondit qu’ellen’osait. Et elle s’enfuit, seule, dans la forêt.
L’année suivante, les colons mirent le capitaine Smith en disgrâce,et, en 1609, il fut embarqué pour l’Angleterre. Là, il composa deslivres sur la Virginie, où il expliquait la situation des colons etracontait ses aventures. Vers 1612, un certain capitaine Argall,étant allé faire du commerce parmi les Potomacs (qui étaient lepeuple du roi Powhatan), enleva par surprise la princessePocahontas et l’enferma dans un navire comme otage. Le roi, sonpère, s’indigna ; mais elle ne lui fut pas rendue. Ainsi ellelanguit prisonnière jusqu’au jour où un gentilhomme de bonne façon,John Rolfe, s’éprit d’elle et l’épousa. Ils furent mariés en avril1613. On dit que Pocahontas avoua son amour à un de ses frères, quivint la voir. Elle arriva en Angleterre au mois de juin 1616, où ily eut, parmi les personnes de la société, grande curiosité pour lavisiter. La bonne reine Anne l’accueillit tendrement et ordonnaqu’on gravât son portrait.
Le capitaine John Smith, qui allait repartir pour la Virginie, vintlui faire sa cour avant de s’embarquer. Il ne l’avait pas vuedepuis 1608. Elle avait vingt-deux ans. Lorsqu’il entra, elledétourna la tête et cacha sa figure, ne répondant ni à son mari, nià ses amis, et demeura seule pendant deux ou trois heures. Puiselle demanda le capitaine. Alors elle leva les yeux, et lui dit:
– Vous aviez promis à Powhatan que ce qui serait à vous serait àlui, et il a fait de même ; étant étranger dans sa patrie,vous l’appeliez père ; étant étrangère dans la vôtre,je vous appellerai ainsi.
Le capitaine Smith s’excusa sur l’étiquette, parce qu’elle étaitfille de toi.
Elle reprit :
– Vous n’avez pas craint de venir au pays de mon père, et vousl’avez effrayé, lui et tous ses gens, – excepté moi :craindrez-vous donc qu’ici je ne vous appelle monpère ? Je vous dirai mon père et vous me direzmon enfant, et je serai pour toujours de la même patrieque vous… Ils m’avaient dit là-bas que vous étiez mort…
Et elle confia tout bas à John Smith que son nom était Matoaka. LesIndiens, craignant qu’on s’emparât d’elle par maléfices avaientdonné aux étrangers le faux nom de Pocahontas.
John Smith partit pour la Virginie et ne revit jamais Matoaka. Elletomba malade à Gravesend, au début de l’année suivante, pâlit etmourut. Elle n’avait pas vingt-trois ans.
Son portrait est entouré de cet exergue : Matoaka alias Rebeccafilia potentissimi principis Powhatani imperatoris Virginiæ.La pauvre Matoaka avait un chapeau de feutre haut, à deuxguirlandes de perles ; une grande collerette de dentelleroide, et elle tenait un éventail de plume. Elle avait le visageaminci, les pommettes longues et de grands yeux doux.
