Chapitre 19Le Capitaine Kid, Pirate
On ne s’accorde point sur la raison qui fit donner à ce piratele nom du chevreau (Kid). L’acte par lequel Guillaume III,roi d’Angleterre, l’investit de sa commission sur la galèreL’Aventure, en 1695, commence par les mots : « À notre féal etbien-aimé capitaine William Kid, commandant, etc. Salut. » Mais ilest certain que, dès lors, c’était un nom de guerre. Les uns disentqu’il avait coutume, étant élégant et raffiné, de porter toujours,au combat et à la manœuvre, de délicats gants de chevreau à reversde dentelle de Flandres ; d’autres assurent que dans ses pirestueries, il s’écriait : « Moi qui suis doux et bon comme unchevreau nouveau-né » ; d’autres encore prétendent qu’ilenfermait l’or et les joyaux dans des sacs très souples, faits depeau de jeune chèvre, et que l’usage lui en vint du jour où ilpilla un vaisseau chargé de vif-argent dont il emplit mille pochesde cuir qui sont encore enterrées au flanc d’une petite collinedans les îles Barbades. Il suffit de savoir que son pavillon desoie noire était brodé d’une tête de mort et d’une tête dechevreau, et que son cachet était gravé de même. Ceux qui cherchentles nombreux trésors qu’il cacha sur les côtes des continentsd’Asie et d’Amérique, font marcher devant eux un petit chevreaunoir, qui doit gémir à l’endroit où le capitaine enfouit sonbutin ; mais aucun n’a réussi. Barbe-Noire lui-même, qui avaitété renseigné par un ancien matelot de Kid, Gabriel Loff, ne trouvadans les dunes, sur lesquelles est bâti aujourd’hui FortProvidence, que des gouttes éparses de vif-argent suintant àtravers les sables. Et toutes ces fouilles sont inutiles, car lecapitaine Kid déclara que ses cachettes resteraient éternellementinconnues à cause de « l’homme au baquet sanglant ». Kid, en effet,fut hanté par cet homme pendant toute, sa vie, et les trésors deKid sont hantés et défendus par lui depuis sa mort.
Lord Bellamont, gouverneur des Barbades, irrité par l’énorme butindes pirates dans les Indes Occidentales, équipa la galèreL’Aventure, et obtint du roi, pour le captaine Kid, lacommission de commandant. Depuis longtemps Kid était jaloux dufameux Ireland, qui pillait tous les convois ; il promit àlord Bellamont de prendre sa chaloupe et de le ramener avec sescompagnons pour les faire exécuter. L’Aventure portaittrente canons et cent cinquante hommes. D’abord Kid toucha Madèreet s’y fournit de vin ; puis Bonavist, pour y embarqué dusel ; enfin, Saint-Iago, où il s’approvisionna complètement.Et de là il fit voile vers l’entrée de la Mer Rouge, où, dans leGolfe Persique, il y a un endroit d’une petite île qui se nomme laClef de Bab.
C’est là que le capitaine Kid réunit ses compagnons et leur fithisser le pavillon noir à tête de mort. Ils jurèrent tous, sur lahache, obéissance absolue aux règlements des pirates. Chaque hommeavait droit au vote, et titre égal aux provisions fraîches etliqueurs fortes. Les jeux de cartes et de dés étaient interdits.Les lumières et chandelles devaient être éteintes à huit heures dusoir. Si un homme voulait boire plus tard, il buvait sur le pont,dans, la nuit, à ciel ouvert. La compagnie ne recevrait ni femme nijeune garçon. Celui qui en introduirait sous déguisement seraitpuni de mort. Les canons, pistolets et coutelas devaient êtreentretenus et astiqués. Les querelles se videraient à terre, ausabre et au pistolet. Le capitaine et le quartier-maître auraientdroit à deux parts ; le maître, le bosseman et le canonnier, àune et demie ; les autres officiers à une un quart. Repos pourles musiciens le jour du Sabbat.
Le premier navire qu’ils rencontrèrent était hollandais, commandépar le Schipper Mitchel. Kid hissa le pavillon français et donna lachasse. Le navire montra aussitôt les couleurs françaises ;sur quoi le pirate héla en français. Le Schipper avait un Françaisà bord, qui répondit. Kid lui demanda s’il avait un passeport. LeFrançais dit que oui : « Eh bien, par Dieu, répondit Kid, en vertude votre passeport, je vous prends pour capitaine de ce navire. »Et aussitôt, il le fit pendre à la vergue. Puis il fit venir lesHollandais un à un. Il les interrogea, et, feignant de ne pointentendre le flamand, ordonna pour chaque prisonnier : « Français –la planche ! » On attacha une planche au bout-dehors. Tous lesHollandais coururent dessus, nus, devant la pointe du coutelas dubosseman, et sautèrent dans la mer.
À cet instant, le canonnier du capitaine Kid, Moor, éleva la voix :« Capitaine, cria-t-il, pourquoi tuez-vous ces hommes ? » Moorétait ivre. Le capitaine se retourna et, saisissant un baquet, lelui asséna sur la tête. Moor tomba, le crâne fendu. Le capitaineKid fit laver le baquet, auquel les cheveux s’étaient collés, avecdu sang caillé. Aucun homme de l’équipage ne voulut plus y tremperle faubert. On laissa le baquet attaché au bastingage.
De ce jour, le capitaine Kid fut hanté par l’homme au baquet. Quandil prit le vaisseau maure Queda, monté par des Indous etdes Arméniens, avec dix mille livres d’or, au partage du butinl’homme au baquet sanglant était assis sur les ducats. Kid le vitbien et jura. il descendit à sa cabine et vida une tasse de bombou.Puis, de retour sur le pont, il fit jeter l’ancien baquet à la mer.A l’abordage du riche vaisseau marchand le Mocco, on netrouva pas de quoi mesurer les parts de poudre d’or du capitaine. «Plein un baquet », dit une voix derrière l’épaule de Kid. Iltrancha l’air de son coutelas et essuya ses lèvres, qui écumaient.Puis il fit pendre les Arméniens. Les hommes de l’équipagesemblaient n’avoir rien entendu. Lorsque Kid attaquaL’Hirondelle, il s’étendit sur sa couchette après lepartage. Quand il se réveilla, il se sentit trempé de sueur, etappela un matelot pour lui demander de quoi se laver. L’homme luiapporta de l’eau dans une cuvette d’étain. Kid le regarda fixementet hurla : « Est-ce là te conduire en gentilhomme de fortune ?Misérable ! tu m’apportes un baquet plein de sang ! » Lematelot s’enfuit. Kid le fit débarquer et abandonner marron, avecun fusil, une bouteille de poudre et une bouteille d’eau. Il n’eutpoint d’autre raison pour enterrer son butin en différents lieuxsolitaires, parmi les sables, que la persuasion où il était quetoutes les nuits le canonnier assassiné venait vider la soute à oravec son baquet pour jeter les richesses à la mer.
Kid se fit prendre au large de New-York. Lord Bellamont l’envoya àLondres. Il fut condamné à la potence. On le pendit sur le quai del’Exécution, avec son habit rouge et ses gants. Au moment où lebourreau lui enfonça sur les yeux le bonnet noir, le capitaine Kidse débattit et cria : « Sacredieu ! je savais bien qu’il memettrait son baquet sur la tête ! » Le cadavre noirci restaaccroché dans les chaînes pendant plus de vingt ans.
