Chapitre 22MM. Burke et Hare, Assassins
M. William Burke s’éleva de la condition la plus basse à unerenommée éternelle. Il naquit en Irlande et débuta commecordonnier. Il exerça ce métier pendant plusieurs années àÉdimbourg où il fit son ami de M. Hare sur lequel il eut une grandeinfluence. Dans la collaboration de MM. Burke et Hare, il n’y apoint de doute que la puissance inventive et simplificatrice n’aitappartenu à M. Burke. Mais leurs noms restent inséparables dansl’art comme ceux de Beaumont et Fletcher. Ils vécurent ensemble,travaillèrent ensemble et furent pris ensemble. M. Hare ne protestajamais contre la faveur populaire qui s’attacha particulièrement àla personne de M. Burke. Un si complet désintéressement n’a pasreçu sa récompense. C’est M. Burke qui a légué son nom au procédéspécial qui mit les deux collaborateurs en honneur. Le monosyllabeburke vivra longtemps encore sur les lèvres des hommes, que déjà lapersonne de Hare aura disparu dans l’oubli qui se répandinjustement sur les travailleurs obscurs.
M. Burke paraît avoir apporté dans son œuvre la fantaisie féeriquede l’île verte où il était né. Son âme dut être trempée des récitsdu folklore. Il y a, dans ce qu’il a fait, comme un lointain relentdes Mille et une Nuits. Semblable au calife errant le longdes jardins nocturnes de Bagdad, il désira de mystérieusesaventures, étant curieux de récits inconnus et de personnesétrangères. Semblable au grand esclave noir armé d’un lourdcimeterre, il ne trouva point de plus digne conclusion à sa voluptéque la mort pour les autres. Mais son originalité anglo-saxonneconsista en ce qu’il réussit à tirer le parti le plus pratique deses rôderies d’imagination de Celte. Quand sa jouissance artistiqueétait terminée, que faisait l’esclave noir, je vous prie, de ceux àqui il avait coupé la tête ? Avec une barbarie tout arabe illes dépeçait en quartiers pour les conserver, salés, dans unsous-sol. Quel profit en tirait-il ? Aucun. M. Burke futinfiniment supérieur.
En quelque façon, M. Hare lui servit de Dinarzade. Il semble que lepouvoir d’invention de M. Burke ait été spécialement excité par laprésence de son ami. L’illusion de leurs rêves leur permit de seservit d’un galetas pour y loger de pompeuses visions. M. Harevivait dans un petit cabinet, au sixième étage d’une haute maisontrès peuplée d’Édimbourg. Un canapé, une grande caisse et quelquesustensiles de toilette, sans doute, en composaient presque tout lemobilier. Sur une petite table, une bouteille de whisky avec troisverres. De règle, M. Burke ne recevait qu’une personne à la fois,jamais la même. Sa façon était d’inviter un passant inconnu, à lanuit tombante. Il errait dans les rues pour examiner les visagesqui lui donnaient de la curiosité. Quelquefois il choisissait auhasard. Il s’adressait à l’étranger avec toute la politessequ’aurait pu y mettre Haroun-Al-Raschid. L’étranger gravissait lessix étages du galetas de M. Hare. On lui cédait le canapé ; onlui offrait du whisky d’Écosse à boire. M. Burke le questionnaitsur les incidents les plus surprenants de son existence. C’était unécouteur insatiable que M. Burke. Le récit était toujoursinterrompu par M. Hare, avant le point du jour. La formed’interruption de M. Hare était invariablement la même et trèsimpérative. Pour interrompre le récit, M. Hare avait coutume depasser derrière le canapé et d’appliquer ses deux mains sur labouche du conteur. Au même moment, M. Burke venait s’asseoir sur sapoitrine. Tous deux, en cette position, rêvaient, immobiles, à lafin de l’histoire qu’ils n’entendaient jamais. De cette manière,MM. Burke et Hare terminèrent un grand nombre d’histoires que lemonde ne connaîtra point.
Quand le conte était définitivement arrêté, avec le souffle duconteur, MM. Burke et Hare exploraient le mystère. Ilsdéshabillaient l’inconnu, admiraient ses bijoux, comptaient sonargent, lisaient ses lettres. Quelques correspondances ne furentpas sans intérêt. Puis ils mettaient le corps à refroidir dans lagrande caisse de M. Hare. Et ici, M. Burke montrait la forcepratique de son esprit.
Il importait que le cadavre fût frais, mais non tiède, afin depouvoir utiliser jusqu’au déchet du plaisir de l’aventure.
En ces premières années du siècle, les médecins étudiaient avecpassion l’anatomie ; mais, à cause des principes de lareligion, ils éprouvaient beaucoup de difficulté à se procurer dessujets pour les disséquer. M. Burke, en esprit éclairé, s’étaitrendu compte de cette lacune de la science. On ne sait comment ilse lia avec un vénérable et savant praticien, le docteur Knox, quiprofessait à la Faculté d’Édimbourg. Peut-être M. Burke avait-ilsuivi des cours publics, quoique son imagination dût le faireincliner plutôt vers les goûts artistiques. Il est certain qu’ilpromit au docteur Knox de lui aider de son mieux. De son côté, ledocteur Knox s’engagea à lui payer ses peines. Le tarif allait endécroissant depuis les corps de jeunes gens jusqu’aux corps devieillards. Ceux-ci intéressaient médiocrement le docteur Knox.C’était aussi l’avis de M. Burke – car d’ordinaire ils avaientmoins d’imagination. Le docteur Knox devint célèbre entre tous sescollègues pour sa science anatomique. MM. Burke et Hare profitèrentde la vie en dilettantes. Il convient sans doute de placer à cetteépoque la période classique de leur existence.
Car le génie tout-puissant de M. Burke l’entraîna bientôt hors desnormes et règles d’une tragédie où il y avait toujours un récit etun confident. M. Burke évolua tout seul (il serait puérild’invoquer l’influence de M. Hare) vers une espèce de romantisme.Le décor du galetas de M. Hare ne lui suffisant plus, il inventa leprocédé nocturne dans le brouillard. Les nombreux imitateurs de M.Burke ont un peu terni l’originalité de sa manière. Mais voici lavéritable tradition du maître.
La féconde imagination de M. Burke s’était lassée des récitséternellement semblables de l’expérience humaine. Jamais lerésultat n’avait répondu à son attente. Il en vint à nes’intéresser qu’à l’aspect réel, toujours varié pour lui, de lamort. Il localisa tout le drame dans le dénoûment. La qualité desacteurs ne lui importa plus. Il s’en forma au hasard. L’accessoireunique du théâtre de M. Burke fut un masque de toile empli de poix.M. Burke sortait par les nuits de brume, tenant ce masque à lamain. Il était accompagné de M. Hare. M. Burke attendait le premierpassant, marchait devant lui, puis, se retournant, lui appliquaitle masque de poix sur la figure, soudainement et solidement.Aussitôt MM. Burke et Hare s’emparaient, chacun d’un côté, des brasde l’acteur. Le masque de toile empli de poix présentait lasimplification géniale d’étouffer à la fois les cris et l’haleine.De plus, il était tragique. Le brouillard estompait les gestes durôle. Quelques acteurs semblaient mimer l’ivrogne. La scèneterminée, MM. Burke et Hare prenaient un cab, déséquipaient lepersonnage ; M. Hare surveillait les costumes, et M. Burkemontait un cadavre frais et propre chez le docteur Knox.
C’est ici, qu’en désaccord avec la plupart des biographes, jelaisserai MM. Burke et Hare au milieu de leur auréole de gloire.Pourquoi détruire un si bel effet d’art en les menantlanguissamment jusqu’au bout de leur carrière, en révélant leursdéfaillances et leurs déceptions ? Il ne faut point les voirailleurs que leur masque à la main, errant par les nuits debrouillard. Car la fin de leur vie fut vulgaire et semblable à tantd’autres. Il paraît que l’un d’eux fut pendu et que le docteur Knoxdut quitter la Faculté d’Édimbourg. M. Burke n’a pas laisséd’autres œuvres.
