Chapitre 2Erostrate, Incendiaire
La ville d’Éphèse, où naquit Herostratos, s’allongeait àl’embouchure du Caystre, avec ses deux ports fluviaux, jusqu’auxquais du Panorme, d’où on voyait sur la mer profondément teinte laligne brumeuse de Samos. Elle regorgeait d’or et de tissus, delaines et de roses, depuis que les Magnésiens, leurs chiens deguerre et leurs esclaves qui lançaient des javelots, avaient étévaincus sur les bords du Méandre, depuis que la magnifique Miletavait été ruinée par les Persans. C’était une cité molle, où l’onfêtait les courtisanes dans le temple d’Aphrodite Hétaïre. LesÉphésiens portaient des tuniques amorgines, transparentes, desrobes de lin filé au rouet couleur de violette, de pourpre et decrocos, des sarapides couleur de pomme jaune et blanches et roses,des étoffes d’Égypte couleur d’hyacinthe, avec les flamboiements dufeu et les nuances mobiles de la mer, et des calasiris de Perse, àtissu serré, léger, toutes parsemées sur leur fond écarlate degrains d’or façonnés en coupelles.
Entre la montagne de Prion et une haute falaise escarpée, onapercevait, sur le bord du Caystre, le grand temple d’Artémis. Ilavait fallu cent vingt ans pour le bâtir. Des peintures roidesornaient ses chambres intérieures, dont le plafond était d’ébène etde cyprès. Les lourdes colonnes, qui le soutenaient, avaient étébarbouillées de minium. La salle de la déesse était petite etovale. Au milieu, se dressait une pierre noire prodigieuse, coniqueet luisante, marquée de dorures lunaires, qui n’était autrequ’Artemis. L’autel triangulaire était aussi taillé dans une pierrenoire. D’autres tables, faites de dalles noires, étaient percées detrous réguliers pour laisser couler le sang des victimes. Auxparois pendaient de larges lames d’acier, emmanchées d’or, quiservaient à ouvrir les gorges, et le parquet poli était jonché debandelettes sanglantes. La grande pierre sombre avait deux mamellesdures et pointues. Telle était l’Artémis d’Éphèse. Sa divinité seperdait dans la nuit des tombes égyptiennes, et il fallait l’adorerselon les rites persans. Elle possédait un trésor enfermé dans uneespèce de ruche peinte en vert, dont la porte pyramidale étaithérissée de clous d’airain. Là, parmi les anneaux, les grandesmonnaies et les rubis, gisait le manuscrit d’Héraclite, qui avaitproclamé le règne du feu. Le philosophe l’y avait déposé lui-même àla base de la pyramide, tandis qu’on la construisait.
La mère d’Herostratos était violente et orgueilleuse. On ne sutpoint quel était son père. Hérostratos déclara plus tard qu’ilétait fils du feu. Son corps était marqué, sous le sein gauche,d’un croissant, qui parut s’enflammer lorsqu’on le tortura. Cellesqui assistèrent sa naissance prédirent qu’il était assujetti àArtemis. Il fut colère et demeura vierge. Son visage était corrodépar des lignes obscures et la teinte de sa peau était noirâtre. Dèsson enfance, il aima se tenir sous la haute falaise, près del’Artémision. Il regardait passer les processions d’offrandes. Àcause de l’ignorance où on était de sa race, il ne put devenirprêtre de la déesse à laquelle il se croyait voué. Le collègesacerdotal dut lui interdire plusieurs fois l’entrée du naos, où ilespérait écarter le tissu précieux et pesant qui voilait Artemis.Il en conçut de la haine et jura de violer le secret.
Le nom d’Herostratos lui semblait à nul autre comparable ainsi quesa propre personne lui apparaissait supérieure à toute l’humanité.Il désirait la gloire. D’abord il s’attacha aux philosophes quienseignaient la doctrine d’Héraclite : mais ils n’en connaissaientpoint la partie secrète, puisqu’elle était enclose dans la petitecellule pyramidale du trésor d’Artémis. Herostratos conjecturaseulement l’opinion du maître. Il s’endurcit au mépris desrichesses qui l’entouraient. Son dégoût pour l’amour descourtisanes était extrême. On crut qu’il réservait sa virginitépour la déesse. Mais Artemis n’eut point pitié de lui. Il parutdangereux au collège de la Gerousia, qui surveillait le temple. Lesatrape permit qu’on l’exilât dans les faubourgs. Il vécut au flancdu Koressos, dans un caveau creusé par les anciens. De là ilguettait, la nuit, les lampes sacrées de l’Artemision. Quelques-unssupposent que des Persans initiés vinrent s’y entretenir avec lui.Mais il est plus probable que son destin lui fut révélé d’uncoup.
En effet, il avoua dans la torture qu’il avait compris soudain lesens du mot d’Héraclite, la route d’en haut, et pourquoile philosophe avait enseigné que l’âme la meilleure est la plussèche et la plus enflammée. Il attesta que son âme, en ce sens,était la plus parfaite, et qu’il avait voulu le proclamer. Il nedonna point d’autre cause à son action que la passion de la gloireet la joie d’entendre proférer son nom. Il dit que seul son règneaurait été absolu, puisqu’on ne lui connaissait point de père etqu’Herostratos aurait été couronné par Herostratos, qu’il étaitfils de son œuvre, et que son œuvre était l’essence du monde :qu’ainsi il aurait été tout ensemble, roi, philosophe et dieu,unique entre les hommes.
L’an 356, dans la nuit du 21 juillet, la lune n’étant pas montée auciel, et le désir d’Herostratos ayant acquis une force inusitée, ilrésolut de violer la chambre secrète d’Artemis. Il se glissa doncpar le lacet de la montagne jusqu’à la rive du Caystre et gravitles degrés du temple. Les gardes des prêtres dormaient auprès deslampes saintes. Herostratos en saisit une et pénétra dans lenaos.
Une forte odeur d’huile de nard s’y exhalait. Les arêtes noires duplafond d’ébène étaient éclatantes. L’ovale de la chambre étaitpartagé au rideau tissu de fil d’or et de pourpre qui cachait ladéesse. Herostratos, haletant de volupté, l’arracha. Sa lampeéclaira le cône terrible aux mamelles droites. Herostratos lessaisit des deux mains et embrassa avidement la pierre divine. Puisil en fit le tour, et aperçut la pyramide verte où était le trésor.Il saisit les clous d’airain de la petite porte, et la descella. Ilplongea ses doigts parmi les joyaux vierges. Mais il n’y prit quele rouleau de papyrus où Héraclite avait inscrit ses vers. À lalueur de la lampe sacrée il les lut et connut tout.
Aussitôt il s’écria : « Le feu, le feu ! »
Il attira le rideau d’Artemis et approcha la mèche allumée du paninférieur. L’étoffe brûla d’abord lentement ; puis, à causedes vapeurs d’huile parfumée dont elle était imprégnée, la flammemonta, bleuâtre, vers les lambris d’ébène. Le terrible cône reflétal’incendie.
Le feu s’enroula aux chapiteaux des colonnes, rampa le long desvoûtes. Une à une, les plaques d’or vouées à la puissante Artemistombèrent des suspensions sur les dalles avec un retentissement demétal. Puis la gerbe fulgurante éclata sur le toit et illumina lafalaise. Les tuiles d’airain s’affaissèrent. Herostratos sedressait dans la lueur, clamant son nom parmi la nuit.
Tout l’Artemision fut un monceau rouge au centre des ténèbres. Lesgardes saisirent le criminel. On le bâillonna pour qu’il cessât decrier son propre nom. Il fut jeté dans les sous-sols, lié, durantl’incendie.
Artaxerxès, sur l’heure, envoya l’ordre de le torturer. Il nevoulut avouer que ce qui a été dit. Les douze cités d’Ioniedéfendirent, sous peine de mort, de livrer le nom d’Herostratos auxâges futurs. Mais le murmure l’a fait venir jusqu’à nous. La nuitoù Herostratos embrasa le temple d’Éphèse, vint au monde Alexandre,roi de Macédoine.
