Chapitre 5Lucrèce, Poète
Lucrèce apparut dans une grande famille qui s’était retirée loinde la vie civile. Ses premiers jours reçurent l’ombre du porchenoir d’une haute maison dressée dans la montagne. L’atrium étaitsévère et les esclaves muets. Il fut entouré, dès l’enfance, par lemépris de la politique et des hommes. Le noble Memmius, qui avaitson âge, subit, dans la forêt, les jeux que Lucrèce lui imposa.Ensemble, ils s’étonnèrent devant les rides des vieux arbres etépièrent le tremblement des feuilles sous le soleil, comme un voileviride de lumière jonché de taches d’or. Ils considérèrent souventles dos rayés des pourceaux sauvages qui humaient le sol. Ilstraversèrent des fusées frémissantes d’abeilles et des bandesmobiles de fourmis en marche. Et un jour ils parvinrent, endébouchant d’un taillis, à une clairière tout entourée d’ancienschênes-lièges, si étroitement assis, que leur cercle creusait dansle ciel un puits de bleu. Le repos de cet asile était infini. Ilsemblait qu’on fût dans une large route claire qui allait vers lehaut de l’air divin. Lucrèce y fut touché par la bénédiction desespaces calmes.
Avec Memmius il quitta le temple serein de la forêt pour étudierl’éloquence à Rome. L’ancien gentilhomme qui gouvernait la hautemaison lui donna un professeur grec et lui enjoignit de ne revenirque lorsqu’il posséderait l’art de mépriser les actions humaine.Lucrèce ne le revit plus. Il mourut solitaire, exécrant le tumultede la société. Quand Lucrèce revint, il ramenait dans la hautemaison vide, vers l’atrium sévère et parmi les esclaves muets, unefemme africaine, belle, barbare et méchante. Memmius était retournédans la maison de ses pères. Lucrèce avait vu les factionssanglantes, les guerres de partis et la corruption politique. Ilétait amoureux.
Et d’abord sa vie fut enchantée. Contre les tentures des murailles,la femme africaine appuyait les masses contournées de sa chevelure.Tout son corps épousait longuement les lits de repos. Elleentourait les cratères pleins de vin écumeux de ses bras chargésd’émeraudes translucides. Elle avait une façon étrange de lever undoigt et de secouer le front, Ses sourires avaient une sourceprofonde et ténébreuse comme les fleuves d’Afrique. Au lieu defiler la laine, elle la déchiquetait patiemment en petits floconsqui volaient autour d’elle.
Lucrèce souhaitait ardemment se fondre à ce beau corps. Ilétreignait ses seins métalliques et attachait sa bouche sur seslèvres d’un violet sombre. Les paroles d’amour passèrent de l’un àl’autre, furent soupirées, les firent rire et s’usèrent. Ilstouchèrent le voile flexible et opaque qui sépare les amants. Leurvolupté eut plus de fureur et désira changer de personne. Ellearriva jusqu’à l’extrémité aiguë où elle s’épand autour de lachair, sans pénétrer jusqu’aux entrailles. L’Africaine serecroquevilla dans son cœur étranger. Lucrèce se désespéra de nepouvoir accomplir l’amour. La femme devint hautaine, morne etsilencieuse, pareille à l’atrium et aux esclaves. Lucrèce erra dansla salle des livres.
Ce fut là qu’il déplia le rouleau où un scribe avait copié letraité d’Épicure.
Aussitôt il comprit la variété des choses de ce monde, etl’inutilité de s’efforcer vers les idées. L’univers lui parutsemblable aux petits flocons de laine que les doigts de l’Africaineéparpillaient dans les salles. Les grappes d’abeilles et lescolonnes de fourmis et le tissu mouvant des feuilles lui furent desgroupements de groupements d’atomes. Et dans tout son corps ilsentit un peuple invisible et discord, avide de se séparer. Et lesregards lui semblèrent des rayons plus subtilement charnus, etl’image de la belle barbare, une mosaïque agréable et colorée, etil éprouva que la fin du mouvement de cette infinité était tristeet vaine. Ainsi que les factions ensanglantées de Rome, avec leurstroupes de clients armés et insulteurs, il contempla letourbillonnement de troupeaux d’atomes teints du même sang et quise disputent une obscure suprématie. Et il vit que la dissolutionde la mort n’était que l’affranchissement de cette tourbeturbulente qui se rue vers mille autres mouvements inutiles.
Or, quand Lucrèce eut été instruit ainsi par le rouleau de papyrus,où les mots grecs comme les atomes du monde étaient tissés les unsdans les autres, il sortit dans la forêt par le porche noir de lahaute maison des ancêtres. Et il aperçut le dos des pourceaux rayésqui avaient toujours le nez dirigé vers la terre. Puis, traversantle taillis, il se trouva soudain au milieu du temple serein de laforêt, et ses yeux plongèrent dans le puits bleu du ciel. Ce fut làqu’il plaça son repos.
De là il contempla l’immensité fourmillante de l’univers ;toutes les pierres, toutes les plantes, tous les arbres, tous lesanimaux, tous les hommes, avec leurs couleurs, avec leurs passions,avec leurs instruments, et l’histoire de ces choses diverses, etleur naissance, et leurs maladies, et leur mort. Et parmi la morttotale et nécessaire, il aperçut clairement la mort unique del’Africaine, et pleura.
Il savait que les pleurs viennent d’un mouvement particulier despetites glandes qui sont sous les paupières, et qui sont agitéespar une procession d’atomes sortie du cœur, lorsque le cœurlui-même a été frappé par la succession d’images colorées qui sedétachent de la surface du corps d’une femme aimée. Il savait quel’amour n’est causé que par le gonflement des atomes qui désirentse joindre à d’autres atomes. Il savait que la tristesse causée parla mort n’est que la pire des illusions terrestres, puisque lamorte avait cessé d’être malheureuse et de souffrir, tandis quecelui qui la pleurait s’affligeait de ses propres maux et songeaitténébreusement à sa propre mort. Il savait qu’il ne reste de nousaucun double simulacre pour verser des larmes sur son proprecadavre étendu à ses pieds. Mais, connaissant exactement latristesse et l’amour et la mort, et que ce sont de vaines imageslorsqu’on les contemple de l’espace calme où il faut s’enfermer, ilcontinua de pleurer, et de désirer l’amour, et de craindre lamort.
Voilà pourquoi, étant rentré dans la haute et sombre maison desancêtres, il s’approcha de la belle Africaine, qui faisait cuire unbreuvage sur un brasier dans un pot de métal. Car elle avait songéà part, elle aussi, et ses pensées étaient remontées à la sourcemystérieuse de son sourire. Lucrèce considéra le breuvage encorebouillonnant. Il s’éclaircit peu à peu et devint pareil à un cieltrouble et vert. Et la belle Africaine secoua le front et leva undoigt. Alors Lucrèce but le philtre. Et tout aussitôt sa raisondisparut, et il oublia tous les mots grecs du rouleau de papyrus.Et pour la première fois, étant fou, il connut l’amour ; etdans la nuit, ayant été empoisonné, il connut la mort.
