Vies imaginaires

Chapitre 8Sufrah, Géomancien

L’histoire d’Aladdin conte par erreur que le magicien africainfut empoisonné dans son palais et qu’on jeta son corps noirci etcraquelé par la force de la drogue aux chiens et aux chats ;il est vrai que son frère fut déçu par cette apparence et se fitpoignarder, ayant revêtu la robe de la sainte Fatima ; mais ilest certain néanmoins que le Moghrabi Sufrah (car c’était le nom dumagicien) s’endormit seulement par la toute-puissance dunarcotique, et s’échappa de l’une des vingt-quatre fenêtres dugrand salon, pendant qu’Aladdin embrassait tendrement laprincesse.
À peine eut-il touché la terre, étant assez commodément descendu lelong d’un des tuyaux d’or par où s’écoulait l’eau de la grandeterrasse, que le palais disparut, et Sufrah fut seul au milieu dusable du désert. Il ne lui restait même pas une des bouteilles duvin d’Afrique qu’il était allé chercher à la cave sur la demande dela trompeuse princesse. Désespéré, il s’assit sous le soleilardent, et sachant bien que l’étendue de sable torride quil’entourait était infinie, il s’enroula la tête dans son manteau etattendit la mort. Il ne possédait plus aucun talisman ; iln’avait point de parfums pour faire des suffumigations ; pasmême une baguette dansante qui pût lui indiquer une sourceprofondément cachée, afin d’apaiser sa soif. La nuit arriva bleueet chaude, Mais qui calma un peu l’inflammation de ses yeux. Il eutl’idée alors de tracer sur le sable une figure de géomancie, et dedemander s’il était destiné à périt dans le désert. Avec ses doigtsil marqua les quatre grandes lignes, composées de points, qui sontplacées sous l’invocation du Feu, de l’Eau, de la Terre et del’Air, sur la gauche, et sur la droite, du Midi, de l’Orient, del’Occident et du Septentrion. Et à l’extrémité de ces lignes, ilcollectionna les points pairs et impairs, afin d’en composer lapremière figure. À sa joie il vit que c’était la figure de laFortune Majeure, d’où il suivait qu’il s’échapperait du péril, lapremière figure devant être placée dans la première maisond’astrologie, qui est la maison de celui qui demande. Et, dans lamaison qui se nomme « Cœur du ciel », il retrouva la figure de laFortune Majeure, ce qui lui montra qu’il réussirait et qu’il seraitglorieux. Mais dans la huitième maison, qui est la maison de laMort, vint se placer la figure du Rouge, qui annonce le sang ou lefeu, ce qui est de présage sinistre. Lorsqu’il eut dressé lesfigures des douze maisons, il en tira deux témoins et de ceux-ci unjuge, afin d’être assuré que son opération était justementcalculée. La figure du juge fut celle de la Prison, d’où il connutqu’il trouverait la gloire, avec grand péril, dans un lieu clos etsecret.
Assuré de ne pas mourir sur-le-champ, Sufrah se mit à réfléchir. Iln’avait pas l’espoir de reconquérir la lampe, qui avait ététransportée avec le palais dans le centre de la Chine. Cependant ilsongea que jamais il n’avait recherché quel était le véritablemaître du talisman et l’ancien possesseur du grand trésor et dujardin aux fruits précieux. Une seconde figure de géomancie, qu’illut selon les lettres de l’alphabet, lui révéla les caractèresS.L.M.N., qu’il traça sur le sable, et la dixième maison confirmaque le maître de ces caractères était roi. Sufrah connut aussitôtque la lampe merveilleuse avait fait partie du trésor du roiSalomon. Alors, il étudia attentivement tous les signes et la Têtedu Dragon lui indiqua ce qu’il cherchait – car elle était jointepar la Conjonction à la Figure du jeune Garçon, qui marque lesrichesses enfouies dans la terre, et à celle de la Prison, où onpeut lire la position des voûtes fermées.
Et Sufrah battit des mains : car la figure de géomancie montraitque le corps du roi Salomon était conservé dans cette terre mêmed’Afrique, et qu’il portait encore au doigt son sceau tout-puissantqui donne l’immortalité terrestre : si bien que le roi devait êtreendormi depuis des myriades d’années. Sufrah, joyeux, attenditl’aube. Dans la demi-clarté d’azur, il vit passer des Ba-da-ouïpillards, qui eurent pitié de sa détresse, quand il les implora, etqui lui donnèrent un petit sac de dattes et une gourde pleined’eau.
Sufrah se mit en marche vers le lieu désigné. C’était un endroitaride et pierreux, entre quatre montagnes nues, levées comme desdoigts vers les quatre coins du ciel. Là il traça un cercle etprononça des paroles ; et la terre trembla et s’ouvrit, etlaissa voir une dalle de marbre avec un anneau de bronze. Sufrahsaisit l’anneau et invoqua trois fois le nom de Salomon. Aussitôtla dalle se souleva, et Sufrah descendit par un escalier étroitdans le souterrain.
Deux chiens de feu s’avancèrent hors de deux niches opposées etvomirent des flammes entrecroisées. Mais Sufrah prononça le nommagique, et les chiens grognants disparurent. Puis il trouva uneporte de fer qui tourna silencieusement, dès qu’il l’eut touchée.Il passa le long d’un couloir creusé dans du porphyre. Descandélabres à sept branches brûlaient d’une lumière éternelle. Aufond du couloir, était une salle carrée dont les murs étaient dejaspe. Dans le centre, un brasier d’or jetait une riche lueur. Etsur un lit fait d’un seul diamant taillé, et qui semblait un blocde feu froid, était étendue une forme vieille, à barbe blanche, lefront ceint d’une couronne. Près du roi gisait un gracieux corpsdesséché, dont les mains se tendaient encore pour étreindre lessiennes ; mais la chaleur des baisers s’était éteinte. Et, surla main pendante du roi Salomon, Sufrah vit briller le grandsceau.
Il s’approcha sur ses genoux, et, rampant jusqu’au lit, il soulevala main ridée, fit glisser l’anneau et le saisit.
Aussitôt s’accomplit l’obscure prédiction géomantique. Le sommeild’immortalité du roi Salomon fut rompu. En une seconde, son corpss’effrita et se réduisit à une petite poignée d’ossements blancs etpolis que les délicates mains de la momie semblaient protégerencore. Mais Sufrah, terrassé par le pouvoir de la figure du Rougedans la maison de la Mort, éructa dans un flot vermeil tout le sangde sa vie et tomba dans l’assoupissement de l’immortalitéterrestre. Le sceau du roi Salomon au doigt, il s’allongea près dulit de diamant, préservé de la corruption pendant des myriadesd’années, dans le lieu clos et secret qu’il avait lu par la figurede la Prison. La porte de fer retomba sur le couloir de porphyre etles chiens de feu commencèrent à veiller le géomancienimmortel.

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