Ferragus

Chapitre 5Conclusion

Qui n’a pas rencontré sur les boulevards de Paris, au détourd’une rue ou sous les arcades du Palais-Royal, enfin en quelquelieu du monde où le hasard veuille le présenter, un être, un hommeou femme, à l’aspect duquel mille pensées confuses naissent enl’esprit ! A son aspect, nous sommes subitement intéressés oupar des traits dont la conformation bizarre annonce une vie agitée,ou par l’ensemble curieux que présentent les gestes, l’air, ladémarche et les vêtements, ou par quelque regard profond, ou pard’autres je ne sais quoi qui saisissent fortement et tout à coup,sans que nous nous expliquions bien précisément la cause de notreémotion. Puis, le lendemain, d’autres pensées, d’autres imagesparisiennes emportent ce rêve passager. Mais si nous rencontronsencore le même personnage, soit passant à heure fixe, comme unemployé de Mairie qui appartient au mariage pendant huit heures,soit errant dans les promenades, comme ces gens qui semblent êtreun mobilier acquis aux rues de Paris, et que l’on retrouve dans leslieux publics, aux premières représentations ou chez lesrestaurateurs, dont ils sont le plus bel ornement, alors cettecréature s’inféode à votre souvenir, et y reste comme un premiervolume de roman dont la fin nous échappe. Nous sommes tentésd’interroger cet inconnu, et de lui dire : Qui êtes-vous ?Pourquoi flânez-vous ? De quel droit avez-vous un col plisséune canne à pomme d’ivoire, un gilet passé ? Pourquoi ceslunettes bleues à doubles verres, ou pourquoi conservez-vous lacravate des muscadins ? Parmi ces créations errantes, les unesappartiennent à l’espèce des dieux Termes ; elles ne disentrien à l’âme ; elles sont là, voilà tout : pourquoi, personnene le sait ; c’est de ces figures semblables à celles quiservent de type aux sculpteurs pour les quatre Saisons, pour leCommerce et l’Abondance. Quelques autres, anciens avoués, vieuxnégociants, antiques généraux, s’en vont, marchent et paraissenttoujours arrêtées. Semblables à des arbres qui se trouvent à moitiédéracinés au bord d’un fleuve, elles ne semblent jamais fairepartie du torrent de Paris, ni de sa foule jeune et active.. Il estimpossible de savoir si l’on a oublié de les enterrer, ou si ellesse sont échappées du cercueil ; elles sont arrivées à un étatquasi fossile. Un de ces Melmoth parisiens était venu se mêlerdepuis quelques jours parmi la population sage et recueillie qui,lorsque le ciel est beau, meuble infailliblement l’espace enferméentre la grille sud du Luxembourg et la grille nord del’Observatoire, espace sans genre, espace neutre dans Paris. Eneffet, là, Paris n’est plus ; et là, Paris est encore. Ce lieulient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de lafortification, du jardin, de l’avenue, de la route, de la province,de la capitale ; certes, il y a de tout cela ; mais cen’est rien de tout cela : c’est un désert. Autour de ce lieu sansnom, s’élèvent les Enfants-Trouvés, la Bourbe, l’hôpital Cochin,les Capucins, l’hospice La Rochefoucault, les Sourds-Muets,l’hôpital du Val-de-Grâce ; enfin, tous les vices et tous lesmalheurs de Paris ont là leur asile ; et, pour que rien nemanquât à cette enceinte philanthropique, la Science y étudie lesMarées et les Longitudes ; monsieur de Châteaubriand y a misl’infirmerie Marie-Thérèse, et les Carmélites y ont fondé uncouvent. Les grandes situations de la vie sont représentées par lescloches qui sonnent incessamment dans ce désert, et pour la mèrequi accouche, et pour l’enfant qui naît, et pour le vice quisuccombe, et pour l’ouvrier qui meurt, et pour la vierge qui prie,et pour le vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe.Puis, à deux pas, est le cimetière du Mont-Parnasse, qui attired’heure en heure les chétifs convois du faubourg Saint-Marceau.Cette esplanade, d’où l’on domine Paris, a été conquise par lesjoueurs de boules, vieilles figures grises, pleines de bonhomie,braves gens qui continuent nos ancêtres, et dont les physionomiesne peuvent être comparées qu’à celles de leur public, à la galeriemouvante qui les suit. L’homme devenu depuis quelques joursl’habitant de ce quartier désert assistait assidument aux partiesde boules, et pouvait, certes, passer pour la créature la plussaillante de ces groupes, qui, s’il était permis d’assimiler lesParisiens aux différentes classes de la zoologie, appartiendraientau genre des mollusques. Ce nouveau venu marchait sympathiquementavec le cochonnet, petite boule qui sert de point de mire, etconstitue l’intérêt de la partie ; il s’appuyait contre unarbre quand le cochonnet s’arrêtait ; puis, avec la mêmeattention qu’un chien en prête aux gestes de son maître, ilregardait les boules volant dans l’air ou roulant à terre Vousl’eussiez pris pour le génie fantastique du cochonnet. Il ne disaitrien, et les joueurs de boules, les hommes les plus fanatiques quise soient rencontrés parmi les sectaires de quelque religion que cesoit, ne lui avaient jamais demandé compte de ce silenceobstiné ; seulement, quelques esprits forts le croyaient sourdet muet. Dans les occasions où il fallait déterminer lesdifférentes distances qui se trouvaient entre les boules et lecochonnet, la canne de l’inconnu devenait la mesure infaillible,les joueurs venaient alors la prendre dans les mains glacées de cevieillard, sans la lui emprunter par un mot, sans même lui faire unsigne d’amitié. Le prêt de sa canne était comme une servitude àlaquelle il avait négativement consenti. Quand il survenait uneaverse, il restait près du cochonnet, esclave des boules, gardiende la partie commencée. La pluie ne le surprenait pas plus que lebeau temps, et il était, comme les joueurs, une espèceintermédiaire entre le Parisien qui a le moins d’intelligence, etl’animal qui en a le plus. D’ailleurs, pâle et flétri, sans soinsde lui-même, distrait, il venait souvent nu-tête, montrant sescheveux blanchis et son crâne carré, jaune, dégarni, semblable augenou qui perce le pantalon d’un pauvre. Il était béant, sans idéesdans le regard, sans appui précis dans la démarche ; il nesouriait jamais, ne levait jamais les yeux au ciel, et les tenaithabituellement baissés vers la terre, et semblait toujours ychercher quelque chose. A quatre heures, une vieille femme venaitle prendre pour le ramener on ne sait où, en le traînant à laremorque par le bras, comme une jeune fille tire une chèvrecapricieuse qui veut brouter encore quand il faut venir à l’étable.Ce vieillard était quelque chose d’horrible à voir.

Dans l’après-midi, Jules, seul dans une calèche de voyagelestement menée par la rue de l’Est, déboucha sur l’esplanade del’Observatoire au moment où ce vieillard, appuyé sur un arbre, selaissait prendre sa canne au milieu des vociférations de quelquesjoueurs pacifiquement irrités. Jules, croyant reconnaître cettefigure, voulut s’arrêter, et sa voiture s’arrêta précisément. Eneffet, le postillon, serré par des charrettes, ne demanda pointpassage aux joueurs de boules insurgés, il avait trop de respectpour les émeutes, le postillon.

– C’est lui, dit Jules en découvrant enfin dans ce débris humainFerragus XXIII, chef des Dévorants. Comme il l’aimait !ajouta-t-il après une pause. Marchez, donc, postillon !cria-t-il.

Paris, février 1833.

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