J’en dis que Nina n’apprécierait pas d’apprendre que son mari m’a
emmenée à un spectacle de Broadway et m’a offert ensuite un dîner
français. Mais au diable ! On est déjà là, et ce n’est pas un repas qui va la
rendre plus furieuse que le coup du spectacle. Autant aller jusqu’au bout.
— Que c’est très tentant.
Dans mon ancienne vie, avant de travailler pour les Winchester, je
n’aurais jamais pu entrer dans un restaurant français comme celui où
Andrew m’emmène. Un menu est affiché sur la porte, dont je n’entrevois
que quelques prix, mais le moindre amuse-bouche me mettrait sur la paille
pour plusieurs semaines. Et pourtant, debout à côté d’Andrew, dans la robe
blanche de Nina, je suis dans mon élément. Personne ne va me demander de
partir, de toute façon.
Quand on entre dans le restaurant, je suis sûre que tout le monde nous
prend pour un couple. J’ai vu notre reflet dans la vitre à l’extérieur du
restaurant : on va bien ensemble. Si je suis honnête, on s’accorde mieux que
Nina et lui. Personne ne remarque qu’il a une alliance et pas moi. Ce qu’on
pourrait remarquer, c’est la main délicate qu’il me pose au creux des reins
pour me guider vers notre table, puis la chaise qu’il me tire.
— Vous êtes un vrai gentleman, je lui glisse.
Il pouffe.
— Remercie ma mère. C’est comme ça que j’ai été élevé.
— Eh bien, elle vous a bien élevé.
Il me sourit.
— Elle serait très heureuse d’entendre ça.
Bien sûr, ça me fait penser à Cecelia. Cette petite chipie pourrie gâtée qui
semble prendre son pied à me donner des ordres. Mais bon, Cecelia a
traversé beaucoup d’épreuves. Sa mère a essayé de la tuer, quand même.
Quand le serveur vient prendre nos commandes de boissons, Andrew
demande un verre de vin rouge, donc je fais de même. Je ne regarde même
pas les prix. Ça me rendrait malade, et il a déjà dit qu’il m’invitait.
— Je n’ai aucune idée de ce que je vais manger. (Aucun des noms de plat
ne m’évoque quoi que ce soit : tout le menu est en français.) Vous
comprenez quelque chose à ce menu ?
— Oui*1, me répond Andrew.
Je hausse les sourcils.
— Vous parlez français ?
— Oui, mademoiselle*, ajoute-t-il avec un clin d’œil. Couramment, en
fait. J’ai passé ma première année d’université à Paris.
— Waouh.
Non seulement je n’ai pas étudié le français à l’université, mais je ne suis
jamais allée à l’université. Tout ce que j’ai, en matière de diplômes
secondaires, c’est un GED2.
— Veux-tu que je te lise le menu en anglais ?
Mes joues s’embrasent.
— Vous n’êtes pas obligé de faire ça. Choisissez juste des choses que
vous pensez susceptibles de me plaire.
Il semble satisfait par cette réponse.
— OK, je peux faire ça.
Le serveur arrive avec notre vin et deux verres. Je le regarde déboucher
la bouteille et remplir nos verres à ras bord. Andrew lui fait signe de laisser
la bouteille. Je prends mon verre et en bois une longue gorgée.
Oh, bon Dieu, c’est vraiment bon ! Tellement meilleur que ce que je me
paie pour cinq dollars chez le vendeur de boissons alcoolisées du coin de la
rue.
— Et toi ? me demande Andrew. Tu parles d’autres langues ?
Je secoue la tête.
— J’ai déjà de la chance de parler l’anglais.
Andrew ne sourit pas à ma blague.
— Tu ne devrais pas te rabaisser, Millie. Tu travailles pour nous depuis
des mois, tu fais de l’excellent boulot et tu es manifestement intelligente. Je
ne sais même pas pourquoi tu tiens à garder ce travail. En tout cas nous
avons de la chance de t’avoir. Tu n’as pas d’autres aspirations
professionnelles ?
Je joue avec ma serviette, en évitant soigneusement son regard. Il ne sait
rien de moi. S’il savait, il comprendrait.
— Je n’ai pas envie d’en parler.
Il hésite un moment, puis il hoche la tête, respectant ma demande.
— Enfin, quoi qu’il en soit, je suis content que tu sois venue ce soir.
Je lève les yeux et rencontre ses prunelles marron fixées sur moi de
l’autre côté de la table.
— Moi aussi.
On dirait qu’il est sur le point d’ajouter quelque chose, mais son
téléphone se met à sonner. Il le sort de sa poche et consulte l’écran pendant
que je bois une autre gorgée de vin. Ce nectar est tellement bon que j’ai
envie de l’avaler cul sec. Mais ce ne serait pas une bonne idée.
— C’est Nina. (Je suis peut-être influencée par mon imagination, mais je
lui trouve une expression douloureuse.) Je ferais mieux de prendre l’appel.
Je n’entends pas ce que dit Nina, mais sa voix tremblante est audible de
l’autre côté de la table. Elle a l’air bouleversée. Andrew tient le téléphone à
environ un centimètre de son oreille et grimace à chaque mot.
— Nina. Écoute, c’est… ouais, je ne vais pas… Nina, détends-toi, tu
veux ? (Il pince les lèvres.) Je ne peux pas parler de ça avec toi maintenant.
Je te verrai demain à la maison, d’accord ?
Sur ce, il appuie sur un bouton pour mettre fin à l’appel d’un geste sec,
puis il pose vivement l’appareil sur la table à côté de lui. Enfin, il prend son
verre de vin et en vide environ la moitié.
— Tout va bien ? je demande.
Du bout des doigts, il appuie sur ses tempes.
— Oui. C’est juste… J’aime Nina, mais parfois je n’arrive pas à
comprendre comment mon mariage en est arrivé là. Quatre-vingt-dix pour
cent de nos interactions ne sont que des récriminations de sa part.
Je ne sais pas quoi répondre à ça.
— Je… je suis désolée. Si ça peut vous rassurer, ça décrit quatre-vingt-
dix pour cent de mes interactions avec elle aussi.
Ses lèvres s’étirent.
— Eh bien, ça nous fait un point commun.
— Donc… elle était différente avant ?
— Complètement différente. (Il attrape son vin et en boit le reste.) Quand
on s’est rencontrés, c’était une mère célibataire qui menait deux emplois de
front. Je l’admirais énormément. Elle avait une vie difficile et c’était sa
force qui m’attirait chez elle. Alors que maintenant… Elle ne fait rien
d’autre que se plaindre. Elle n’a aucune envie de travailler. Elle gâte
Cecelia. Et le pire, c’est…
— Quoi ?
Il prend la bouteille de vin et remplit à nouveau son verre.
— Rien, élude-t-il en faisant courir un doigt sur le rebord du verre. Peu
importe. Je ne devrais pas… (Il regarde autour de nous dans la salle du
restaurant.) Où est notre serveur ?
Je meurs d’envie de savoir ce qu’Andrew était sur le point de m’avouer.
Mais notre serveur se précipite, impatient d’empocher l’énorme pourboire
qu’il est quasi certain d’obtenir à la fin de ce repas. Le moment propice est
passé.
Andrew commande pour nous deux, comme il l’avait annoncé. Je ne lui
demande même pas ce qu’il a commandé, parce que je préfère garder la
surprise et je suis sûre que ce sera super bon. Je suis aussi impressionnée
par son accent français. J’ai toujours voulu parler une autre langue. Mais
c’est probablement trop tard pour moi.
— J’espère que tu aimeras ce que j’ai commandé, dit-il, presque
timidement.
Je lui souris.
— J’en suis sûre. Vous avez beaucoup de goût. Je veux dire, regardez
votre maison. Ou c’est Nina qui a tout choisi ?
Il prend une autre gorgée de son deuxième verre de vin.
— Non, je suis propriétaire de la maison et la plupart de la déco
intérieure était achevée avant notre mariage. Avant même notre rencontre,
en fait.
— Vraiment ? La plupart des hommes qui travaillent en ville préfèrent
avoir une garçonnière, tant qu’ils ne sont pas casés.
Il s’esclaffe.
— Non, ça ne m’a jamais intéressé. J’étais prêt à me marier. En fait, juste
avant Nina, j’étais fiancé à quelqu’un d’autre…
Juste avant Nina ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça sous-entend
que c’est pour Nina qu’il a rompu ses fiançailles ?
— Bref, continue-t-il, tout ce que je voulais, c’était m’installer, acheter
une maison, avoir quelques enfants…
Sur la dernière partie de sa phrase, son sourire disparaît. Même s’il ne l’a
pas mentionné, je suis sûr qu’il souffre encore d’avoir appris que Nina ne
pourrait pas avoir d’autres enfants.
— Je suis désolée pour le… (Je fais tourner mon vin dans le verre.) Vous
savez, les problèmes de fertilité. Ça doit être dur pour vous deux.
— Ouais…
Et puis, il lève les yeux de son verre de vin et lâche :
— On n’a pas fait l’amour depuis cette visite chez le médecin.
Je manque de renverser mon verre sur la table. C’est le moment que
choisit le serveur pour revenir à notre table avec les entrées – de petits
disques de pain recouverts d’une pâte à tartiner rose – mais j’ai du mal à
m’y intéresser après la confession d’Andrew.
— Canapés à la mousse de saumon*, me dit-il alors que le serveur
s’éloigne. En gros, une mousse de saumon fumé sur des tranches de
baguette.
Je le regarde fixement.
Il soupire.
— Pardon. Je n’aurais jamais dû dire ça. C’était de très mauvais goût.
— Euh…
Il désigne les petites tartines sur la table.
— Allez. Profitons du dîner. S’il te plaît, oublie ce que j’ai dit. Nina et
moi… tout va bien. Tous les couples traversent des périodes creuses.
— Bien sûr.
Mais oublier ce qu’il a dit sur Nina est un exercice impossible.
1. En français dans le texte.
2. Le General Educational Development est le nom donné à un ensemble de cinq examens par
matières qui, une fois réussis, indiquent qu’une personne détient des compétences académiques de
niveau lycée aux États-Unis ou au Canada.
26
Au bout du compte, le dîner est agréable. On ne parle plus de Nina et la
conversation coule facilement, surtout après qu’on a entamé notre deuxième
bouteille de vin. Je ne me rappelle pas la dernière fois que j’ai passé une si
bonne soirée. Je me sens triste quand elle touche à sa fin.
— Merci beaucoup pour tout, je dis à Andrew quand il paie l’addition.
Je n’ose même pas regarder le montant. Le vin à lui seul a probablement
coûté une petite fortune.
— Non, merci à toi, il réplique, le visage presque rougeoyant. J’ai passé
un super moment. Je ne m’étais pas autant amusé depuis… (Il se racle la
gorge.) Bref, c’était vraiment sympa. Exactement ce dont j’avais besoin.
Une fois l’addition réglée, il se lève et se balance d’un pied sur l’autre.
On a bu beaucoup de vin ce soir. Ce qui ne serait déjà pas une super idée
dans les meilleures circonstances mais, en l’occurrence, je viens de me
rappeler qu’il doit nous ramener à Long Island. En voiture.
Andrew doit deviner ce à quoi je pense. Il s’accroche à la table pour se
stabiliser.
— Je ne devrais pas conduire, admet-il.
— Non. Probablement pas.
Il se frotte le visage.
— Nous avons toujours cette réservation au Plaza. Qu’est-ce que tu en
penses ?
Pas besoin d’être un génie pour savoir que c’est une énorme erreur. On
est tous les deux soûls, sa femme n’est pas en ville et apparemment il n’a
pas fait l’amour depuis un moment. Quant à moi, je n’ai pas fait l’amour
depuis encore beaucoup plus longtemps. Je devrais dire « non ». Ça ne peut
que mal se terminer.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, je marmonne.
Andrew pose une main sur sa poitrine.
— Je serai un parfait gentleman. Je le jure. C’est une suite. Il y a deux
lits.
— Je sais, mais…
— Tu ne me fais pas confiance ?
C’est à moi que je ne fais pas confiance. Le voilà, le plus gros problème.
— En tout cas, je ne peux pas te ramener à Long Island ce soir. (Il baisse
les yeux vers sa Rolex.) Tu sais quoi ? Je vais nous prendre deux chambres
séparées au Plaza.
— Oh, mon Dieu, ça va coûter une fortune !
Il balaie ma remarque d’un revers de la main.
— Non, non, ils me feront un prix, parce que j’y reçois des clients
parfois. C’est bon.
Andrew est assurément trop ivre pour conduire et, même si je n’étais pas
terrifiée à l’idée de prendre le volant de sa luxueuse voiture, je suis
probablement soûle, moi aussi. Bon, on pourrait prendre un taxi pour
rentrer, mais il n’a pas suggéré cette possibilité.
— D’accord, si on a des chambres séparées…
Il hèle un taxi pour nous conduire à l’hôtel Plaza. Alors que nous nous
glissons sur la banquette arrière du taxi jaune, ma robe blanche remonte à
nouveau sur mes cuisses. Qu’est-ce qu’elle a qui cloche, cette fichue robe ?
Je déploie des efforts surhumains pour être sage, mais cette robe semble
d’un tout autre avis. Je vais pour tirer dessus à nouveau, mais avant que j’en
aie eu le temps, je remarque le regard d’Andrew. Et cette fois, quand je le
surprends, il me sourit.
— Quoi ? dit-il.
Bon sang, il doit être vraiment bourré.
— Vous matez mes jambes !
Son sourire s’élargit.
— Et alors ? Tu as de très belles jambes. Et il n’y a pas de mal à regarder.
Je lui donne une tape sur le bras et il se tient l’épaule, mimant la douleur.
— On va dormir dans des chambres séparées. Ne l’oubliez pas.
Mais ses yeux bruns rencontrent les miens sur la banquette arrière du
taxi. Et l’espace d’un instant, j’ai du mal à respirer. Andrew veut rester
fidèle à Nina. J’en suis sûre. Mais elle est dans un autre État, il est ivre, et
ils traversent des problèmes de couple, peut-être depuis longtemps. D’après
ce que j’en ai vu depuis que je travaille chez eux, elle est horrible avec lui.
Il mérite tellement mieux.
— Et toi, qu’est-ce que tu regardes ? me demande-t-il à voix basse.
J’avale la boule dans ma gorge.
— Rien.
— Tu es magnifique ce soir, Millie, souffle-t-il. Je ne sais plus si je te l’ai
dit. Mais il faut que tu le saches.
— Andrew…
— J’ai juste… (Sa pomme d’Adam monte et descend.) Dernièrement, je
me sens si…
Avant qu’il ait pu dire un mot de plus, le taxi nous projette brusquement
sur la droite. Je n’ai pas mis ma ceinture et je glisse contre lui. Il me
rattrape avant que je ne me cogne la tête contre la vitre. Son corps se presse
contre moi, son souffle dans mon cou.
— Millie… il chuchote.
Et puis il m’embrasse.
Et que Dieu me vienne en aide, je lui rends son baiser.
27
Inutile de dire qu’on n’a pas pris deux chambres séparées au Plaza.
Donc oui, j’ai couché avec mon patron marié.
À partir du moment où il m’a embrassée dans le taxi, il n’y avait pas de
retour en arrière possible. On en était quasiment à s’arracher nos vêtements,
à ce stade. On a eu toutes les peines du monde à ne pas continuer à se
tripoter pendant qu’Andrew nous enregistrait dans notre chambre. Et on a
repris dans l’ascenseur comme un couple d’adolescents.
Et puis, une fois dans la chambre, impossible d’essayer de se tenir ou de
ralentir les choses pour le bien de son mariage. Je ne sais pas à quand
remontait la dernière fois où il avait fait l’amour, mais pour moi, ça faisait
si longtemps que j’avais peur qu’il doive m’enlever les toiles d’araignée.
Donc pas moyen de m’arrêter. J’avais même quelques préservatifs dans
mon sac à main, datant de la fois où je pensais qu’il pourrait se passer
quelque chose avec Enzo.
Et c’était bon. Non, plus que bon. C’était carrément génial. Pile ce dont
j’avais besoin.
Le soleil vient de se lever par la grande baie vitrée avec vue plongeante
sur la ville. Je suis allongée dans le lit immense de l’hôtel Plaza, un luxe
décadent, et Andrew dort à côté de moi, qui souffle doucement par ses
lèvres entrouvertes à chaque respiration. En repensant à ce qu’il m’a fait la
nuit dernière, un délicieux frisson me parcourt. Une partie de moi veut le
réveiller et voir s’il veut recommencer. Mais la partie plus réaliste de moi
sait que ça n’arrivera jamais, que ça ne pourra jamais se reproduire.
Ben oui, quoi, Andrew est marié. Je suis sa femme de ménage. La nuit
dernière, il était ivre. C’était un coup d’une fois.
N’empêche, je contemple un moment son beau profil endormi et je
m’autorise à rêvasser. Peut-être qu’il va se réveiller et décider qu’il en a
assez de Nina et de ses conneries. Il décrétera qu’il m’aime et qu’il veut
vivre avec moi dans sa magnifique maison, à l’abri des regards importuns.
Et alors je pourrai lui donner le bébé qu’il désire follement, ce dont Nina ne
sera jamais capable. Je me souviens de ces femmes odieuses à la réunion
des parents d’élèves, qui racontaient que Nina et Andrew avaient un contrat
de mariage hyper-strict. Qu’il pourrait la quitter et que ça ne lui coûterait
pas tant d’argent que ça, même si, j’en suis sûre, il saura se montrer
généreux avec elle.
C’est stupide. Ça n’arrivera jamais. S’il savait la vérité sur moi, il
partirait en courant. Mais je peux bien rêver.
Andrew gémit et se frotte les yeux. Il roule la tête sur le côté et entrouvre
les yeux. Je considère comme un point positif qu’il n’ait pas l’air horrifié en
me voyant allongée là.
— Salut, dit-il d’une voix rauque.
— Salut.
Il se frotte à nouveau les yeux.
— Comment vas-tu ? Tout va bien ?
À part ma poitrine serrée, je me sens super bien.
— Très bien. Et toi ?
Il essaie de s’asseoir dans le lit et échoue. Sa tête retombe contre
l’oreiller.
— Je crois que j’ai la gueule de bois. Bon sang, on a bu combien de
verres ?
Il a bu beaucoup plus que moi. Mais je suis un poids plume, donc ça m’a
fait tout autant d’effet.
— Deux bouteilles de vin.
Il fronce les sourcils.
