— Pardon ?
— Si tu t’entêtes à aller jusqu’au bout, grogne-t-elle, je te détruirai au
tribunal. Je m’assurerai que tu en ressortes sans le sou et sans toit.
— Sans toit ? C’est ma maison, ici, Nina. Je l’ai achetée avant qu’on se
connaisse. Je t’accueille ici. Nous avons un contrat de mariage, comme tu
dois te le rappeler, qui stipule qu’à la fin de notre mariage, elle me revient à
nouveau en propre. (Il marque une nouvelle pause.) Et maintenant
j’aimerais que tu t’en ailles.
Je risque un coup d’œil en bas. Si je m’accroupis, je peux distinguer Nina
debout au centre du salon, le visage blême. Sa bouche s’ouvre et se ferme
comme un poisson.
— Tu ne peux pas être sérieux, Andy, bredouille-t-elle.
— Je suis très sérieux.
— Mais… (Elle porte les mains à poitrine.) Et Cece ?
— Cece est ta fille. Tu n’as jamais voulu que je l’adopte.
— Oh, je vois où est le problème. (On dirait qu’elle parle entre ses dents
serrées.) C’est parce que je ne peux pas avoir un autre bébé. Tu veux
quelqu’un de plus jeune, qui puisse te donner un enfant. Je ne suis plus
assez bien pour toi.
— Ça n’a rien à voir, réfute-t-il.
Pourtant, à un certain niveau, c’est peut-être vrai. Car Andrew veut un
autre enfant. Et il ne peut pas l’avoir avec Nina.
— Andy, s’il te plaît, ne me fais pas ça… reprend-elle d’une voix
tremblante. Ne m’humilie pas de cette façon. S’il te plaît.
— J’aimerais que tu partes, Nina. Tout de suite.
— Mais il pleut !
La voix d’Andrew ne faiblit pas.
— Prépare un sac et pars.
Je l’entends presque évaluer les options qui s’offrent à elle. Quoi que je
puisse dire d’autre sur Nina Winchester, elle n’est pas stupide. Ses épaules
s’affaissent enfin.
— Bien. Je vais partir.
Ses pas pesants se rapprochent de l’escalier. Je comprends une seconde
trop tard que je dois me mettre hors de vue. Nina lève les yeux et me voit en
haut des marches. Ses yeux brûlent d’une colère comme je n’en ai jamais
vu. Je regagne ma chambre en courant, mais mes jambes sont comme
congelées tandis que ses talons mordent dans les marches l’une après
l’autre.
Un éclair l’illumine lorsqu’elle atteint le sommet de l’escalier, et la lueur
sur son visage me donne l’impression qu’elle se tient aux portes de l’enfer.
— Vous… (Mes lèvres sont engourdies, j’ai presque du mal à former les
mots.) Vous avez besoin d’aide pour faire vos bagages ?
Il y a tellement de venin dans ses yeux que je redoute un instant de la
voir plonger les mains dans ma poitrine pour m’arracher le cœur.
— Si j’ai besoin d’aide pour faire mes bagages ? Non, je crois que je
peux me débrouiller.
Sur quoi, elle disparaît dans sa chambre, dont elle claque la porte derrière
elle. Je ne sais pas trop quoi faire. Je pourrais monter au grenier, mais je
regarde alors en bas : Andrew est toujours dans le salon. Il me regarde… Il
me regarde, si bien que je descends les marches pour lui parler.
— Je suis vraiment désolée ! (Mes mots sortent à la hâte.) Je ne voulais
pas…
— Ne t’en veux pas, dit-il. Ça fait longtemps que ça devait arriver.
Je jette un coup d’œil par la fenêtre, trempée par la pluie.
— Tu veux que… je parte ?
— Non. Je veux que tu restes.
Il touche mon bras et un picotement me parcourt. Tout ce que qui me
vient à l’esprit, c’est que je veux un baiser, mais il ne peut pas m’embrasser
maintenant. Pas avec Nina juste en haut.
Mais bientôt, elle sera partie.
Environ dix minutes plus tard, Nina redescend l’escalier, bataillant avec
un sac sur chaque épaule. Hier, elle me les aurait fait porter et se serait
moquée de mon manque de forces. Maintenant, elle doit se débrouiller elle-
même. Quand je lève les yeux vers elle, ses yeux sont gonflés et ses
cheveux, ébouriffés. Elle est horrible. Je n’avais pas pris conscience de
l’âge qu’elle a jusqu’à cet instant, me semble-t-il.
— S’il te plaît, ne fais pas ça, Andy, elle le supplie. S’il te plaît.
Un muscle se contracte dans la mâchoire d’Andrew. Le tonnerre gronde à
nouveau, mais il est plus doux qu’avant. L’orage s’éloigne.
— Je vais t’aider à mettre tes sacs dans la voiture.
Elle étouffe un sanglot.
— Ne te donne pas cette peine.
Elle se traîne jusqu’à la porte du garage qui est juste de l’autre côté du
salon, se débattant avec ses sacs trop lourds. Andrew va pour l’aider, mais
elle le repousse d’un coup d’épaule. Elle peine à ouvrir la porte du garage.
Au lieu de poser ses sacs, elle essaie de jongler avec les deux et d’ouvrir la
porte. Cela lui prend plusieurs minutes et, au bout d’un moment, je n’en
peux plus. Je cours jusqu’à la porte, dont je tourne la poignée avant qu’elle
ne puisse m’en empêcher.
— Mince, dit-elle. Merci beaucoup.
Je ne sais pas comment réagir. Je reste plantée là alors qu’elle passe
devant moi avec ses sacs. Juste avant qu’elle ne franchisse la porte, elle se
penche vers moi, si près que je sens son haleine dans mon cou.
— Je n’oublierai jamais ça, Millie, siffle-t-elle à mon oreille.
Mon cœur palpite dans ma poitrine. Ses mots résonnent encore dans mes
oreilles quand elle jette les sacs à l’arrière de sa Lexus blanche, puis qu’elle
démarre en trombe.
Elle a laissé la porte du garage ouverte. Le visage fouetté par une rafale,
je regarde la pluie qui trempe l’allée. Je reste là un moment, à suivre des
yeux la voiture de Nina qui disparaît au loin. Je sursaute presque quand un
bras entoure mes épaules.
Bien sûr, c’est juste Andrew.
— Ça va ? me demande-t-il.
Il est si merveilleux. Après cette scène horrible, il est assez prévenant
pour me demander comment je vais.
— Ça va. Et toi ?
Il soupire.
— Ça aurait pu mieux se passer. Mais il fallait le faire. Je ne pouvais pas
continuer à vivre comme ça. Je ne l’aimais plus.
Je regarde à nouveau l’allée par la porte du garage.
— Est-ce qu’elle va s’en sortir ? Où va-t-elle vivre ?
Il agite la main.
— Elle a une carte de crédit. Elle va se prendre une chambre d’hôtel. Ne
t’inquiète pas pour Nina.
Sauf que si, je m’inquiète pour Nina. Je m’inquiète beaucoup pour Nina.
Mais pas de la façon qu’il pense.
Il me lâche les épaules afin d’actionner le bouton de fermeture du garage.
Il attrape ma main, désireux de m’éloigner de l’endroit, mais je continue à
fixer la porte jusqu’à ce qu’elle soit complètement fermée, tant je suis
certaine que la voiture de Nina va réapparaître au dernier moment.
— Viens, Millie, insiste Andrew, une étincelle dans le regard. Ça fait un
moment que j’attends de t’avoir toute seule.
Malgré tout, je souris.
— Ah bon ?
— Tu n’as pas idée…
Il me prend dans ses bras pour m’embrasser et, alors que je fonds contre
lui, le tonnerre éclate une fois de plus. Je m’imagine encore entendre le
moteur de la voiture de Nina au loin. Mais c’est impossible. Elle est partie.
Pour de bon.
