Je me réveille le lendemain matin dans la chambre d’amis, avec Andrew
endormi à mes côtés.
Après le départ de Nina hier soir, c’est ici qu’on a fini. Je ne voulais pas
dormir dans le lit que Nina occupait encore la nuit précédente. Et mon lit de
camp à l’étage n’était pas très confortable pour deux personnes. Donc voilà
le compromis auquel on est arrivés.
J’imagine que si on continue comme ça, si les choses deviennent plus
sérieuses entre nous, je finirai par dormir dans la chambre principale. Mais
pas encore. Ça sent trop Nina là-dedans. Sa puanteur s’accroche à tout.
Andrew entrouvre les yeux et un sourire illumine son visage quand il me
voit allongée à côté de lui.
— Eh bien, bonjour, dit-il.
— Bonjour à toi.
Il fait courir un doigt depuis mon cou jusqu’à mon épaule, éveillant des
picotements dans tout mon corps.
— J’aime me réveiller à côté de toi. Au lieu d’elle.
Je ressens la même chose. J’espère me réveiller à ses côtés demain. Et
après-demain. Nina n’appréciait pas cet homme à sa juste valeur, elle ne se
rendait pas compte de sa chance. Moi, si.
C’est fou de penser que sa vie sera maintenant la mienne.
Andrew se penche et m’embrasse sur le nez.
— Je ferais mieux de me lever. Je dois aller à une réunion.
Je me redresse maladroitement dans le lit.
— Je vais te faire à petit-déjeuner.
— N’y pense même pas.
Il sort du lit, les couvertures glissent sur son corps parfait. Il est vraiment
en forme, il doit faire de la musculation.
— Tu t’es levée et tu nous as préparé le petit déjeuner tous les jours
depuis que tu es ici, ajoute-t-il. Aujourd’hui, tu fais la grasse matinée. Et tu
as quartier libre pour la journée.
— En général, c’est lessive le lundi. Ça ne me dérange pas d’en faire
tourner une et…
Il me regarde droit dans les yeux.
— Non. Écoute, je ne sais pas exactement comment on va se dépatouiller
avec tout ça, mais… je t’aime vraiment bien. Je veux nous donner une vraie
chance, à toi et moi. Et pour que ça marche, tu ne peux pas être ma bonne.
Je trouverai quelqu’un d’autre pour le ménage et tu pourras rester à la
maison jusqu’à ce que tu saches ce que tu veux faire.
Mes joues s’empourprent.
— Ce n’est pas si facile pour moi. Tu sais que j’ai un casier. Les gens ne
veulent pas embaucher quelqu’un qui…
— C’est pourquoi tu peux rester ici aussi longtemps que tu veux, insiste-
t-il, avant de lever une main pour couper court à mes protestations. Je suis
sérieux. J’adore t’avoir ici. Et qui sait, peut-être que ça finira, enfin tu vois,
par devenir permanent.
Il ponctue sa phrase de son sourire doux et charmant, et moi, je fonds.
Nina devait être folle pour laisser ce type s’échapper.
J’ai toujours peur qu’elle veuille le récupérer.
Je regarde Andrew passer ses jambes musclées dans son boxer, même si
je fais semblant de ne pas le regarder. Sur un dernier clin d’œil, il quitte la
chambre pour prendre une douche. Et je suis toute seule.
Je laisse échapper un bâillement, m’étire dans ce luxueux lit double.
J’étais ravie d’avoir le lit de camp à l’étage la première fois, mais là, on est
à un tout autre niveau. Je n’avais même pas pris conscience de mon dos en
compote, et il a suffi d’une nuit sur ce matelas pour que je me sente mieux.
Y a moyen que je m’y habitue.
J’avais abandonné mon téléphone sur la table de nuit à côté du lit, mais
voilà qu’il se met à vibrer : un appel. Je l’attrape et fronce les sourcils en
découvrant le message sur l’écran :
NUMÉRO MASQUÉ.
Mon ventre s’emplit de papillons. Qui m’appelle si tôt ? Je fixe l’écran
jusqu’à ce que le téléphone se taise.
Voilà, c’était une façon de gérer le truc.
Je repose le portable sur la table de nuit et je me blottis dans le lit. Ce
n’est pas seulement le matelas qui est confortable. Les draps vous donnent
l’impression de dormir sur un lit de soie. Et la couverture parvient à être
chaude et légère à la fois. Tellement mieux que le truc en laine qui démange
sous lequel je dormais à l’étage. Et cette horrible couverture élimée que
j’avais en prison. Les belles couvertures, les couvertures chères, c’est
agréable : qui l’aurait cru ?
Mes yeux commencent à se refermer. Mais juste avant que je m’endorme,
mon téléphone sonne à nouveau.
Je gémis et tends le bras pour l’attraper. À l’écran, le même message
s’affiche :
NUMÉRO MASQUÉ.
Qui peut bien m’appeler ? Je n’ai pas d’amis. L’école de Cecelia a mon
numéro, mais elle est fermée pour l’été. La seule personne qui m’appelle,
c’est…
Nina.
Eh bien, si c’est elle, c’est la dernière à qui j’ai envie de parler en ce
moment. J’appuie sur le bouton rouge pour rejeter l’appel. Mais impossible
de me rendormir maintenant, alors je sors du lit et je monte à l’étage
prendre une douche.
Quand je descends, Andrew est déjà en costume, qui sirote une tasse de
café. Gênée, je passe les mains sur mon jean : je me sens hyper-mal habillée
par rapport à lui. Il est debout près de la fenêtre, les yeux braqués vers le
jardin de devant, les lèvres pincées.
— Tout va bien ? je demande.
Il sursaute, surpris par ma présence. Et sourit.
— Oui, ça va. C’est juste… Ce putain de paysagiste est encore là.
Qu’est-ce qu’il fiche, tout le temps, là-bas ?
Je le rejoins à la fenêtre. Enzo est penché sur un parterre de fleurs, une
bêche à la main.
— Du jardinage ?
Andrew baisse les yeux sur sa montre.
— Il est 8 heures du matin. Il est toujours là. Il travaille pour une dizaine
d’autres familles… pourquoi il est toujours là ?
Je hausse les épaules mais, honnêtement, il a raison. On a l’impression
qu’Enzo est souvent dans notre jardin, en effet. Qu’il y passe une quantité
de temps disproportionnée, même en considérant que ce jardin est beaucoup
plus grand que pas mal d’autres.
Andrew semble décider quelque chose et il pose sa tasse de café sur le
rebord de la fenêtre. Je la ramasse, sachant que Nina fera une crise si elle
voit un anneau de café sur le rebord de la fenêtre, et puis je me ravise. Nina
ne va plus me faire passer de sale quart d’heure. Je ne suis même plus
obligée de la revoir. Je peux laisser des tasses de café où je veux à partir de
maintenant.
Andrew traverse la pelouse à grandes enjambées, une expression
déterminée sur le visage, et je le suis dehors par curiosité. De toute
évidence, il a l’intention de dire quelque chose à Enzo.
Il se racle la gorge deux fois, mais ça ne suffit pas à attirer l’attention
d’Enzo. Finalement, il lance :
— Enzo !
Enzo lève très lentement la tête et se retourne.
— Oui ?
— Je veux vous parler.
Enzo pousse un long soupir et se met debout. Il s’approche de nous, aussi
lentement que c’est humainement possible.
— Eh ? Vous vouloir quoi ?
Andrew est grand, mais Enzo est plus grand que lui et il doit lever la tête
pour le regarder.
— Eh bien, merci pour tout votre travail, mais nous n’avons plus besoin
de vous. Alors veuillez prendre vos affaires et aller travailler ailleurs.
— Che cosa ? dit Enzo.
Les lèvres d’Andrew sont serrées.
— J’ai dit : nous n’avons pas besoin de vous. Plus. Fini. Vous pouvez
partir.
Enzo penche la tête sur le côté.
— Viré ?
Andrew prend une brusque inspiration.
— Oui. Viré.
Enzo semble y réfléchir un moment. Je recule d’un pas, consciente
qu’aussi fort et musclé que soit Andrew, Enzo le bat à plates coutures. Si
tous les deux devaient se battre, je ne pense même pas que le résultat serait
serré. Finalement, Enzo se contente de hausser les épaules.
— OK. Je vais.
Il a l’air de s’en ficher, à tel point que je me demande si Andrew ne se
sent pas un peu bête d’avoir fait tout un plat de sa présence continuelle.
Mais il hoche la tête à son tour, soulagé.
— Grazie. J’ai apprécié votre aide ces dernières années.
Enzo le fixe d’un regard absent.
Andrew marmonne quelque chose à mi-voix et fait demi-tour pour
retourner dans la maison. Je commence à le suivre, mais juste au moment
où il disparaît par la porte d’entrée, quelque chose me retient. Il me faut une
seconde pour me rendre compte qu’Enzo m’a attrapée par le bras.
Je pivote et le dévisage. Son expression a complètement changé depuis
qu’Andrew est rentré dans la maison. Ses yeux sombres sont écarquillés et
braqués sur les miens.
— Millie, souffle-t-il, tu dois partir d’ici. Tu cours un terrible danger.
Je reste bouche bée. Pas seulement à cause de ce qu’il a dit, mais de la
manière dont il l’a dit. Depuis que je travaille ici, il n’a jamais réussi à
aligner plus que quelques mots d’anglais. Et le voilà qui prononce deux
phrases entières. Et en plus, son accent italien, d’habitude si fort que je
peux à peine le comprendre, est beaucoup plus ténu. C’est l’accent d’un
homme qui est très à l’aise avec la langue anglaise.
— Je vais bien, lui dis-je. Nina est partie.
Il secoue la tête fermement, les doigts toujours enroulés autour de mon
bras.
— Non. Tu te trompes. Elle n’est pas…
Avant qu’il puisse ajouter un mot, la porte de la maison s’ouvre à
nouveau. Aussitôt, Enzo lâche mon bras et recule.
Andrew passe sa tête par la porte.
— Millie ? Tout va bien ?
— Bien, je parviens à répondre.
— Tu reviens à l’intérieur ?
Je veux rester dehors, demander à Enzo ce qu’il entendait exactement par
sa sinistre mise en garde et ce qu’il essayait de me dire, mais je dois
retourner à la maison. Je n’ai pas le choix.
Alors je rejoins Andrew à la porte, non sans jeter un coup d’œil à Enzo,
occupé à rassembler son matériel. Il ne lève même pas les yeux vers moi.
À croire que j’ai imaginé le truc dans son ensemble. Sauf que lorsque je
regarde mon bras, j’y vois encore les marques rouge vif laissées par ses
doigts.
35
Andrew m’a dit de ne rien faire à la maison, pas de travail, mais le lundi,
c’est habituellement le jour des courses alimentaires, or il nous manque
plein de choses. En plus, après avoir feuilleté quelques livres que j’ai sortis
de la bibliothèque et regardé un peu la télé, ça me démange de trouver
quelque chose d’autre à faire de moi. Contrairement à Nina, j’aime être
occupée.
J’ai méticuleusement évité l’épicerie où l’agent de sécurité a essayé de
m’appréhender. Je lui en préfère une autre dans un autre quartier de la ville.
Elles sont identiques de toute façon.
Le plus agréable, c’est de pousser mon chariot dans le magasin sans avoir
à me conformer à la fichue liste prétentieuse de Nina. Je peux acheter ce
que je veux. Si je veux du pain brioché, je prends du pain brioché. Et si je
veux du pain au levain, je le prends aussi. Je n’ai pas besoin de lui envoyer
une centaine de photos de chaque type de pain. C’est tellement libérateur.
Pendant que je suis dans l’allée des produits laitiers, mon téléphone
sonne dans mon sac à main. Je ressens à nouveau ce sentiment perturbant.
Qui peut bien m’appeler ?
Peut-être Andrew.
Je fouille dans mon sac et je sors le portable. Encore une fois, il y a ce
« Numéro masqué » qui s’affiche. La personne qui m’a appelée ce matin
insiste.
— Millie, c’est ça ?
Je manque de m’évanouir tellement je sursaute. Levant les yeux, je
découvre l’une de ces femmes que Nina avait invitées pour sa réunion de
parents d’élèves – je ne me souviens plus de son nom. Elle pousse son
propre caddie, un sourire faux plaqué sur ses lèvres pulpeuses et maquillées.
— Oui ?
— Je suis Patrice, dit-elle. Vous êtes la bonne de Nina, c’est ça ?
Je me hérisse de l’étiquette qu’elle m’a donnée. La bonne de Nina.
Waouh. Attendez qu’elle découvre qu’Andrew a largué Nina et qu’elle va se
faire baiser dans les grandes largeurs quand ils vont divorcer, vu leur contrat
de mariage. Attendez qu’elle apprenne que je suis la nouvelle petite amie
d’Andrew Winchester. Bientôt, ce sera peut-être à moi qu’elle devra faire de
la lèche.
— Je travaille pour les Winchester, réponds-je d’un ton guindé.
Mais pas pour longtemps.
— Oui, bien. (Son sourire s’élargit.) J’ai essayé de joindre Nina toute la
matinée. Elle et moi étions censées nous retrouver pour le brunch – on se
fait toujours un brunch le lundi et le jeudi au Kristen’s Diner, mais elle n’est
pas venue. Est-ce que tout va bien ?
— Oui, je mens. Tout va bien.
Patrice fait la moue.
— Elle a dû oublier alors. Comme vous le savez, j’en suis sûre, Nina
n’est pas toujours fiable.
Oh, elle est bien plus que ça. Mais je me tais.
Ses yeux se posent sur le téléphone dans ma main.
— C’est le portable que Nina vous a fourni ?
— Euh, oui. C’est ça.
Elle rejette la tête en arrière et éclate de rire.
— Je dois dire que c’est gentil de votre part de lui permettre de vous
pister à tout bout de champ. Je ne sais pas si j’accepterais ça si j’étais vous.
Je hausse les épaules.
— Elle m’envoie surtout des SMS. Ce n’est pas bien grave.
— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je parle de l’appli de localisation
qu’elle a installée, fait-elle en désignant l’appareil d’un geste du menton. Ça
ne vous rend pas folle qu’elle veuille savoir où vous êtes à tout moment ?
J’ai l’impression d’avoir reçu un coup de poing dans l’estomac. Nina me
piste via mon téléphone ? C’est quoi ce bordel ?
Quelle idiote je suis ! Bien sûr qu’elle en est capable. C’est parfaitement
logique. Et maintenant, je comprends qu’elle n’a pas eu à fouiller dans mon
sac pour trouver le programme du théâtre ou à appeler à la maison le soir du
spectacle. Elle savait exactement où j’étais.
— Oh ! (Patrice plaque une main sur sa bouche.) Je suis vraiment
désolée. Vous n’étiez pas au courant… ?
J’ai envie de gifler son visage botoxé. Je ne sais pas ce qu’elle savait, si
j’étais au courant ou pas, en tout cas elle a l’air de prendre un malin plaisir à
être celle qui me l’annonce. Une sueur froide me dégouline le long de la
nuque.
— Excusez-moi, je lâche.
Je l’écarte, laissant mon chariot derrière moi, et me précipite sur le
parking. Je ne retrouve mon souffle qu’une fois sortie du magasin. Les
mains sur les genoux, je me penche en avant jusqu’à ce que ma respiration
redevienne normale.
Quand je me redresse, une voiture sort du parking à toute vitesse. Je
reconnais une Lexus blanche.
Comme la voiture de Nina.
Et puis, mon téléphone recommence à sonner.
Je le sors de mon sac à main d’un geste irrité. Toujours ce numéro
masqué. OK, si elle veut me parler, qu’elle dise ce qu’elle a à dire. Si elle
veut me menacer et me traiter de briseuse de ménage, grand bien lui fasse.
Je tape sur le bouton vert.
— Allô ? Nina ?
— Bonjour ! lance une voix guillerette. Nous avons eu connaissance que
l’assurance de votre véhicule avait expiré récemment !
J’éloigne le téléphone de mon oreille et le fixe, incrédule. Ce n’était donc
pas Nina. C’était un fichu spam. J’ai complètement surréagi depuis le
début.
N’empêche, je n’arrive toujours pas me débarrasser de la sensation que je
suis en danger.
36
Andrew est coincé au travail ce soir.
Il m’a envoyé un message plein de regrets à 18 h 45 :
Problème au travail. Suis coincé au moins une heure encore. Mange
sans moi.
À quoi j’ai répondu :
Aucun problème. Conduis prudemment.
Mais en mon for intérieur, je suis hyper-déçue. J’ai pris tellement de
plaisir à dîner à Manhattan avec Andrew que j’ai essayé de recréer le repas
qu’on a dégusté dans le restaurant français. Steak au poivre. J’avais mis du
poivre noir en grains acheté au supermarché (après avoir pris mon courage
à deux mains pour y retourner), de l’échalote émincée, du cognac, du vin
rouge, un bouillon de bœuf et de la crème fraîche épaisse. Ça sentait
incroyablement bon, mais le plat n’allait pas se conserver une heure ou
deux de plus et le steak, c’est moins bon réchauffé. Je n’ai donc pas eu
d’autre option que de manger mon magnifique dîner toute seule. Et
maintenant, il me pèse comme un roc sur l’estomac pendant que je zappe
entre les chaînes de télévision.
Je n’aime pas être seule dans cette maison. Quand Andrew est là, c’est sa
maison – ce qui est le cas –, mais quand il n’est pas là, l’endroit entier
empeste Nina. Son parfum émane de chaque fissure, chaque tissu. Elle a
marqué son territoire avec son odeur, comme un animal.
Même si Andrew m’a dit de ne pas le faire, j’ai entrepris un grand
nettoyage des lieux après mes courses, dans l’espoir de me débarrasser de
son parfum. Mais je le sens encore.
Aussi odieuse que Patrice ait été au supermarché, elle m’a quand même
rendu un fier service : Nina me pistait bel et bien. J’ai trouvé l’application
de traçage cachée dans un dossier au hasard, quelque part où je ne l’aurais
jamais vue autrement. Je l’ai supprimée illico.
Malgré ça, je n’arrive toujours pas à me débarrasser de l’impression
qu’elle m’observe.
Je ferme les yeux et je pense à la mise en garde d’Enzo ce matin. Tu dois
partir d’ici. Tu cours un terrible danger. Il avait peur de Nina. Je le voyais
dans ses yeux, quand on discutait, lui et moi, et qu’elle passait à portée de
voix.
Tu cours un terrible danger.
Je réprime une vague de nausée. Elle est partie maintenant.
Mais peut-être qu’elle peut encore me faire du mal.
Le soleil est couché. Aussi, quand je regarde par la fenêtre, je ne vois que
mon reflet. Je me lève du canapé et me dirige vers la fenêtre, le cœur battant
la chamade. J’appuie mon front contre la vitre froide et fouille dans la nuit
noire.
Est-ce une voiture garée devant le portail ?
Je scrute l’obscurité, essayant de déterminer si je me fais des idées ou
pas. Bon, je pourrais sortir et aller voir de plus près, mais ça m’obligerait à
déverrouiller les portes de la maison.
Vous me direz, quel intérêt que la porte soit verrouillée si Nina a une
clé ?
Mes pensées sont interrompues par la sonnerie de mon téléphone sur la
table basse. Je me précipite pour prendre l’appel. Trop tard. Je fronce les
sourcils en découvrant un autre numéro masqué sur l’écran. Je secoue la
tête. Encore un spam. Juste ce qu’il me faut.
J’appuie sur le bouton vert pour accepter l’appel, m’attendant à entendre
une pénible voix enregistrée. À la place de quoi, c’est une voix déformée,
robotique qui m’avertit :
— Ne t’approche pas d’Andrew Winchester !
Je prends une profonde inspiration.
— Nina ?
Je ne saurais dire si c’est un homme ou une femme, et encore moins si
c’est Nina, mais déjà j’entends un « clic », à l’autre bout du fil. Raccroché.
Je déglutis. J’en ai assez des petits jeux de Nina. À partir de demain, je
reprends cette maison en main. J’appelle un serrurier pour changer les
verrous des portes. Et ce soir, je vais passer la nuit dans la chambre
principale. Assez de ces conneries de chambre d’amis. Je ne suis plus une
invitée ici.
Andrew a dit qu’il voulait voir notre histoire devenir permanente. Alors
maintenant, c’est aussi ma maison.
Je me dirige vers l’escalier, que je gravis deux à deux. Je continue
jusqu’à la chambre étouffante du grenier, ma chambre. Sauf que ce ne sera
plus ma chambre à partir de ce soir. J’emballe tout et je déménage en bas.
C’est la dernière fois que je monte dans cette petite chambre
claustrophobique avec son verrou bizarre à l’extérieur de la porte.
Je prends un de mes bagages dans le placard et j’entreprends d’y jeter des
vêtements, sans me soucier de les plier, puisque je ne vais les porter qu’un
étage plus bas. Bien sûr, je devrai demander la permission d’Andrew avant
de vider un tiroir de la commode. Mais il ne peut pas s’attendre à ce que je
vive encore ici. C’est… inhumain. Cette pièce me fait penser à une sorte de
chambre de torture.
— Millie ? Qu’est-ce que tu fabriques ? demande une voix derrière moi.
Je manque d’avoir une crise cardiaque. Les mains à la poitrine, je me
retourne.
— Andrew. Je ne t’ai pas entendu entrer.
Son regard se pose sur mes bagages.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Je fourre dans la valise la bride du soutien-gorge que je tenais.
— Eh bien, je me suis dit que je pourrais emménager en bas.
— Ah.
— Est-ce… est-ce que ça te convient ?
Je me sens soudain mal à l’aise. J’étais partie du principe qu’Andrew
serait d’accord, mais peut-être que je me suis un peu trop avancée.
Il fait un pas vers moi. Je me mords la lèvre jusqu’à en avoir mal.
— Bien sûr que ça me va. J’allais te le suggérer. Mais je n’étais pas sûr
que tu acceptes.
Mes épaules s’affaissent.
— Oh si, je suis d’accord. Je… Disons que j’ai eu une journée difficile.
— Qu’est-ce que tu as fait ? J’ai vu des livres à moi sur la table basse. Tu
as lu ?
J’aurais aimé que ce soit tout.
— Honnêtement, je n’ai pas envie d’en parler.
Il avance encore d’un pas et vient caresser le contour de ma mâchoire du
bout de l’index.
— Je peux peut-être t’aider à oublier tout ça…
Je frissonne à son contact.
— Je parie que oui…
Et il le fait.
