Je cligne des yeux tandis que mes yeux s’adaptent à la lumière et je
prends connaissance de ce qui m’entoure. Ce n’est pas un placard de
rangement comme je le pensais. C’est plutôt une toute petite chambre, avec
un lit de camp dans un coin. Il y a même une petite commode et un mini-
frigo. Et une seule fenêtre, minuscule, tout au fond de la pièce.
Je me gratte le menton.
— Oh, mais c’est une chambre. Je m’attendais juste à du bric-à-brac,
comme un cagibi.
— Eh bien, je stocke tout dans le placard qui est là-bas, explique-t-il en
désignant le rangement près du lit.
Je m’en approche et regarde à l’intérieur. Il n’y a rien là-dedans, à
l’exception d’un seau bleu. Pas de papiers du tout, et surtout rien qui
nécessite que deux personnes y fouillent. Je ne comprends pas bien ce qu’il
attend de moi.
Puis j’entends une porte qui claque.
Je lève la tête et me retourne. Tout à coup, je suis seule dans cette
minuscule pièce. Andy en est sorti et il a fermé la porte derrière lui.
— Andy ?
Je traverse la pièce en deux enjambées et je saisis la poignée. Mais elle
ne tourne pas. J’essaie plus fort, en y mettant tout mon poids, toujours rien.
La poignée ne bouge pas d’un pouce.
C’est verrouillé.
— Andy ? j’appelle à nouveau.
Pas de réponse.
— Andy !
Bon sang mais qu’est-ce qui se passe ?
Il est peut-être redescendu chercher quelque chose et la porte s’est
refermée ? Mais ça n’explique pas pourquoi il n’y a pas de papiers dans
cette pièce, alors qu’il a prétendu que c’était ce que nous étions venus y
chercher.
Je frappe la porte avec le poing.
— Andy !
Toujours pas de réponse.
Je presse l’oreille contre le battant. J’entends des bruits de pas, mais ils
ne se rapprochent pas. Ils s’éloignent, disparaissent dans la cage d’escalier.
Il ne doit pas m’entendre. C’est la seule explication. Je tapote mes
poches : zut, mon téléphone est dans la chambre. Pas moyen de l’appeler.
Merde.
Mes yeux tombent sur la fenêtre. Une toute petite fenêtre dans le coin de
la pièce. Je m’approche et regarde dehors : elle donne sur le jardin de
derrière. Donc il n’y a aucun moyen d’attirer l’attention de quelqu’un
dehors. Je suis coincée ici jusqu’à ce qu’Andy revienne.
Je ne suis pas ce que j’appellerais claustrophobe, mais cette pièce est très
petite et le plafond bas est mansardé au niveau du lit. L’idée que je suis
enfermée ici commence à me faire peur. Oui, Andy va revenir sous peu,
mais je n’aime pas cet espace clos. Ma respiration s’accélère et la pointe de
mes doigts commence à me picoter.
Il faut que j’ouvre cette fenêtre.
Je pousse le bas du carreau, mais ça ne bouge pas. Pas même d’un
millimètre. Pendant un moment, je crois qu’elle va céder, mais non. Qu’est-
ce qui cloche dans cette fichue fenêtre ? Je prends une profonde inspiration
pour essayer de me calmer. J’observe la fenêtre de plus près et…
Elle est collée par la peinture.
Quand Andy reviendra, il va m’entendre. Je me considère plutôt
d’humeur égale, mais je n’aime pas être enfermée dans cette pièce. Il faudra
qu’on règle le problème de la serrure de porte, qu’on s’assure qu’elle ne se
referme pas accidentellement comme ça. Imaginez, si on avait été tous les
deux à l’intérieur ? On aurait été vraiment coincés.
Je retourne frapper à la porte.
— Andy ! je hurle de toutes mes forces. Andy !
Au bout de quinze minutes, ma voix est enrouée à force de crier.
Pourquoi n’est-il pas revenu ? Même s’il ne m’entend pas, il doit s’être
rendu compte que je suis toujours dans le grenier. Qu’est-ce que je pourrais
bien faire ici toute seule ? Je ne sais même pas quels papiers il veut.
Punaise, est-ce qu’il aurait trébuché dans l’escalier, qu’il serait tombé et
aurait roulé jusqu’en bas ? Est-ce qu’il est maintenant allongé, sans
connaissance, dans une mare de sang ? Parce que c’est la seule explication
sensée.
Trente minutes plus tard, je suis sur le point de perdre la tête. Ma gorge
me fait mal et mes doigts sont rouges à force de cogner à la porte. Je suis à
deux doigts de fondre en larmes. Où est Andy ? Qu’est-ce qui se passe ici ?
Juste quand je sens que je vais devenir folle, j’entends une voix de l’autre
côté du battant.
— Nina ?
— Andy ! je m’écrie. Merci, mon Dieu ! Je me suis enfermée ! Tu ne
m’as pas entendue crier ?
S’ensuit un long silence de l’autre côté de la porte.
— Si. Je t’ai entendue.
Alors là, je ne sais pas quoi répondre. S’il m’a entendue, pourquoi ne
m’a-t-il pas ouvert ? Mais je ne peux pas y réfléchir maintenant. Je veux
juste sortir de cette pièce.
— Tu peux ouvrir la porte s’il te plaît ?
Un autre long silence.
— Non. Pas encore.
Quoi ?
— Je ne comprends pas, je bredouille. Pourquoi tu ne peux pas me laisser
sortir ? Tu as perdu la clé ?
— Non.
— Alors laisse-moi sortir !
— J’ai dit : « Pas encore. »
La dureté avec laquelle il a craché les deux derniers mots me fait
sursauter. Je ne comprends pas. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi refuse-t-il
de me laisser sortir du grenier ?
Je fixe des yeux la porte qui nous sépare. Je réessaie de tourner la
poignée, en espérant que c’est une blague. Toujours fermé.
— Andy, tu dois me laisser sortir d’ici.
— Ne me dis pas ce que je dois faire dans ma propre maison. Tu dois
retenir la leçon avant de pouvoir sortir.
Sa voix a une intonation étrange qui la rend presque méconnaissable. Un
frisson glacial me parcourt l’échine, un mauvais pressentiment. Andy
semblait si parfait, pendant nos fiançailles. Il était doux, romantique, beau,
riche et gentil avec Cecelia. Je l’ai cherché, ce défaut fatal.
Voilà, je l’ai trouvé.
— Andy, s’il te plaît, laisse-moi sortir d’ici. Je ne sais pas ce qui t’a
contrarié, mais on peut arranger ça. Déverrouille la porte et on va discuter.
— Je ne pense pas. La seule façon d’apprendre, c’est de prendre
conscience des conséquences de ses actes.
Sa voix est calme et égale, cette fois – tout le contraire de ce que je
ressens en ce moment. Je prends une profonde inspiration.
— Andy, laisse-moi sortir tout de suite de cette putain de chambre.
Je donne un grand coup de pied dans la porte, mais avec mes pieds nus,
ça ne sert pas à grand-chose. En gros, je me fais juste mal aux orteils.
J’attends d’entendre la porte se déverrouiller, mais rien.
— Je te jure devant Dieu, Andy, je grogne, si tu ne me laisses pas sortir
de cette pièce… Laisse. Moi. Sortir.
— Tu es bouleversée, constate-t-il. Je reviendrai quand tu te seras
calmée.
Et puis ses pas s’éloignent : il s’en va !
— Andy ! je hurle. Ne t’avise pas de t’en aller ! Reviens ! Reviens et
fais-moi sortir d’ici, putain ! Andy, si tu ne me laisses pas sortir d’ici, je te
quitte ! Ouvre-moi ! (Je frappe des deux poings.) Je suis calme ! Laisse-moi
sortir !
Mais le bruit devient de plus en plus faible, jusqu’à se tarir
complètement.
40
Troisième étape : découvrir que
votre mari est le mal absolu.
Il est minuit. Trois heures plus tard.
J’ai tellement martelé la porte et gratté le bois que j’en ai des échardes sous
les ongles. J’ai crié jusqu’à en perdre la voix. Je me disais que même s’il ne
me laissait pas sortir, peut-être que les voisins m’entendraient. Mais au bout
d’une heure, j’ai abandonné tout espoir.
Maintenant, je suis assise sur le lit de camp dans le coin de la pièce. Les
ressorts enfoncés dans mes fesses, je laisse enfin les larmes rouler sur mes
joues. Je ne sais pas ce qu’il a prévu pour moi, mais tout ce à quoi je pense
là, c’est Cecelia, endormie dans son berceau. Seule avec ce psychopathe.
Que va-t-il me faire ? Que va-t-il lui faire ?
Si jamais je sors d’ici un jour, je vais prendre Cece et m’enfuir aussi loin
que je peux de cet homme. Je me fiche de sa fortune. Je me fiche que nous
soyons légalement mariés. Je veux partir.
— Nina ?
La voix d’Andy. Je saute du lit et cours jusqu’à la porte.
— Andy, je lâche avec ce qui me reste de voix.
— Tu as perdu ta voix, commente-t-il.
Que répondre à ça ?
— Inutile de te donner la peine de crier, continue-t-il. Tout est insonorisé
sous le grenier. Donc personne ne t’entendra. Je pourrais donner une fête en
bas, mes invités ne t’entendraient même pas crier.
— S’il te plaît, laisse-moi sortir, je pleurniche.
Je suis prête à faire n’importe quoi. Je vais tout accepter de lui s’il me
laisse sortir d’ici. Bien sûr, à la seconde où la porte est ouverte, je le quitte.
Le contrat de mariage stipule que je n’aurai rien si je mets fin au mariage
dans la première année, mais je m’en fiche. Je suis prête à tout pour partir
d’ici.
— Ne t’inquiète pas, Nina, reprend-il. Je vais te laisser sortir. Je te le
promets.
Je laisse échapper un soupir.
— Mais pas tout de suite, ajoute-t-il. Tu dois apprendre les conséquences
de ce que tu as fait.
— De quoi tu parles ? Les conséquences de quoi ?
— Tes cheveux, crache-t-il d’une voix empreinte de dégoût. Je ne peux
pas laisser ma femme se promener comme une traînée aux racines mal
teintes.
Mes racines. Je n’en reviens pas qu’il se mette dans un tel état pour ça.
Merde, c’est juste quelques millimètres de cheveux.
— Je suis vraiment désolée. Je te promets de prendre un rendez-vous
chez le coiffeur tout de suite.
— Ce n’est pas suffisant.
Je presse le front contre la porte.
— J’irai demain matin à la première heure. Je te le jure.
Il bâille de l’autre côté de la porte.
— Bon, je vais me coucher maintenant. Sois sage et nous reparlerons
demain matin de ta punition.
Le bruit de ses pas s’estompe : il s’éloigne. Malgré mes mains
douloureuses à force d’avoir tapé contre la porte, je recommence. Je cogne
si fort que je ne sais même pas comment je ne me casse pas tous les os de la
main.
— Andy, ne t’avise pas de me laisser ici toute la nuit ! Reviens ici !
Reviens !
Mais de nouveau, je n’ai plus de réponse.
Je finis par dormir dans cette pièce. Bien sûr. Je n’ai pas le choix.
Je ne pensais pas que je sombrerais, pourtant ça a dû arriver. Entre les
cris et le martèlement de la porte, l’adrénaline a cédé la place à
l’épuisement et je me suis endormie sur ce vieux lit inconfortable. Le
matelas n’est pas tellement pire que celui sur lequel je dormais dans le
minuscule appartement où nous avons vécu, Cecelia et moi, mais depuis, je
me suis habituée au matelas en mousse à mémoire de forme d’Andy.
Je repense à l’époque où il n’y avait que Cece et moi. J’étais toujours
accablée, toujours au bord des larmes. Je n’avais aucune idée de la chance
que j’avais, avant d’être mariée à un psychopathe qui allait m’enfermer
dans une chambre toute la nuit, au seul motif que j’aurais manqué un
rendez-vous chez le coiffeur.
Cece. J’espère qu’elle va bien. Si ce connard touche ne serait-ce qu’un
cheveu de sa tête, je jure que je le tue. Je m’en fous si ça m’envoie en
prison pour le reste de ma vie.
Le matin, je me réveille avec le dos en compote, la tête qui me lance,
mais le pire, c’est que ma vessie est pleine. Douloureusement pleine. C’est
le besoin le plus pressant de tous.
Sauf que je ne peux rien y faire. Les toilettes sont dans le couloir.
Oui, seulement si j’attends, je vais faire pipi dans ma culotte.
Je me lève et arpente la pièce dans tous les sens. J’essaie la poignée de la
porte encore une fois, en espérant avoir imaginé tout ce qui s’est passé la
nuit dernière et qu’elle va s’ouvrir comme par magie. Mais non. Elle est
toujours verrouillée.
Je me souviens alors du placard : il ne contenait qu’un objet. Un seau.
Andy a tout manigancé. Il m’a entraînée ici sous un prétexte. Il avait fait
installer un verrou à l’extérieur de la porte. Et il a mis ce seau là pour une
raison précise.
Je vais vraiment devoir le faire.
Bon, il y a pire dans la vie que pisser dans un seau. Je le sors du placard
et je fais ce que j’ai à faire. Puis je le remets dedans. Avec un peu de
chance, je n’aurai pas besoin de l’utiliser à nouveau.
J’ai la bouche sèche et l’estomac qui gargouille, même si l’idée de
manger me donne la nausée. Vu qu’il avait prévu le seau, je me demande si
tout dans la pièce a été organisé avec la même attention aux détails. J’ouvre
le mini-frigo, espérant quand même y trouver une sorte de trésor.
Au lieu de quoi, je découvre trois mini-bouteilles d’eau.
Trois belles bouteilles d’eau.
Je m’évanouis presque tellement je suis soulagée. J’en ouvre une et
l’avale pratiquement d’un trait. Ma gorge est toujours sèche et à vif, mais ça
va un peu mieux.
Je regarde les deux bouteilles restantes. J’aimerais bien en boire une
autre, mais j’ai peur. Combien de temps Andy va-t-il me laisser croupir ici ?
Aucune idée. Mieux vaut économiser mes ressources.
— Nina ? Tu es réveillée ?
La voix d’Andy à la porte. Je m’en approche péniblement, tant ma tête
me lance à chaque pas.
— Andy…
— Bonjour, Nina.
Je ferme les yeux pour réprimer un vertige.
— Est-ce que Cecelia va bien ?
— Ça va. J’ai dit à ma mère que tu étais partie rendre visite à de la
famille et elle va garder Cecelia jusqu’à ton retour.
Je laisse échapper un soupir. Au moins ma fille est en sécurité. Evelyn
Winchester n’est pas la personne que je préfère au monde, mais elle est
vigilante, comme baby-sitter.
— Andy, s’il te plaît, laisse-moi sortir.
Il passe outre ma supplique, ce qui ne m’étonne même plus à ce stade.
— Tu as trouvé l’eau dans le frigo ?
— Oui. (Et même si ça me tue, j’ajoute 🙂 Merci.
— Tu vas devoir la faire durer. Je ne peux pas t’en donner plus.
— Alors laisse-moi sortir, je croasse.
— Je le ferai, mais tu dois d’abord faire quelque chose pour moi.
— Quoi ? Dis-moi.
Il marque une pause.
— Tu dois bien comprendre qu’avoir des cheveux est un privilège.
— OK, je comprends.
— Vraiment, Nina ? Parce que j’ai l’impression que si tu le comprenais,
tu ne te promènerais pas comme une propre à rien, avec tes racines plus
sombres qui ressortent.
— Je… je suis désolée.
— Puisque tu n’as pas été capable de prendre soin de tes cheveux,
maintenant tu vas me les donner.
Une horrible sensation me vrille l’estomac.
— Quoi ?
— Pas tous, glousse-t-il, sinon ce serait vraiment ridicule, pour le coup.
J’en veux une centaine.
— Tu… Tu veux une centaine de mes cheveux ?
Il tapote sur la porte.
— C’est ça. Donne-moi cent de tes cheveux et je te laisse sortir de cette
pièce.
C’est la requête la plus étrange que j’aie jamais entendue. Il veut me
punir pour mes racines apparentes en m’obligeant à lui donner cent cheveux
arrachés à mon crâne ? Il y en a dans ma brosse à cheveux, si ça lui fait
plaisir. Est-ce qu’il a une sorte de fétichisme des cheveux ? C’est de ça qu’il
s’agit ?
— Si tu regardes dans ma brosse…
— Non, m’interrompt-il. Je veux que ça vienne de ton cuir chevelu. Je
veux voir la racine.
Je reste figée, abasourdie.
— Tu es sérieux ?
— Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ? rétorque-t-il, puis sa voix se
radoucit. Il y a des enveloppes dans le tiroir de la commode. Tu mets les
cheveux dans l’une d’elles et tu la glisses sous la porte. Si tu fais ça, je
considérerai que tu as retenu la leçon et je te laisserai sortir.
— D’accord. Ce sera fait d’ici cinq minutes.
Je me passe une main dans les cheveux et en ressors avec deux.
— Nina, je dois aller travailler maintenant, dit-il avec irritation. Mais
quand je rentrerai, je veux trouver tes cheveux prêts.
— Mais je peux le faire tout de suite !
Je tire à nouveau sur mes cheveux et quelques autres se libèrent.
— Je serai à la maison à 19 heures, dit-il. Et rappelle-toi, je veux des
cheveux entiers et intacts. Je dois voir la racine ou ça ne compte pas !
— Non ! S’il te plaît ! (Je m’agrippe plus violemment les cheveux, j’en ai
les larmes aux yeux, mais seuls quelques-uns de plus se détachent.) Je vais
le faire maintenant ! Attends !
Mais il n’attendra pas. Il s’en va. Ses pas s’éloignent comme je l’ai
entendu la veille.
J’ai appris que ni les cris ni les coups à la porte ne le feront revenir.
Inutile de gaspiller mon énergie et d’aggraver mon mal de tête déjà bien
assez pénible. Je dois me concentrer sur ce qu’il veut. Alors je pourrai
retourner auprès de ma fille. Et m’échapper de cette maison pour toujours.
41
À 19 heures, la tâche est accomplie.
J’ai récolté une vingtaine de cheveux en y passant les doigts à plusieurs
reprises. Après quoi, je savais que j’allais devoir arracher le reste à la
racine. Environ quatre-vingts fois, j’ai attrapé un cheveu, je l’ai bien tenu et
j’ai tiré. J’ai essayé de m’occuper de plusieurs à la fois, mais c’était trop
douloureux. Heureusement, mes cheveux sont en bonne santé, donc la
plupart se sont détachés avec le follicule intact. Si ça avait été après
l’accouchement de Cecelia, j’aurais dû tout arracher avant d’avoir assez de
cheveux utilisables.
Ainsi, à 19 heures pétantes, je suis assise sur le lit de camp, une
enveloppe contenant cent cheveux récemment arrachés de mon crâne,
serrée dans la main. J’ai hyper-hâte de la lui remettre et de sortir d’ici. Et de
lui envoyer les papiers du divorce. À ce gros taré.
— Nina ?
Je baisse les yeux sur ma montre. 19 heures pile. Il est ponctuel, je peux
au moins lui accorder ça.
Je saute du lit et appuie ma tête contre la porte.
— Je les ai.
— Fais-les passer en dessous.
Je glisse l’enveloppe par l’interstice sous la porte. Je l’imagine de l’autre
côté, qui déchire l’enveloppe, examine mes follicules pileux. Je me fiche de
ce qu’il fait, à ce stade, tant qu’il me laisse sortir. Je me suis pliée à ses
exigences.
— C’est bon ? je demande.
Ma gorge est douloureusement desséchée. J’ai fini les deux autres
bouteilles d’eau au cours de la journée, en gardant la dernière pour l’heure
ultime. Quand je sortirai d’ici, je vais boire cinq verres d’eau d’affilée. Et
faire pipi dans de vraies toilettes.
— Donne-moi une minute, dit-il. Je vérifie.
Je serre les dents, passant outre le furieux grognement de mon estomac.
Je n’ai pas mangé depuis vingt-quatre heures et la faim me donne le tournis.
J’en suis arrivée au point où mes cheveux avaient l’air mangeables.
— Où est Cece ? je croasse.
— Elle est dans son parc en bas.
Nous avons créé dans le salon une zone sécurisée où elle peut jouer sans
risque de se blesser. C’était l’idée d’Andy. Il est tellement attentionné.
Non, il n’est pas attentionné. Ce n’était qu’une illusion. Une comédie.
C’est un monstre.
— Hmm, dit-il.
— Quoi ? je lance. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu vois, presque tous les cheveux sont bons, mais il y en a un auquel
il manque le follicule pileux.
Salaud.
— Bien. Je vais t’en donner un autre.
— Je crains que non, soupire-t-il. Tu vas devoir tout recommencer. Je
repasserai te voir demain matin. J’espère que d’ici là, tu auras cent cheveux
impeccables à me présenter. Sinon, nous devrons encore recommencer.
— Non…
Le bruit de ses pas disparaît dans le couloir, et je prends conscience qu’il
me laisse là. Vraiment. Sans nourriture et sans eau.
— Andy ! (Ma voix est rauque, à peine plus forte qu’un murmure.) Ne
fais pas ça ! Je t’en prie ! S’il te plaît, ne fais pas ça !
Mais il est parti.
