— Je suis ravie que vous soyez de cet avis.
— Absolument, renchéris-je, plus fermement cette fois.
Elle décroise et recroise ses jambes un peu trapues.
— Et bien sûr, poursuit-elle, il y a la question de vos défraiements. Vous
avez vu la proposition dans mon annonce, n’est-ce pas ? Est-ce acceptable
pour vous ?
Je déglutis. Le chiffre indiqué dans l’annonce est plus qu’acceptable. Si
j’étais un personnage de dessin animé, des signes « dollar » seraient apparus
dans chacun de mes globes oculaires lorsque j’ai lu cette annonce. Mais
c’est aussi l’argent qui a failli m’empêcher de postuler : une personne
offrant un tel salaire et vivant dans une maison comme celle-ci
n’envisagerait jamais d’embaucher quelqu’un comme moi.
— Oui, je m’étrangle. C’est bon.
Elle arque un sourcil.
— Et vous savez que c’est un travail qui vous oblige à vivre à domicile,
n’est-ce pas ?
Est-ce qu’elle me demande si je suis d’accord pour quitter la splendeur
de la banquette arrière de ma Nissan ?
— Bien sûr. Je le sais.
— Fabuleux ! (Elle tire sur le bas de sa jupe et se lève.) Je vous fais la
grande visite, alors ? Histoire que vous voyiez dans quoi vous vous
embarquez ?
Je me lève aussi. Avec ses talons, Mme Winchester ne me dépasse que de
quelques centimètres, moi qui suis à plat, et pourtant j’ai l’impression
qu’elle est beaucoup plus grande.
— Génial !
Elle me guide à travers la maison en m’abreuvant de détails minutieux,
au point que j’ai peur de m’être trompée d’annonce et qu’elle soit un agent
immobilier qui me prend pour une acheteuse potentielle. C’est une belle
maison. Si j’avais quatre ou cinq millions de dollars en poche, je
l’achèterais. En plus du rez-de-chaussée comportant le gigantesque salon et
la cuisine nouvellement rénovée, l’étage de la maison abrite la chambre
parentale des Winchester, la chambre de sa fille Cecelia, le bureau de
M. Winchester et une chambre d’amis qui pourrait sortir tout droit du
meilleur hôtel de Manhattan. Elle marque une pause théâtrale devant la
porte suivante.
— Et voici… (Elle ouvre la porte en grand.) Notre home cinéma !
Une véritable salle de cinéma à l’intérieur de leur maison, en plus de la
télévision surdimensionnée du bas. Cette pièce a plusieurs rangées de sièges
façon stade, face à un écran qui va du sol au plafond. Il y a même une
machine à pop-corn dans le coin.
Au bout de quelques secondes, je remarque que Mme Winchester me
regarde, attendant une réaction.
— Waouh ! dis-je avec ce que j’espère être l’enthousiasme idoine.
Elle frissonne de plaisir.
— N’est-ce pas merveilleux ? Et nous avons une vidéothèque entière de
films parmi lesquels choisir. Bien sûr, nous avons aussi toutes les chaînes
habituelles ainsi que des services de streaming.
— Bien sûr.
Après avoir quitté cette pièce-là, nous arrivons à une dernière porte au
bout du couloir. Nina s’arrête, la main au-dessus de la poignée.
— Serait-ce ma chambre ? je demande.
— En quelque sorte…
Elle tourne la poignée, qui grince bruyamment. Je ne peux m’empêcher
de remarquer que le bois de cette porte est beaucoup plus épais que celui
des autres. L’ouverture me révèle une cage d’escalier plongée dans la
pénombre.
— Votre chambre est à l’étage. Nous avons aménagé le grenier.
Cet escalier sombre et étroit est moins glamour que le reste de la maison
– et ça les tuerait de mettre une ampoule électrique ? – mais bien sûr, je ne
suis que l’employée. Je ne m’attendais quand même pas à ce qu’elle
dépense autant d’argent pour ma chambre que pour le home cinéma.
En haut des marches se trouve un petit couloir étroit. Contrairement au
premier étage de la maison, le plafond est dangereusement bas ici. Je ne
suis pas grande, pas du tout, pourtant j’ai presque l’impression de devoir me
baisser.
— Vous auriez votre propre salle de bains, annonce-t-elle en désignant du
menton une porte sur la gauche. Et ici, ce serait votre chambre.
Elle ouvre la dernière porte en grand. Il fait complètement noir à
l’intérieur, jusqu’à ce qu’elle tire sur une corde : la pièce s’illumine.
Une chambre minuscule. Il n’y a pas d’autre façon de la qualifier. Non
seulement cela, mais le plafond est incliné, comme le toit de la maison, si
bien que le côté opposé m’arrive à peu près à la taille. Au lieu de l’énorme
lit king-size de la chambre principale des Winchester, avec son armoire et sa
table de toilette en châtaignier, cette pièce contient un petit lit de camp une
place, une bibliothèque à mi-hauteur et une petite commode, le tout éclairé
par deux ampoules nues suspendues au plafond.
Bref, la chambre est modeste, mais ça ne me dérange pas. Si elle était
trop jolie, ça me conforterait dans l’idée que je n’ai aucune chance de
décrocher ce travail. Le fait que cette pièce soit un peu merdique signifie
que les critères de Mme Winchester sont peut-être assez bas pour que j’aie
une toute, toute petite chance.
Seulement, il y a quelque chose d’autre dans cette pièce. Quelque chose
qui me dérange.
— Désolée, c’est petit, commente Mme Winchester, les sourcils froncés.
Mais vous aurez beaucoup d’intimité ici.
Je me dirige vers l’unique fenêtre. Comme la pièce, elle est minuscule.
À peine plus grande que ma main. Et elle donne sur un jardin. Il y a un
paysagiste en bas, le même gars que j’ai vu à l’avant, en train de tailler une
haie avec un immense sécateur.
— Alors qu’en pensez-vous, Millie ? Elle vous plaît ?
Je me détourne de la fenêtre pour regarder le visage souriant de
Mme Winchester. Je n’arrive toujours pas à mettre le doigt sur ce qui me
chiffonne. Ce quelque chose dans cette pièce qui noue une petite boule de
terreur au creux de mon ventre.
C’est peut-être la fenêtre. Qui donne sur l’arrière de la maison. Si j’avais
un problème et que j’essayais d’attirer l’attention de quelqu’un, personne ne
pourrait me voir d’ici. Je pourrais crier et hurler autant que je voudrais,
personne n’entendrait.
Mais de qui je me moque ? J’aurais de la chance de vivre dans cette
pièce. Avec ma propre salle de bains et un vrai lit où je pourrais allonger
mes jambes. Ce tout petit lit a l’air super, comparé à ma voiture, tellement
confortable que je pourrais en pleurer.
— C’est parfait.
Mme Winchester semble archi-ravie de ma réponse. Elle me précède
dans la cage d’escalier sombre jusqu’au premier étage de la maison et,
quand j’arrive sur le palier, je laisse échapper un souffle que je n’avais pas
conscience de retenir. Il y avait quelque chose dans cette pièce, quelque
chose de très effrayant, mais si je réussis à décrocher ce travail, je passerai
outre. Facilement.
Mes épaules se détendent enfin et mes lèvres sont en train de former une
autre question quand j’entends une voix derrière nous :
— Maman ?
Je m’arrête net et me retourne pour voir une petite fille dans le couloir.
Elle a les mêmes yeux bleu clair que Nina Winchester, de quelques tons
plus pâles encore, et ses cheveux sont si blonds qu’ils en sont presque
blancs. Elle porte une robe bleue très claire ornée de dentelle blanche. Et
elle me dévisage comme si elle pouvait voir à travers moi. Jusqu’à mon
âme.
Vous voyez, ces films sur les cultes flippants, genre, des enfants qui lisent
dans les pensées, qui adorent le diable ou qui vivent dans les champs de
maïs ? Eh bien, si on faisait un casting pour un de ces films, cette gamine
décrocherait le rôle. On n’aurait même pas à l’auditionner. Un coup d’œil et
on dirait : « Oui, tu es la fille flippante numéro trois. »
— Cece ! s’exclame Mme Winchester. Tu es déjà de retour de ton cours
de danse ?
La fillette hoche lentement la tête.
— La mère de Bella m’a déposée.
Mme Winchester entoure de ses bras les maigres épaules de sa fille, mais
l’expression de la gamine ne change pas d’un iota et ses yeux bleu pâle ne
quittent pas mon visage. Y a-t-il quelque chose qui ne va pas chez moi, pour
que j’aie peur de me faire assassiner par cette fillette de neuf ans ?
— Voici Millie, dit Mme Winchester à sa fille. Millie, voici ma fille,
Cecelia.
Les yeux de la petite Cecelia sont deux petites piscines océaniques.
— Enchantée de vous rencontrer, Millie, dit-elle poliment.
J’estime au moins à vingt-cinq pour cent les chances qu’elle me tue dans
mon sommeil si j’obtiens ce job. Et je le veux quand même.
Mme Winchester embrasse sa fille sur le haut de sa tête blonde, puis la
petite détale dans sa chambre. Elle a sans doute une maison de poupées bien
flippante là-dedans, où les poupées s’animent la nuit. C’est peut-être l’une
d’elles qui me tuera.
OK, je suis ridicule. Cette petite fille est probablement extrêmement
gentille. Ce n’est pas sa faute si on l’habille en fantôme d’enfant victorien
qui fait flipper. Et puis, j’aime les enfants, en général. Non que j’aie
beaucoup interagi avec eux au cours de la dernière décennie, notez.
Une fois qu’on est redescendues, je me détends. Mme Winchester est
gentille et assez normale – pour une dame aussi riche – et pendant qu’elle
me parle de la maison, de sa fille et de son travail, je ne l’écoute que
vaguement. Tout ce que je sais, c’est que ce serait un endroit trop chouette
où travailler. Je donnerais mon bras droit pour avoir ce job.
— Vous avez des questions, Millie ? me demande-t-elle.
Je secoue la tête.
— Non, madame Winchester.
Elle fait claquer sa langue.
— S’il vous plaît, appelez-moi Nina. Si vous travaillez ici, je me sentirais
trop bête de vous entendre m’appeler « madame Winchester ». (Elle rit.)
Comme si j’étais une sorte de vieille dame riche.
— Merci… Nina.
Son visage s’illumine – enfin, si ça se trouve, c’est dû aux algues ou aux
épluchures de concombre ou allez savoir ce que les gens riches s’appliquent
sur le visage. Nina Winchester est le genre de femme qui va régulièrement
se faire papouiller au Spa.
— J’ai un bon pressentiment, Millie. Vraiment.
Difficile de ne pas me laisser contaminer par son enthousiasme. Difficile
de ne pas ressentir cette pointe d’espoir quand elle serre ma paume
rugueuse dans la sienne, douce comme de la peau de bébé. Je veux croire
que, dans les prochains jours, je recevrai de Nina Winchester un appel
m’offrant la chance de venir travailler chez elle et de quitter définitivement
la Casa Nissan. J’ai tellement envie d’y croire.
Mais quoi que je puisse dire d’autre sur Nina, ce n’est pas une idiote. Elle
ne va pas embaucher une femme pour travailler et vivre chez elle, s’occuper
de son enfant, sans faire un minimum de vérifications de ses antécédents.
Et une fois qu’elle les aura faites…
Je ravale une boule dans ma gorge.
Nina Winchester m’octroie un chaleureux « au revoir » à la porte
d’entrée.
— Merci beaucoup d’être venue, Millie, dit-elle, tendant la main pour
serrer la mienne une fois de plus. Je vous promets que vous aurez de mes
nouvelles bientôt.
Je n’en aurai pas. C’est la dernière fois que je mets les pieds dans cette
magnifique maison. Je n’aurais jamais dû venir ici de toute façon. J’aurais
dû me cantonner à un travail que j’aurais eu une chance de décrocher, au
lieu de nous faire perdre notre temps, à elle et à moi. Peut-être quelque
chose dans l’industrie de la restauration rapide.
Le paysagiste que j’ai vu par la fenêtre du grenier est de retour sur la
pelouse de devant. Il est toujours muni de son sécateur géant et il taille une
des haies juste devant la maison. C’est un grand bonhomme, dont le tee-
shirt ne cache rien de ses muscles impressionnants et à peine les tatouages
sur le haut de ses bras. Il ajuste sa casquette de baseball et ses yeux
sombres, sombres, se lèvent brièvement des pinces pour rencontrer les
miens de l’autre côté de la pelouse.
Je lève la main en signe de salutation.
— Salut, je lance.
L’homme me dévisage. Il ne dit pas bonjour. Il ne dit pas : « Arrêtez de
piétiner mes fleurs. » Il me fixe.
— Ravi de te rencontrer aussi, je murmure tout bas.
Je franchis le portail électronique qui ceint la propriété et regagne sans
grande envie ma voiture/maison. Je me retourne une dernière fois pour
regarder le paysagiste dans la cour, qui me fixe toujours. Il y a dans son
expression quelque chose qui me fait froid dans le dos. Et puis il secoue la
tête, presque imperceptiblement. Presque comme s’il essayait de me mettre
en garde.
Mais il n’ouvre pas la bouche.
2
Lorsqu’on vit dans sa voiture, on est obligé de faire au plus simple.
On n’accueille pas de grands rassemblements, d’une part. Pas de soirée
vin et fromage, pas de soirée poker. Jusque-là, pas de souci, vu que je n’ai
personne à voir. Plus problématique : trouver où prendre une douche. Trois
jours après avoir été expulsée de mon studio, soit trois semaines après avoir
été virée de mon travail, j’ai découvert une aire de repos avec des douches.
J’en ai presque pleuré de joie. OK, les douches offrent très peu d’intimité et
sentent légèrement les sanitaires, mais au point où j’en étais, je n’avais
qu’une envie : être propre.
Là, je prends mon déjeuner sur le siège arrière de la voiture. J’ai une
plaque chauffante que je peux brancher sur l’allume-cigare, mais je la
réserve aux occasions spéciales et le reste du temps, je mange surtout des
sandwichs. Des tas et des tas de sandwichs. J’ai une glacière où je stocke la
charcuterie et le fromage et j’ai une miche de pain blanc – quatre-vingt-dix-
neuf cents au supermarché. Et puis des snacks, bien sûr. Des sachets de
chips. Des crackers avec du beurre de cacahuète. Des Twinkies. Côté
malbouffe, les possibilités sont infinies.
Aujourd’hui, c’est jambon et fromage américain, avec une cuillerée de
mayonnaise. À chaque bouchée, j’essaie de ne pas penser à quel point j’en
ai marre des sandwichs.
J’ai réussi à avaler la moitié de mon jambon-fromage quand mon
téléphone sonne dans ma poche. J’ai un de ces téléphones à clapet prépayés
que les gens n’utilisent que s’ils sont sur le point de commettre un crime ou
s’ils sont revenus quinze ans dans le passé. Mais j’ai besoin d’un téléphone
et c’est tout ce que je peux me permettre.
— Wilhelmina Calloway ? dit une voix sèche, une voix de femme à
l’autre bout du fil.
Je grimace en entendant mon nom complet. Wilhelmina était la mère de
mon père, qui est morte depuis longtemps. Je ne sais pas quel genre de
psychopathes appelle son enfant Wilhelmina, mais je ne parle plus à mes
parents (qui ne me parlent plus non plus), donc c’est un peu tard pour leur
poser la question. Quoi qu’il en soit, on m’a toujours appelée simplement
Millie, et j’essaie de corriger les gens aussi vite que possible. Seulement j’ai
l’impression que la personne qui m’appelle n’est pas quelqu’un avec qui je
vais échanger nos prénoms de sitôt.
— Oui… ?
— Mademoiselle Calloway, dit la femme, Donna Stanton, de Munch
Burgers, à l’appareil.
Ah oui. Munch Burgers – le fast-food graisseux qui m’a accordé un
entretien il y a quelques jours. Pour faire cuire des hamburgers ou bien tenir
la caisse enregistreuse. Mais si je travaillais dur, il y avait des possibilités
d’avancement. Et encore mieux, la possibilité de gagner assez d’argent pour
quitter ma voiture.
Bien sûr, le travail que j’aurais vraiment aimé décrocher, c’était chez les
Winchester. Mais ça fait une semaine entière que j’ai vu Nina Winchester.
On peut donc dire, sans trop de risques de se tromper, que je n’ai pas eu le
job de mes rêves.
— Je voulais juste vous faire savoir, poursuit Mme Stanton, que nous
avons déjà pourvu le poste chez Munch Burgers. Mais nous vous souhaitons
bonne chance dans votre recherche d’emploi.
Le jambon et le fromage américain s’agitent dans mon estomac. J’avais
lu en ligne que chez Munch Burgers, ils n’étaient pas très regardants en
matière d’embauche. Que même si j’avais un casier, j’aurais peut-être une
chance. C’est le dernier entretien que j’ai réussi à décrocher, depuis que
Mme Winchester ne m’a pas rappelée… je suis aux abois. Je ne peux pas
avaler un sandwich de plus dans ma voiture. Je ne peux pas.
— Madame Stanton, m’entends-je lâcher, je me demandais si vous auriez
un poste dans un autre endroit. Je suis une travailleuse acharnée. Je suis très
fiable. J’ai toujours…
J’arrête de parler. Elle a déjà raccroché.
Je serre mon sandwich dans ma main droite et mon téléphone dans la
gauche. C’est sans espoir. Personne ne veut m’embaucher. Tous les
employeurs potentiels me considèrent exactement de la même manière.
Tout ce que je demande, moi, c’est un nouveau départ. Je travaillerai
comme une folle s’il le faut. Je ferai n’importe quoi.
Je retiens mes larmes, même si je ne sais pas pourquoi je cherche à
garder la face. Personne ne me verra pleurer sur la banquette arrière de ma
Nissan. Il n’y a plus personne qui se soucie de moi. Mes parents m’ont
éjectée de leur vie voici plus de dix ans.
Mon téléphone sonne à nouveau, qui me tire de ma séance d’auto-
apitoiement. Je m’essuie les yeux du revers de la main et clique sur le
bouton vert pour prendre l’appel.
— Allô ? je croasse.
— Allô ? C’est Millie ?
La voix me semble vaguement familière. Je plaque le téléphone fort
contre mon oreille, le cœur battant.
— Oui…
— C’est Nina Winchester. Vous avez passé un entretien avec moi, la
semaine dernière.
— Oh.
Je me mords la lèvre inférieure. Fort. Pourquoi est-ce qu’elle me rappelle
maintenant ? J’étais partie du principe qu’elle avait déjà engagé quelqu’un
et décidé de ne pas m’en informer.
— Oui, bien sûr.
— Alors voilà, si vous êtes intéressée, nous serions ravis de vous offrir le
poste.
Je sens dans ma tête un afflux de sang qui me donne presque le vertige.
Nous serions ravis de vous offrir le poste. Elle est sérieuse ? Il était
concevable que Munch Burgers m’embauche, mais carrément impossible
qu’une femme comme Nina Winchester puisse m’inviter chez elle. Pour y
vivre.
Est-il possible qu’elle n’ait pas vérifié mes références ? Qu’elle n’ait pas
effectué une simple vérification de mes antécédents ? Peut-être qu’elle est
tellement « débordée » qu’elle n’en a pas eu le temps. Peut-être qu’elle est
de ces femmes qui s’enorgueillissent de leur instinct.
— Millie ? Vous êtes là ?
Je me rends compte que je suis complètement silencieuse depuis un
moment. C’est dire à quel point je suis abasourdie.
— Oui. Je suis là.
— Alors, êtes-vous intéressée par le poste ?
— Oui. (J’essaie de ne pas paraître trop ridicule à force d’enthousiasme.)
Oui, absolument. J’adorerais travailler pour vous.
— Travailler avec moi, me corrige Nina.
Je laisse échapper un rire étranglé.
— Oui. Bien sûr.
— Bon, quand pouvez-vous commencer ?
— Euh, quand souhaitez-vous que je commence ?
— Le plus vite possible !
Je suis jalouse du rire naturel de Nina, qui sonne si différemment du
mien. Si seulement je pouvais claquer des doigts et échanger ma place avec
la sienne.
— On a une tonne de linge à plier !
Je déglutis.
— Pourquoi pas demain ?
— Ce serait merveilleux ! Mais vous n’avez pas besoin de temps pour
déménager vos affaires ?
Je ne veux pas lui dire que tout ce que je possède est déjà dans le coffre
de ma voiture.
— Je suis une déménageuse rapide.
Elle rit encore.
— J’aime votre esprit, Millie. J’ai déjà hâte de vous avoir ici.
Alors que Nina et moi échangeons des détails sur la journée de demain,
je me demande si elle ressentirait la même chaleur à mon égard en
apprenant que j’ai passé les dix dernières années de ma vie en prison.
3
Quand j’arrive à la maison des Winchester le lendemain matin, Nina a
déjà déposé Cecelia à l’école. Je me gare devant la clôture métallique qui
entoure leur propriété. Je ne suis jamais allée dans une maison protégée par
une clôture, sans même parler d’y vivre. Mais ce quartier chic de Long
Island semble n’avoir que des maisons ainsi protégées derrière des portails
de ce genre. Compte tenu du faible taux de criminalité par ici, ça me semble
un poil exagéré, mais qui suis-je pour juger ? Toutes choses étant égales par
ailleurs, si j’avais le choix entre une maison avec un portail et une maison
sans portail, je choisirais aussi le portail.
Lequel portail était justement ouvert quand je suis arrivée hier, mais
aujourd’hui il est fermé. Verrouillé, apparemment. Je reste plantée devant
pendant un moment, mes deux sacs de voyage à mes pieds, à tâcher de
trouver le moyen d’entrer. Je ne vois pas de sonnette ou d’interphone,
a priori. Mais le jardinier est de nouveau sur la propriété, accroupi par terre,
une pelle à la main.
— Excusez-moi ! je crie.
L’homme me jette un coup d’œil par-dessus son épaule, avant de se
remettre à creuser. Sympa, vraiment.
— Excusez-moi ! je répète, assez fort pour qu’il ne puisse pas faire
autrement que réagir.
Cette fois, il se lève lentement, très lentement. Et sans plus se presser, il
traverse l’immense pelouse vers le portail d’entrée. Il retire ses épais gants
de caoutchouc et hausse les sourcils à mon attention.
— Salut ! je lance, en essayant de masquer mon agacement. Mon nom est
Millie Calloway, c’est mon premier jour de travail ici. J’essaie d’entrer,
parce que Mme Winchester m’attend.
Pas un mot. De l’autre côté de la cour, je n’avais remarqué que sa taille –
il est grand, au moins une tête de plus que moi, avec des biceps de la taille
de mes cuisses –, mais de près, je me rends compte qu’il est aussi plutôt
sexy. Il a l’air d’avoir la trentaine, d’épais cheveux noir de jais, humides à
cause de l’effort, la peau mate et un physique robuste, au bon sens du terme.
Mais le plus frappant, ce sont ses yeux, très noirs – si noirs que je ne peux
pas distinguer la pupille de l’iris. Quelque chose dans ce regard me fait
reculer d’un pas.
— Donc, euh, vous pouvez m’aider ? j’insiste.
L’homme ouvre enfin la bouche. Je m’attends à ce qu’il me dise d’aller
me faire voir ou de lui montrer une pièce d’identité, au lieu de quoi, il se
met à me débiter des phrases dans un italien rapide. Du moins, je pense que
c’est de l’italien. Non que je connaisse un traître mot de cette langue, mais
j’ai vu un film italien sous-titré une fois, et ça ressemblait à ça.
— Oh, dis-je quand il termine son monologue. Donc, hum… pas
anglais ?
— Anglais ? répète-t-il d’une voix à l’accent si fort que la réponse est
évidente. Non. Pas anglais.
Super. Je m’éclaircis la voix, m’efforçant de trouver la meilleure façon
d’exprimer ce que je dois lui dire.
— Donc je… (Je montre ma poitrine.) Je travaille. Pour
Mme Winchester. (Je désigne la maison.) Et je dois entrer… à l’intérieur.
(Maintenant je montre le verrou de la porte.) Entrer.
Il fronce les sourcils, mais ne bouge pas. Super.
Je suis sur le point de sortir mon téléphone et d’appeler Nina quand il
passe sur le côté, appuie sur une sorte d’interrupteur, et les portes s’ouvrent,
presque au ralenti.
Une fois qu’elles sont ouvertes, je prends un moment pour contempler la
maison qui me tiendra lieu de domicile pour les semaines, les mois à venir.
Elle comporte deux étages plus le grenier, et s’étend sur ce qui me semble
faire à peu près la longueur d’un pâté d’immeubles à Brooklyn. Elle est
d’un blanc presque aveuglant – peut-être peinte de frais – et d’une
architecture que je dirais contemporaine, mais qu’est-ce que j’y connais ? Je
sais juste que les gens qui vivent ici ont de l’argent à ne plus savoir qu’en
faire, apparemment.
Je vais pour ramasser l’un de mes sacs, mais avant que j’en aie le temps,
le type les attrape tous les deux sans même grogner et me les porte jusqu’à
l’entrée. Ces sacs sont très lourds – ils contiennent littéralement tout ce que
je possède, à part ma voiture –, donc je suis reconnaissante qu’il se soit
offert de s’en charger à ma place.
— Gracias, lui dis-je.
Il me jette un drôle de regard. Hmm, c’était peut-être de l’espagnol. Bon,
tant pis.
Je montre ma poitrine.
— Millie, je lui indique.
— Millie, répète-t-il avec un hochement de tête qui semble signifier qu’il
a compris, puis il désigne sa propre poitrine. Je suis Enzo.
— Ravie de vous rencontrer, réponds-je maladroitement, sachant qu’il ne
me comprendra pas.
Mais bon sang, s’il vit ici et qu’il a un travail, il a dû apprendre un
minimum d’anglais.
— Piacere di conoscerti, dit-il.
J’acquiesce sans piper mot. Ce n’est pas aujourd’hui que je ferai ami-
amie avec le paysagiste.
— Millie, dit-il encore avec son fort accent italien. (Il a l’air d’avoir
quelque chose à ajouter, mais de peiner, vu ses capacités linguistiques.)
Tu…
Il siffle un mot en italien mais, dès que nous entendons la porte d’entrée
se déverrouiller, Enzo se dépêche de retourner à l’endroit où il était
accroupi dans le jardin et de s’affairer. J’ai à peine distingué le mot qu’il a
dit. Pericolo. Si c’est bien de ça qu’il s’agit. Peut-être qu’il veut une
boisson gazeuse. Peri cola – avec un zeste de citron vert !
— Millie !
Nina a l’air ravie de me voir. Tellement ravie qu’elle m’enlace et me
serre dans ses bras.
— Je suis vraiment heureuse que vous ayez décidé d’accepter le poste.
J’ai senti que le courant passait, entre vous et moi. Pas vrai ?
C’est ce que je pensais. Elle a eu une « intuition » me concernant, alors
elle n’a pas pris la peine de faire des recherches. Maintenant, il me reste à
faire en sorte de ne pas lui donner de raisons d’être déçue. Je dois être
l’employée modèle.
— Oui, je vois ce que vous voulez dire. Je ressens la même chose.
— Eh bien, entrez !
Nina m’attrape par le coude et me conduit dans la maison, sans se soucier
du fait que je me débats avec mes deux bagages. Non que je me sois
attendue à ce qu’elle m’aide. Ça ne lui serait même pas venu à l’esprit.
Je ne peux m’empêcher de remarquer en entrant que la maison est très
différente de la première fois que je l’ai vue. Très différente. Quand je suis
venue pour l’entretien, tout était immaculé, j’aurais pu manger sur
n’importe quelle surface de la pièce. Aujourd’hui, c’est une vraie porcherie.
Sur la table basse en face du canapé, six tasses avec des quantités variables
de différents liquides poisseux, une dizaine de journaux et magazines
froissés et une boîte à pizza cabossée. Des vêtements et des détritus
éparpillés dans le salon et sur la table à manger, les restes du dîner d’hier
soir.
— Comme vous pouvez le voir, dit Nina, il était temps que vous
arriviez !
Donc Nina Winchester est une flemmarde, c’est ça, son secret. Ça va me
prendre des heures pour remettre cet endroit dans un état convenable. Peut-
être des jours. Mais pas de problème, ça me démangeait de faire un bon
travail, honnête et dur. Et j’aime bien qu’elle ait besoin de moi. Si je peux
me rendre indispensable, elle aura plus de mal à me virer si elle découvre –
ou quand elle découvrira – la vérité.
— Laissez-moi juste ranger mes sacs, lui dis-je. Et ensuite je
m’attaquerai au nettoyage de la maison tout entière.
Nina laisse échapper un soupir joyeux.
— Vous êtes un miracle, Millie. Merci beaucoup. Aussi… (Elle attrape
son sac à main sur le comptoir de la cuisine et fouille à l’intérieur, pour
finalement en sortir le tout dernier iPhone.) Je vous ai acheté ça. Je n’ai pas
pu m’empêcher de remarquer que vous utilisiez un téléphone très obsolète.
Si j’ai besoin de vous joindre, j’aimerais que vous ayez un moyen de
communication fiable.
Je referme avec hésitation mes doigts autour de l’iPhone tout neuf.
— Waouh. C’est vraiment généreux de votre part, mais je n’ai pas les
moyens de me payer un abon…
Elle agite la main.
— Je vous ai ajouté à notre abonnement familial. Ça ne coûte presque
rien.
Presque rien ? J’ai l’impression que sa définition de ces deux mots est
très différente de la mienne.
Avant que je puisse protester davantage, un bruit de pas retentit dans les
marches derrière moi. Je me retourne : un homme dans un costume gris
descend les marches. En me voyant dans le salon, il s’arrête net au pied de
l’escalier, comme s’il était choqué par ma présence. Ses yeux s’arrondissent
encore quand il remarque mes bagages.
— Andy ! s’écrie Nina. Viens, que je te présente Millie !
Ce doit être Andrew Winchester. Quand j’ai cherché la famille
Winchester sur Google, j’ai failli perdre les yeux en découvrant la valeur
nette de cet homme. Genre les yeux exorbités avec des symboles « dollars »
dedans. Le home cinéma et le portail entourant la propriété ont pris tout leur
sens. C’est un homme d’affaires, qui a repris la société florissante de son
père et doublé les bénéfices depuis. En revanche, il est évident, d’après son
expression surprise, qu’il laisse le soin à sa femme de s’occuper de la
plupart des affaires de la maison, et elle a apparemment omis de l’informer
qu’elle avait embauché une femme de ménage à demeure.
— Bonjour… (M. Winchester entre dans le salon, les sourcils froncés.)
Millie, c’est ça ? Je suis désolé, je n’avais pas pris conscience…
— Andy, je t’ai parlé d’elle ! s’exclame-t-elle, la tête penchée sur le côté.
Je t’ai dit que nous avions besoin d’engager quelqu’un pour aider au
ménage, à la cuisine et avec Cecelia. Je suis sûre de te l’avoir dit !
— Oui, d’accord, concède-t-il, le visage enfin détendu. Bienvenue,
Millie. C’est sûr que nous avons bien besoin d’aide.
Andrew Winchester me tend sa main à serrer. Difficile de ne pas
remarquer son incroyable beauté. Des yeux bruns perçants, une chevelure
épaisse couleur acajou et une petite fossette très sexy au menton. Difficile
aussi de ne pas remarquer qu’il est largement plus séduisant que sa femme,
même tirée à quatre épingles comme elle l’est, ce qui me semble quelque
peu étrange. Le gars est richissime, après tout. Il pourrait avoir toutes les
femmes qu’il veut. Je le respecte de n’avoir pas choisi une top-modèle de
vingt ans comme compagne de vie.
Je fourre mon nouveau téléphone dans la poche de mon jean et tends la
main.
— Ravie de vous rencontrer, monsieur Winchester.
Il me sourit chaleureusement.
— Je vous en prie. Appelez-moi Andrew.
Au moment où il prononce ces mots, quelque chose passe sur le visage
de Nina Winchester. Elle pince les lèvres, plisse les yeux. Je ne sais pas
exactement pourquoi. Elle m’a elle-même proposé de l’appeler par son
prénom. Et ce n’est pas comme si Andrew Winchester me reluquait de la
tête aux pieds. Son regard reste respectueusement dans le mien et ne
descend pas en dessous du cou. Non pas qu’il y ait grand-chose à voir –
même si je n’ai pas pris la peine de mettre mes fausses lunettes en écaille
aujourd’hui, je porte un chemisier tout sauf sexy et un jean confortable pour
mon premier jour de travail.
— Bref, intervient Nina, tu ne dois pas partir au bureau, Andy ?
— Si, si, fait-il, rajustant sa cravate grise. J’ai une réunion à 9 h 30 en
ville. Je ferais mieux de me dépêcher.
Sur quoi, il dépose un long baiser sur les lèvres de sa femme et lui serre
l’épaule. Pour autant que je puisse en juger, ces deux-là sont heureux en
ménage. Et Andrew semble assez simple, pour un homme dont la valeur
nette s’élève sans doute à huit chiffres. C’est mignon, la façon dont il lui
envoie un baiser depuis la porte d’entrée. Non, décidément, voici un
homme qui aime sa femme.
— Votre mari a l’air gentil, dis-je à Nina, une fois la porte claquée.
La lueur sombre et suspicieuse se rallume dans ses yeux.
— Vous trouvez ?
— Eh bien, oui, je bégaie. Je veux dire, il a l’air… Depuis combien de
temps êtes-vous mariés ?
Nina me regarde pensivement. Mais au lieu de répondre à ma question,
elle demande :
— Qu’est-il arrivé à vos lunettes ?
— Quoi ?
Elle hausse un sourcil.
— Vous portiez une paire de lunettes à votre entretien, n’est-ce pas ?
Je me tortille, réticente à admettre que les lunettes étaient fausses, une
simple tentative d’avoir l’air plus intelligente et sérieuse, et oui, moins
attirante et moins menaçante.
— Oh… Je… euh, je porte mes lentilles.
— Ah bon ?
Je ne sais pas pourquoi j’ai menti. J’aurais dû me contenter de répondre
que je n’avais pas besoin de lunettes non-stop. Au lieu de cela, j’ai
maintenant doublé la mise en m’inventant des lentilles que je ne porte pas.
Je sens Nina qui scrute mes pupilles, à la recherche des fameuses lentilles.
— Est-ce… est-ce que ça pose un problème ? je finis par demander.
Un muscle tressaute sous son œil droit. Un instant, j’ai peur qu’elle me
renvoie. Mais ensuite son visage se détend.
— Bien sûr que non ! Je les trouvais trop mignonnes sur vous, ces
lunettes. Très frappantes. Vous devriez les porter plus souvent.
— Oui. Bon… (J’attrape la poignée d’un de mes sacs d’une main
tremblante.) Je vais peut-être monter mes affaires, histoire de me mettre au
travail.
Nina tape dans ses mains.
— Excellente idée !
Une fois de plus, elle ne propose pas de prendre un de mes sacs et nous
grimpons les deux volées de marches pour arriver au grenier. À la moitié du
deuxième escalier, j’ai l’impression que mes bras sont sur le point de se
décrocher, mais Nina n’a pas l’air de vouloir s’arrêter pour me laisser le
temps de réajuster les sangles. Je suis soulagée lorsque je peux enfin les
déposer sur le sol de ma nouvelle chambre. Nina tire sur le cordon pour
allumer les deux ampoules qui éclairent mon minuscule espace de vie.
— J’espère que ça vous ira. Je me suis dit que vous préféreriez jouir de
l’intimité d’être ici, ainsi que de votre propre salle de bains.
Peut-être se sent-elle coupable que leur gigantesque chambre d’amis soit
vide alors que je vais vivre dans une pièce à peine plus grande qu’un
placard à balais. Mais ça me va. Tout ce qui est plus grand que la banquette
arrière de ma voiture me fait l’effet d’un palais. J’ai hâte de dormir ici ce
soir. Je suis tellement contente que c’en est obscène.
— C’est parfait, réponds-je en toute honnêteté.
En plus du lit, de la commode et de la bibliothèque, je remarque dans la
chambre une autre chose que je n’avais pas vue la première fois. Un mini-
frigo, d’environ trente centimètres de haut. Il est branché au mur et vrombit
en cadence. Je m’accroupis et l’ouvre.
Le mini-frigo a deux petites étagères. Et sur celle du haut, trois
minuscules bouteilles d’eau.
— Il est très important de bien s’hydrater, commente Nina, très sérieuse.
— Oui…
Voyant mon expression perplexe, elle sourit.
— Évidemment, c’est votre frigo et vous pouvez y mettre ce que vous
voulez. J’ai juste eu l’idée de vous donner une longueur d’avance.
— Merci.
Ce n’est pas si étrange, au fond. Certaines personnes laissent des bonbons
à la menthe sur l’oreiller. Nina laisse trois minuscules bouteilles d’eau.
— Enfin bref… (Nina s’essuie les mains sur ses cuisses, même si elles
n’en ont pas besoin.) Je vais vous laisser déballer vos affaires et ensuite
commencer à nettoyer la maison. Je dois me préparer pour ma réunion de
parents d’élèves de demain.
— De parents d’élèves ?
Elle me sourit.
— Oui. Je suis la vice-présidente de l’association des parents d’élèves.
— C’est merveilleux, je m’extasie, sachant que c’est ce qu’elle veut
entendre. (Nina est très facile à satisfaire.) Je vais tout déballer rapidement
et me mettre au travail.
— Merci beaucoup. (Ses doigts chauds et secs se posent brièvement sur
mon bras nu.) Vous me sauvez la vie, Millie. Je suis tellement contente que
vous soyez là.
Je pose ma main sur la poignée de la porte alors que Nina quitte ma
chambre. Et c’est là que je le remarque. Ce qui m’a dérangé dans cette
pièce depuis le moment où j’y suis entrée. Un sentiment de malaise
m’envahit.
— Nina ?
— Hmm ?
— Pourquoi… (Je me racle la gorge.) Pourquoi la serrure de cette
chambre est-elle à l’extérieur plutôt qu’à l’intérieur ?
Nina baisse les yeux sur la poignée de la porte, comme si elle remarquait
ce détail pour la première fois.
— Oh ! Je suis vraiment désolée pour ça. Comme nous utilisions cette
pièce comme cagibi, nous voulions qu’elle se ferme de l’extérieur, en toute
logique. Et puis, ensuite je l’ai convertie en chambre à coucher pour les
employés, et il faut croire que nous n’avons jamais changé la serrure de
place.
Si quelqu’un le voulait, il pourrait facilement m’enfermer là-dedans. Et il
n’y a qu’une seule fenêtre, qui donne sur l’arrière de la maison. Cette pièce
pourrait être un piège mortel.
Enfin, pourquoi quelqu’un voudrait-il m’enfermer ici ?
— Je peux avoir la clé de la chambre ? je demande.
Elle hausse les épaules.
— Je ne suis même pas sûre de savoir où elle se trouve.
— J’en voudrais un double.
Elle plisse ses yeux bleu clair.
— Pourquoi ? Vous avez l’intention de garder quelque chose de honteux
dans votre chambre ?
Ma mâchoire se décroche.
— Je… Non, rien, mais…
Nina rejette sa tête en arrière et rit.
— Je plaisante. C’est votre chambre, Millie ! Si vous voulez une clé, je
vous en donnerai une. Promis.
J’ai parfois l’impression que cette femme a une personnalité double, tant
ses passages du chaud au froid sont rapides. Elle prétend qu’elle plaisantait,
mais je n’en suis pas si sûre. Bon, ça n’a pas d’importance. Je n’ai pas
d’autre perspective et ce travail est une bénédiction. Je vais faire en sorte
que ça fonctionne. Quoi qu’il arrive. Je vais faire en sorte que Nina
Winchester m’aime.
Une fois qu’elle a quitté ma chambre, je ferme la porte derrière elle.
J’aimerais la verrouiller, mais je ne peux pas. Évidemment.
En fermant la porte, je remarque des marques dans le bois. De longues et
fines lignes qui courent sur la longueur de la porte à peu près au niveau de
mon épaule. Je passe les doigts sur les entailles. Elles ressemblent presque
à…
Des éraflures. Comme si quelqu’un avait gratté à la porte.
Pour essayer de sortir.
Non, c’est ridicule. Je suis paranoïaque. Parfois, le vieux bois est rayé.
Ça ne veut rien dire de sinistre.
Tout à coup, il fait horriblement chaud dans la pièce, étouffant. Il y a une
petite chaudière dans le coin, ce qui, j’en suis sûre, est très confortable en
hiver, mais il n’y a rien pour rafraîchir l’endroit pendant les mois plus
chauds. Je vais devoir acheter un ventilateur à placer devant la fenêtre.
Même si l’endroit est beaucoup plus grand que ma voiture, ça reste un très
petit espace – je ne suis pas surprise qu’ils l’aient utilisé comme débarras.
Je regarde autour de moi, ouvre les tiroirs pour vérifier leur taille. Il y a un
petit placard dans la pièce, avec juste assez d’espace pour accrocher mes
quelques robes. Pour le moment, il est vide, si j’excepte quelques cintres et
un seau bleu dans le coin.
J’essaie d’ouvrir la petite fenêtre pour avoir un peu d’air. Mais elle refuse
de céder. Je plisse les yeux pour l’observer plus attentivement. Je passe mon
doigt le long du cadre. On dirait que la peinture l’a collée.
Donc j’ai une fenêtre, mais elle ne s’ouvre pas.
Je pourrais en parler à Nina, seulement je ne veux pas avoir l’air de me
plaindre alors que je viens de commencer à travailler ici aujourd’hui même.
Peut-être la semaine prochaine. Je ne pense pas que ce soit trop demander
qu’avoir une fenêtre qui fonctionne.
Le paysagiste, Enzo, est dans le jardin de derrière maintenant. Il passe la
tondeuse à gazon. Il s’arrête un moment pour essuyer la sueur de son front
avec son avant-bras musclé, et puis il lève les yeux. En voyant mon visage à
travers la petite fenêtre, il secoue la tête, comme il l’a fait la première fois
que je l’ai rencontré. Je me souviens du mot qu’il m’a sifflé en italien avant
que j’entre dans la maison. Pericolo.
Je sors mon téléphone portable tout neuf de ma poche. L’écran s’anime
au contact de mon doigt, affichant des tas de petites icônes pour les SMS,
les appels et la météo. Ce genre de téléphone n’était pas encore omniprésent
au début de mon incarcération, et je n’ai pas eu les moyens de m’en acheter
un depuis que je suis sortie. Mais quelques filles en possédaient un dans les
centres de réinsertion où je suis allée à ma sortie, donc je sais plus ou moins
comment m’en servir. Je sais sur quelle icône cliquer pour ouvrir un
navigateur.
Je tape dans la fenêtre du navigateur : « Traduire pericolo. » Le réseau
doit être faible ici, dans le grenier, car cela prend beaucoup de temps.
Presque une minute s’est écoulée lorsque la traduction de pericolo apparaît
enfin sur l’écran de mon téléphone :
Danger.
4
Je passe les sept heures suivantes à nettoyer.
Nina n’aurait pas pu rendre cette maison plus sale si elle l’avait fait exprès.
Toutes les pièces sans exception sont dégoûtantes. Il y a encore deux parts
de pizza dans la boîte sur la table basse, et quelque chose de poisseux et
malodorant a été renversé au fond. Ce liquide a traversé le carton pour
coller à la table basse. Il faut une heure de trempage et trente minutes de
frottement intense pour ravoir le tout.
Mais le pire est à la cuisine. En plus du contenu que je ne cherche pas à
analyser plus avant de la poubelle elle-même, il y a deux sacs débordant de
détritus. L’un des deux est déchiré au fond et, quand je le soulève pour le
sortir, son contenu se répand partout. Et ça sent plus que mauvais. Au point
de me donner un haut-le-cœur. Par chance, je parviens à ne pas rendre mon
déjeuner.
La vaisselle s’empile dans l’évier. Bon sang, pourquoi Nina n’a-t-elle pas
simplement fourré tout ça dans le lave-vaisselle dernier cri ? Puis j’ouvre le
lave-vaisselle en question et je comprends : il déborde lui aussi de vaisselle
très sale. De toute évidence, cette femme n’est pas du genre à rincer les
assiettes avant de les mettre dedans. Ni, apparemment, à faire tourner le
lave-vaisselle. Je dois lancer trois machines avant de venir à bout de la
vaisselle. Je lave séparément toutes les casseroles, pour la plupart restées
sales depuis plusieurs jours.
En milieu d’après-midi, j’ai réussi à rendre la cuisine au moins à peu près
habitable. Je suis fière de moi. C’est ma première journée de dur labeur
depuis que j’ai été virée du bar (tout à fait injustement, mais c’est l’histoire
de ma vie, ces temps-ci), et ça me fait un bien fou. Je n’ai qu’une envie :
continuer à travailler ici. Et peut-être avoir une fenêtre qui s’ouvre dans ma
chambre.
— Qui tu es ?
Une petite voix me fait sursauter au milieu du rangement de la dernière
tournée de vaisselle. Je me retourne : Cecelia se tient derrière moi, ses yeux
bleu pâle me transpercent. Elle porte une robe blanche à frous-frous qui lui
donne l’air d’une petite poupée. Et par poupée, je parle bien sûr d’une
poupée flippante, genre celle qui parle dans The Twilight Zone, et qui
assassine des gens.
Je ne l’ai même pas vue entrer. Et je n’aperçois Nina nulle part. D’où
sort-elle au juste ? Si c’est le moment où je découvre que Cecelia est en fait
morte depuis dix ans et qu’elle est un fantôme, je démissionne.
Enfin, non, peut-être pas. Mais je vais sûrement demander une
augmentation.
— Bonjour, Cecelia ! je lance joyeusement. Je m’appelle Millie. Je vais
travailler dans ta maison à partir de maintenant – nettoyer les choses et te
surveiller quand ta maman me le demandera. J’espère qu’on va bien
s’amuser ensemble.
Cecelia me regarde en clignant des paupières sur ses yeux pâles.
— J’ai faim.
Je dois me rappeler qu’elle n’est qu’une petite fille normale qui a parfois
faim, soif, qui est grincheuse et va aux toilettes.
— Qu’as-tu envie de manger ?
— Je ne sais pas.
— Bon, alors dis-moi quel genre de choses tu aimes.
— Je ne sais pas.
Je serre les dents. Cecelia vient de passer de petite fille effrayante à petite
fille pénible. Mais on vient juste de se rencontrer. Je suis sûre qu’au bout de
quelques semaines, on sera très copines.
— OK, je vais te préparer un en-cas alors.
Elle acquiesce et monte sur l’un des tabourets installés autour de l’îlot de
cuisine. Je n’arrive pas à chasser l’impression que ses yeux me transpercent,
comme si elle pouvait lire tous mes secrets. J’aimerais mieux qu’elle aille
dans le salon regarder des dessins animés sur sa télé géante au lieu de…
m’observer comme ça.
