Il laisse échapper un long soupir.
— Je vais partir. Mais si je ne vous vois pas demain matin, je remonte ici
et je défonce la porte. Et j’appelle la police.
— Faisons comme ça.
J’en suis à ma dernière petite bouteille d’eau, donc si Andy ne m’a pas
laissée sortir d’ici demain matin, je serai mal en point.
J’attends d’entendre ses pas s’éloigner. Mais je ne les entends pas. Il est
toujours de l’autre côté de la porte.
— Vous ne méritez pas d’être traitée de cette façon, lâche-t-il enfin.
Puis ses pas disparaissent au bout du couloir tandis que les larmes
coulent sur mes joues.
Andy me laisse sortir de la chambre ce soir-là. Quand j’arrive enfin
devant un miroir, je suis choquée de voir à quel point mes yeux sont gonflés
à cause du spray au poivre, et mon visage, aussi rouge vif que si j’avais été
ébouillantée. Le lendemain matin, cependant, tout est presque revenu à la
normale. Mes joues sont juste roses, comme si j’avais pris un peu trop le
soleil la veille.
Enzo travaille dans le jardin quand Andy sort du garage, avec Cece
attachée sur la banquette arrière. Il la dépose à l’école aujourd’hui, pendant
que je me repose. Après m’avoir libérée d’un séjour au grenier, il est
toujours très gentil avec moi pendant plusieurs jours. Je suis sûre que ce
soir, il va rentrer avec des fleurs et peut-être un bijou pour moi. Comme si
ça pouvait compenser tout le reste.
De la fenêtre, je regarde la voiture d’Andy franchir le portail et s’engager
sur la route. Une fois que l’auto a disparu, je remarque qu’Enzo me regarde
fixement. En général, il ne vient jamais travailler chez nous deux jours de
suite. Il est ici pour une raison qui n’a rien à voir avec l’état des parterres de
fleurs.
Je sors par la porte d’entrée et le rejoins, près de la haie où il se tient avec
ses cisailles. Où je vois à quel point les lames de son outil sont aiguisées.
S’il les enfonçait dans la poitrine d’Andy, ce serait fini. Bien sûr, il n’aurait
pas besoin d’utiliser une arme. Il pourrait sans doute tuer Andy à mains
nues.
Je lui lance un sourire forcé.
— Vous voyez ? Je vous avais dit que tout allait bien. (Il ne me rend pas
mon sourire.) Vraiment.
Ses yeux sont si sombres qu’il est impossible de distinguer ses pupilles.
— Dites-moi la vérité.
— Mieux vaut que vous ne l’entendiez pas, la vérité.
— Dites-moi.
Ces cinq dernières années, chaque personne sans exception à qui j’ai
parlé des choses qu’Andy m’a faites – la police, les médecins, ma meilleure
amie – m’a traitée de folle. De délirante. J’ai été enfermée pour avoir parlé
de ce qu’il m’a fait. Mais voici un homme qui veut entendre la vérité. Il me
croira.
Alors, sur la pelouse de ma maison, par cette belle journée ensoleillée, je
raconte tout à Enzo. Je lui parle de la pièce dans le grenier. Je lui décris
comment Andy m’a tourmentée. Je lui dis comment j’ai trouvé Cecelia
inconsciente dans la baignoire. C’était il y a des années, mais je revois son
visage sous l’eau comme si c’était hier. Je lui raconte tout, et son visage
devient de plus en plus sombre.
Avant même que j’aie terminé, Enzo lâche un chapelet de mots en italien.
Je ne connais pas cette langue, mais je sais reconnaître des jurons quand
j’en entends. Ses doigts se serrent sur les cisailles, au point de devenir
blancs.
— Je le tue, siffle-t-il. Ce soir, je vais le tuer.
Mon visage se vide de tout son sang. Ça m’a fait un bien fou de lui dire
tout ce qui m’est arrivé, mais c’était une erreur. Il est plus que furieux.
— Enzo…
— C’est un monstre ! éclate-t-il. Vous ne voulez pas que je le tue ?
Si, je veux qu’Andy meure. En revanche, je ne veux pas en affronter les
conséquences. Surtout pas la lettre qui parviendra à la police dans
l’éventualité de sa mort. Je veux le voir mort, mais pas assez pour finir ma
vie en prison.
Je secoue fermement la tête.
— Vous ne pouvez pas faire ça. Vous iriez en prison. Nous irions tous les
deux en prison. C’est ce que vous voulez ?
Enzo marmonne encore quelque chose en italien à mi-voix.
— Bien. Alors vous le quittez.
— Je ne peux pas.
— Si, vous pouvez. Je vous aiderai.
— Comment ?
Ce n’est pas uniquement une question rhétorique. Peut-être qu’Enzo a
une fortune secrète. Peut-être qu’il a des liens avec la mafia dont je ne suis
pas au courant.
— Vous pouvez m’obtenir un billet d’avion ? Un nouveau passeport ?
Une nouvelle identité ?
— Non, mais… (Il se frotte le menton.) Je trouverai un moyen. Je
connais des gens. Je vais vous aider.
Je voudrais tellement le croire.
48
Étape sept : essayer de s’échapper.
Une semaine plus tard, je retrouve Enzo pour établir notre plan.
Nous sommes très prudents. Au point que, quand je reçois des amies de
l’association des parents d’élèves, je m’arrange pour lui parler sèchement
devant elles, lui reprochant d’abîmer mes géraniums par exemple, histoire
d’éviter tout commérage. Comme je suis presque certaine qu’Andy a
installé un dispositif de pistage quelque part dans ma voiture, je ne peux pas
me rendre chez Enzo en voiture. À la place, je vais jusqu’à un fast-food, je
me gare sur le parking et je saute dans son véhicule sans qu’on me voie. Et
en laissant mon téléphone dans ma voiture.
Pas question de prendre le moindre risque.
Enzo vit dans un petit appartement en sous-sol qu’il loue, mais qui jouit
d’une entrée privative. Il me précède dans sa minuscule kitchenette avec
une table ronde circulaire et des chaises branlantes. Celle sur laquelle je
m’assieds émet un gémissement menaçant. Je me sens gênée que notre
maison soit tellement plus belle que son habitation, mais bon, je ne pense
pas qu’Enzo soit une personne à se soucier de ce genre de choses.
Il sort une bière de son frigo et la brandit.
— Tu en veux ?
Je m’apprête à dire « non », puis me ravise.
— Oui, s’il te plaît, réponds-je, passant au tutoiement à son exemple.
Il revient à table avec deux bouteilles. Il utilise le décapsuleur attaché à
son porte-clés pour les ouvrir toutes les deux, puis en fait glisser une vers
moi sur la table. Je pose la main sur le verre froid, couvert de condensation.
— Merci.
Il hausse les épaules.
— C’est pas une grande bière.
— Je ne parle pas de la bière.
Il fait craquer ses articulations. Quand les muscles de ses bras se
gonflent, il est difficile de ne pas noter le côté incroyablement sexy de cet
homme. Si les femmes de mon quartier savaient que je suis dans son
appartement, elles seraient toutes archi-jalouses. Elles l’imagineraient en
train d’arracher mes vêtements en ce moment même, avant de me sauter
dessus… D’ailleurs elles seraient sans doute furax qu’il m’ait choisie, moi,
plutôt que toutes les autres voisines tellement plus attirantes que moi. Enzo
pourrait avoir tellement mieux. Si elles savaient. Tout ça est tellement loin
de la vérité que c’en est presque drôle. Enfin, pas vraiment.
— J’avais un pressentiment, admet-il. Ton mari… j’avais deviné que
c’était un sale type.
Je prends une longue gorgée de bière, directement à la bouteille.
— Je ne savais même pas que tu parlais anglais.
Enzo rit. Cela fait maintenant deux ans qu’il travaille dans mon jardin, et
c’est la première fois que je l’entends rire.
— C’est plus facile de faire comme si je ne comprenais pas. Sinon, les
ménagères ne me laissent jamais tranquille. Tu me comprends ?
Malgré la situation, je ris aussi. Parce qu’il a raison.
— Tu es originaire d’Italie ?
— De Sicile.
Je fais tourner ma bière dans la bouteille.
— Et… Qu’est-ce qui t’a amené ici ?
Ses épaules s’affaissent.
— Ce n’est pas une belle histoire.
— Tu trouves que la mienne est jolie ?
Il baisse les yeux sur sa propre bouteille de bière.
— Le mari de ma sœur Antonia était comme le tien. Un sale type. Un
sale type riche et puissant, qui se faisait plaisir en la giflant. Je lui disais :
« Pars, pars… », mais elle ne voulait pas. Puis un jour, il l’a poussée dans
l’escalier et elle ne s’est pas réveillée, à l’hôpital. (Il attrape la manche de
son tee-shirt et la remonte pour révéler le tatouage que j’avais remarqué,
celui d’un cœur avec « Antonia » inscrit à l’intérieur.) Maintenant, c’est
comme ça que je me souviens d’elle.
Je plaque une main sur ma bouche.
— Je suis vraiment navrée !
Sa pomme d’Adam s’agite.
— Il n’y a pas de justice pour les hommes comme lui. Pas de prison. Pas
de punition pour le meurtre de ma sœur. Alors j’ai décidé de le punir. Moi-
même.
Je revois le regard noir dans ses yeux quand je lui ai dit ce qu’Andy
m’avait fait. Je vais le tuer.
— Est-ce que tu… ?
Il fait craquer ses articulations à nouveau, le son résonne dans le petit
appartement.
— Non. Je ne suis pas allé aussi loin. Et je le regrette. Parce qu’après, ma
vie ne valait plus rien. Niente. J’ai dû prendre tout ce qui m’appartenait et
l’utiliser pour partir. (Il avale une gorgée de sa bière.) Si jamais j’y retourne,
je serai tué avant de quitter l’aéroport.
Je ne sais pas quoi dire.
— Ç’a été dur pour toi de partir ?
— Est-ce que ce sera difficile pour toi de partir d’ici ?
J’y réfléchis une seconde, puis je secoue la tête. J’ai envie de partir. Je
veux mettre autant de kilomètres que possible entre Andrew Winchester et
moi. Si ça signifie partir en Sibérie, je le ferai.
— Tu vas avoir besoin de passeports pour Cecelia et toi, commence-t-il
en comptant sur ses doigts. D’un permis de conduire. De certificats de
naissance. D’assez d’argent liquide pour tenir jusqu’à ce que tu trouves du
travail. Et de deux billets d’avion.
Mon cœur s’accélère.
— Donc j’ai besoin d’argent…
— J’ai quelques économies que je peux te donner.
— Enzo, je ne vais certainement pas…
Il interrompt ma protestation d’un geste de la main.
— Mais ça ne sera pas suffisant. Il t’en faudra plus. Tu peux en
récupérer ?
Je vais devoir trouver un moyen.
Quelques jours plus tard, je conduis Cecelia à l’école comme presque
tous les jours. Elle a ses cheveux blond-jaune en tresses jumelles
impeccables derrière la tête et porte une de ses robes claires à frous-frous
qui la démarquent de ses camarades de classe. J’ai peur que les autres
enfants ne se moquent d’elle à cause de ces robes et qu’elle ne puisse pas
jouer avec eux comme elle le voudrait. Mais si elle porte autre chose, Andy
me punit.
Cece tapote distraitement la vitre arrière tandis que je tourne dans la rue
de la Windsor Academy. Elle ne fait jamais de caprice avant d’aller à
l’école, pourtant je ne pense pas qu’elle s’y plaise. J’aimerais qu’elle ait
plus de camarades. Je l’ai inscrite à des tas d’activités pour la distraire et
l’aider à rencontrer des gens, mais rien n’y fait.
Enfin, ça n’a plus d’importance maintenant. Bientôt, tout va changer.
Très bientôt.
Quand j’arrive à la zone où je la dépose, Cece s’attarde à l’arrière de la
voiture, ses sourcils blonds froncés.
— C’est toi qui viens me chercher, hein ? Pas papa ?
Andy est le seul père qu’elle ait jamais connu. Et elle ne sait pas ce qu’il
me fait. En revanche, elle sait que parfois, quand elle fait quelque chose
qu’il n’aime pas, je disparais pendant plusieurs jours. Or quand je disparais,
c’est lui qui vient la chercher. Ça lui fait peur. Elle ne l’exprime pas à haute
voix, mais elle le déteste. Alors je la rassure.
— Je viendrai te chercher.
Son petit visage se détend. J’ai envie de lui dire : « Ne t’inquiète pas,
chérie. On sera bientôt parties d’ici. Et il ne pourra plus jamais nous faire de
mal », mais je ne peux pas encore. Je ne peux pas courir ce risque. Pas
avant le jour où je vais passer la prendre pour nous conduire directement à
l’aéroport.
Une fois Cecelia sortie de la voiture, je fais demi-tour et rentre à la
maison. Il me reste une semaine à tenir. Une semaine avant de faire mes
bagages, puis de parcourir les quatre-vingt-dix minutes de route jusqu’à
l’endroit où mon coffre-fort m’attend avec mon nouveau passeport, mon
nouveau permis de conduire et une grosse liasse de billets. J’achèterai les
billets à l’aéroport en liquide, car la dernière fois que j’en ai acheté un à
l’avance, Andy m’attendait à la porte d’embarquement. Enzo m’a aidée à
planifier tout ça de façon à minimiser les chances qu’Andy découvre mes
manigances. Jusqu’à présent, il est toujours dans le noir.
Enfin, c’est ce que je croyais jusqu’à ce que j’entre dans le salon. Où je
trouve Andy assis à la table de la salle à manger. En train de m’attendre.
— Andy ! je m’écrie. Euh, salut…
— Bonjour, Nina.
Et je vois les trois piles posées devant lui. Le passeport, le permis de
conduire et la liasse d’argent.
Oh non.
— Dis-moi, qu’est-ce que tu prévoyais de faire avec ça ? (Il baisse les
yeux et lit le nom sur le permis de conduire.) Tracy Eaton ?
J’ai l’impression de m’étouffer. Mes jambes flageolent sous moi et je
dois m’accrocher au mur pour ne pas m’effondrer.
— Comment tu as eu ça ?
Andy se lève de son siège.
— Tu n’as pas encore compris que tu ne peux pas avoir de secrets pour
moi ?
Je recule d’un pas.
— Andy…
— Nina, il est temps de monter à l’étage.
Non. Je n’irai pas. Pas question de briser la promesse que j’ai faite à ma
fille de venir la chercher après l’école. Je ne vais pas me laisser enfermer là-
haut pendant des jours, alors que je me croyais sur le chemin de la liberté.
Je ne le ferai pas. Je ne peux plus.
Avant qu’Andy ne puisse s’approcher davantage, je me précipite vers la
porte d’entrée et retourne dans ma voiture. Je la démarre et quitte l’allée si
vite que je manque de heurter le portail en sortant.
Je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais. Une partie de moi veut foncer
directement à l’école de Cecelia et l’en sortir. Puis conduire jusqu’à la
frontière canadienne. Mais il va être difficile de lui échapper, sans passeport
ni permis de conduire. Je suis sûre qu’il est déjà en train d’appeler la police
et de lui raconter que sa femme, la folle, fait une rechute.
Il n’y a qu’un point positif dans cette situation : il n’a trouvé qu’un des
deux coffres. Avoir deux coffres séparés, c’était l’idée d’Enzo. Andy a
trouvé celui avec le passeport et le permis de conduire. Mais il reste une
belle somme d’argent dont il n’est pas au courant.
Je continue à rouler jusqu’à ce que j’arrive dans le quartier d’Enzo. Je me
gare à deux pâtés de maisons de son appartement, puis je fais le reste du
chemin à pied. Il est en train de monter dans son pick-up quand je me
précipite vers lui.
— Enzo !
Il lève brusquement la tête au son de ma voix. Son visage s’effondre
quand il voit ma mine.
— Que s’est-il passé ?
— Il a trouvé un des coffres. (Je marque une pause pour reprendre mon
souffle.) C’est… c’est fini. Je ne peux pas partir.
Mon visage se froisse. Avant de commencer à parler avec Enzo, j’avais
accepté la situation : c’était ma vie. Au moins jusqu’à ce que Cecelia ait
dix-huit ans. Mais maintenant, je ne pense pas être en mesure de continuer.
Je ne peux pas vivre comme ça. Je ne peux pas.
— Nina…
— Qu’est-ce que je vais faire ? je sanglote.
Il m’ouvre ses bras et je m’y pelotonne. Nous devrions être plus
prudents. Quelqu’un pourrait nous voir. Et si Andy pensait que j’ai une
liaison avec Enzo ?
On n’a pas de liaison, au passage. Même pas un flirt. Il me considère
comme Antonia, sa sœur qu’il n’a pas pu sauver. Il ne m’a jamais touchée
d’une manière autre que fraternelle. C’est la dernière, mais vraiment la
dernière chose à laquelle on pense, l’un comme l’autre. En ce moment, tout
ce à quoi je pense, de toute façon, c’est à l’avenir que je m’imaginais et qui
vient de partir dans les toilettes. Encore dix ans à vivre avec ce monstre.
— Qu’est-ce que je vais faire ? je répète.
— C’est simple, dit-il. On passe au plan B.
Je lève mon visage baigné de larmes.
— C’est quoi, le plan B ?
— Je tue ce salaud.
Je frissonne, parce que je vois dans ses yeux sombres qu’il est sérieux.
— Enzo…
Il s’éloigne de moi, la mâchoire crispée.
— Je vais le faire. Il mérite de mourir. Ce n’est pas juste. Je ferai pour toi
ce que j’aurais dû faire pour Antonia.
— Pour qu’on finisse tous les deux en prison ?
— Tu n’iras pas en prison.
Je lui donne une claque sur le bras.
— Je ne suis pas d’accord pour que tu ailles en prison non plus.
— Alors, qu’est-ce que tu suggères ?
Soudain, j’ai une idée. D’une telle simplicité qu’elle en est belle. Même
si je déteste Andy, je le connais très bien. Et je sais que ça va marcher.
49
Huitième étape : trouver une remplaçante.
Je ne dois pas choisir au hasard.
Tout d’abord, il faut qu’elle soit belle. Plus belle que moi, ce qui ne devrait
pas être difficile puisque je me suis délibérément laissée aller ces dernières
années. Elle doit être plus jeune que moi, assez jeune pour donner à Andy
les enfants qu’il désire tant. Elle doit être jolie en blanc. Il adore cette
couleur.
Et surtout, elle doit être désespérée.
Et je rencontre Wilhelmina Calloway. Elle est tout ce que je voulais. Les
vêtements ringards qu’elle porte pour son entretien ne parviennent pas à
cacher à quel point elle est jeune et jolie. Elle est prête à tout pour me
plaire. Et quand une simple vérification de ses antécédents révèle un casier
judiciaire, je sais que j’ai touché le gros lot. Voilà une fille qui fera tout
pour un emploi convenable et bien rémunéré.
— Je ne suis pas d’accord, me dit Enzo quand je sors dans le jardin pour
lui demander le nom du détective privé qu’il connaît. Ce n’est pas bien.
Quand je lui ai parlé de mon plan, il y a quelques semaines, il n’était pas
ravi. « Tu sacrifierais quelqu’un d’autre ? » Mais il ne comprend pas.
— Andy me contrôle à cause de Cece, lui dis-je. Cette fille n’a pas
d’enfants. Pas d’attaches. Rien qui lui permette de la tenir. Elle pourra
partir.
— Tu sais que ça ne marche pas comme ça, grogne-t-il.
— Tu vas m’aider ou pas ?
Ses épaules s’affaissent.
— Oui. Tu sais bien que oui.
J’engage donc le détective privé qu’Enzo m’avait recommandé, en
dépensant une partie de l’argent que j’ai mis de côté. Et le détective me dit
tout ce que j’ai besoin de savoir sur Wilhelmina Calloway. Qu’elle a été
virée de son dernier travail – ils étaient à deux doigts d’appeler la police
contre elle. Qu’elle vit dans sa voiture. Et il me donne un autre détail qui
change tout. Juste après avoir raccroché avec le détective, j’appelle Millie et
lui offre le poste.
Le seul problème, c’est Andy.
Il ne veut pas qu’un étranger vive dans notre maison. Il a accepté que des
gens viennent quelques heures pour le ménage, à contrecœur, mais c’est
tout. Il n’a même jamais permis que quelqu’un vienne garder Cecelia à part
sa mère. Mais le timing tombe très bien. Le père d’Andy a récemment pris
sa retraite et, après une mauvaise chute sur une plaque de glace, ils ont
décidé de déménager en Floride. J’ai bien vu que ça n’enthousiasmait guère
Evelyn, d’ailleurs ils ont gardé leur ancienne maison pour l’été, mais la
plupart de leurs amis sont déjà partis vivre dans le sud de la Floride. Et le
père d’Andy avait hâte de passer sa retraite à jouer au golf tous les jours
avec ses copains.
Bref, tout ça nous conduit à une conclusion évidente : nous avons besoin
d’aide.
La partie la plus délicate à lui faire avaler, c’est que Millie occupe la
chambre du grenier. Il ne va pas aimer ça du tout. Mais il faut qu’il en soit
ainsi. Il doit la voir là-haut, si je veux qu’il la considère comme ma
remplaçante. Je dois lui insuffler l’idée.
J’ai préparé le terrain avant de la lui mettre dans le bec. Je me réveille
chaque matin en me plaignant de migraines qui m’empêchent de cuisiner ou
de nettoyer. Je travaille dur à laisser la maison dans un désordre absolu.
Encore quelques jours et la sentence ne manquera pas de tomber : nous
avons besoin d’aide. Désespérément.
Pourtant, dès qu’Andy découvre que j’ai embauché Millie, il me coince
au sortir de ma voiture. Ses doigts mordent dans mes biceps quand il me tire
sèchement du véhicule.
— Qu’est-ce que tu fabriques, Nina ?
— Nous avons besoin d’aide, je réplique, le menton levé en signe de défi.
Ta mère n’est pas là. On a besoin de quelqu’un pour surveiller Cece et pour
aider au ménage.
— Tu l’as installée dans le grenier, grogne-t-il. C’est ta pièce. Mets-la
dans la chambre d’amis.
— Et où coucheront tes parents quand ils viendront nous rendre visite ?
Dans le grenier ? Sur le canapé du salon ?
Je vois sa mâchoire se serrer tandis qu’il y réfléchit. Evelyn Winchester
ne dormirait jamais sur le canapé du salon.
— Gardons-la au moins deux mois, j’insiste. Jusqu’à ce que l’année
scolaire soit terminée, que j’aie plus de temps libre pour la maison et que ta
mère revienne de Floride.
— Oublie.
— Dans ce cas, renvoie-la toi-même, je lance avec un clin d’œil. Je ne
peux pas t’en empêcher.
— Crois-moi, je vais le faire.
Sauf qu’il ne la renvoie pas. Parce que quand il rentre à la maison ce soir-
là, pour la première fois, tout est propre. Et elle lui sert un dîner qui n’est
pas brûlé. Et elle est jeune et belle.
Donc Millie reste dans le grenier.
Cela ne fonctionnera que si trois choses se produisent :
1. Millie et Andy ont une attirance mutuelle.
2. Millie me déteste assez pour coucher avec mon mari.
3. L’occasion se présente.
La partie séduction, c’est facile. Millie est magnifique, encore plus
séduisante que moi quand j’étais plus jeune et, bien qu’Andy soit largement
plus vieux qu’elle, il est toujours terriblement séduisant. Parfois, Millie me
regarde comme si elle ne comprenait décidément pas ce qu’il me trouve. Je
fais de mon mieux pour prendre encore des kilos. Comme Andy n’a plus la
possibilité de m’enfermer dans le grenier, j’ose laisser passer mon rendez-
vous chez le coiffeur et laisser mes racines foncées repousser.
Et surtout, je traite Millie comme de la merde.
Ce qui ne m’est pas facile. Au fond, je suis quelqu’un de bien. Ou du
moins, je l’étais avant qu’Andy ne me détruise. Maintenant, tout est un
moyen d’arriver à mes fins. Millie ne le mérite peut-être pas, mais je n’en
peux plus. Je dois me sauver.
Elle commence à me détester dès son premier matin à la maison. J’ai une
réunion de parents d’élèves le soir, et j’arrive à la cuisine de bonne heure.
J’ai laissé un sacré bazar ces deux dernières semaines, et Millie a fait un
nettoyage incroyable. Elle a travaillé très dur. Tout reluit.
Je me sens mal. Vraiment mal.
Je mets la cuisine sens dessus dessous. Je sors chaque assiette, chaque
tasse que je peux trouver. Je jette les poêles et les casseroles par terre. Au
moment où Millie arrive, j’en suis au réfrigérateur. Petite, j’étais
responsable de ma part de tâches ménagères, et c’est physiquement
douloureux pour moi de prendre une brique de lait et de la jeter par terre, où
le lait se répand partout. Mais je me force. Mon objectif avant tout.
Quand Millie entre dans la cuisine, je me retourne et la regarde d’un air
accusateur.
— Où sont-elles ?
— Où… où sont quoi ?
— Mes notes ! (Je porte la main à mon front, comme si l’horreur de tout
cela va me faire perdre connaissance.) J’ai laissé toutes mes notes pour la
réunion des parents d’élèves de ce soir sur le comptoir de la cuisine ! Et
maintenant, elles ont disparu ! (Et puis, accusatrice 🙂 Qu’est-ce que vous en
avez fait ?
J’ai des notes pour la réunion. Mais elles sont bien enregistrées sur mon
ordinateur. Pourquoi mes seules copies seraient-elles ici, sur le plan de
travail ? Cela n’a aucun sens, pourtant je continue à insister. Elle sait que je
n’ai pas laissé ces notes ici, en revanche elle ne sait pas que je le sais.
Je crie assez fort pour attirer l’attention d’Andy. Il la plaint. Il est de tout
cœur avec elle, parce que je l’accuse d’un forfait dont il la sait innocente. Il
est attiré par elle, parce que je la transforme en victime.
De la même façon que j’étais la victime quand on m’a crié dessus parce
que du lait coulait de mes seins, il y a des années.
— Je suis vraiment désolée, Nina, balbutie Millie. S’il y a quelque chose
que je peux faire…
Je regarde le désastre que j’ai créé au sol de la cuisine.
— Vous pouvez déjà nettoyer le désordre que vous avez laissé dans ma
cuisine pendant que je règle ce problème. C’est dégoûtant ici.
À cet instant, j’ai accompli mes trois objectifs. Primo, l’attraction
mutuelle : elle en jean moulant et naturellement belle. Deuzio, Millie me
déteste. Tertio, quand je sors de la pièce en trombe, ils se retrouvent seuls
ensemble.
Mais ce n’est pas tout à fait suffisant. J’ai un autre atout dans ma manche.
Andy veut un bébé.
Ça n’arrivera pas avec moi. Pas avec le stérilet confortablement installé
dans mon utérus. Et Andy va découvrir que je suis stérile, parce que le
détective privé qu’Enzo m’a trouvé a réussi à obtenir quelques superbes
clichés du spécialiste en fertilité avec une femme qui n’est pas son épouse
depuis vingt-cinq ans. Tout ce que le brave docteur a à faire, c’est dire à
Andy qu’il n’y a aucune chance que je tombe enceinte un jour, et les photos
incriminantes partent à la poubelle.
La veille de notre rendez-vous avec le Dr Gelman, j’appelle Evelyn en
Floride. Comme toujours, elle a l’air tout sauf ravie d’avoir de mes
nouvelles.
— Bonjour, Nina, dit-elle sèchement.
Sous-entendu : « Qu’est-ce que tu me veux ? »
— Je voulais que vous soyez les premiers à savoir, réponds-je. J’ai du
retard. Je crois que je suis enceinte !
— Oh…
Elle marque une pause, partagée entre l’envie d’être enthousiaste à l’idée
d’avoir son premier petit-enfant biologique et la haine que je sois la mère de
ce petit-enfant.
— Quelle bonne nouvelle !
Bonne nouvelle. C’est probablement le contraire de ce qu’elle pense.
— J’espère que vous prenez des multivitamines prénatales, ajoute-t-elle.
Et il faut suivre un régime alimentaire strict lorsqu’on est enceinte. Il n’est
pas bon pour le bébé de manger des tas de friandises hyper-caloriques,
comme vous en avez l’habitude. Andy est laxiste et vous laisse agir à votre
guise, mais pour le bien du bébé, vous devriez essayer de vous contrôler.
Je souris, un sourire pincé, ravie à l’idée qu’Evelyn ne sera jamais grand-
mère de mon enfant.
— Oui, bien sûr. Aussi, je me demandais… Ce serait vraiment génial si
vous pouviez nous envoyer quelques vieilles affaires d’Andy bébé. L’autre
jour, il parlait de son désir de transmettre ses anciennes couvertures de
nourrisson et des trucs comme ça au bébé. Est-ce que vous pensez que vous
pourriez les retrouver ?
— Oui, je vais appeler Roberto et lui demander d’envoyer la boîte.
— Bonne nouvelle.
Andy est secoué par la révélation du Dr Gelman. Je regarde son visage
dans le cabinet du médecin quand il lâche la bombe. « J’ai peur que Nina ne
soit jamais capable de mener une grossesse à terme. » Ses yeux se
remplissent de larmes. S’il était quelqu’un d’autre, je pourrais le plaindre.
Le même soir, j’enchaîne sur une dispute avec lui. Et pas n’importe
quelle dispute. Je lui rappelle la raison pour laquelle il ne pourra jamais
avoir d’enfant avec moi.
— Tout est ma faute !
Je convoque mes larmes en me rappelant la fois où il m’a enfermée dans
le grenier et allumé la chaudière à fond, jusqu’à ce que j’aie envie de
m’arracher la peau.
— Si tu étais avec une femme plus jeune, tu pourrais avoir un enfant.
C’est moi le problème !
Une femme plus jeune comme Millie. Je ne le dis pas, mais il doit le
penser. Je vois la façon dont il la regarde.
— Nina.
Il tend la main pour me toucher, et il y a encore de l’amour dans ses
yeux. Encore. Je le déteste tellement de m’aimer. Pourquoi n’a-t-il pas
choisi quelqu’un d’autre ?
— Ne dis pas ça. Ce n’est pas ta faute.
— Mais si !
La rage monte en moi comme un volcan et, avant de prendre conscience
de ce que je fais, j’ai écrasé le poing contre le miroir de la coiffeuse. Le
bruit résonne dans la pièce. La douleur met une seconde à me piquer les
mains, et je remarque le sang qui coule de mes phalanges.
Le visage d’Andy blêmit.
— Oh, doux Jésus. Laisse-moi te trouver des mouchoirs.
Il va chercher des mouchoirs en papier dans la salle de bains, mais je lui
résiste et, le temps qu’il m’enveloppe la main, il a du sang partout sur les
siennes aussi. Quand il retourne à la salle de bains pour se laver, j’entends
le bruit derrière la porte. Est-ce que Cecelia nous a entendus nous disputer ?
Je déteste l’idée que ma crise de colère ait pu l’effrayer.
Je tire la porte, mais ce n’est pas ma fille qui se tient là. C’est Millie. Et
je peux voir sur son visage qu’elle a entendu chaque mot de notre dispute.
Elle remarque le sang sur mes mains et ses yeux s’arrondissent comme des
soucoupes.
Elle pense que je suis folle. C’est devenu un sentiment familier.
Millie pense que je suis folle. Andy pense que je suis trop vieille. À partir
de là, c’est juste une question d’opportunité. Andy voudra m’obtenir des
billets pour Showdown, puisque je ne cesse de lui en parler – il adore faire
des choses pour me faire plaisir, en alternance avec les horreurs qu’il
m’inflige. Mais c’est Millie qui verra le spectacle, pas moi. Le spectacle et
ensuite la chambre d’hôtel pour la nuit. C’est presque trop parfait. Et ça me
donne une chance de mettre Cecelia à l’abri dans son camp de vacances,
pour qu’Andy ne puisse pas l’utiliser contre moi.
Quand le traceur GPS sur le téléphone de Millie m’indique qu’elle est à
Manhattan cette nuit-là, je sais que j’ai gagné. Je vois la façon dont ils se
regardent après ça. C’est fini. Il est amoureux d’elle maintenant. Il devient
son problème à elle.
Je suis libre.
50
Ça ne se reproduira jamais. Plus jamais il ne m’emmènera au grenier.
Plus jamais il ne mettra tout le monde en garde dans le quartier, disant que
je suis folle et qu’il faut surveiller mon comportement. Plus jamais il ne me
fera enfermer.
Bien sûr, même s’il m’a jetée dehors, je ne me sentirai pas complètement
tranquille tant que nous n’aurons pas divorcé. Je dois être prudente sur ce
point. C’est lui qui doit faire la démarche en premier. S’il a le moindre
soupçon que l’idée vient de moi, c’est fini.
Je suis allongée dans le grand lit de ma chambre d’hôtel, à planifier ma
prochaine étape. Je vais prendre la voiture pour aller récupérer Cecelia à
son camp de vacances demain. Et ensuite on ira… quelque part. Je ne sais
pas où, mais j’ai besoin d’un nouveau départ. Dieu merci, Andy ne l’a
jamais adoptée. Il n’a aucun droit sur elle. Je peux l’emmener où je veux. Je
n’ai pas même pas besoin de me soucier de fausse identité. En revanche,
c’est sûr que je vais reprendre mon nom de jeune fille. Je ne veux garder
aucun souvenir de cet homme.
On frappe à la porte. L’espace d’un moment horrible, je crois que c’est
Andy. Je l’imagine debout devant la porte de la chambre. Tu pensais
vraiment que ce serait si facile, Nina ? Allez, viens. Tu montes au grenier.
— Qui est-ce ? je demande avec méfiance.
— Enzo.
Une bouffée de soulagement m’envahit. J’entrouvre la porte, et il est là,
en tee-shirt et jean couvert de terre, les sourcils froncés.
— Alors ? dit-il.
— C’est fait. Il m’a jetée dehors.
Ses yeux s’illuminent.
— Oui ? Vraiment ?
J’essuie mes yeux humides du dos de ma main.
— Vraiment.
— C’est… incroyable…
Je prends une inspiration.
— Je dois te remercier. Sans toi, je n’aurais jamais pu…
Il hoche lentement la tête.
— C’était un plaisir de t’aider, Nina. Mon devoir. Je…
Nous restons là un moment, à nous regarder fixement. Puis il se penche
en avant, et une seconde plus tard, il est en train de m’embrasser.
Je ne m’attendais pas à ça. Je veux dire, oui, je trouve Enzo sexy. J’ai des
yeux. Mais nous étions complètement absorbés par notre objectif commun :
m’éloigner d’Andy. Et pour dire la vérité, après tant d’années mariée à ce
monstre, je me croyais morte à l’intérieur. Andy et moi faisions encore
l’amour, parce que ça m’était imposé, mais c’était toujours très mécanique :
j’aurais aussi bien pu faire la vaisselle ou la lessive. Je ne ressentais rien. Je
ne pensais pas qu’il m’était encore possible d’avoir ce genre de sentiments
pour quelqu’un d’autre. J’étais entièrement en mode survie.
Mais maintenant – maintenant que j’ai survécu –, il s’avère que je ne suis
pas morte à l’intérieur, tout compte fait. Loin de là.
C’est moi qui tire Enzo par son tee-shirt jusqu’au grand lit. Mais c’est lui
qui déboutonne mon chemisier – sauf un bouton qu’il arrache. Et à peu près
tout ce qui se passe ensuite est un ouvrage commun.
C’est si agréable. Mieux qu’agréable. Incroyable. Incroyable d’être avec
un homme que je ne méprise pas de toutes les fibres de mon être. Un
homme bon et gentil. Un homme qui a contribué à me sauver la vie. Même
si c’est juste pour une nuit.
Et Dieu, ce qu’il embrasse bien.
Quand c’est fini, nous sommes tous les deux en sueur et heureux. Enzo
passe un bras autour de moi et je me blottis contre lui.
— Bien ? dit-il.
— Très bien, je nuance, la joue enfouie contre son torse nu. Je ne pensais
pas que tu ressentais ça pour moi.
— Depuis toujours, avoue-t-il. Depuis la première fois que je t’ai vue.
Mais j’essaie d’être… un type bien, tu vois.
— Je m’imaginais que tu me considérais comme une sœur.
Il a l’air effaré.
— Une sœur ! Non. Pas sœur. Absolument pas sœur.
Je ne peux m’empêcher de rire devant l’expression de son visage. Mais
tout aussi rapidement, mon rire s’éteint.
— Je quitte la ville demain. Tu le sais, hein ?
Il reste silencieux un long moment. Est-ce qu’il envisage de me
demander de rester ? Je tiens beaucoup à lui, mais je ne peux pas rester pour
lui. Je ne peux pas rester ici pour qui que ce soit. Il devrait le savoir mieux
que quiconque.
Peut-être qu’il va me proposer de venir avec moi. Je ne suis pas sûre de
ce que je ressentirais s’il le suggérait. Je l’aime beaucoup. Mais j’ai besoin
d’être seule quelque temps, après ce qui m’est arrivé. Ça va prendre
beaucoup de temps avant que je puisse vraiment faire confiance à un
homme à nouveau, même si je pense que s’il y a quelqu’un en qui je peux
avoir confiance, c’est Enzo. Il me l’a prouvé.
Mais il ne me demande pas de rester. Il ne propose pas de venir avec moi.
Il dit quelque chose de complètement différent :
— On ne peut pas la laisser, Nina.
— Pardon ?
Il baisse sur moi ses yeux sombres.
— Millie. On ne peut pas la laisser avec lui. Ce n’est pas bien. Je ne le
permettrai pas.
— Tu ne le permettras pas ? je répète, incrédule, en m’éloignant de lui,
sans plus ressentir la moindre trace d’euphorie post-coïtale. Qu’est-ce que
c’est censé vouloir dire ?
Sa mâchoire se crispe.
— Ça veut dire… Millie ne mérite pas ce type plus que toi.
— C’est une criminelle !
— Écoute-toi. C’est un être humain.
Je me redresse dans le lit, serrant les couvertures contre ma poitrine nue.
Enzo respire fort et une veine pulse dans son cou. OK, je ne peux pas le
blâmer d’être bouleversé, sans doute. Mais il ne sait rien.
— Nous devons lui dire, insiste-t-il.
— Non.
Un muscle se contracte dans sa mâchoire.
— Je vais le faire. Si tu ne le fais pas, je le lui dirai. Je la préviendrai.
Mes yeux se remplissent de larmes.
— Tu n’oserais pas…
— Nina. (Il secoue la tête.) Je suis désolé. Je… je ne veux pas te faire de
mal, mais ce n’est pas bien. On ne peut pas lui faire ça.
— Tu ne comprends pas.
— Si, je comprends.
— Non, tu ne comprends pas, je répète.
PARTIE III
51
Millie
— Andrew ? j’appelle. Andrew !
Silence.
Je saisis à nouveau le métal froid de la poignée de porte et le tourne de
toutes mes forces, en espérant qu’il s’agit simplement d’un problème de
métal qui coince. Non. La porte est bien verrouillée. Mais comment ?
La seule chose qui me vient, c’est qu’après être sorti pour retourner
dormir dans son propre lit (ce dont je ne peux pas entièrement le blâmer, vu
l’inconfort de ma paillasse pour une personne, et je ne parle même pas de
deux), Andrew a peut-être verrouillé machinalement la porte, comme quand
c’était toujours un cagibi. S’il était à moitié endormi, c’est une erreur
plausible, sans doute.
Ça veut dire que je vais devoir crier jusqu’à le réveiller pour qu’il monte
m’ouvrir. L’idée de le réveiller ne m’enchante pas, mais après tout, c’est sa
faute si je suis enfermée ici. Pas question que je reste coincée toute la nuit
là-dedans, d’autant que j’ai envie de faire pipi.
J’allume la lumière, et c’est là que je découvre trois manuels scolaires
posés au milieu de ma chambre, à même le sol. Super bizarre. Je me penche
et lis les titres sur les couvertures. Un guide des prisons américaines.
L’Histoire de la torture. Et un exemplaire de l’annuaire téléphonique.
Ces livres n’étaient pas là hier soir. Est-ce qu’Andrew les a montés ici et
déposés dans la chambre, pensant que j’en déménagerais d’ici demain matin
et qu’il pourrait rendre à cette pièce son office premier de cagibi ? C’est la
seule chose qui me paraisse faire sens.
J’écarte les gros livres d’un coup de pied et je fouille le haut de la
commode, où j’ai branché mon téléphone pour le recharger hier soir. Ou du
moins, je pensais l’avoir fait. Il n’est plus là.
C’est quoi ce bordel ?
J’attrape le jean que j’ai abandonné sur le plancher et entreprends de
chercher dans les poches. Là non plus, pas trace de mon téléphone. Où est-il
passé ? Je vide les tiroirs de ma commode, à la recherche de ce petit
rectangle qui est devenu ma bouée de sauvetage. J’enlève même les draps et
les couvertures du lit, pour le cas où il se serait perdu pendant nos activités
récréatives de la nuit dernière. Puis je me mets à quatre pattes et je regarde
sous le lit.
Rien.
J’ai dû le laisser en bas, même s’il me semble me souvenir l’avoir utilisé
ici la nuit dernière. Sans doute pas. C’est vraiment le plus mauvais moment
pour oublier mon téléphone au rez-de-chaussée, alors que je suis enfermée
dans ce fichu grenier et que j’ai très envie d’aller aux WC.
Je me réinstalle dans le lit, en essayant de ne pas penser à ma vessie
pleine. Je ne sais pas comment je vais réussir à me rendormir, cela dit.
Quand Andrew va venir me chercher demain matin, il va m’entendre, pour
m’avoir accidentellement enfermée ici.
— Millie ? Tu es réveillée ?
Mes yeux s’ouvrent aussitôt. Je ne sais pas comment j’ai réussi à
m’endormir, mais j’ai réussi. Il est encore tôt. La petite pièce est sombre,
seuls quelques rayons de soleil filtrent par la fenêtre.
— Andrew.
Je m’assieds dans le lit, réveillant le tiraillement de ma vessie, devenu
plus qu’urgent.
Je me précipite au bas du lit et m’approche à pas pénibles.
— Tu m’as enfermée ici hier soir !
Un long silence me répond de l’autre côté de la porte. Je m’attends à des
excuses, à un tintement de clés indiquant qu’il essaie de trouver celle qui
me libérera. Mais je n’entends rien de tout ça. Il est complètement
silencieux.
— Andrew, je répète. Tu as la clé, hein ?
— Oh oui, j’ai la clé, me confirme-t-il.
Et c’est là qu’un malaise m’envahit. La nuit dernière, je n’ai cessé de me
répéter que c’était un accident. Que c’était forcément un accident. Mais tout
à coup, je n’en suis plus si sûre. Car enfin, comment peut-on enfermer sa
petite amie dans une chambre par accident et ne s’en rendre compte que des
heures plus tard ?
— Andrew, tu peux ouvrir la porte s’il te plaît ?
— Millie. (Sa voix est étrange. Différente.) Tu te rappelles, hier, quand tu
as pris certains de mes livres dans la bibliothèque ?
— Oui…
— Tu as sorti des livres et tu les as laissés sur la table basse. C’étaient
mes livres, et tu ne les as pas très bien traités, on est d’accord ?
Je ne comprends pas de quoi il parle. Oui, j’ai pris quelques livres dans la
bibliothèque. Trois, tout au plus. Et peut-être que j’ai oublié de les remettre
en place. Mais est-ce vraiment si grave ? Pourquoi a-t-il l’air si contrarié ?
— Je… je suis désolée, m’entends-je répondre.
— Hmm. (Sa voix est toujours aussi étrange.) Tu dis que tu es désolée,
mais c’est ma maison. Tu ne peux pas faire tout ce dont tu as envie sans
aucune conséquence. Je pensais que tu le saurais, en tant que bonne à tout
faire.
La façon désobligeante dont il nomme mon travail me fait grimacer, mais
je suis prête à dire n’importe quoi pour qu’il se calme.
— Je suis désolée. Je ne voulais pas mettre le bazar. Je vais tout ranger.
— J’ai déjà tout rangé. C’est trop tard.
— Andrew, tu peux ouvrir la porte pour qu’on puisse en parler ?
— Je vais ouvrir la porte. Mais tu dois d’abord faire quelque chose pour
moi.
— Quoi ?
— Tu vois les trois livres que je t’ai laissés sur le plancher ?
Les manuels qu’il a posés au milieu de ma chambre, ceux sur lesquels
j’ai presque trébuché hier soir, sont toujours là où il les a laissés.
— Oui…
— Je veux que tu t’allonges par terre et que tu les poses en équilibre sur
ton ventre.
— Pardon ?!
— Tu m’as bien entendu. Je veux que tu poses ces livres en équilibre sur
ton ventre. Pendant trois heures d’affilée.
Je regarde la porte, en m’imaginant l’expression tordue d’Andrew.
— Tu plaisantes, c’est ça ?
— Pas le moins du monde.
Je ne comprends pas pourquoi il fait ça. Ce n’est pas l’Andrew dont je
suis tombée amoureuse. On dirait qu’il joue à une sorte de jeu bizarre avec
moi. Je ne sais pas s’il se rend compte de la peur qu’il me flanque.
— Écoute, Andrew, je ne sais pas ce que tu veux faire, je ne sais pas à
quel jeu tu veux jouer, mais laisse-moi au moins sortir de cette pièce et aller
aux toilettes.
Il fait claquer sa langue.
— Je ne peux pourtant pas être plus clair. Tu as négligemment laissé
traîner mes livres dans le salon, et j’ai dû les ranger à ta place. Donc
maintenant je veux que tu prennes ces livres et que tu supportes leur poids.
— Pas question.
— Eh bien, c’est malheureux. Parce que tu ne sortiras pas de cette pièce
tant que tu ne m’auras pas obéi.
— Bien. Je vais probablement faire pipi dans ma culotte alors.
— Il y a un seau dans le placard si tu as besoin de te soulager.
Quand j’ai emménagé ici, j’ai remarqué ce seau bleu dans le coin du
placard. Je l’y ai juste laissé, sans y prêter plus d’attention. Je vais voir dans
le placard : il est toujours là. Ma vessie se contracte et je croise les jambes.
— Andrew, je suis sérieuse. Il faut vraiment que j’aille aux toilettes.
— Je viens de t’indiquer ce que tu peux faire.
Il ne cédera pas. Je ne comprends pas ce qui se passe. C’était Nina,
normalement, la folle. Andrew était celui qui était raisonnable, qui a pris
ma défense quand Nina m’accusait de lui voler ses vêtements.
Sont-ils tous les deux fous ? Tous les deux dans le coup ?
— Bien.
Finissons-en. Je m’assieds par terre et prends l’un des livres de façon
qu’il m’entende.
— D’accord, j’ai les livres sur moi. Tu peux me laisser sortir
maintenant ?
— Tu n’as pas posé les livres sur toi.
— Si.
— Ne mens pas.
Je laisse échapper soupir exaspéré.
— Comment sais-tu si je mens ou non ?
— Parce que je te vois.
Mon échine se liquéfie. Il me voit ? Je promène les yeux sur les murs, à
la recherche d’une caméra. Depuis combien de temps est-ce qu’il
m’observe ? Est-ce qu’il m’espionne depuis mon arrivée ici ?
— Tu ne trouveras pas, dit-il. C’est bien caché. Et ne t’inquiète pas, je ne
t’observe pas depuis le début. Seulement depuis quelques semaines.
Je me lève péniblement.
— C’est quoi, ton problème ? Tu vas me laisser sortir tout de suite !
— Le truc, c’est que je ne pense pas que tu sois en position d’exiger quoi
que ce soit, répond-il calmement.
Je bondis vers la porte et je cogne contre le bois, à coups de poing, assez
fort pour que mes mains deviennent rouges et douloureuses.
— Je te jure, Andrew, tu as intérêt à me laisser sortir d’ici ! Ce n’est pas
drôle !
— Oh là, oh là. (La voix calme d’Andrew interrompt mes coups de
poing.) Calme-toi. Écoute-moi, je vais te laisser sortir. Je te le promets.
Je laisse mes bras retomber contre mes flancs. Mes poings me lancent.
— Merci.
— Mais pas tout de suite.
La chaleur me monte aux joues.
— Andrew…
— Je t’ai dit ce que tu devais faire pour sortir. C’est une punition
extrêmement juste pour ce que tu as fait.
Je pince les lèvres, trop en colère pour répondre.
— Bon, je vais t’accorder un peu de temps pour y réfléchir, Millie. Je
reviendrai plus tard.
Je le jure devant Dieu, à ce stade, je continue à croire qu’il plaisante.
Jusqu’à ce que ses pas s’éloignent puis disparaissent au bout du couloir.
52
Millie
Ça fait une heure qu’Andrew est parti.
J’ai utilisé le seau. Je ne veux pas en parler. Mais j’en suis arrivée à un
point où si je ne l’utilisais pas, j’allais me faire pipi dessus. C’était une
expérience… que je qualifierais d’intéressante.
Une fois ce besoin assouvi, mon estomac a commencé à gargouiller. J’ai
regardé dans le mini-frigo, où je stocke généralement quelques en-cas
comme des yaourts. Ne me demandez pas comment, il avait été vidé au
cours des derniers jours. La seule chose qui restait là-dedans, c’était trois de
ces mini-bouteilles d’eau. J’en ai bu deux et, aussitôt après, je l’ai regretté.
Et s’il me laisse ici encore plusieurs heures ? Voire des jours ? Je pourrais
avoir besoin de cette eau.
J’enfile mon jean et un tee-shirt propre, puis j’examine la pile de livres
au sol. Andrew a dit qu’il voulait que je garde ces livres sur mon ventre
pendant trois heures et qu’il me laisserait ensuite sortir de la chambre. Je ne
comprends pas bien le but de ce jeu ridicule, mais peut-être que je devrais
juste m’y plier. Alors il me laissera sortir et je pourrai me casser d’ici pour
toujours.
Je m’allonge sur les planches nues du parquet. C’est le début de l’été, ce
qui signifie qu’il règne une chaleur étouffante au grenier, mais que le sol est
encore frais. Je pose la tête par terre et prends le livre sur les prisons. C’est
un épais volume qui doit peser plusieurs kilos. Je le pose sur mon ventre.
Ça pèse, mais la pression n’est pas vraiment inconfortable. Si j’avais fait
ça avant mon voyage au seau, j’aurais probablement mouillé mon pantalon
à l’heure qu’il est. Mais là, ce n’est pas si mal. Puis je prends le deuxième
livre.
C’est celui sur la torture. Je suppose que le titre n’est pas entièrement
fortuit. Ou peut-être que si. Qui sait ?
Je l’abaisse sur mon ventre. Cette fois, la pression devient plus
inconfortable. Ces livres sont lourds. Et sans tapis, les saillies de mes
omoplates et de mon coccyx mordent dans le plancher dur. Ce n’est pas
agréable, mais c’est tolérable.
Sauf qu’il a exigé les trois livres.
J’attrape le dernier, l’annuaire téléphonique. Celui-ci est non seulement
lourd, mais aussi volumineux. J’ai même du mal à le soulever, avec les
deux autres livres déjà sur moi. Je m’y reprends à plusieurs fois, mais je
finis par le faire tenir en équilibre sur mon abdomen.
Le poids des trois livres me coupe presque la respiration. Deux, c’était
faisable, mais trois, c’est affreux. C’est très, très inconfortable. Au point que
j’ai du mal à prendre une grande inspiration. Et le bord du livre du dessous
me rentre dans la cage thoracique.
Non, je n’y arriverai pas. Je ne peux pas.
Je renverse les trois livres. Les épaules soulevées, j’aspire enfin une
bonne goulée d’air. Il ne peut pas attendre de moi que je garde ces trois
bouquins en équilibre sur moi pendant des heures. Si ?
Je me remets debout et je commence immédiatement à faire les cent pas
dans la pièce. Je ne sais pas à quel jeu joue Andrew, mais je ne vais pas me
plier à ses quatre volontés. Il va me laisser sortir d’ici. Ou alors je trouverai
un moyen de sortir par moi-même. Il doit bien y avoir moyen de sortir de
cette pièce. Ce n’est pas une prison.
Peut-être que je peux dévisser les charnières de la porte. Ou les vis de la
poignée. Andrew a une trousse à outils en bas, dans le garage, et je
donnerais tout pour mettre la main dessus maintenant. Mais j’ai beaucoup
de trucs dans les tiroirs de ma commode. Peut-être y a-t-il quelque chose
que je peux utiliser en guise de tournevis.
— Millie ?
C’est encore la voix d’Andrew. J’abandonne ma recherche d’outils et me
précipite vers la porte.
— J’ai mis les livres sur moi. S’il te plaît, laisse-moi sortir.
— Je t’ai dit trois heures. Tu ne les as gardés qu’une minute.
J’en ai assez de cette merde.
— Laisse. Moi. Sortir. Maintenant.
— Sinon quoi ? il rigole. Je t’ai dit ce que tu dois faire.
— Je ne le ferai pas.
— Bien. Alors tu vas rester enfermée là-dedans.
Je secoue la tête.
— Donc tu vas me laisser mourir ici ?
— Tu ne vas pas mourir. Quand il n’y aura plus d’eau, tu comprendras ce
que tu dois faire.
Cette fois-ci, j’entends à peine ses pas qui se retirent à cause de mes
propres cris.
J’ai les trois livres sur le ventre depuis deux heures cinquante minutes.
Andrew avait raison. Après avoir vidé la troisième bouteille d’eau, mon
besoin de quitter la pièce s’est accru de façon considérable, au point que
j’étais prête à tout. Quand j’ai commencé à avoir des mirages de cascades
qui me dansaient devant les yeux, j’ai compris que je devais accomplir la
tâche qu’il m’imposait. Bien sûr, il n’y a aucune garantie qu’il me laisse
sortir si je le fais, mais j’espère que si.
Les livres sont vraiment, vraiment lourds. Je ne vais pas mentir.
À certains moments, j’ai l’impression que je ne vais pas tenir une seconde
de plus, que leur poids va littéralement m’écraser le bassin, mais je prends
alors une inspiration – dans la mesure du possible avec ces fichus bouquins
en équilibre sur moi – et je tiens bon. C’est presque fini.
Et quand je sortirai d’ici…
Au top des trois heures, je les fais tomber. Le soulagement est immédiat,
mais lorsque j’essaie de m’asseoir, mon ventre me fait tellement mal que
j’en ai les larmes aux yeux. Je vais garder des bleus de cette expérience. Je
me lève tant bien que mal et vais cogner à la porte.
— Je l’ai fait ! je crie. J’ai fini ! Laisse-moi sortir d’ici !
Mais bien sûr, il ne vient pas. Peut-être bien qu’il me voit, mais je n’ai
aucune idée de l’endroit où il se trouve. À la maison ? Au travail ? Il
pourrait être n’importe où. Il sait où je suis, mais je n’ai pas ce privilège.
Le salaud.
