C’est une heure plus tard que j’entends des pas devant ma porte. J’ai
envie de pleurer de soulagement. Je n’avais jamais été claustrophobe, avant,
mais cette expérience m’a changée. Je ne sais pas si je serai encore capable
de prendre l’ascenseur après ça.
— Millie ?
— Je l’ai fait, connard, je crache vers la porte. Maintenant, laisse-moi
sortir.
— Hmm. (Son peu d’enthousiasme me donne envie d’enrouler mes
doigts autour de son cou et de serrer.) J’ai bien peur de ne pas pouvoir faire
ça.
— Mais tu as promis ! Tu as dit que si je gardais les livres sur mon ventre
pendant trois heures, tu me laisserais sortir.
— C’est exact. Seulement, il y a un problème. Tu les as enlevés une
minute trop tôt. Donc j’ai peur que tu ne doives recommencer.
Mes yeux s’arrondissent. S’il y avait un moment où je voudrais me
transformer en Incroyable Hulk et arracher la porte de ses charnières, ce
serait celui-là.
— Tu te moques de moi !
— Je suis vraiment désolé. Mais ce sont les règles.
— M-mais… je bredouille. Je n’ai plus d’eau.
— Quel dommage ! soupire-t-il. La prochaine fois, tu devras apprendre à
économiser ton eau.
Je donne un coup de pied dans la porte.
— La prochaine fois ? Tu as perdu la tête ? Il n’y aura pas de prochaine
fois.
— En fait, je pense qu’il y en aura, lâche-t-il sur un ton pensif. Tu es en
liberté conditionnelle, non ? Si tu avais volé quelque chose dans notre
maison – et je suis sûr que Nina me soutiendrait sur ce point –, où penses-tu
que tu finirais ? Une seule erreur et tu te retrouves en prison ! Alors que tu
n’auras qu’à rester dans cette pièce un jour ou deux de temps en temps si tu
te conduis mal. Je pense que c’est un bien meilleur marché, pas toi ?
OK, ce serait celui-là, le moment où je me transformerais en Incroyable
Hulk.
— Bon, reprend-il, à ta place je me remettrais au travail. Parce que tu vas
bientôt avoir très soif.
Cette fois, j’attends trois heures et dix minutes. Parce que je ne veux pas
laisser à Andrew le moindre prétexte pour m’obliger à recommencer une
troisième fois. Ça me tuerait.
Mon ventre me fait l’effet d’avoir été roué de coups pendant plusieurs
heures. J’ai tellement mal qu’au début, je ne peux même pas m’asseoir. Je
dois rouler sur le côté et me pousser en position assise avec les bras. Et j’ai
mal à la tête à cause du manque d’eau. Je dois ramper jusqu’au lit de camp
et me hisser dessus. Puis j’y reste assise en attendant qu’Andrew revienne.
Il s’écoule encore une demi-heure avant que sa voix ne se fasse entendre
derrière la porte.
— Millie ?
— Je l’ai fait, dis-je, bien que ma voix soit à peine un murmure.
Je n’arrive même pas à me lever.
— Je t’ai vue. (Il y a un côté condescendant dans sa voix.) Excellent
travail.
Et puis j’entends le plus beau son que j’aie jamais entendu. Celui du
verrou qui tourne. C’est encore mieux que quand je suis sortie de prison.
Andrew entre dans la chambre, un verre d’eau à la main. Il me le tend et,
un instant, je songe qu’il a pu y verser une sorte de drogue, mais je m’en
fiche. Je l’avale. En entier.
Il s’assied à côté de moi sur le lit de camp, pose une main dans le bas de
mon dos, qui m’inspire un mouvement de révulsion.
— Comment vas-tu ?
— J’ai mal au ventre.
Il penche la tête.
— Je suis désolé.
— Ah oui ?
— Il faut bien qu’on te donne une leçon quand tu fais quelque chose de
mal : c’est la seule façon d’apprendre. (Ses lèvres se contractent.) Si tu
l’avais bien fait la première fois, je n’aurais pas eu à te demander de
recommencer.
Je lève les yeux et j’étudie son beau visage. Comment ai-je pu tomber
amoureuse de cet homme ? Il avait l’air gentil, normal et merveilleux. Je
n’avais pas la moindre idée du monstre qu’il est. Son but n’est pas de
m’épouser, c’est de faire de moi sa prisonnière.
— Comment sais-tu exactement combien de temps je suis restée avec les
livres sur moi ? je lui demande. Tu ne peux quand même pas si bien voir.
— Au contraire.
Il sort son téléphone de sa poche et ouvre une application. Une image en
couleur de ma chambre apparaît sur l’écran. Je nous vois tous les deux assis
sur le lit, la résolution est impeccable. L’image me montre pâle et voûtée,
avec les cheveux filasse.
— Ce n’est pas super ? Comme un film.
Cet enfoiré ! Il m’a regardée souffrir ici pendant toute la journée. Et il a
bien l’intention de me refaire le coup. Sauf que la prochaine fois, ce sera
plus long. Et Dieu sait ce qu’il m’obligera à faire. J’ai déjà été emprisonnée
une fois, je ne permettrai pas que ça se reproduise. Pas question.
Alors j’enfonce la main dans la poche de mon jean.
Et je sors la bouteille de spray au poivre que j’ai trouvée dans le seau.
53
Nina
Quand j’ai engagé ce détective privé pour fouiller dans le passé de
Wilhelmina Calloway, j’ai trouvé des informations très intéressantes.
J’avais supposé que Millie était allée en prison pour une affaire de drogue
ou de vol. Mais non. Millie Calloway a été condamnée pour quelque chose
de complètement différent. Elle a été emprisonnée pour meurtre.
Elle n’avait que seize ans au moment de son arrestation et a atterri en
prison à dix-sept ans. Il a fallu un certain temps pour que le détective
déniche toutes les informations. Millie était au pensionnat, à l’école. Pas un
pensionnat ordinaire. Une école spécialement conçue pour les adolescents
avec des problèmes de discipline.
Une nuit, Millie et une de ses amies ont fait le mur pour aller à une fête
au dortoir des garçons. En passant devant une chambre, Millie a entendu
son amie appeler à l’aide derrière la porte. Elle est entrée dans la pièce
sombre et a trouvé un de leurs camarades de classe – un joueur de football
d’au moins cent kilos – en train de violer son amie.
Alors Millie a attrapé un presse-papiers sur un bureau et a frappé le
garçon à la tête. À plusieurs reprises. Le garçon était mort avant même
d’arriver à l’hôpital.
Le détective avait des photos. L’avocat de Millie a fait valoir qu’elle avait
voulu défendre son amie, qui se faisait agresser. Mais si vous regardez ces
photos, il est difficile de prétendre qu’elle n’a pas eu l’intention de le tuer. Il
avait le crâne complètement écrasé.
Elle a fini par plaider coupable d’une charge moindre – homicide
involontaire – compte tenu de son âge et des circonstances. La famille du
garçon était d’accord : ses parents souhaitaient venger la mort de leur fils,
mais ils ne voulaient pas non plus qu’il soit catalogué comme violeur
partout sur Internet.
Millie a accepté l’accord, parce qu’il y avait eu d’autres incidents. Des
choses qui auraient été révélées si elle était allée jusqu’au procès.
À l’école primaire, elle avait été expulsée après s’être battue avec un petit
garçon de sa classe qui l’insultait : elle l’avait poussé sur les barres de singe
et lui avait cassé le bras.
Au collège, elle avait crevé les pneus de la voiture de son professeur de
mathématiques qui lui avait mis une mauvaise note. Peu après, elle avait été
envoyée en pension.
Et même une fois sa peine de prison purgée, les incidents avaient
continué. Millie n’avait pas été licenciée de son travail de serveuse. Elle
avait été renvoyée après avoir balancé son poing dans le nez d’un de ses
collègues de travail.
Millie a des airs de gentille fille. C’est ce qu’Andrew voit quand il la
regarde. Il ne va pas creuser dans son passé comme je l’ai fait. Il ne sait pas
de quoi elle est capable.
Alors voici la vérité : au départ, je voulais engager une bonne dans
l’espoir qu’elle devienne ma remplaçante ; que si Andrew tombait
amoureux d’une autre femme, il me laisserait enfin partir. Finalement, ce
n’est pas pour ça que j’ai embauché Millie. Ce n’est pas pour ça que je lui
ai donné un double de la clé de la chambre. Et ce n’est pas pour ça que j’ai
laissé une bombe de spray au poivre dans le seau bleu du placard.
Je l’ai engagée pour le tuer.
Même si elle ne le sait pas.
54
Millie
Andrew hurle quand il reçoit le spray au poivre dans les yeux.
Et comme l’embout est à environ dix centimètres de ses yeux, il en reçoit
une bonne dose. D’autant que j’appuie une deuxième fois pour faire bonne
mesure, détournant la tête de l’autre côté et fermant les paupières. La
dernière chose dont j’ai besoin, c’est d’avoir du spray au poivre dans les
yeux, même si c’est difficile d’éviter complètement ses émanations.
Quand je le regarde à nouveau, Andrew a les mains agrippées au visage,
qui est devenu rouge vif. Il a lâché son téléphone au sol ; je le ramasse, en
faisant très attention à ne pas toucher autre chose. Tout doit se passer
exactement comme prévu dans les vingt prochaines secondes. J’ai passé
plus de six heures à planifier mon coup, avec trois livres posés sur le ventre.
Mes jambes sont flageolantes quand je me lève, mais elles fonctionnent.
Andrew est toujours à se tortiller sur le lit de camp et, avant qu’il ne
retrouve la vue, j’en profite pour me glisser hors de la chambre, dont je
referme la porte derrière moi. Puis je prends la clé que Nina m’a donnée, je
l’insère dans la serrure, la tourne et la remets dans ma poche. Enfin, je
recule d’un pas.
— Millie ! hurle Andrew de l’autre côté de la porte. C’est quoi ce
bordel ?
Je regarde l’écran de son téléphone. Malgré mes doigts tremblants, je
réussis à accéder aux paramètres : je désactive le verrouillage de l’écran
avant que l’appareil ne se verrouille automatiquement, de façon à ne plus
avoir besoin de mot de passe.
— Millie !
Je fais un autre pas en arrière, comme s’il risquait de passer la main à
travers la porte et de m’attraper. Mais il ne peut pas. Je suis en sécurité de
l’autre côté du battant.
— Millie. (Sa voix n’est plus qu’un grognement bas.) Laisse-moi sortir
d’ici tout de suite !
Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je ressens la même chose que
quand je suis entrée dans la chambre fatidique, il y a des années, où Kelsey
criait à Duncan : « Lâche-moi ! » Et ce trou du cul de footballeur qui riait,
ivre mort. Je suis restée plantée là une seconde, paralysée, la poitrine
gonflée de rage. Il était tellement plus grand et plus costaud qu’elle ou moi,
ce n’était pas comme si je pouvais l’arracher à elle. Il faisait sombre dans la
pièce et j’ai fouillé le plateau du bureau à tâtons, jusqu’à ce que mes mains
entrent en contact avec un presse-papiers et…
Je n’oublierai jamais ce jour. Le soulagement que c’était d’écraser le
presse-papiers contre le crâne de ce salaud, de le voir enfin s’immobiliser.
Ça valait presque toutes mes années en prison. Après tout, qui sait combien
d’autres filles j’ai sauvées de ce type ?
— Je vais te laisser sortir, je lance à Andrew. Mais pas tout de suite.
— Tu plaisantes, là, crache-t-il d’une voix où l’indignation est palpable.
C’est ma maison. Tu ne peux pas me garder en otage ici. Et tu es une
criminelle. Il suffit que j’appelle la police et tu retournes en prison.
— D’accord. Mais comment tu vas appeler la police alors que j’ai ton
téléphone ?
Je baisse les yeux vers l’écran de son portable. Je le vois debout dans la
chambre, les couleurs parfaitement nettes. Son visage est écarlate à cause
du spray au poivre et ses joues ruissellent de larmes. Il vérifie ses poches,
puis fouille le sol de ses yeux gonflés.
— Millie, lâche-t-il d’une voix lente et contrôlée. Je veux récupérer mon
téléphone.
Je pars d’un rire rauque.
— Je n’en doute pas, oui.
— Millie, rends-moi mon téléphone tout de suite.
— Hmm. Je ne pense pas que tu sois en position d’exiger quoi que ce
soit.
— Millie…
Je fourre son téléphone dans ma poche.
— Un moment. Je vais descendre manger un morceau. Je reviens très
bientôt.
— Millie !
Il continue de crier mon nom alors que j’arrive au bout du couloir et que
j’entame la descente de l’escalier. Je ne réagis pas. Il ne peut rien faire tant
qu’il est coincé dans cette pièce. Et moi, je dois réfléchir à la marche à
suivre.
Je commence par ce que j’ai annoncé : je vais à la cuisine, où je bois
deux grands verres d’eau. Puis je me prépare un sandwich à la mortadelle.
Non, pas à l’ormeau. À la mortadelle. Avec beaucoup de mayonnaise, et du
pain blanc. Une fois que je me suis un peu rempli le ventre, je me sens
beaucoup mieux. Je peux enfin réfléchir posément.
Je sors le téléphone d’Andrew. Il est toujours dans la mansarde, à faire
les cent pas en continu. Comme un animal en cage. Si je le laissais sortir, je
n’ose même pas imaginer ce qu’il me ferait. Cette pensée me donne des
sueurs froides. Pendant que je l’observe, un message s’affiche à l’écran, de
la part de « Maman ».
Vas-tu envoyer à Nina les papiers du divorce ?
Je fais défiler les messages précédents. Andrew a tout raconté à sa mère
de sa brouille avec Nina. Je dois lui répondre, parce que s’il ne le fait pas,
elle risque de venir ici… et alors je serais foutue. Personne ne doit suspecter
que quelque chose est arrivé à Andrew.
Oui. Je parle avec mon avocat
en ce moment même.
La réponse de la mère d’Andrew arrive presque instantanément :
Bien. Je ne l’ai jamais aimée. Et j’ai toujours fait de mon mieux avec
Cecelia, mais Nina était extrêmement laxiste sur la discipline et la
petite est devenue une vraie peste.
Un élan de sympathie me gonfle la poitrine envers Nina et Cecelia. C’est
déjà assez déplaisant que la mère d’Andrew n’ait jamais aimé Nina. Mais
de là à parler ainsi de sa propre petite-fille ? Au passage, je me demande ce
que la mère d’Andrew entend par « discipline ». Si ça a à voir avec l’idée
qu’Andy se fait de la punition, je suis contente que Nina ne l’ait pas imité.
Mes mains tremblent pendant que je tape ma réponse :
On dirait que tu avais raison pour Nina.
Maintenant je dois m’occuper de ce trou du cul.
Je remets son téléphone dans ma poche, puis je monte l’escalier jusqu’au
premier étage tout en haut jusqu’au grenier. Quand j’arrive sur le dernier
palier, les bruits de pas dans la petite chambre se taisent. Il a dû m’entendre.
— Millie, dit-il.
— Je suis là, réponds-je sèchement.
Il s’éclaircit la voix.
— J’ai compris ton message, pour ce qui est de la chambre. Je suis désolé
de ce que j’ai fait.
— Ah oui ?
— Oui. Je comprends maintenant que j’ai eu tort.
— Je vois. Donc tu es désolé ?
Il se racle la gorge.
— Oui.
— Dis-le.
Il reste silencieux pendant un moment.
— Dire quoi ?
— Dis que tu es désolé de m’avoir fait une chose horrible.
Je contemple son expression sur l’écran. Il ne veut pas me dire qu’il est
désolé, parce qu’il ne l’est pas. Tout ce qu’il regrette, c’est de m’avoir
donné l’opportunité de prendre le dessus sur lui.
— Je suis vraiment désolé, lâche-t-il enfin. J’avais absolument tort. Je
t’ai fait une chose horrible, et je ne recommencerai jamais. (Il marque une
pause.) Tu vas me laisser sortir maintenant ?
— Oui. Je vais le faire.
— Merci.
— Mais pas tout de suite.
Il prend une brusque inspiration.
— Millie…
— Je vais te laisser sortir, je reprends, d’une voix calme qui ne trahit pas
les battements dans ma poitrine. Mais avant, tu dois être puni pour ce que tu
m’as fait.
— Ne joue pas à ce jeu, grogne-t-il. Tu n’as pas les tripes pour ça.
Il ne me parlerait pas comme ça s’il savait que j’ai frappé un homme à
mort avec un presse-papiers. Il n’en a aucune idée. En revanche, je parie
que Nina le sait.
— Je veux que tu t’allonges par terre et que tu poses ces trois livres sur
toi.
— Voyons… C’est ridicule.
— Je ne te laisserai pas sortir de cette pièce tant que tu ne l’auras pas fait.
Andrew lève les yeux pour regarder la caméra. J’ai toujours trouvé qu’il
avait de beaux yeux, mais il y a du venin dans ses prunelles quand il les fixe
sur moi. Pas sur moi, je me rappelle. Il regarde la caméra.
— Bien. Je vais te faire plaisir.
Il s’allonge au sol. Un par un, il prend chaque livre et les empile sur son
ventre, exactement comme je l’ai fait quelques heures plus tôt. Sauf qu’il
est plus grand et plus fort que moi, et ces livres n’ont l’air de lui procurer
qu’un léger inconfort, même lorsque les trois y sont.
— Heureuse ? crie-t-il.
— Plus bas, j’ordonne.
— Quoi ?
— Déplace les livres plus bas.
— Je ne sais pas ce que tu…
Je colle mon front contre la porte pour répondre :
— Si, tu sais exactement ce que je veux dire.
Même à travers la porte, j’entends son brusque hoquet.
— Millie, je ne peux pas…
— Si tu veux sortir de cette pièce, tu vas le faire.
Je fixe l’écran de son téléphone, je l’observe. Il descend les livres le long
de son ventre, jusqu’à les avoir carrément sur les parties génitales. S’il
n’avait pas l’air très mal à l’aise tout à l’heure, ça a changé maintenant. Son
visage est figé en une grimace.
— Doux Jésus, halète-t-il.
— Bien. Maintenant, tu restes comme ça pendant trois heures.
55
Millie
Assise sur le canapé, je regarde la télévision en attendant que les trois
heures soient écoulées. Et je pense à Nina.
Pendant tout ce temps, j’ai cru que c’était elle la folle. Maintenant, je ne
sais plus quoi penser. C’est elle qui a dû me laisser le spray au poivre dans
le placard. Elle se doutait de ce qu’il allait me faire. Ce qui m’amène à la
déduction qu’il le lui a fait, à elle aussi. Peut-être plusieurs fois.
Nina a-t-elle jamais vraiment été jalouse ? Ou était-ce juste une
comédie ? Je ne sais toujours pas le déterminer. Une partie de moi brûle de
l’appeler pour le découvrir, mais je pense que ce ne serait pas une bonne
idée. Au bout du compte, Kelsey ne m’a plus jamais parlé, après que j’ai tué
Duncan. Je ne comprends pas pourquoi : je l’ai tué pour elle, tout de même.
Il la forçait. Pourtant, quand j’ai revu mon ancienne meilleure amie, elle
m’a regardée avec dégoût.
Personne n’a jamais rien compris. Quand j’ai eu des ennuis, après avoir
crevé les pneus de M. Cavanaugh, j’ai essayé d’expliquer à ma mère : il
m’avait dit que j’aurais de mauvaises notes en maths si je ne le laissais pas
me peloter. Elle ne m’a pas crue. Personne ne m’a crue. Elle m’a envoyée
en pension, au motif que je n’arrêtais pas de me créer des problèmes. Ça n’a
pas très bien fonctionné. Après l’incident à l’internat, ils se sont lavé les
mains de moi pour de bon.
Et puis, quand j’ai enfin trouvé un travail convenable après ma sortie de
prison, j’ai dû gérer ce barman, Kyle, qui n’arrêtait pas de me tripoter le cul
à la moindre occasion. Alors un jour, je me suis retournée et je lui ai flanqué
mon poing dans le nez. Il n’a pas porté plainte, trop honteux de s’être fait
cogner par une fille, mais ils m’ont interdit de revenir. Et peu après, je me
suis retrouvée à vivre dans ma voiture.
La seule personne en qui je peux avoir confiance, c’est moi.
Sur un bâillement, j’éteins la télévision. Cela fait juste un peu plus de
trois heures et Andrew n’a pas bougé du sol. Il a suivi toutes les règles,
même s’il doit souffrir le martyre. Je prends mon temps pour gravir les
marches jusqu’à la porte du haut. Pile quand j’y arrive, il repousse les livres
de ses parties génitales. Pendant un moment, il reste allongé, plié en deux.
— Andrew ?
— Quoi ?
— Comment tu te sens ?
— À ton avis ? siffle-t-il. Laisse-moi sortir d’ici, salope.
Il n’est pas du tout aussi calme et suffisant que la dernière fois que je suis
montée. Bien. Je m’adosse contre la porte, tout en regardant son visage sur
mon écran.
— Je n’apprécie pas du tout les insultes. Puisque tu dépends de moi pour
te venir en aide, j’aurais cru que tu te montrerais un peu plus gentil.
— Laisse. Moi. Sortir. (Il se redresse pour s’asseoir au sol, la tête entre
les mains.) Je te jure devant Dieu, Millie, que si tu ne me laisses pas sortir
tout de suite, je vais te tuer.
Il dit ça avec une telle désinvolture. Je vais te tuer. Les yeux fixés sur
l’écran du téléphone, je me demande combien d’autres femmes ont été
enfermées dans cette pièce. Et si l’une d’entre elles y est morte.
Cela semble tout à fait possible.
— Calme-toi, lui dis-je. Je vais te laisser sortir.
— Bien.
— Mais pas tout de suite.
— Millie… grogne-t-il. J’ai fait exactement ce que tu as dit. Trois heures.
Je hausse les sourcils, même s’il ne peut pas me voir.
— Trois heures ? Je suis désolée si tu as entendu trois heures. En fait, j’ai
dit cinq heures. Donc j’ai peur que tu ne doives recommencer du début.
— Cinq…
Je suis ravie que la vidéo en couleur me permette de voir la façon dont
son visage blanchit.
— Je ne peux pas faire ça. Je ne tiendrai pas encore cinq heures. Allez. Il
faut que tu me laisses sortir d’ici. Le jeu est terminé.
— Ce n’est pas négociable, Andrew, je réplique patiemment. Si tu veux
sortir de cette pièce, tu gardes ces livres sur tes valseuses pendant cinq
heures. C’est à toi de choisir.
— Millie. Millie. (Sa respiration est saccadée.) Écoute, il y a toujours une
place pour la négociation. Que veux-tu ? Je peux te donner de l’argent. Je te
donne un million de dollars tout de suite si tu me laisses sortir d’ici. Qu’est-
ce que tu en dis ?
— Non.
— Deux millions.
C’est facile pour lui de me proposer de l’argent qu’il n’a aucune intention
de me donner.
— Je crains que non. Je vais aller me coucher, là, mais je repasserai peut-
être demain matin.
— Millie, sois raisonnable ! (Sa voix se brise.) Au moins, je t’avais laissé
de l’eau. Je ne peux pas avoir un peu d’eau ?
— J’ai bien peur que non. La prochaine fois, tu devrais peut-être laisser
plus d’eau à la fille que tu enfermes dans cette chambre, comme ça, il en
restera pour toi.
Sur ces mots, je m’éloigne dans le couloir pendant qu’il hurle mon nom.
Dès que je suis dans la chambre, je tape dans Google : « Combien de temps
une personne peut-elle survivre sans eau ? »
56
Nina
Quand je récupère Cecelia à son camp de vacances, je la trouve plus
heureuse que je ne l’avais vue depuis longtemps. Elle s’est fait de nouveaux
camarades, son visage rond est rayonnant. Elle a un coup de soleil sur les
épaules et les joues, une éraflure au coude avec un pansement à moitié
décollé. Et, au lieu d’une de ces horribles robes à frous-frous qu’Andy
insiste toujours pour la voir porter, elle est en short confortable et tee-shirt.
Je serais heureuse qu’elle n’enfile plus jamais une robe de sa vie.
— Salut, m’man !
En la voyant arriver vers moi, sautillante, sa queue-de-cheval se
balançant derrière elle, je pense à Suzanne qui m’a raconté que, lorsque sa
plus jeune s’est mise à l’appeler « m’man » au lieu de « maman », ça lui a
fait un coup de poignard dans le cœur. Alors que moi, j’étais heureuse que
Cece grandisse, parce que ça voulait dire qu’elle serait bientôt assez vieille
pour qu’il n’ait aucun pouvoir sur elle. Sur nous.
— Tu es en avance !
— Oui…
Le haut de sa tête m’arrive à l’épaule maintenant. A-t-elle grandi pendant
son séjour ici ? Elle enroule ses bras maigrelets autour de moi, pose la tête
contre mon épaule.
— Où on va maintenant ?
Je souris. Quand Cece faisait ses bagages pour la colonie, je lui ai dit de
prendre quelques vêtements supplémentaires, parce que je n’étais pas sûre
qu’on rentrerait directement à la maison. Que peut-être on irait ailleurs.
Donc j’ai encore quelques-uns de ses sacs dans le coffre de ma voiture.
Je n’étais pas sûre que ça marcherait. Je ne savais pas si tout se
déroulerait comme prévu. Chaque fois que j’y pense, mes yeux s’emplissent
de larmes. Nous sommes libres.
— Où est-ce que tu as envie d’aller ? je lui demande.
Elle incline la tête.
— À Disneyland !
On pourrait aller en Californie. J’aimerais mettre quatre ou cinq mille
kilomètres entre Andrew Winchester et moi. Juste au cas où il se fourrerait
dans la tête qu’on doit se remettre ensemble.
Juste au cas où Millie ne ferait pas ce que j’espère.
— Allons-y ! je m’exclame.
Le visage de Cece s’illumine et elle se met à sautiller sur place. Elle a
toujours cette joie enfantine. Cette capacité de vivre dans l’instant. Il ne la
lui a pas complètement volée. Pas encore, en tout cas.
Puis elle s’arrête de sautiller et son visage devient sérieux.
— Et papa ?
— Il ne viendra pas.
Le soulagement que je vois se peindre sur son visage reflète le mien. Il
n’a jamais posé un doigt sur elle, pour autant que je sache, et Dieu sait que
j’ai bien observé. Si j’avais détecté la moindre contusion suspecte sur mon
enfant, j’aurais donné le feu vert à Enzo pour qu’il le tue. Mais je n’ai
jamais rien vu. N’empêche, elle savait que certaines de ses propres
transgressions me valaient d’être punie. C’est une enfant intelligente.
Bien sûr, le fait qu’elle devait toujours être parfaite en présence de son
père signifiait qu’elle se rattrapait quand il n’était pas là. Elle ne fait pas
vraiment confiance aux adultes, hormis moi, et elle peut parfois être
difficile. On l’a déjà traitée de sale gosse. Mais ce n’est pas sa faute. Ma
fille a bon cœur.
Cece court à sa tente pour prendre ses sacs. Je m’apprête à la suivre, mais
mon téléphone vibre dans mon sac. J’en fouille le contenu désordonné
jusqu’à ce que je le trouve. C’est Enzo.
J’hésite à répondre. Enzo a contribué à me sauver la vie et il m’a fait
passer une nuit inoubliable, je suis toute disposée à l’admettre. Mais je suis
prête à laisser cette partie de ma vie derrière moi. Je ne sais pas pourquoi il
appelle, et je ne suis pas sûre de vouloir le savoir.
Enfin, bon, je lui dois au moins de décrocher, non ?
— Allô ? je réponds à voix plus basse. Qu’est-ce qu’il y a ?
Le ton d’Enzo est grave et sérieux
— Il faut qu’on parle, Nina.
Ces quatre mots n’ont jamais rien présagé de bon dans ma vie.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu dois revenir ici. Tu dois aider Millie.
Je ricane.
— Hors de question.
— Hors de question ?
J’ai entendu Enzo en colère avant, mais jamais contre moi. C’est une
première.
— Nina, elle a des problèmes, poursuit-il. C’est toi qui l’as mise dans
cette situation.
— Parce qu’elle a couché avec mon mari. Je suis censée la plaindre,
maintenant ?
— Tu l’as poussée dans ses bras !
— Elle n’était pas obligée de mordre à l’hameçon. Personne ne lui a
forcé la main. Et puis, tout ira bien pour elle. Andy ne m’a rien fait pendant
des mois. Pas avant qu’on soit mariés. (Je renifle.) Je lui écrirai une lettre
après le divorce, OK ? Pour la mettre en garde. Avant qu’elle l’épouse.
Il est silencieux quelques instants au bout du fil.
— Millie n’a pas quitté la maison depuis trois jours.
Mes yeux se dirigent vers la tente de Cecelia. Elle est toujours à
l’intérieur en train de faire ses bagages et probablement de bavarder avec
ses nouveaux amis. Autour de moi, les autres parents commencent à arriver
pour le ramassage. Je me mets à l’écart, baisse encore la voix.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— J’étais inquiet pour elle. Donc j’ai fait une marque rouge sur le pneu
de sa voiture. Ça fait trois jours et la marque est toujours exactement au
même endroit. Elle n’a pas bougé depuis trois jours.
Je laisse échapper un soupir.
— Écoute, Enzo. Ça pourrait signifier n’importe quoi. Ils sont peut-être
partis quelque part tous les deux.
— Non. Sa voiture à lui a bougé.
Je lève les yeux au ciel.
— Et alors ? Peut-être qu’ils font du covoiturage. Qu’elle n’a pas envie
de conduire.
— La lumière est allumée dans le grenier.
— La… (Je me racle la gorge, en m’éloignant d’un pas supplémentaire
des autres parents.) Comment tu sais ça ?
— Je suis allé derrière la maison.
— Après qu’Andy t’a viré ?
— Je devais vérifier, d’accord ? Il y a quelqu’un là-haut.
Je serre le téléphone si fort que mes doigts commencent à me picoter.
— Et alors ? C’était sa chambre, après tout. C’est vraiment si important
qu’elle soit là-haut ?
— Je ne sais pas. À toi de me le dire.
Une sensation de vertige me submerge. Quand j’ai planifié tout ça, à
l’époque où je voulais que Millie soit ma remplaçante et plus tard, quand
j’ai voulu qu’elle tue ce salaud, je n’ai jamais vraiment réfléchi aux détails.
Je lui ai laissé le spray au poivre et je lui ai donné la clé de la chambre, en
pensant que ça irait. Maintenant, je comprends que j’ai peut-être commis
une énorme erreur. Je me l’imagine enfermée dans la pièce du grenier,
devant endurer je ne sais quelle torture inventée par Andy. Cette pensée me
rend malade.
— Et toi ? je finis par répliquer. Tu ne peux pas entrer et vérifier qu’elle
va bien ?
— J’ai sonné à la porte. Sans réponse.
— Et la clé sous le pot de fleurs ?
— Elle n’y était pas.
— Et le…
— Nina, grogne Enzo, tu es en train de me dire que tu veux que je
m’introduise dans la maison par effraction ? Tu sais ce qui m’arriverait si je
me faisais prendre ? Tu as une clé. Tu as tout à fait le droit d’entrer là-
dedans. J’irai avec toi, mais je ne peux pas y aller seul.
— Mais…
— Arrête de te trouver des excuses ! éclate-t-il. Je n’en reviens pas que tu
sois prête à la laisser souffrir comme tu as souffert.
Je jette un dernier coup d’œil à la tente de Cecelia. Elle en sort juste,
traînant ses sacs.
— Bien. Je vais revenir. Mais à une seule condition.
57
Millie
Quand je me réveille dans la chambre d’amis le lendemain matin, la
première chose que je fais est de saisir le téléphone d’Andrew.
Je lance l’application pour la caméra du grenier. Aussitôt, la pièce
s’affiche. Je fixe l’écran et mon sang se glace. La pièce est mortellement
immobile. Andrew n’est plus là.
Il est sorti de la chambre.
Je serre les couvertures dans ma main gauche. Mes yeux balaient la
chambre, à sa recherche, peut-être tapi dans l’ombre. Je perçois un
mouvement soudain à la fenêtre, et j’ai presque une crise cardiaque avant de
comprendre que c’est un oiseau.
Où est-il ? Et comment est-il sorti ? Y a-t-il là-haut une sorte de bouton
de sécurité dont je ne connaissais pas l’existence ? Un moyen de s’échapper
si jamais il se retrouvait dans cette situation ? Mais c’est difficile à
imaginer. Il a gardé les livres sur son bas-ventre pendant des heures.
Pourquoi aurait-il fait ça s’il avait été en mesure de sortir ?
Bref, quoi qu’il en soit, s’il est sorti de la pièce, il doit être furax.
Il faut que je m’enfuie de cette maison. Maintenant.
Mes yeux retombent sur le téléphone. Et puis, quelque chose bouge à
l’écran. Je laisse échapper une lente expiration. En fait, si, Andrew est dans
la chambre. Il est sous les couvertures du lit de camp. Je ne l’avais pas vu,
tellement il était immobile.
J’utilise la fonction qui permet de revenir en arrière. Et je le revois
allongé sur le plancher de la chambre, qui grimace à cause du poids des
livres. Cinq heures. Il l’a fait pendant cinq heures. Donc si je veux respecter
ma part du marché, je suis censée le laisser sortir maintenant.
Je me prépare sans me presser. Je prends une longue douche chaude. La
tension dans mon cou disparaît à mesure que l’eau me coule sur le corps. Je
sais ce que je dois faire. Et je suis prête.
J’enfile un tee-shirt confortable et un jean. J’attache mes cheveux blond
cendré en une queue-de-cheval et je glisse le téléphone d’Andrew dans ma
poche. Puis je prends quelque chose que j’ai trouvé dans le garage hier et je
le cache dans mon autre poche.
Je monte les marches grinçantes jusqu’au grenier. J’ai grimpé ici assez
souvent pour remarquer que toutes les marches ne grincent pas. Seulement
certaines. La deuxième est très bruyante, par exemple. Et la dernière aussi.
Quand j’arrive en haut, je frappe à la porte. Sur l’écran de son téléphone,
j’ai l’image en couleur de la pièce. Il ne bouge pas du lit.
L’inquiétude me picote la base du cou. Andrew n’a rien eu à boire depuis
environ douze heures. Il doit se sentir assez faible à ce stade. Je me rappelle
ce que je ressentais hier quand j’étais assoiffée. Et s’il était inconscient ? Je
ferais quoi ?
Mais Andrew s’agite alors sur le matelas. Je le regarde s’asseoir
péniblement et se frotter les yeux avec les paumes.
— Andrew. Je suis là.
Il lève les yeux et regarde droit dans la caméra. Je tremble en
m’imaginant exactement ce qu’il me ferait si j’ouvrais cette porte : il me
traînerait à l’intérieur par la queue-de-cheval. Et il m’obligerait à faire des
choses horribles avant de me laisser sortir. Si jamais il me laissait sortir.
Il se lève, instable, marche jusqu’à la porte et s’effondre contre elle.
— Je l’ai fait. Laisse-moi sortir.
Ben voyons.
— Alors voilà le truc, reprends-je. La vidéo s’est coupée pendant la nuit.
C’est frustrant, hein ? Donc j’ai peur que tu doives…
— Je ne le referai pas. (Son visage est rose vif, et ce n’est pas à cause du
spray au poivre.) Tu dois me laisser sortir maintenant, Millie. Je ne
plaisante pas.
— Je vais te laisser sortir. (Je marque la pause de rigueur.) Mais pas tout
de suite.
Andrew fait un pas en arrière, les yeux rivés sur la porte. Puis il recule
encore d’un pas. Et d’un autre. Et puis il se met à courir.
Il se jette contre la porte, si fort qu’elle tremble sur ses gonds. Mais elle
ne bouge pas.
Puis il commence à reculer de nouveau. Merde.
— Écoute, je lance. Je vais te laisser sortir. Il y a juste une dernière chose
que tu dois faire.
— Va te faire foutre. Je ne te crois pas.
Il se jette à nouveau contre la porte. Elle tremble, mais ne craque toujours
pas. La maison est relativement neuve et bien construite. Je me demande
s’il serait capable de défoncer la porte. Peut-être au mieux de sa forme, bien
hydraté. Mais pas là. En plus, il serait difficile de l’enfoncer de l’intérieur,
car c’est là que se trouvent les charnières.
Il est essoufflé. Il s’appuie contre la porte, essaie de reprendre sa
respiration. Son visage est encore plus rouge qu’avant. Je ne pense pas qu’il
ait la force de la défoncer.
— Que veux-tu que je fasse ? parvient-il à demander.
Je sors de ma poche l’objet que j’ai pris dans le garage. Je l’ai trouvé
dans la trousse à outils d’Andrew. C’est une paire de pinces. Je la glisse par
l’interstice sous la porte.
De l’autre côté, je le vois se baisser et ramasser les pinces. Il les tourne
dans tous les sens, fronce les sourcils.
— Je ne comprends pas. Que veux-tu que je fasse ?
— Eh bien, comme il est trop difficile de savoir exactement combien de
temps tu as gardé ces livres sur toi, là, ce sera plus facile. Ça se fait en une
fois.
— Je ne comprends pas.
— C’est simple. Si tu veux sortir de la pièce, il te suffit de t’arracher une
dent.
Je regarde le visage d’Andrew à l’écran. Ses lèvres se tordent en une
grimace et il jette les pinces par terre.
— Tu plaisantes ! Il n’y a pas moyen. Je refuse de faire ça.
— Je pense qu’après quelques heures supplémentaires sans eau, tu
pourrais penser différemment.
Il fait encore quelques pas en arrière. Il rassemble toutes ses forces. Il
court vers la porte et la percute en plein élan. Une fois de plus, elle tremble
mais ne cède pas. Je le regarde lancer le poing contre le panneau de bois.
Et hurler de douleur. Honnêtement, il aurait eu moins mal en s’arrachant
une dent. Au bar où je travaillais, un gars s’était soûlé et il avait cogné le
mur : il s’est cassé un os de la main. Je ne serais pas surprise s’il était arrivé
la même chose à Andrew.
— Laisse-moi sortir ! il braille. Laisse-moi sortir de cette putain de
chambre tout de suite.
— Je vais te laisser sortir. Tu sais ce que tu as à faire.
Il berce sa main droite avec la gauche. Il tombe à genoux, presque plié en
deux. Sur l’écran du téléphone, je le vois ramasser les pinces de la main
gauche. Je retiens mon souffle quand il les porte à sa bouche.
Est-ce qu’il va le faire ? Je ne peux pas supporter de voir ça. Je ferme les
yeux, incapable de regarder.
Il hurle de douleur. Quand j’ai abattu le presse-papiers sur son crâne,
Duncan a poussé le même cri. Je rouvre les yeux et Andrew est toujours à
l’écran. Toujours à genoux. Tête basse, il pleure comme un petit bébé.
Il est proche du point de rupture. Il n’en peut plus. Il est prêt à s’arracher
les dents pour sortir de cette pièce.
Ce qu’il ne sait pas, c’est que ce n’est que le début.
58
Nina
Il se passe quelque chose.
Je le devine à la seconde où je m’arrête devant chez Andrew. Quelque chose
de terrible s’est produit dans cette maison. Je le sens dans chaque fibre de
mon être.
J’ai accepté de revenir ici à une condition. Qu’Enzo reste avec Cece et la
protège au péril de sa vie. Il est la seule personne au monde à qui j’aurais
confié ma fille. Je connais beaucoup de femmes dans cette ville, et toutes
sans exception se sont laissées duper par le charme de mon mari. Je n’ai pas
assez confiance en elles pour être sûre qu’elles n’iraient pas lui donner ma
fille.
Mais cela signifie que je suis seule maintenant.
