Nina prend une profonde inspiration. Elle ferme les yeux un instant et les
rouvre.
— Bien. Mais s’il vous plaît, veillez à ne plus jamais oublier quelque
chose d’aussi important.
— Ça n’arrivera pas. Je vous le jure, réponds-je en me tordant les doigts.
Voulez-vous que je jette le pot de beurre de cacahuète qui était dans le
garde-manger ?
Nina ne répond pas tout de suite.
— Non, il ne vaut mieux pas. Nous pourrions en avoir besoin.
J’ai envie de lever les bras au ciel. Mais c’est à elle de décider si elle veut
garder chez elle du beurre de cacahuète qui met la vie de sa fille en danger.
Tout ce que je sais, c’est que je ne l’utiliserai plus jamais.
— Et dites-moi, ajoute Nina, quand le dîner sera-t-il prêt ?
Le dîner ? J’étais censée préparer le dîner ? Nina a-t-elle imaginé entre
nous deux une autre conversation que nous n’avons jamais eue ? Quoi qu’il
en soit, je ne vais pas encore trouver des excuses après la débâcle avec le
beurre de cacahuète. Je vais trouver quelque chose à leur préparer dans le
frigo.
— Sept heures ? je suggère.
Trois heures, ça devrait me laisser largement le temps.
Elle acquiesce.
— Et pas de beurre de cacahuète dans le dîner, n’est-ce pas ?
— Non, bien sûr que non.
— S’il vous plaît, n’oubliez plus, Millie.
— Promis. Et est-ce que quelqu’un a d’autres allergies ou…
intolérances ?
Est-elle allergique aux œufs ? Aux piqûres d’abeille ? À trop de devoirs ?
Je dois savoir. Je ne peux pas courir le risque de me faire prendre au
dépourvu à nouveau.
Nina secoue la tête, juste au moment où Cecelia lève son visage baigné
de larmes de la poitrine de sa mère, assez longtemps pour me toiser d’un
regard mauvais. Nous n’avons pas commencé du bon pied, elle et moi. Mais
je vais trouver un moyen d’y remédier. Je lui ferai des brownies ou quelque
chose du genre. Les enfants, c’est facile. Les adultes sont plus compliqués,
mais je suis déterminée à gagner la confiance de Nina, et d’Andrew aussi.
5
À 18 h 45, le dîner est presque prêt. Il y avait dans le frigo du blanc de
poulet qui était déjà mariné et quelqu’un avait imprimé des instructions sur
le sachet, je me suis donc contentée de suivre ces instructions et je l’ai mis
au four. Ils doivent recevoir leur nourriture d’une sorte de service qui
fournit les notices avec.
Ça sent divinement bon dans la cuisine quand la porte du garage claque.
Une minute plus tard, Andrew Winchester entre tranquillement dans la
pièce, un pouce dans le nœud de sa cravate pour la desserrer. Je suis en train
de remuer une sauce sur la cuisinière, et j’y regarde à deux fois en le
voyant : j’avais oublié à quel point il est beau.
Il me sourit… Il est encore plus beau quand il sourit.
— Millie, c’est ça ?
— Exact.
Il inspire profondément.
— Waouh. Ça sent incroyablement bon.
Je me sens rougir.
— Merci.
Il balaie la cuisine d’un regard approbateur.
— Vous avez tout nettoyé.
— C’est mon travail.
Il glousse.
— Oui, sans doute. Votre première journée s’est bien passée ?
Je ne vais pas lui parler du beurre-de-cacahuètes-gate. Il n’a pas besoin
de savoir, même si je suppose que Nina le mettra au courant. Il ne va pas
apprécier que j’aie failli tuer sa fille, je le crains.
— Oui, lui réponds-je. Vous avez une belle maison.
— Eh bien, il faut remercier Nina pour ça. C’est elle qui s’en occupe.
Comme si elle avait entendu son nom, Nina entre justement dans la
cuisine, vêtue d’un autre de ses ensembles blancs, différent de celui qu’elle
portait il y a quelques heures. Une fois de plus, elle est impeccable.
Pourtant, pendant que je nettoyais tout à l’heure, j’ai pris quelques minutes
pour regarder les photographies sur le manteau de la cheminée. Il y en a une
de Nina et Andrew ensemble, qui doit dater de plusieurs années, et elle était
bien différente à l’époque. Ses cheveux n’étaient pas aussi blonds, elle
portait moins de maquillage et des vêtements plus décontractés. Sans
compter qu’elle devait faire au bas mot vingt kilos de moins. J’ai failli ne
pas la reconnaître. Andrew, en revanche, n’a pas du tout changé.
Les yeux du mari s’illuminent à la vue de sa femme.
— Nina. Tu es magnifique, comme d’habitude.
Il l’attire à lui et l’embrasse longuement sur les lèvres. Elle fond contre
lui, cramponnée à ses épaules dans un geste possessif. Quand ils se
séparent, elle lève les yeux vers lui.
— Tu m’as manqué aujourd’hui.
— Tu m’as manqué davantage.
— Non, toi, tu m’as manqué davantage.
Oh mon Dieu, combien de temps vont-ils passer à débattre pour
déterminer qui a le plus manqué à l’autre ? Je m’affaire à ma sauce. C’est
gênant d’être le témoin aussi proche de cet étalage d’affection.
Nina est la première à rompre leur étreinte.
— Alors, vous commencez à faire connaissance, tous les deux ?
— Hm-hmm, dit Andrew. Et je ne sais pas ce que Millie prépare, mais ça
sent incroyablement bon, non ?
Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Nina m’observe au
fourneau avec une expression sombre dans ses yeux bleus. Elle n’aime pas
que son mari me fasse des compliments. Je ne vois pas où est le problème,
il est visiblement fou d’elle.
— C’est vrai, concède-t-elle pourtant.
— Nina est nulle en cuisine, rigole Andrew, en lui passant un bras autour
de la taille. Nous mourrions de faim si tout reposait sur ses épaules. Ma
mère passait nous déposer des repas qu’elle ou son cuistot personnel
préparaient. Mais depuis qu’ils ont pris leur retraite en Floride, avec mon
père, nous subsistons surtout des plats à emporter. Vous êtes donc notre
sauveuse, Millie.
Nina se fend d’un sourire crispé. Il la taquine, mais aucune femme
n’aime être comparée défavorablement à une autre. C’est un idiot s’il ne le
sait pas. Cela dit, beaucoup d’hommes sont idiots.
— Le dîner sera prêt dans une dizaine de minutes, j’annonce. Pourquoi
n’iriez-vous pas vous détendre dans le salon et je vous appellerai quand ce
sera prêt ?
Andrew hausse les sourcils.
