La femme de ménage Freida Mac Fadden


— Voulez-vous vous joindre à nous pour le dîner, Millie ?
Le hoquet brutal de Nina envahit la cuisine. Avant qu’elle puisse dire
quoi que ce soit, je secoue vigoureusement la tête.
— Non, je vais plutôt monter me reposer dans ma chambre. Merci quand
même pour l’invitation.
— Vraiment ? Vous êtes sûre ?
Nina donne une tape sur le bras de son mari.
— Andy, elle a travaillé toute la journée. Elle ne veut pas dîner avec ses
employeurs. Elle a juste envie de monter envoyer des SMS à ses amis.
N’est-ce pas, Millie ?
— Voilà, réponds-je, même si je n’ai pas d’amis.
Du moins, pas dehors.
Andrew n’a pas l’air perturbé le moins du monde. Il se montrait juste
poli, sans se rendre compte que Nina ne voulait pas de moi à la table du
dîner. Et ça me va. Je ne veux pas faire quoi que ce soit qui la mette mal à
l’aise, ni qu’elle se sente menacée par moi. Je veux juste faire profil bas et
m’acquitter de mon travail.
6
J’avais oublié à quel point c’était génial de dormir avec les jambes
tendues.
OK, ce petit lit n’a rien de spécial. Le matelas est bosselé et les ressorts
du sommier gémissent chaque fois que je bouge ne serait-ce que d’un
millimètre. N’empêche, c’est carrément mieux que ma voiture. Et encore
plus incroyable, si j’ai besoin d’aller aux toilettes pendant la nuit, c’est juste
à côté ! Inutile de rouler jusqu’à trouver une aire de repos et de me
cramponner à ma bombe lacrymo pendant que je vide ma vessie. Je n’ai
même plus besoin de gaz au poivre.
C’est tellement bon de dormir dans un lit normal que je sombre à peine
quelques secondes après avoir posé la tête sur l’oreiller.
Quand je rouvre les yeux, il fait encore nuit. Je m’assieds, paniquée,
essayant de me rappeler où je me trouve. Tout ce que je sais, c’est que je ne
suis pas dans ma voiture. Il me faut plusieurs secondes avant que les
événements de ces derniers jours me reviennent en mémoire. Nina qui
m’offre le poste ici. Mon déménagement de ma voiture. Mon
endormissement dans un bon vieux lit.
Peu à peu, ma respiration ralentit.
À tâtons, je cherche sur la commode près de mon lit le téléphone que
Nina m’a acheté. Il est 3 h 46 du matin. Pas encore l’heure de se lever. Je
repousse les couvertures qui me démangent les jambes et roule hors du lit
de camp tandis que mes yeux s’adaptent à la lumière de la lune qui filtre par
la minuscule fenêtre. Je vais aller aux toilettes, puis j’essaierai de me
rendormir.
Mes pieds font grincer les planches nues de ma minuscule chambre. Je
bâille, prends une seconde pour m’étirer – le bout de mes doigts atteint
presque les ampoules du plafond. Cette pièce me donne l’impression d’être
une géante.
J’arrive à la porte de ma chambre, saisis la poignée et…
Elle ne tourne pas.
La panique qui avait reflué de mon corps quand je me suis rappelée où
j’étais remonte en flèche. La porte est fermée à clé. Les Winchester m’ont
enfermée dans cette pièce. Nina m’a enfermée dans cette pièce. Mais
pourquoi ? Est-ce une sorte de jeu tordu ? Est-ce qu’ils cherchaient une ex-
détenue à emprisonner ici, quelqu’un qui ne manquerait à personne ? Mes
doigts effleurent les marques de griffures sur la porte, et je me prends à me
demander qui a été la dernière pauvre femme piégée ici.
Je savais que c’était trop beau pour être vrai. Même avec la cuisine d’une
saleté spectaculaire, ça ressemblait trop au travail de rêve. Je savais que
Nina avait dû vérifier mes antécédents. Elle m’a probablement enfermée ici
en pensant que je ne manquerais à personne.
Un flash-back me revient, remontant à dix ans : la première nuit où la
porte de ma cellule s’est refermée sur moi, où j’ai su que ce serait ma
maison pour longtemps. Je me suis juré ce jour-là que, si je sortais un jour,
je ne me laisserais plus jamais piéger. Et voilà, moins d’un an après ma
sortie, je me retrouve là.
Mais j’ai mon téléphone. Je peux appeler les secours.
J’attrape l’appareil sur la commode où je l’ai laissé. J’avais du réseau,
plus tôt dans la journée, mais maintenant il n’y a rien. Pas de barres. Aucun
réseau.
Je suis coincée ici. Avec juste une petite fenêtre qui ne s’ouvre pas et qui
donne sur l’arrière de la maison.
Qu’est-ce que je vais faire ?
Je reprends la poignée, en me demandant si, peut-être, je pourrais
défoncer la porte. Sauf que cette fois, quand je tourne brusquement, la
poignée pivote dans ma main.
Et la porte s’ouvre.
J’atterris dans le couloir, le souffle court. Je reste plantée là un moment,
le temps que mon rythme cardiaque revienne à la normale. En fait, je n’ai
jamais été enfermée dans la chambre. Nina n’a pas conçu le moindre plan
dément pour me piéger là-dedans. La porte était juste coincée.
Cependant, je n’arrive pas à me débarrasser de ce sentiment de malaise.
Qui me souffle que je devrais partir d’ici tant qu’il en est encore temps.
7
Quand je descends, le lendemain matin, Nina est en train de mettre la
cuisine à sac, en bonne et due forme.
Elle a sorti chaque cocotte, chaque casserole du placard sous le plan de
travail. Elle a vidé la moitié de la vaisselle d’au-dessus de l’évier et
plusieurs gisent même brisées sur le sol. Et maintenant, elle fouille dans le
réfrigérateur, dont elle jette au hasard la nourriture par terre. Stupéfaite, je la
regarde sortir une bouteille de lait en plastique et la balancer sur le
carrelage. Le lait jaillit aussitôt et commence à former une rivière blanche
autour des casseroles et de la vaisselle cassée.
— Nina ? je lance timidement.
Elle se fige, les mains autour d’un bagel. Elle tourne brusquement la tête
vers moi.
— Où sont-elles ?
— Où… où sont quoi ?
Elle laisse échapper un cri d’angoisse.
— Mes notes ! J’ai laissé toutes mes notes pour la réunion de parents
d’élèves de ce soir sur le comptoir de la cuisine ! Et maintenant, elles ont
disparu ! Qu’est-ce que vous en avez fait ?
Tout d’abord, qu’est-ce qui l’amène à penser que ses notes pourraient être
dans le réfrigérateur ? Et deuzio, je suis certaine de ne pas avoir jeté ses
notes. Je veux dire, j’en suis sûre à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Existe-
t-il une infime possibilité que j’aie pris un petit bout de papier froissé sur le
comptoir pour un détritus et que je l’aie jeté à la poubelle ? Oui. Je ne peux
pas exclure cette éventualité. Cependant, j’ai fait très attention à ne rien
jeter qui ne soit pas des ordures. Pour être honnête, presque tout était des
ordures.
— Je n’en ai rien fait.
Nina plante les mains sur ses hanches.
— Donc vous me dites que mes notes sont juste parties de leur propre
chef sur leurs petits pieds ?
Je fais un pas prudent vers elle et ma basket écrase une assiette cassée. Je
prends une note mentale de ne jamais venir dans la cuisine pieds nus.
— Non, je ne dis pas ça. Mais peut-être les avez-vous laissées ailleurs ?
— Absolument pas ! rétorque-t-elle sèchement. Je les ai laissées juste ici.
(Elle abat la paume sur le comptoir de la cuisine, assez fort pour que je
sursaute.) Juste sur ce comptoir. Et maintenant… disparues ! Disparues !
Toute cette agitation a attiré l’attention d’Andrew Winchester. Il arrive à
la cuisine, dans un costume sombre qui le rend encore plus beau qu’hier, si
c’était possible. Il est en train de nouer sa cravate, mais ses doigts se figent
au milieu du nœud quand il découvre le bazar par terre.
— Nina ?
Elle se tourne vers son mari, les yeux débordant de larmes.
— Millie a jeté mes notes pour la réunion de ce soir !
J’ouvre la bouche pour protester, mais c’est inutile. Nina est certaine que
j’ai jeté ses notes, et c’est tout à fait possible. Enfin quoi, si elles étaient si
importantes, pourquoi les avoir laissées sur le comptoir de la cuisine ?
Vu l’état de la pièce hier, elle aurait pu être condamnée comme zone
contaminée.
Andrew ouvre ses bras et elle va s’y lover.
— C’est affreux. Mais tu n’en as pas sauvegardé certaines sur
l’ordinateur ?
Nina renifle contre son costume hors de prix. Elle est probablement en
train de lui mettre de la morve dessus, mais ça n’a pas l’air de déranger
Andrew.
— Certaines. Mais je vais devoir refaire un tas de choses.
Et puis elle se tourne pour me jeter un regard accusateur.
J’en ai assez d’essayer de faire valoir mon innocence. Si elle est sûre que
j’ai jeté ses notes, la meilleure chose à faire est de m’excuser.
— Je suis vraiment désolée, Nina. S’il y a quoi que ce soit que je puisse
faire…
Elle baisse les yeux sur le désastre au sol.
— Vous pouvez déjà nettoyer le désordre que vous avez laissé dans ma
cuisine pendant que je règle ce problème. C’est dégoûtant ici.
Sur ces mots, elle sort de la cuisine en trombe. Ses pas disparaissent dans
l’escalier tandis que je réfléchis à la manière dont je vais pouvoir nettoyer
toute cette vaisselle cassée, maintenant dégoulinante de lait renversé et une
vingtaine de raisins qui roulent partout par terre. J’ai marché sur l’un
d’entre eux et il s’est collé à la semelle de ma basket.
Andrew s’attarde dans la cuisine en secouant la tête. Maintenant que
Nina est partie, j’ai l’impression de devoir dire quelque chose.
— Écoutez, ce n’est pas moi qui…
— Je sais, me coupe-t-il avant que je puisse aller au bout de ma
protestation d’innocence. Nina est… tendue. Mais elle a bon cœur.
— Oui…
Il retire sa veste foncée et commence à retrousser les manches de son
impeccable chemise blanche.
— Laissez-moi vous aider à nettoyer tout ce bazar.
— Non, vous n’avez pas à faire ça.
— Ça ira plus vite si on s’y met à deux.
Il va dans le cellier qui jouxte la cuisine et en ressort avec le balai-
serpillière – je suis surprise qu’il sache exactement où il se trouve. En fait,
il sait très bien se repérer dans le placard des produits de nettoyage. Et
soudain, je comprends. Nina a déjà eu ce genre de comportement. Il est
habitué à nettoyer ses dégâts.
Mais quand même, je travaille ici maintenant. Ce n’est pas à lui de s’en
charger.
— Je vais m’en occuper, dis-je en posant la main sur la serpillière qu’il
tient pour la lui prendre. Vous êtes bien habillé, et c’est ce pourquoi j’ai été
embauchée.
Pendant un moment, il s’accroche à la serpillière. Puis il la lâche.
— OK. Merci, Millie. J’apprécie vos efforts.
Au moins quelqu’un les apprécie.
Alors que je m’attelle au nettoyage de la cuisine, je repense à la
photographie, sur la cheminée, d’Andrew et Nina au début de leur relation,
avant de se marier, avant d’avoir Cecelia. Ils ont l’air jeunes et heureux
ensemble. Il est évident qu’Andrew est toujours fou de Nina, mais quelque
chose a changé. Je le sens. Nina n’est plus la personne qu’elle était.
Enfin, ça n’a pas d’importance. Ce ne sont pas mes affaires.
8
Nina ayant jeté la moitié du contenu du frigo sur le sol de la cuisine, je
dois faire un tour à l’épicerie aujourd’hui. Puisque, apparemment, je vais
aussi devoir cuisiner pour eux, je choisis de la viande crue et des
condiments que je pourrai utiliser pour préparer quelques repas. Nina a
téléchargé sa carte de crédit sur mon téléphone. Tout ce que j’achète sera
automatiquement débité de leur compte.
En prison, le choix en matière alimentaire n’était pas très
enthousiasmant. Le menu tournait entre poulet, hamburgers, hot-dogs,
lasagnes, burritos et une mystérieuse galette de poisson qui me donnait
systématiquement des haut-le-cœur. Et les plats étaient accompagnés de
légumes tellement cuits qu’ils se désintégraient. Je fantasmais sur ce que
j’allais manger quand je sortirais, seulement avec mon budget, le choix
n’était guère meilleur. Je ne pouvais acheter que ce qui était en promotion
et, une fois que je me suis mise à vivre dans ma voiture, j’étais encore plus
limitée.
Ce n’est pas la même chose de faire les courses pour les Winchester. Je
vais directement vers les meilleurs morceaux de viande – je regarderai sur
YouTube comment les cuisiner. Je faisais parfois du steak pour mon père,
mais c’était il y a longtemps. Si j’achète des ingrédients chers, le résultat
sera bon quoi que j’en fasse.
De retour à la maison des Winchester, j’ai quatre sacs de courses pleins à
ras bord dans le coffre de ma voiture. Les voitures de Nina et Andrew
occupent les deux places dans le garage et, comme elle m’a dit de ne pas
me garer dans l’allée, je dois laisser la mienne dans la rue. Pendant que je
peine à sortir les sacs du coffre, le paysagiste Enzo émerge de la maison
voisine avec une sorte d’outil de jardinage assez effrayant dans la main
droite.
Me voyant me débattre, et après un moment d’hésitation, il vient en
courant à la voiture.
— Je le fais, dit-il, les sourcils froncés, dans son anglais marqué d’un fort
accent.
Je vais pour prendre un des sacs, mais il attrape les quatre dans ses bras
massifs et les porte jusqu’à l’entrée. D’un signe de tête, il me désigne la
porte, attendant patiemment que je la déverrouille. Je m’exécute aussi vite
que possible, étant donné qu’il a environ quarante kilos de provisions sur
les bras. Il tape ses bottes sur le paillasson, puis va déposer les courses à la
cuisine, sur le plan de travail.
— Gracias, je lui dis.
Ses lèvres frémissent.
— Non. Grazie.
— Grazie, je répète.
Il s’attarde dans la cuisine un moment, les sourcils froncés. Je remarque à
nouveau combien Enzo est bel homme, dans son style ombrageux, tendance
terrifiant. Il a des tatouages sur les avant-bras, partiellement cachés par son
tee-shirt – je distingue le prénom « Antonia » dans un cœur sur son biceps
droit. Si l’envie lui prenait, ces bras musclés pourraient me tuer sans même
qu’il transpire. Mais je n’ai pas le sentiment que cet homme veut me faire
du mal. Pas du tout. Au contraire, il semble inquiet pour moi.
Ce qu’il m’a marmonné avant que Nina ne nous interrompe l’autre jour
me revient en mémoire. Pericolo. Danger. Qu’essayait-il de me dire ?
Pense-t-il que je suis en danger ici ?
Je devrais peut-être télécharger une application de traduction sur mon
téléphone. Il pourrait taper ce qu’il veut me dire et…
Un bruit venant de l’étage interrompt mes pensées. Enzo prend une brève
inspiration.
— J’y vais, annonce-t-il.
Il a déjà tourné les talons et filé vers la porte.
— Mais…
Je lui cours après, mais il est beaucoup plus rapide que moi. Il a franchi
la porte d’entrée avant même que j’aie atteint celle de la cuisine.
Je reste plantée un moment dans le salon, hésitant entre ranger les
courses et le rattraper. Mais la décision est prise pour moi lorsque Nina
descend l’escalier et arrive au salon, vêtue d’un tailleur-pantalon blanc. Je
ne pense pas l’avoir jamais vue porter autre chose que du blanc – cela met
en valeur ses cheveux, mais la difficulté que doit représenter l’entretien de
ses tenues me rendrait folle. Bien sûr, c’est moi qui vais m’occuper du linge
à partir de maintenant. Je prends mentalement note d’acheter de la Javel la
prochaine fois que j’irai à l’épicerie.
Nina me voit plantée là et ses sourcils remontent à la racine de ses
cheveux.
— Millie ?
Je m’oblige à sourire.
— Oui ?
— J’ai entendu des voix. Vous aviez de la compagnie ?
— Non. Pas du tout.
Elle me jette un regard circonspect.
— Vous n’êtes pas autorisée à inviter des étrangers dans notre maison. Si
vous voulez recevoir des gens, j’attends de vous que vous demandiez la
permission et que vous nous préveniez au moins deux jours à l’avance. Et je
vous demanderais de les garder dans votre chambre.
— C’était juste le paysagiste, j’explique. Il m’a aidée à porter les courses
dans la maison. C’est tout.
Je m’attendais à ce que mon explication suffise à satisfaire Nina, au lieu
de quoi ses yeux s’assombrissent. Un muscle se contracte sous son œil
droit.
— Le paysagiste ? Enzo ? Il est venu ici ?
Je me frotte la nuque.
— Euh. C’est comme ça qu’il s’appelle ? Je ne sais pas. Il a juste porté
les courses à l’intérieur.
Nina fouille mon visage comme si elle essayait d’y détecter un
mensonge.
— Je ne veux plus le voir dans cette maison. Il travaille dehors, il est
sale. Et je déploie d’énormes efforts pour garder cette maison propre.
Je ne sais pas quoi répondre à ça. Enzo a essuyé ses bottes avant d’entrer
et il n’a pas laissé la moindre trace de terre. Sans compter que rien
n’arriverait à la cheville du bazar que j’ai trouvé quand je suis entrée dans
cet endroit hier.
— Vous me comprenez, Millie ? insiste-t-elle.
— Oui, je me dépêche d’acquiescer. Je comprends.
Ses yeux s’attardent sur moi d’une manière qui me met très mal à l’aise.
Je danse d’un pied sur l’autre.
— Au fait, comment se fait-il que vous ne portiez jamais vos lunettes ?
Je porte les doigts à mon visage. Quelle idée d’avoir mis ces fichues
lunettes lors de mon entretien ! Je n’aurais jamais dû les porter, et quand
elle m’a questionnée à leur sujet hier, je n’aurais pas dû mentir.
— Euh…
Elle arque un sourcil.
— Je suis montée dans la salle de bains du grenier et je n’ai pas vu de
solution pour lentilles de contact. Ce n’est pas pour fouiner, mais si vous
devez véhiculer mon enfant à un moment ou à un autre, j’ai besoin de
m’assurer que vous avez une bonne vue.
J’essuie mes mains moites sur mon jean. Le moment est venu de dire la
vérité.
— Eh bien… Le truc c’est que, je n’ai pas vraiment… (Je m’éclaircis la
voix.) En fait, je n’ai pas besoin de lunettes. Celles que je portais lors de
mon entretien… étaient décoratives, en quelque sorte. Vous voyez ?
Elle se passe la langue sur les lèvres.
— Je vois. Donc vous m’avez menti.
— Je n’ai pas menti. C’était plutôt une coquetterie.
Ses yeux bleus ont l’éclat de la glace.
— D’accord. Mais plus tard, je vous ai posé la question et vous avez dit
que vous portiez des lentilles. N’est-ce pas ?
Je me tords les mains.
— Ah. Eh bien, pour le coup… Oui, là, j’ai menti. Sans doute que j’étais
gênée, rapport aux lunettes… Je suis vraiment désolée.
Les coins de ses lèvres s’abaissent.
— S’il vous plaît, ne me mentez plus jamais.
— Promis. Je suis vraiment désolée.
Elle me dévisage un moment, ses yeux sont indéchiffrables. Puis elle
jette un coup d’œil au salon, balayant chaque surface.
— Et s’il vous plaît, nettoyez cette pièce. Je ne vous paie pas pour flirter
avec le paysagiste.
Sur ces mots, elle franchit à grandes enjambées la porte d’entrée, qu’elle
claque derrière elle.
9
Nina est à sa réunion de parents d’élèves ce soir, celle que j’ai « ruinée »
en jetant ses notes. Et comme elle va manger un morceau avec d’autres
parents, j’ai été chargée de préparer le dîner pour Andrew et Cecelia.
La maison est drôlement plus calme quand Nina n’est pas là. Je ne sais
pas trop pourquoi, mais elle a une sorte d’énergie qui envahit tout l’espace.
Là, je suis seule dans la cuisine, en train de saisir un filet mignon dans la
poêle avant de le mettre au four, et le silence qui règne dans la maison des
Winchester est paradisiaque. C’est agréable. Ce travail serait tellement
génial, sans ma patronne.
Andrew rentre à la maison pile au moment où que je sors la viande du
four pour la laisser reposer sur le comptoir de la cuisine – incroyable
timing ! Il jette un coup d’œil dans la cuisine.
— Ça sent bon… encore une fois.
— Merci. (J’ajoute un peu de sel à la purée de pommes de terre, déjà
imbibée de beurre et de crème.) Pouvez-vous dire à Cecelia de descendre ?
Je l’ai appelée deux fois mais…
En fait, je l’ai appelée trois fois. Elle ne m’a pas encore répondu.
Andrew acquiesce
— Je m’en occupe.
Peu après, il disparaît dans la salle à manger et appelle sa fille. Aussitôt,
j’entends ses pas rapides dans l’escalier. Voilà donc comment ça va se
passer.
J’ai dressé deux assiettes avec la viande, un monticule de purée et deux-
trois fleurettes de brocolis. Les portions sont plus petites dans l’assiette de
Cecelia, et je ne vais pas lui imposer de manger le brocoli. Si son père veut
qu’elle le mange, il n’aura qu’à l’y obliger. Mais il serait négligent de ma
part de ne pas proposer de légumes à une enfant. Quand j’étais petite, ma
mère s’assurait toujours qu’il y ait une portion de légumes dans l’assiette.
Je suis sûre qu’elle se demande encore où elle a fait fausse route en
m’élevant.
Cecelia apparaît dans une autre de ses robes trop élégantes, d’une couleur
pâle peu pratique. Je ne l’ai jamais vue porter des vêtements d’enfant
normaux, je trouve ça perturbant. On ne peut pas jouer vêtue des robes que
Cecelia porte : elles sont trop inconfortables et la moindre salissure se voit.
Elle s’assied sur l’une des chaises de la table à manger, prend la serviette
que j’ai mise à disposition et la pose avec délicatesse sur ses genoux.
L’espace d’un instant, je suis presque charmée. Puis elle ouvre la bouche.
— Pourquoi tu m’as servi de l’eau ? demande-t-elle, le nez plissé face au
verre d’eau gazeuse que j’ai posé à sa place. Je déteste l’eau. Donne-moi du
jus de pomme.
Si j’avais parlé à quelqu’un comme ça quand j’étais enfant, ma mère
m’aurait tapé sur la main et ordonné de dire « s’il te plaît ». Mais Cecelia
n’est pas mon enfant, et je n’ai pas encore réussi à me l’attacher depuis que
je suis ici. Alors je souris poliment, lui enlève l’eau et lui apporte un verre
de jus de pomme.
Lorsque je place le nouveau verre devant son assiette, elle l’examine
attentivement, le lève à la lumière, les yeux plissés.
— Ce verre est sale. Va m’en chercher un autre.
— Il n’est pas sale, je proteste. Il sort du lave-vaisselle.
— Il est taché, insiste-t-elle avec une grimace. Je n’en veux pas. Donne-
m’en un autre.
Je prends une profonde respiration pour me calmer. Je ne vais pas me
disputer avec cette petite fille. Si elle veut un autre verre pour son jus de
pomme, je vais lui en donner un autre.
Pendant que je m’acquitte de ma tâche, Andrew arrive à table. Il a enlevé
sa cravate et déboutonné le bouton supérieur de sa chemise blanche. Un
infime soupçon de poils de torse apparaît. Et je dois détourner le regard.
Les hommes, je suis encore en train d’apprendre à les gérer dans ma vie
post-incarcération. Et par « apprendre », je veux dire bien sûr que je les
évite complètement. À mon dernier emploi de serveuse dans ce bar, mon
seul travail depuis que je suis sortie, des clients m’invitaient à sortir, c’était
inévitable. J’ai toujours refusé. En ce moment, il n’y a tout simplement pas
de place dans ma vie désordonnée pour ce genre de chose. Et bien sûr, les
hommes qui m’invitaient étaient des hommes avec qui je n’avais aucune
envie de sortir.
Je suis allée en prison quand j’avais dix-sept ans. Je n’étais pas vierge,
mais mes expériences se cantonnaient à des relations sexuelles maladroites
au lycée. Pendant mon séjour en prison, j’ai parfois ressenti un tiraillement
en présence de gardiens masculins séduisants. Parfois le tiraillement était
presque douloureux. Et l’une des choses que j’attendais avec impatience à
ma sortie, c’était la possibilité d’avoir une relation avec un homme. Ou
même simplement de sentir les lèvres d’un homme sur les miennes. J’en ai
envie. Bien sûr que j’en ai envie.
Mais pas maintenant. Un jour.
N’empêche, quand je regarde un homme comme Andrew Winchester, je
songe que je n’ai pas touché un homme depuis plus de dix ans – pas comme
ça, en tout cas. Il n’a rien à voir avec les sales types du bar miteux où j’étais
serveuse. Quand je finirai par me remettre en selle, c’est le genre d’homme
que je rechercherai. Enfin, pas marié, évidemment.
Une idée me vient : si jamais je veux relâcher un peu de tension, Enzo
pourrait faire un bon candidat. Non, il ne parle pas anglais. Mais si c’est
juste pour une nuit, ça ne devrait pas poser de problème. Il a l’air du genre à
savoir quoi faire sans qu’on ait besoin d’en dire beaucoup. Et contrairement
à Andrew, il ne porte pas d’alliance… même si je ne peux m’empêcher de
m’interroger sur cette Antonia, dont le nom est tatoué sur son bras.
Je m’arrache à mes fantasmes sur le sexy paysagiste et retourne à la
cuisine pour récupérer les deux assiettes. Les yeux d’Andrew s’illuminent
quand il voit le filet juteux, saisi à la perfection. Je suis vraiment fière du
résultat.
— Ç’a l’air super bon, Millie ! dit-il.
— Merci.
Je tourne les yeux vers Cecelia, qui a la réaction opposée.
— Beurk ! C’est du steak.
Tu parles d’une lapalissade.
— C’est bon, le steak, Cece, lui dit Andrew. Tu devrais goûter.
Cecelia regarde son père, puis son assiette. Elle tâte maladroitement sa
viande avec sa fourchette, comme si elle avait peur que le filet saute de
l’assiette à sa bouche. Elle arbore une expression douloureuse.
— Cece… l’encourage Andrew.
Je regarde tour à tour le père et sa fille, sans trop savoir quoi faire. Je me
dis soudain que je n’aurais pas dû prévoir un filet mignon pour une fillette
de neuf ans. Je suis partie du principe qu’elle devait avoir des goûts de luxe,
à force de vivre dans un endroit comme celui-ci.
— Hum, interviens-je. Est-ce que je… ?
Andrew repousse sa chaise et prend l’assiette de Cecelia.
— OK, je vais te faire des nuggets de poulet.
Je suis Andrew dans la cuisine, en m’excusant abondamment. Il se
contente de rire.
— Ne vous inquiétez pas pour ça. Cecelia est obsédée par le poulet, en
particulier les nuggets. On pourrait dîner dans le restaurant le plus chic de
Long Island qu’elle commanderait des nuggets de poulet.
Mes épaules se détendent un peu.
— Vous n’avez pas à vous en charger. Je vais les lui faire, ses nuggets.
Andrew pose l’assiette sur le plan de travail et agite un doigt dans ma
direction.
— Oh, mais si, je vais le faire. Si vous devez travailler ici, il vous faut un
tuto.
— OK…
Il ouvre le congélateur en grand et en sort un paquet familial géant de
nuggets de poulet.
— Vous voyez, voilà les nuggets que Cecelia aime. Aucune autre marque
ne fera l’affaire, tout le reste est inacceptable. (Il ouvre maladroitement le
fermoir zippé du sac et retire un nugget congelé.) Petite précision, ils
doivent être en forme de dinosaure. De dinosaure, c’est bien compris ?
Je ne peux réprimer un sourire.
— Compris.
— En plus de quoi – il montre le bâtonnet de poulet –, il faut examiner le
nugget avant de le cuire, à l’affût de la moindre difformité. Tête manquante,
jambe manquante ou queue manquante. Si le nugget dinosaure comporte
l’un de ces défauts majeurs, il sera refusé.
Maintenant, il sort une assiette du placard au-dessus du micro-ondes. Et y
dépose cinq nuggets parfaits.
— Elle aime manger cinq nuggets. Vous les mettez au micro-ondes
exactement quatre-vingt-dix secondes. Moins, c’est congelé. Plus, c’est trop
cuit. L’équilibre est très fragile.
Je hoche la tête avec solennité.
— Je comprends.
Pendant que les nuggets de poulet tournent dans le micro-ondes, il jette
un coup d’œil à la cuisine qui, au passage, est au moins deux fois plus
grande que l’appartement dont j’ai été expulsée.
— Je ne peux même pas vous dire la somme que nous avons dépensée
pour rénover cette cuisine, et Cecelia refuse de manger quoi que ce soit qui
ne sorte pas du micro-ondes.
J’ai les mots « enfant gâtée » sur le bout de la langue, mais je ne les lâche
pas.
— Elle sait ce qu’elle aime.
— Ah ça, oui. (Le micro-ondes émet un bip et Andrew sort l’assiette de
nuggets de poulet bien chauds.) Et vous ? Vous avez dîné ?
— Je vais juste me monter de quoi manger dans ma chambre.
Il hausse un sourcil.
— Vous ne voulez pas vous joindre à nous ?
Une partie de moi aimerait beaucoup. Il y a quelque chose de très
attachant chez Andrew Winchester, et je ne peux m’empêcher de vouloir
apprendre à mieux le connaître. En même temps, ce serait une erreur. Si
Nina rentrait et nous trouvait tous les deux en train de rire à table, elle
n’apprécierait pas. J’ai aussi le sentiment que Cecelia ne ferait rien pour
rendre la soirée agréable.
— Je préfère manger dans ma chambre.
Il a l’air sur le point d’insister, mais se ravise.
— Désolé, dit-il. Nous n’avons jamais eu d’aide à domicile, je ne suis
donc pas très au courant de ce qui se fait ou pas.
— Moi non plus, admets-je. Mais je ne pense pas que Nina apprécie de
me voir manger avec vous.
Je retiens ma respiration, craignant d’avoir dépassé les bornes en
énonçant l’évidence. Mais Andrew se contente de hocher la tête.
— Vous avez probablement raison.
Je lève le menton pour le regarder dans les yeux.
— En attendant, merci pour le tuto sur les nuggets de poulet.
Il me sourit.
— Avec plaisir.
Sur ce, Andrew emporte l’assiette de poulet dans la salle à manger.
Quand il est parti, j’engloutis la nourriture de l’assiette que Cecelia a
rejetée, debout au-dessus de l’évier, puis je monte dans ma chambre.
10
Une semaine plus tard, je descends dans le salon et trouve Nina avec un
sac-poubelle plein. Ma première pensée : Oh, mon Dieu, quoi encore ?
Ça fait seulement une semaine que je vis avec les Winchester, pourtant
j’ai l’impression d’être ici depuis des années. Non, des siècles. Les humeurs
de Nina sont sauvagement imprévisibles. Un instant, elle me serre dans ses
bras en me disant combien elle apprécie de m’avoir. Le suivant, elle me fait
la misère pour ne pas avoir accompli telle tâche dont elle ne m’a jamais
parlé. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est versatile. Et Cecelia
est une vraie sale gosse, qui n’apprécie clairement pas ma présence ici. Si
une autre opportunité s’offrait à moi, je démissionnerais.
Mais ce n’est pas le cas, donc je reste.
Le seul membre de la famille à n’être pas complètement insupportable,
c’est Andrew. Il n’est pas souvent là, mais mes quelques interactions avec
lui ont été… sans histoire. Et à ce stade, sans histoire, c’est le paradis pour
moi. Honnêtement, je le plains parfois. Ça ne doit pas être facile d’être
marié à Nina.
Je rôde près de l’entrée du salon, à essayer de deviner ce qu’elle peut
bien fabriquer avec un sac-poubelle. Est-ce qu’elle a décrété que j’allais
devoir trier les ordures à partir de maintenant, par ordre alphabétique, par
couleurs et odeurs ? Est-ce que j’ai acheté le mauvais type de sac-poubelle
et qu’il faut maintenant que je les réemballe ? Comment voulez-vous que je
sache ? Impossible.
— Millie !
Mon ventre se serre. On dirait bien que je suis sur le point de découvrir
ce qu’elle veut me voir faire avec les ordures.
— Oui ?
Elle me fait signe de venir ; j’essaie d’avancer comme si je ne me
dirigeais pas vers le billot. Pas facile.
— Il y a un problème ? je demande.
Nina ramasse le lourd sac-poubelle et le lâche sur son magnifique canapé
en cuir. Je grimace, brûlant de la prier de ne pas mettre des saletés sur le
cuir coûteux.
— Je viens de passer en revue mon armoire, dit-elle. Et
malheureusement, quelques-unes de mes robes sont devenues un poil trop
petites. Alors je les ai rassemblées dans ce sac. Voulez-vous être un amour
et le porter dans une boîte de dons ?
C’est tout ? C’est moins affreux que je craignais.
— Bien sûr. Pas de problème.
— En fait… (Nina recule d’un pas, ses yeux me scrutent.) Quelle taille
faites-vous ?
— Euh… trente-six ?
Son visage s’illumine.
— Oh, c’est parfait ! Ces robes sont toutes en taille trente-six ou trente-
huit.
Trente-six ou trente-huit ? Nina m’a plutôt l’air de faire au moins une
taille quarante-quatre. Elle n’a pas dû vider son placard depuis un moment.
— Ah…
— Vous devriez les prendre, dit-elle. Vous qui n’avez pas de beaux
vêtements.
Son affirmation me fait tiquer, même si bien sûr elle a raison. Je n’ai pas
de beaux vêtements.
— Je ne suis pas sûre…
— Mais si ! Ces tenues vont être magnifiques sur vous. J’insiste !
Elle pousse le sac dans ma direction. Je l’accepte et tire dessus pour
l’ouvrir. Il y a une petite robe blanche sur le dessus, que je sors. Elle a l’air
incroyablement chère et la matière est si douce que j’ai envie de me baigner
dedans. Elle a raison. Cette robe va être superbe sur moi, elle serait superbe
sur n’importe qui. Et si jamais je décide de sortir de la maison et de
recommencer à fréquenter des hommes, ce serait sympa d’avoir quelques
vêtements mettables. Même tout blancs.
— D’accord. Merci beaucoup. C’est très généreux de votre part.
— Mais de rien ! J’espère que vous les aimerez !
— Et si jamais vous décidez de les récupérer, surtout faites-le-moi savoir.
Quand elle renverse la tête en arrière pour partir d’un grand rire, son
double menton se met à trembloter.
— Je ne pense pas perdre une ou plusieurs tailles (de robe) de sitôt.
Surtout maintenant qu’Andy et moi allons avoir un bébé.
Ma mâchoire se décroche.
— Vous êtes enceinte ?
Je ne sais pas trop si la grossesse de Nina est une bonne ou une mauvaise
chose. Cela dit, elle expliquerait sans doute ses changements d’humeur.
Mais Nina secoue la tête.
— Pas encore. Nous essayons depuis un moment, sans succès.
Cependant, nous sommes tous les deux très désireux d’avoir un bébé, et
nous avons un rendez-vous avec un spécialiste bientôt. Je pense donc que
d’ici un an environ, il y aura un autre petit dans la maison.
Comment réagir à une annonce pareille ?
— Euh… félicitations ?
— Merci, fait-elle, radieuse. Bref, profitez de ces vêtements, Millie. Et
j’ai quelque chose d’autre pour vous. (Elle fouille dans son sac à main blanc
et en sort une clé.) Vous vouliez une clé pour votre chambre, n’est-ce pas ?
— Merci.
Depuis la première nuit, où je m’étais réveillée, terrorisée, pensant que
j’étais enfermée dans la chambre, je n’ai plus vraiment pensé à la serrure de
la porte. J’ai remarqué que celle-ci colle un peu, mais personne ne se faufile
jusqu’à mon seuil pour m’y enfermer à double tour – non pas que la clé
qu’elle me donne me servirait à grand-chose si je me trouvais ainsi captive
à l’intérieur de ma chambre. J’empoche tout de même la clé. Ça peut être
utile de pouvoir verrouiller la porte quand je quitte la chambre. Nina me
semble bien du genre à fouiner. Par ailleurs, le moment me paraît bien
choisi pour évoquer une autre de mes préoccupations.
— Autre chose. La fenêtre de la chambre ne s’ouvre pas. On dirait
qu’elle est collée par la peinture.
— Ah bon ?
Nina a l’air de trouver l’information particulièrement inintéressante.
— C’est sans doute dangereux, en cas d’incendie.
Elle baisse les yeux sur ses ongles et fronce les sourcils sur le vernis
blanc écaillé de l’un d’eux.
— Non, je ne pense pas.
— Eh bien, je ne suis pas sûre, mais… Enfin, la pièce devrait avoir une
fenêtre qui s’ouvre, non ? Il peut faire terriblement étouffant, là-haut.
En réalité, il ne fait pas du tout étouffant – le grenier est au contraire
plein de courants d’air. Mais je dirai ce qu’il faut pour que la fenêtre soit
réparée. Je déteste l’idée que la seule fenêtre de ma chambre soit bloquée.
— Je vais demander à quelqu’un d’y jeter un coup d’œil, dit-elle d’une
manière qui me fait penser qu’elle n’en a aucunement l’intention et que je
n’aurai jamais de fenêtre qui s’ouvre. (Elle baisse les yeux sur le sac-
poubelle.) Millie, je suis contente de vous donner mes vêtements, mais s’il
vous plaît, ne laissez pas ce sac-poubelle traîner dans notre salon. Ce sont
de mauvaises manières.
— Oh, désolée, je marmonne.
Et puis elle soupire, comme si j’étais vraiment irrécupérable.
11
— Millie ! (La voix de Nina est hystérique au bout du fil.) J’ai besoin
que vous alliez chercher Cecelia à l’école !
J’ai une pile de linge en équilibre sur les bras, mon portable coincé entre
mon épaule et mon oreille. Je décroche toujours immédiatement lorsque
Nina appelle, quoi que je sois en train de faire. Parce qu’autrement, elle
appelle encore et encore (et encore) jusqu’à ce que je réponde.
— Bien sûr, pas de problème.
— Oh, merci ! exulte Nina. Vous êtes un amour ! Il suffit de passer la
prendre à la Winter Academy à 14 h 45 ! Vous êtes la meilleure, Millie !
Avant que j’aie le temps de poser la moindre question, comme sur
l’endroit où je suis censée attendre Cecelia ou l’adresse de la Winter
Academy, elle a raccroché. Ayant retiré le téléphone de sous mon oreille,
j’ai un sursaut de panique en voyant l’heure. Il me reste moins de
quinze minutes pour découvrir où se trouve cette école et récupérer la fille
de mon employeuse. La lessive va devoir attendre.
Je tape le nom de l’école dans Google pendant que je dévale l’escalier.
Aucun résultat. L’école la plus proche de ce nom se trouve dans le
Wisconsin et, même si Nina a une tendance aux requêtes bizarres, je doute
qu’elle attende de moi que je récupère sa fille dans le Wisconsin d’ici
quinze minutes. Je rappelle Nina, mais naturellement, elle ne décroche pas.
Andy non plus quand j’essaie son numéro.
Super.
Alors que je fais les cent pas dans la cuisine, à tâcher de trouver une
solution, je remarque un morceau de papier aimanté au réfrigérateur avec
un magnet. C’est le calendrier des vacances scolaires. De la Windsor
Academy.
Elle a dit : « Winter ». Winter Academy. J’en suis sûre. Non ?
Je n’ai pas le temps de me demander si Nina s’est trompée de nom ou si
elle ne connaît pas le celui de l’école que fréquente sa fille, dont elle est
également vice-présidente de l’association des parents d’élèves. Par chance,
il y a aussi une adresse sur le papier, donc je sais exactement où aller. Et je
n’ai que dix minutes pour m’y rendre.
Les Winchester vivent dans une ville qui se vante d’avoir parmi les
meilleures écoles publiques du pays, cependant Cecelia fréquente une école
privée, parce que… ben voilà, quoi. La Windsor Academy est une énorme
structure élégante avec beaucoup de colonnes en ivoire, de brique marron
foncé et de lierre aux murs, qui me donnent l’impression que je suis allée
chercher Cecelia à Poudlard ou quelque chose d’irréel du même genre.
Autre détail dont j’aurais aimé que Nina m’avertisse, c’est le problème du
parking à l’heure de la sortie des classes. Un vrai cauchemar. Je dois tourner
pendant plusieurs minutes avant de trouver une place, et je finis par me
faufiler entre une Mercedes et une Rolls-Royce. J’ai peur que quelqu’un
n’embarque ma Nissan cabossée à la fourrière, juste pour le principe.
Vu le peu de temps que j’ai eu pour arriver à l’école, je sprinte jusqu’à
l’entrée où je débarque, pantelante. Et naturellement, il y a cinq entrées
différentes. Par laquelle Cecelia sortira-t-elle ? Rien ne m’indique où je dois
aller. J’essaie de nouveau d’appeler Nina mais, une fois de plus, je tombe
sur la messagerie vocale. Où est-elle ? Ce ne sont pas mes affaires, mais
cette femme n’a pas de travail et je m’acquitte de toutes les corvées. Qu’est-
ce qu’elle peut bien fabriquer ?
Après avoir interrogé plusieurs parents irritables, j’ai la réponse à ma
question : Cecelia sortira par la toute dernière porte sur le côté droit de
l’école. Mais parce que je suis déterminée à ne pas me rater sur ce coup-là,
je m’approche de deux femmes en tenue immaculée qui discutent près de la
porte et je demande :
— C’est bien la sortie pour les CM1 ?
— Oui, c’est ça, me confirme la plus mince des deux, une brune avec les
sourcils les plus parfaitement dessinés que j’aie jamais vus. (Elle me toise
de la tête aux pieds.) Qui est-ce que vous cherchez ?
Je me tortille sous son regard.
— Cecelia Winchester.
Les deux femmes échangent un regard entendu.
— Vous devez être la nouvelle femme de ménage que Nina a engagée, dit
la plus petite, une rousse.
— Gouvernante, je la corrige, sans trop savoir pourquoi.
Après tout, Nina peut bien m’appeler comme elle veut.
Mon commentaire fait ricaner la brune, mais elle n’ajoute rien.
— Alors, comment c’est de travailler là-bas ?
Elle cherche du ragot. Eh bien, bonne chance, parce que je n’ai pas
l’intention de lui en donner.
— C’est super.
Les deux femmes échangent un nouveau regard.
— Nina ne vous rend pas folle ? insiste la rousse.
— Comment ça ? je demande prudemment.
Je ne veux pas échanger de commérages avec ces harpies, mais en même
temps, je suis curieuse à propos de Nina.
— Nina est quand même un peu… tendue, précise la brune.
— Nina est folle, corrige la rousse. Littéralement.
Alors là, je n’en reviens pas.
— Quoi ?
La brune donne un coup de coude à la rousse, assez fort pour lui tirer un
hoquet.
— Rien. Elle vous taquine.
À cet instant, les portes de l’école s’ouvrent et les enfants en jaillissent.
S’il y avait une chance d’obtenir plus d’informations auprès de ces deux
femmes, elle vient de s’envoler car elles se dirigent toutes deux vers leur
progéniture. N’empêche, ce qu’elles ont dit me trotte dans la tête.
Je repère les cheveux blond pâle de Cecelia près de l’entrée. Alors que la
plupart des autres enfants sont en jean et tee-shirt, elle porte une énième
robe de dentelle, d’un vert marin clair cette fois. Elle se démarque des
autres comme le nez au milieu de la figure. Je n’ai aucun problème à la
garder dans mon champ de vision alors que je me dirige vers elle.
— Cecelia ! j’appelle en agitant frénétiquement le bras lorsque je suis
plus proche. Je suis venue te chercher !

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