Bon Dieu, quelle humiliation !
Je suis encore mortifiée, sous le choc du rejet d’Enzo, pendant que j’attends
la fin du cours de claquettes de Cecelia. Ma tête me lance et le tapotement
des petits pieds à l’unisson, dans la classe de danse, n’arrange rien. Je balaie
la salle du regard, en me demandant si quelqu’un d’autre trouve ça aussi
ennuyeux que moi. Non ? Il n’y a que moi ?
La femme assise tout près me jette enfin un regard compatissant. Vu sa
peau naturellement lisse, sans signe de lifting ni de Botox, je lui donne à
peu près mon âge, ce qui me fait penser qu’elle non plus n’est pas là pour
récupérer son propre enfant. Elle fait partie des « domestiques », comme
moi.
— Advil ? demande-t-elle.
Elle doit avoir un sixième sens pour remarquer mon malaise. Soit ça, soit
mes soupirs lui ont transmis le message.
J’hésite, puis j’acquiesce. Si un analgésique ne fera pas disparaître
l’humiliation d’avoir été rabrouée par le sexy paysagiste italien, il atténuera
au moins mon mal de tête.
Elle fouille dans son grand sac noir et en sort un flacon d’Advil. Elle
hausse les sourcils, sur quoi je tends la main et elle me verse deux petites
pilules rouges dans la paume, que j’avale à sec. Combien de temps va-t-il
leur falloir pour faire effet ?
— Je m’appelle Amanda, au fait, me dit-elle. Dealer officiel de la salle
d’attente pour les claquettes.
Je ris, malgré moi.
— Qui êtes-vous venue chercher ?
Elle rejette sa queue-de-cheval brune derrière son épaule.
— Les jumeaux Bernstein. Il faut les voir faire des claquettes à l’unisson.
C’est un sacré spectacle… en parlant de maux de tête violents. Et vous ?
— Cecelia Winchester.
Amanda laisse échapper un petit sifflement.
— Vous travaillez pour les Winchester ? Bonne chance.
Je serre les genoux.
— Comment ça ?
Elle hausse une épaule.
— Nina Winchester. Enfin, vous savez. Elle est… (Elle fait le signe
universel pour indiquer « toquée » avec son index.) Pas vrai ?
— Comment le savez-vous ?
— Oh, tout le monde le sait. (Elle me lance un regard.) En plus, j’ai le
sentiment que Nina est du genre jaloux. Et son mari est vraiment sexy…
vous ne trouvez pas ?
Je détourne les yeux.
— Il n’est pas mal, sans doute.
Pendant qu’Amanda se met à farfouiller dans son sac, je me passe la
langue sur les lèvres. C’est l’opportunité que j’attendais. Quelqu’un à qui je
vais pouvoir soutirer des informations sur Nina.
— Et donc, pourquoi les gens disent que Nina est folle ?
Elle lève les yeux. L’espace d’un instant, j’ai peur qu’elle soit offensée
par ma curiosité trop évidente. Mais elle se contente de sourire.
— Vous savez qu’elle a été enfermée dans un asile pour maboules, non ?
Tout le monde en parle.
Je grimace en l’entendant utiliser l’expression « asile pour maboules ». Je
suis sûre qu’elle a une flopée de termes tout aussi colorés pour désigner
l’endroit où j’ai passé la dernière décennie de ma vie. Mais bref, j’ai besoin
d’entendre ce qu’elle a à dire. Mon cœur s’accélère, il bat en rythme avec le
tapotement des petits pieds dans l’autre pièce.
— Oui, j’ai entendu quelque chose à ce sujet…
Amanda glousse.
— Cecelia était bébé à l’époque. Pauvre petite. Si la police était arrivée
une seconde plus tard…
— Quoi ?
Elle baisse la voix d’un cran et jette un coup d’œil dans la salle.
— Vous savez ce qu’elle a fait, non ?
Je secoue la tête sans mot dire.
— C’était horrible… (Amanda prend une brusque inspiration.) Elle a
essayé de noyer Cecelia dans la baignoire.
Je porte une main à ma bouche.
— Elle… quoi ?
Elle acquiesce solennellement.
— Nina l’a droguée, plongée dans la baignoire avec l’eau qui coulait,
puis elle a avalé un tas de médicaments elle-même.
J’ouvre la bouche sans qu’aucun mot ne sorte. Je m’attendais à une
histoire d’un autre genre, je ne sais pas, comme quoi elle se serait disputée
avec une autre mère du cours de danse classique pour savoir quelle était la
plus jolie couleur de tutus et elle aurait fait une crise devant leur incapacité
à se mettre d’accord. Ou alors, sa manucure préférée ayant décidé de
prendre sa retraite, elle n’aurait pu le supporter. Là, c’est complètement
différent. Cette femme a essayé d’assassiner sa propre enfant. Je ne peux
rien imaginer de plus horrible que ça.
— Apparemment, Andrew Winchester était en ville, à son bureau,
poursuit-elle. Mais il s’est inquiété de ne pas réussir à la joindre.
Heureusement qu’il a appelé la police à temps.
Mon mal de tête s’est intensifié, malgré l’Advil. Je suis vraiment au bord
du vomissement. Nina a essayé de tuer sa fille. Elle a essayé de se tuer.
Mon Dieu, pas étonnant qu’elle soit sous antipsychotiques.
Tout ça n’a aucun sens. Quoi que je puisse dire d’autre sur Nina, il est
clair qu’elle adore Cecelia. On ne peut pas simuler ce genre de chose.
Pourtant je crois Amanda : j’ai entendu cette rumeur de bouches assez
nombreuses, il ne semble pas possible que tout le monde en ville se soit
trompé.
Nina a vraiment essayé de tuer sa fille.
Bon, évidemment, je ne connais pas le contexte. J’ai entendu parler de la
dépression post-partum, qui peut vous faire perdre la tête à force d’idées
noires. Peut-être qu’elle n’avait pas conscience de ce qu’elle faisait. Ce
n’est pas comme si les gens racontaient qu’elle avait prémédité de tuer sa
fille. Si c’était le cas, elle serait en prison à l’heure qu’il est. Pour perpète.
Quand même. Autant je m’inquiétais de l’état mental de Nina, autant je
ne l’aurais jamais crue capable d’une réelle violence. Il semblerait qu’elle
soit capable de bien pire que je ne le pensais.
Pour la première fois depuis qu’Enzo m’a repoussée, je revois la panique
dans ses yeux alors qu’il se précipitait vers la porte d’entrée. Partir, Millie.
C’est… dangereux. Il a peur pour moi. Il a peur de Nina Winchester. Si
seulement il parlait anglais… Si c’était le cas, j’ai le sentiment que j’aurais
déjà déménagé, à cette heure-ci.
Mais vraiment, qu’est-ce que je peux faire ? Si les Winchester me paient
bien, ce n’est pas assez pour que je m’établisse sans au moins quelques
chèques de plus sur mon compte. Et si je démissionne, je peux faire une
croix sur une recommandation élogieuse. Je vais devoir retourner éplucher
les petites annonces, faire face aux refus successifs lorsqu’on découvrira
mon casier judiciaire.
Non, il faut que je parvienne à m’accrocher encore un peu. En faisant de
mon mieux pour ne pas mettre en rogne Nina Winchester. Ma vie pourrait
en dépendre.
21
Le même soir, à l’heure du dîner, le carton qu’Enzo a apporté dans la
maison est toujours sur la table de la salle à manger. Pour dresser ladite
table, j’essaie de le déplacer, mais il est très, très lourd – à la façon naturelle
dont Enzo le manipulait, sans effort, je l’avais cru bien plus léger. J’ai peur
de le faire tomber accidentellement si j’essaie de le déplacer. À tous les
coups, il contient un vase Ming d’une valeur inestimable ou quelque chose
d’aussi fragile et super cher.
Je me concentre à nouveau sur l’adresse de l’expéditeur. Evelyn
Winchester. Je me demande qui c’est. L’écriture est grosse et arrondie. Je
secoue délicatement le carton et quelque chose bouge à l’intérieur.
— Un cadeau de Noël en avance ?
Je lève les yeux : Andrew est rentré. Il a dû arriver par la porte du garage,
et il m’adresse un sourire en coin, sa cravate desserrée autour du cou. Je
suis contente qu’il ait l’air d’avoir meilleur moral qu’hier. J’ai vraiment cru
qu’il allait craquer, après leur rendez-vous chez le médecin. Et puis, il y a
eu leur terrible dispute la nuit dernière, où j’étais à moitié convaincue que
Nina l’avait assassiné. Bien sûr, maintenant que je sais pourquoi elle a été
placée dans un institut spécialisé, ça ne me semble plus aussi tiré par les
cheveux.
— On est en juin, je lui rappelle.
Il fait claquer sa langue.
— Il n’est jamais trop tôt pour fêter Noël.
Il contourne la table pour examiner l’adresse de retour sur le paquet. Il
n’est qu’à quelques centimètres de moi, je sens son after-shave. Ça sent…
bon. Et cher.
Arrête, Millie. Arrête de renifler ton patron.
— C’est de la part de ma mère, note-t-il.
Je lui adresse un grand sourire.
— Votre mère continue de vous envoyer des colis-cadeaux ?
Il rit.
— Elle le faisait, figure-toi. Surtout par le passé, quand Nina était…
malade.
Malade. Doux euphémisme pour désigner ce que Nina a fait. Je n’arrive
toujours pas à m’habituer à l’idée.
— C’est probablement pour Cece, remarque-t-il. Ma mère adore la gâter.
Elle dit toujours que puisque Cece n’a qu’une grand-mère, c’est son devoir
de la gâter.
— Et les parents de Nina ?
Il s’immobilise, les mains sur le carton.
— Les parents de Nina ne sont plus là. Ils ont disparu quand elle était
jeune. Je ne les ai jamais rencontrés.
Nina a essayé de se tuer. Elle a essayé de tuer sa propre fille. Et
maintenant il s’avère qu’elle a aussi deux parents morts dans son sillage.
J’espère juste que la femme de ménage n’est pas la prochaine sur la liste.
Non. Je dois arrêter de penser comme ça. Il est plus probable que les
parents de Nina soient morts d’un cancer ou d’une maladie cardiaque. Peu
importe ce qui n’allait pas chez Nina, on l’a manifestement estimée en
mesure de réintégrer la société. Je dois lui accorder le bénéfice du doute.
Andrew se redresse.
— Bref, je vais l’ouvrir.
Il se précipite dans la cuisine et revient une minute plus tard avec un
cutter. Il coupe le couvercle et soulève les rabats. À ce stade, je suis
carrément curieuse. J’ai observé cette boîte toute la journée, en me
demandant ce qu’elle contient. Je suis sûre que quoi qu’il en soit, c’est
quelque chose d’incroyablement cher. Je hausse les sourcils tandis
qu’Andrew scrute longuement l’intérieur et que son visage se vide de toute
sa couleur.
— Andrew ? je demande, sourcils froncés. Tout va bien ?
Il ne répond pas, préfère se laisser tomber sur l’une des chaises et
enfonce le bout des doigts dans ses tempes. Je me précipite pour le
réconforter, sans pouvoir m’empêcher de m’arrêter pour jeter un coup d’œil
à l’intérieur du carton.
Et là, je comprends pourquoi il a l’air si contrarié.
Le carton est rempli de trucs de bébé. Des petites couvertures blanches
pour bébé, des hochets, des joujoux. Et une pile de petites grenouillères
blanches.
Nina clamait à qui voulait l’entendre qu’ils allaient bientôt avoir un bébé.
Elle en a sûrement parlé à la mère d’Andrew, qui a décidé d’envoyer des
affaires. Malheureusement, elle a trop anticipé.
Andrew a les yeux vitreux.
— Vous vous sentez bien ? je lui demande.
Il cligne des paupières, à croire qu’il avait oublié ma présence à côté de
lui. Il réussit à esquisser un sourire larmoyant.
— Ça va. Vraiment. J’ai juste… Je n’avais pas besoin de voir ça.
Je me glisse sur la chaise à côté de la sienne.
— Le docteur s’est peut-être trompé ?
En fait, une partie de moi se demande pourquoi il veut avoir un enfant
avec Nina, à la base. Surtout après ce qu’elle a failli faire à Cecelia.
Comment pourrait-il lui confier un bébé après un geste pareil ?
Il se frotte le visage.
— Ça va. Nina est plus âgée que moi et puis elle a eu quelques…
problèmes quand on s’est mariés, si bien que je ne me sentais pas d’essayer
d’avoir un bébé à ce moment-là. Alors on a attendu et maintenant…
Je le regarde avec surprise.
— Nina est plus âgée que vous ?
Il hausse les épaules.
— Un peu. On ne pense pas à l’âge quand on est amoureux. Et je
l’aimais. (Son emploi du passé pour parler de ses sentiments envers sa
femme ne m’a pas échappé. Il le remarque aussi, apparemment, parce que
son visage s’empourpre.) Je veux dire, je l’aime. J’aime Nina. Et quoi qu’il
arrive, on se soutient.
Il dit les mots avec conviction, mais quand il regarde à nouveau le carton,
une expression vraiment triste apparaît sur son visage. Peu importe ce qu’il
dit, il n’est pas heureux à la pensée que Nina et lui n’auront pas d’enfant
ensemble. Ça lui pèse.
— Je… je vais entreposer le carton à la cave, marmonne-t-il. Peut-être
que quelqu’un du quartier aura un bébé et qu’on pourra lui donner ça. Ou
alors… On peut en faire don à une association. Je suis sûr que ça servira à
quelqu’un.
Je suis saisie d’une envie irrépressible de l’envelopper de mes bras. En
dépit de sa réussite financière, je plains Andrew. C’est vraiment un type
bien et il mérite d’être heureux. Et je commence à me demander si Nina –
avec tous ses problèmes et ses sautes d’humeur –, est capable de le rendre
heureux. Ou s’il est juste coincé avec elle par obligation.
— Si jamais vous voulez en parler, lui dis-je doucement, je suis là.
Ses yeux rencontrent les miens.
— Merci, Millie.
Je pose ma main sur la sienne, juste pour le réconforter. Il tourne sa main
et serre la mienne. Au contact de sa paume, la sensation me traverse comme
un éclair. C’est quelque chose que je n’ai jamais ressenti auparavant. Je
plonge dans les yeux bruns d’Andrew et je vois qu’il le ressent aussi.
Pendant un moment, on reste à se regarder fixement, attirés l’un vers l’autre
par une sorte de connexion invisible et indescriptible. Puis son visage vire
au rouge.
Il retire sa main de la mienne.
— Je ferais mieux d’y aller. Je dois… Enfin, je dois…
— Oui…
Il s’écarte vivement de la table et quitte la salle à manger en trombe.
Mais juste avant de disparaître dans l’escalier, il me jette un dernier, long
regard.
22
Je passe la semaine suivante à éviter Andrew Winchester.
Je ne peux même plus nier que j’ai des sentiments pour lui. Pas juste des
sentiments. J’ai un sérieux coup de foudre pour cet homme. Je pense à lui
tout le temps. Je rêve même qu’il m’embrasse.
Et il se pourrait qu’il ait des sentiments pour moi, lui aussi, bien qu’il
affirme aimer Nina. Mais le point majeur, c’est que je ne veux pas perdre ce
travail. Or on ne garde pas un emploi en couchant avec son patron marié.
Alors je fais de mon mieux pour les camoufler, mes sentiments. De toute
façon, Andrew passe la plupart de ses journées au travail. Ça me facilite la
tâche et m’évite de croiser trop souvent son chemin.
Ce soir, pendant que je dresse les assiettes pour le dîner, prête à filer
avant qu’Andrew n’entre dans la pièce, Nina arrive à la salle à manger. Elle
dodeline de la tête en signe d’approbation en découvrant le saumon et sa
garniture de riz sauvage. Et bien sûr, les nuggets de poulet pour Cecelia.
— Ça sent merveilleusement bon, Millie, remarque-t-elle.
— Merci. (Je rôde près de la cuisine, sur le point de rendre mon tablier
pour la soirée – notre routine habituelle.) Ce sera tout ?
Elle tapote ses cheveux blonds.
— Juste une chose. Vous avez pu réserver les billets pour Showdown ?
— Oui !
J’ai réussi à arracher les deux dernières places à l’orchestre pour ce
dimanche soir – j’étais hyper-fière de moi. Ç’a coûté une petite fortune,
mais les Winchester peuvent se le permettre.
— Vous êtes au sixième rang en partant de la scène. Vous allez
pratiquement pouvoir toucher les acteurs.
Nina tape dans ses mains.
— Merveilleux ! Et vous avez réservé la chambre d’hôtel ?
— Au Plaza.
Comme il y a un peu de route pour aller en ville, Nina et Andrew
passeront la nuit à l’hôtel Plaza. Cecelia sera chez une camarade, j’aurai
donc la maison pour moi toute seule. Je vais pouvoir me balader toute nue
si ça me chante. (Je n’ai aucunement l’intention de me balader nue, mais
c’est bien d’en avoir la possibilité théorique.)
— Ça va être formidable, soupire Nina. Andy et moi avons vraiment
besoin de ça.
Je me mords la langue. Je ne vais pas commenter l’état de la relation
entre Nina et Andrew, d’autant que la porte claque à ce moment-là, ce qui
signifie qu’Andrew est rentré. Depuis la visite chez le médecin et la dispute
qui a suivi, j’ai quand même remarqué qu’il semble s’être créé comme une
distance entre eux. Non pas que j’y prête particulièrement attention, mais
c’est difficile de ne pas noter la politesse gênée de leurs interactions.
D’ailleurs, Nina elle-même paraît changée. Là, par exemple, son chemisier
blanc est boutonné de travers. Elle a oublié un bouton et tout est décalé. Ça
me démange de le lui signaler, mais sachant qu’elle va me crier dessus, je
tiens ma langue.
— J’espère que vous passerez un bon moment, dis-je à la place.
— Bien sûr que oui ! s’exclame-t-elle, radieuse. J’ai tellement hâte, ça va
être dur d’attendre plus d’une semaine !
Je fronce les sourcils.
— Toute une semaine ? Le spectacle est dans trois jours.
À ce moment-là, Andrew déboule dans la cuisine-salle à manger en tirant
sur sa cravate. Il s’arrête net quand il me voit, mais il réprime toute
réaction. Et je réprime la mienne en le découvrant si beau dans ce costume.
— Trois jours ? répète Nina. Millie, je vous ai demandé de réserver les
billets pour dimanche en huit ! Je m’en souviens parfaitement.
Je secoue la tête.
— Oui, mais vous m’avez dit ça il y a plus d’une semaine. Alors je les ai
réservés pour ce dimanche.
Les joues de Nina virent au rose.
— Donc vous admettez que je vous ai dit de réserver pour dimanche en
huit et que vous avez quand même réservé pour ce dimanche ?
— Non, ce que je veux dire, c’est que…
— Je n’en reviens pas que vous soyez aussi négligente, assène-t-elle en
croisant les bras. Je ne peux pas assister au spectacle ce dimanche. Je dois
conduire Cecelia à sa colonie dans le Massachusetts et je vais passer la nuit
là-bas.
Quoi ? J’aurais juré qu’elle m’avait dit de réserver pour ce dimanche-ci
et que Cecelia dormirait chez une camarade. Il n’est pas possible que je me
sois emmêlée.
— Quelqu’un d’autre pourrait peut-être la conduire ? Parce que bon, les
billets ne sont pas remboursables.
Nina a l’air vexée.
— Pas question que je laisse quelqu’un d’autre emmener ma fille en
colonie alors que je ne vais pas la voir pendant deux semaines !
Pourquoi pas ? Ce n’est pas pire qu’essayer de la tuer. Évidemment, je ne
peux pas dire ça.
— Je n’arrive pas à croire que vous ayez tout gâché, Millie. (Elle secoue
la tête.) Le prix de ces billets et de la chambre d’hôtel sera prélevé
directement sur votre salaire, je vous avertis.
J’en reste bouche bée. Le coût de ces billets et d’une chambre d’hôtel au
Plaza, ça fait plus que mon salaire tout entier. Bon sang, ça fait plus que
trois chèques de paie. J’essaie d’économiser pour pouvoir me tirer d’ici. Je
cligne des yeux pour retenir mes larmes à l’idée de ne pas être payée
pendant tout ce temps.
— Nina, intervient Andrew, ne t’énerve pas pour ça. Écoute, je suis sûr
qu’il y a un moyen de nous faire rembourser les billets. Je vais appeler la
banque et régler ça.
Nina me lance un regard furieux.
— Très bien. Mais si on ne peut pas récupérer l’argent, c’est vous qui
paierez. Compris ?
J’acquiesce sans mot dire, puis je me précipite dans la cuisine avant
qu’elle puisse me voir pleurer.
23
Le dimanche après-midi, je reçois deux bonnes nouvelles.
Premièrement, Andrew a réussi à obtenir le remboursement des billets et
je n’aurai pas à travailler gratuitement.
Deuxièmement, Cecelia va être absente pendant deux semaines entières.
Je ne sais pas laquelle de ces révélations me réjouit le plus. Je suis
contente de ne pas avoir à débourser d’argent pour les billets. Mais je suis
encore plus heureuse de ne plus avoir à m’occuper de Cecelia. Parce que
c’est telle mère, telle fille, avec celle-là.
Cecelia a prévu assez de bagages pour tenir au moins une année. Je le
jure devant Dieu, on dirait qu’elle a fourré tout ce qu’elle possède dans ces
sacs, et s’il restait encore de la place, elle a dû finir de les remplir avec des
pierres. C’est l’impression que ça me donne quand je les transporte jusqu’à
la Lexus de Nina.
Nina me regarde avec mauvaise humeur tandis que je fais appel à une
force surhumaine pour soulever les sacs et les poser dans son coffre. Mes
paumes sont rouge vif là où les sangles m’ont cisaillé la peau.
— S’il vous plaît, faites bien attention, Millie. Ne cassez rien surtout.
Qu’est-ce que Cecelia peut bien emporter de fragile en colonie ? Ils ne
sont pas censés prendre surtout des vêtements, des livres et du spray anti-
insectes ? Enfin, loin de moi l’idée de répliquer quoi que ce soit.
— Désolée.
Quand je retourne à la maison pour récupérer les dernières affaires de
Cecelia, je surprends Andrew qui descend l’escalier au trot. Il me voit sur le
point de soulever le monstrueux bagage et ses yeux s’écarquillent.
— Eh, dit-il, laisse, je vais le porter. Ç’a l’air super lourd.
— C’est bon.
Si j’insiste, c’est parce que Nina sort justement du garage.
— Oui, elle se débrouille, Andy, ordonne-t-elle, puis elle agite le doigt.
Tu dois faire attention à ton dos.
Il lui lance un drôle de regard.
— Mon dos va très bien. De toute façon, je veux dire au revoir à Cece.
Nina fait la grimace.
— Tu es sûr de ne pas vouloir venir avec nous ?
— J’aimerais bien, dit-il. Mais je ne peux pas manquer une journée
entière au travail demain. J’ai des réunions dans l’après-midi.
Elle renifle.
— Tu fais toujours passer le travail en premier.
Il grimace. Je comprends qu’il soit blessé par son commentaire – pour
autant que je puisse dire, c’est complètement faux. Bien qu’étant un homme
d’affaires prospère, Andrew est à la maison tous les soirs pour dîner, sans
exception. Il va occasionnellement au bureau le week-end, mais il a aussi
assisté à deux spectacles de danse ce mois-ci, un récital de piano, une
cérémonie de remise de diplôme de CM1, une compétition de karaté et, un
soir, ils sont restés des heures à une sorte d’exposition d’art au centre aéré.
— Je suis désolé, dit-il quand même.
Elle renifle à nouveau et tourne la tête. Andrew veut lui toucher le bras,
mais elle le repousse d’un coup sec et se précipite à la cuisine pour prendre
son sac à main.
Il prend alors le dernier bagage dans ses bras et va au garage le mettre
dans le coffre et dire au revoir à Cecelia, qui est assise sur la banquette de la
Lexus couleur neige de Nina, dans une robe de dentelle blanche tout à fait
inappropriée pour partir en colonie. Non que l’idée me traverse de dire quoi
que ce soit.
Deux semaines entières sans ce petit monstre. J’ai envie de sauter de joie.
Au lieu de quoi j’affiche une mine affligée.
— Ça va être triste sans Cecelia ce mois-ci, dis-je alors que Nina ressort
de la cuisine.
— Vraiment ? réplique-t-elle sèchement. Je croyais que vous ne pouviez
pas la supporter.
J’en reste bouche bée. Je veux dire, oui, elle a raison de dire que Cecelia
et moi ne nous entendons pas. Mais je n’imaginais pas qu’elle s’était rendu
compte de mes sentiments. Et si elle le sait, est-elle aussi au courant que je
ne suis pas non plus très fan de Nina ?
Elle lisse son chemisier blanc et retourne au garage. Dès qu’elle quitte la
pièce, c’est comme si toute la tension s’échappait de mon corps. Je suis
toujours sur les nerfs quand Nina est dans les parages. J’ai l’impression
qu’elle dissèque tout ce que je fais.
Andrew sort du garage en essuyant ses mains sur son jean. J’adore qu’il
soit en jean et tee-shirt le week-end. J’adore la façon dont ses cheveux
s’ébouriffent lorsqu’il fait quelque chose de physique. J’adore la façon dont
il me sourit et m’adresse des clins d’œil.
Je me demande s’il ressent la même chose que moi à propos du départ de
Nina.
— Alors, dit-il, maintenant que Nina est partie, j’ai un aveu à te faire.
— Ah ?
Un aveu ? Je suis follement amoureux de toi. Je vais quitter Nina pour
qu’on puisse s’enfuir ensemble à Aruba.
Non, peu probable.
— Je n’ai pas pu me faire rembourser les billets pour le spectacle. (Il
baisse la tête.) Je ne voulais pas que Nina te fasse passer un sale quart
d’heure à cause de ça. Ou qu’elle essaie de te les faire payer, à toi, pour
l’amour de Dieu. Je suis sûr que c’est elle qui t’a donné la mauvaise date.
Je hoche lentement la tête.
— Oui, c’est bien ça, mais… Eh bien, en tout cas, merci. J’apprécie.
— Donc… enfin, du coup, tu devrais prendre les billets. Va en ville ce
soir voir le spectacle avec un ami. Et tu peux aussi dormir à l’hôtel Plaza.
J’en ai presque le souffle coupé.
— C’est très généreux.
Il m’adresse un sourire en coin.
— Ben, puisqu’on a les billets, pourquoi les gaspiller ? Profites-en.
Je joue avec l’ourlet de mon tee-shirt, songeuse. Je n’imagine même pas
ce que Nina dirait si elle découvrait ça. Et je dois admettre que la seule
pensée d’y aller me rend nerveuse.
— Ouais… J’apprécie le geste, mais je ne vais pas y aller.
— Non ? C’est censé être le meilleur spectacle de la décennie ! Tu
n’aimes pas les spectacles à Broadway ?
Il n’a aucune idée de ma vie, de ce que j’ai fait pendant la dernière
décennie.
— Je ne suis jamais allée en voir un, en fait.
— Raison de plus pour y aller ! J’insiste !
— D’accord, mais… (Je prends une profonde inspiration.) La vérité,
c’est que je n’ai personne pour m’y accompagner. Et je n’ai pas envie d’y
aller seule. Donc, voilà, je vais passer mon tour.
Andrew me dévisage un moment, en frottant l’ombre de barbe à sa
mâchoire. Enfin, il lâche :
— Je viens avec toi.
Je hausse les sourcils.
— Vous êtes sûr que c’est une bonne idée ?
Il hésite.
— Je sais que Nina a tendance à être jalouse, mais ce n’est pas une raison
pour laisser ces billets coûteux se perdre. Et c’est un crime que tu n’aies
jamais vu un spectacle à Broadway. Ça va être sympa.
Oui, ce sera sympa. C’est bien ce qui m’inquiète, bon sang.
J’imagine le déroulement de ma soirée. Le trajet jusqu’à Manhattan dans
la BMW d’Andrew, le fauteuil d’orchestre pour l’un des spectacles les plus
en vue de Broadway, puis peut-être manger un morceau dans un restaurant
voisin en dégustant un verre de prosecco. Discuter avec Andrew sans avoir
à s’inquiéter de voir Nina débarquer et nous regarder de travers.
Merveilleux.
— D’accord. Faisons ça alors.
Le visage d’Andrew s’illumine.
— Génial. Je vais me changer et on se retrouve ici dans une heure,
d’accord ?
— D’accord.
En montant l’escalier jusqu’au grenier, une sensation sinistre et lourde
me pèse au creux du ventre. Même si j’ai hâte d’être ce soir, j’ai un mauvais
pressentiment. Le pressentiment que si je vais au spectacle de ce soir,
quelque chose de terrible va arriver. J’ai déjà un béguin totalement
inapproprié pour Andrew. J’ai l’impression que passer toute la soirée avec
lui, juste nous deux, c’est tenter le destin.
Mais c’est ridicule. On va juste à Manhattan pour assister à un spectacle.
On est deux adultes qui contrôlent parfaitement leurs actes. Tout va bien se
passer.
24
Je ne peux pas aller à un spectacle sur Broadway en jean et en tee-shirt,
ça, c’est sûr. J’ai vérifié en ligne : officiellement, il n’y a pas de code
vestimentaire, n’empêche que ça ne me semble pas convenable. Et de toute
façon, Andrew a dit qu’il allait se changer, donc je dois porter quelque
chose de joli.
Le problème, c’est que je ne possède rien de joli.
Enfin, si, en théorie. J’ai le sac de vêtements que Nina m’a donnés. J’ai
suspendu les tenues pour qu’elles ne s’abîment pas, mais je n’en ai encore
porté aucune. Pour la plupart, ce sont toutes des robes élégantes, et ce n’est
pas comme si j’avais tant d’occasions que ça de me mettre sur mon trente-
et-un pour faire le ménage chez les Winchester. Je ne vais pas enfiler une
robe de bal pour passer l’aspirateur.
Mais ce soir, c’est l’occasion de me faire belle. Peut-être la seule
occasion de ce genre que j’aurai avant longtemps.
Le plus gros problème, c’est que toutes les robes sont d’un blanc
aveuglant. Évidemment, c’est la couleur préférée de Nina. Sauf que ce n’est
pas la mienne. Je ne pense même pas avoir une couleur préférée (n’importe
quoi sauf l’orange). Mais je n’ai jamais aimé porter du blanc, parce que
c’est trop salissant. Je vais devoir faire particulièrement attention ce soir. Et
je ne porterai pas que du blanc, vu que je n’ai pas de chaussures blanches.
Tout ce que je possède, ce sont des tennis noires, donc c’est ce que je vais
porter.
Je passe les robes en revue, en quête de la plus adaptée à cette soirée.
Elles sont toutes magnifiques, et aussi extrêmement sexy. Je sélectionne une
robe de cocktail moulante qui tombe juste au-dessus des genoux, avec un
décolleté en dentelle. Vu que Nina est bien plus replète que moi, j’avais
pensé que la robe me serait grande, mais elle a dû l’acheter il y a de
nombreuses années car elle me va comme un gant : je n’aurais pas pu
trouver mieux si je l’avais achetée spécialement pour moi.
Je reste sobre, question maquillage. Juste quelques touches de rouge à
lèvres, un petit peu d’eye-liner et c’est tout. Quoi qu’il arrive ce soir, je vais
me tenir. La dernière chose que je veux, c’est m’attirer des ennuis.
Or si Nina soupçonne la moindre bricole entre son mari et moi, pas de
doute, elle se donnera pour mission de me détruire.
Andrew est déjà dans le salon quand je descends l’escalier. Il porte une
veste de costume grise et une cravate assortie, il a pris le temps de se
doucher et de raser son début de barbe. Il est… Bon Dieu, il est superbe.
D’une beauté dévastatrice. Tellement beau que je brûle de l’attraper par les
revers de sa veste. Mais le plus étonnant, c’est la façon dont ses yeux
s’arrondissent quand il me voit. Il prend une brusque inspiration.
Et puis, pendant quelques secondes, nous restons tous les deux à nous
dévisager.
— Bon sang, Millie. (Sa main tremble un peu tandis qu’il ajuste sa
cravate.) Tu es…
Il ne va pas au bout de sa pensée, ce qui est probablement mieux ainsi.
Parce qu’il ne me regarde pas comme on est censé regarder une femme qui
n’est pas son épouse.
J’ouvre la bouche… Dois-je lui demander si c’est une mauvaise idée ? Si
on ne devrait pas tout annuler ? Mais je n’arrive pas à m’y résoudre.
Andrew parvient à détourner le regard pour le baisser sur sa montre.
— On ferait mieux d’y aller. Ça peut être une plaie, de trouver à se garer
autour de Broadway.
— Oui, bien sûr. Allons-y.
Il n’y a plus de retour en arrière possible.
Je me sens presque dans la peau d’une célébrité quand je me glisse sur le
siège en cuir frais de la BMW d’Andrew. Cette voiture n’a rien à voir avec
ma Nissan. Andrew s’installe sur le siège conducteur et je remarque alors
que ma jupe est remontée sur mes cuisses. Quand j’ai enfilé la robe, elle me
descendait presque jusqu’aux genoux, mais quand je suis assise, elle se
retrouve plus ou moins à mi-cuisses. J’ai beau tirer dessus, dès que je lâche,
elle remonte.
Heureusement, les yeux d’Andrew sont fixés sur la route alors que nous
franchissons la clôture qui entoure la propriété. C’est un bon mari, fidèle. Et
ce n’est pas parce qu’il a eu l’air sur le point de s’évanouir quand il m’a vue
dans cette robe qu’il est incapable de se contrôler.
— Je suis tout excitée, je commente alors qu’on prend l’autoroute de
Long Island. Je n’en reviens toujours pas : je vais voir Showdown !
Il acquiesce.
— J’ai entendu dire que c’était incroyable.
— J’ai même écouté certaines des chansons sur mon téléphone pendant
que je m’habillais, j’admets.
Il rit.
— Tu as dit qu’on était au sixième rang, c’est ça ?
— C’est ça. Non seulement on va voir le spectacle le plus cool de
Broadway, mais on est si près de la scène qu’on pourra presque toucher les
acteurs. S’ils articulent trop énergiquement, on va être aspergés de
postillons. Et bizarrement, ça m’excite encore plus. Mais vous savez…
Il hausse les sourcils.
— Je culpabilise que vous n’y alliez pas avec Nina. (Je tire sur l’ourlet de
ma jupe, qui semble s’être donné pour mission de dévoiler mes sous-
vêtements.) C’est elle qui voulait absolument voir ce spectacle.
Il agite la main.
— Ne t’inquiète pas pour ça. Depuis que nous sommes mariés, Nina a vu
plus de spectacles à Broadway que je ne peux en compter. Cette soirée est
spéciale, pour toi. Tu vas vraiment adorer. Je suis certain qu’elle voudrait
que tu l’apprécies.
— Hmm.
Je n’en suis pas si sûre.
— Crois-moi. Il n’y a pas de problème.
Il ralentit, avant de s’arrêter à un feu rouge. Alors que ses doigts
tambourinent contre le volant, je remarque que ses yeux se détournent du
pare-brise. Au bout d’un moment, je comprends où il regarde.
Mes jambes.
Je lève les yeux, et il comprend que je l’ai surpris. Ses joues
s’empourprent alors qu’il détourne le regard.
Je croise les jambes et me déplace sur mon siège. Non, Nina ne serait
décidément pas ravie, ravie, si elle savait tout ça, mais il n’y a aucune
chance qu’elle l’apprenne. Et de toute façon, nous ne faisons rien de mal.
Andrew regardait mes jambes ? Et alors, quoi ? Regarder, ce n’est pas un
crime.
25
C’est une belle soirée de juin. J’ai emporté une étole, mais il fait si doux
que je la laisse finalement dans la voiture d’Andrew. Je n’ai donc rien
d’autre que ma robe blanche et mon sac à main qui ne sont pas assortis,
pendant qu’on patiente dans la file d’attente avant d’être autorisés à entrer
dans le théâtre.
À l’intérieur, j’ai le souffle coupé. Je pense ne jamais avoir rien vu de
pareil dans ma vie. L’orchestre à lui seul contient des rangées et des rangées
de sièges, mais quand je lève la tête, je découvre en hauteur deux autres
séries de sièges qui montent jusqu’au plafond. Et devant, un rideau rouge
éclairé par en dessous d’une lumière jaune hyper-séduisante.
Quand je finis par détourner les yeux, presque à contrecœur, de la vue qui
s’offre à moi, je remarque l’air amusé d’Andrew.
— Quoi ?
— Rien, c’est mignon, c’est tout, répond-il. Ton expression. Je suis blasé,
moi, mais j’aime découvrir ça à travers tes yeux.
— C’est tellement grand, je lâche, gênée.
Un placeur vient nous remettre les programmes et nous conduire à nos
sièges. Et là, la situation devient encore plus étonnante : il avance, de plus
en plus près, de plus en plus près, et quand nous arrivons enfin à nos places,
je n’en reviens pas de notre proximité avec la scène. Si je voulais, je
pourrais attraper les acteurs par les chevilles. Chose que je ne ferai pas,
notamment parce que ça contreviendrait à ma liberté conditionnelle, mais ce
serait possible.
Assise à côté d’Andrew sur l’un des meilleurs sièges de cet incroyable
théâtre, pour voir le spectacle le plus attendu de la ville, je n’ai plus
l’impression d’être la fille qui vient de sortir de prison, sans un sou, obligée
d’effectuer un travail qu’elle déteste. Je me sens spéciale. Comme si, peut-
être, je méritais d’être là.
Je contemple le profil d’Andrew. Tout ça, c’est grâce à lui. Il aurait pu se
comporter comme un connard et me faire payer les billets, ou y aller avec
un de ses amis. Il aurait eu tous les droits de le faire. Mais non, il m’a
emmenée ici ce soir. Et je ne l’oublierai jamais.
— Merci, je bredouille.
Il tourne la tête pour me regarder. Ses lèvres se retroussent. Il est
tellement beau quand il sourit.
— Tout le plaisir est pour moi.
Par-dessus la musique et l’agitation des gens qui gagnent leur place,
j’entends à peine le bourdonnement venant de mon sac à main. C’est mon
téléphone. Je le sors et découvre un message de Nina à l’écran :
N’oubliez pas de sortir les poubelles.
Je serre les dents. Si quelque chose peut mettre fin à tes fantasmes d’être
plus qu’une femme de ménage, c’est bien un message de ton employeuse te
disant d’aller déposer les ordures sur le trottoir. Nina me rappelle le jour des
poubelles chaque semaine, même si je n’ai pas oublié une seule fois de les
sortir. Mais le pire du pire, c’est qu’en découvrant son message, je me dis
que j’ai bel et bien oublié les poubelles. J’ai l’habitude de le faire après le
dîner, et ce changement de programme m’a perturbée.
Bon, ce n’est pas grave. Il faut juste que j’y pense ce soir, quand on
rentrera. Au moment où la BMW d’Andrew se sera retransformée en
citrouille.
— Tout va bien ?
Andrew fronce les sourcils en me regardant lire le texto. Mes sentiments
chaleureux à son égard se rafraîchissent quelque peu. Andrew n’est pas un
gars avec qui je sors et qui me gâte en m’emmenant voir un spectacle à
Broadway. C’est mon employeur. Il est marié. Il m’a seulement emmenée
ici parce qu’il a pitié de moi, inculte que je suis.
Et je ne dois pas l’oublier.
Le spectacle est absolument merveilleux.
Je suis littéralement au bord de mon siège du sixième rang, bouche bée.
Je comprends pourquoi ce spectacle est l’un des plus populaires de
Broadway. Les passages musicaux sont super entraînants, les passages
dansés, super élaborés, et l’acteur qui joue le rôle principal est à tomber.
Même si je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il n’est pas tout à fait
aussi beau qu’Andrew.
Après trois standing ovations, le spectacle est enfin terminé et le public
commence à se diriger vers les sorties. Andrew se lève tranquillement de
son siège et s’étire le dos.
— Bon, et si on allait dîner ?
Je glisse le programme dans mon sac. C’est risqué de le garder, mais je
veux absolument conserver le souvenir de cette expérience magique.
— Bonne idée. Vous avez un endroit en tête ?
— Il y a un super restaurant français à quelques rues d’ici. Tu aimes la
cuisine française ?
— Je n’ai jamais mangé français, admets-je. Mais j’aime leurs frites.
Il s’esclaffe.
— Je pense que tu vas apprécier. C’est moi qui offre, bien sûr. Qu’est-ce
que tu en dis ?
