Chapitre 2
Le cœur lui battait tellement que sa vue se brouillait et latête lui tournait. Machinalement il se mit à ranger ses maigreseffets dans son nouveau logement. Il ouvrit un paquet contenantdifférentes choses, puis une caisse de livres qu’il rangea sur latable, mais bientôt ce travail même lui pesa. À chaque instantbrillait à ses yeux l’image de la femme dont la rencontre avait émuet secoué tout son être, et tant de foi, tant d’enthousiasmeirrésistible entraient dans sa propre vie que ses penséess’obscurcissaient et que son esprit sombrait dans l’angoisse et letumulte.
Il prit son passeport et le porta au patron, dans l’espoird’apercevoir la jeune femme. Mais Mourine entr’ouvrit à peine laporte, prit le papier, lui dit : « Bon, vis en paix », et refermala porte. Un sentiment désagréable s’empara d’Ordynov. Il ne savaitpourquoi, mais la vue de ce vieillard l’oppressait. Dans sonregard, il y avait quelque chose de méprisant et de méchant.Toutefois le sentiment désagréable se dissipa bientôt. Depuis déjàtrois jours Ordynov vivait dans une sorte de tourbillon encomparaison du calme ancien de sa vie, mais il ne pouvait raisonneret redoutait même de le faire. Tout se confondait dans sonexistence. Il sentait confusément que toute sa vie se brisait endeux. Une seule aspiration, une attente unique, s’étaient emparéesde tout son être, et aucune autre pensée n’avait prise sur lui.
Étonné, il retourna dans sa chambre. Là, près du poêle, où sepréparait la nourriture, une vieille femme, petite, ratatinée,travaillait. Elle était si sale, vêtue de guenilles si sordides quec’était pitié de la regarder. Elle avait l’air méchant et, de tempsen temps, marmonnait quelque chose entre ses dents. C’était lafemme de ménage des logeurs. Ordynov essaya de lier conversationavec elle, mais évidemment par malice, elle se renferma dans lesilence. Enfin l’heure du dîner étant venue, la vieille retira dupoêle la soupe aux choux, des bouchées à la viande et porta celaaux maîtres. Elle servit la même chose à Ordynov. Après le repas unsilence de mort régna dans le logement.
Ordynov prit un livre, longtemps en tourna les pages, tâchant decomprendre ce qu’il avait lu déjà plusieurs fois. Énervé, il jetale livre et, de nouveau, essaya de mettre en place différentsobjets. Enfin il se coiffa, mit un manteau et sortit.
Dehors il flâna au hasard, sans voir le chemin qu’il suivait,s’efforçant tout le temps de concentrer autant que possible sesidées éparses et d’examiner un peu sa situation. Mais cet effort nefaisait que lui causer de la souffrance. Tour à tour, il avaitfroid et chaud, et, par moments, son cœur se mettait à battre sifort qu’il devait s’appuyer contre un mur. « Non, la mort estpréférable, mieux vaut la mort », chuchota-t-il, la lèvrefiévreuse, tremblante, sans même penser à ce qu’il disait.
Il marcha très longtemps. Enfin s’apercevant qu’il était trempéjusqu’aux os et remarquant pour la première fois qu’il pleuvait àverse, il retourna à la maison.
Non loin de chez lui, il aperçut le portier. Il lui sembla quele Tatar le regardait fixement et avec une certaine curiosité, maisquand il se vit observé, il continua son chemin.
– Bonjour ! dit Ordynov en le rejoignant. Commentt’appelle-t-on ?
– Je suis portier, on m’appelle portier, répondit-il endécouvrant ses dents.
– Tu es dans cette maison depuis longtemps ?
– Oui, depuis longtemps.
– Mon logeur est un bourgeois ?
– Bourgeois, s’il le dit.
– Qu’est-ce qu’il fait ?
– Il est malade, il vit, prie Dieu, voilà…
– C’est sa femme ?
– Quelle femme ?
– Celle qui vit avec lui.
– Sa femme, s’il le dit. Adieu, Monsieur.
Le Tatar toucha son bonnet et rentra chez lui.
Ordynov regagna son logis. La vieille, en marmonnant quelquechose, lui ouvrit la porte qu’elle referma au verrou et s’installasur le poêle où elle terminait sa vie. La nuit tombait. Ordynovalla chercher de la lumière et remarqua que la porte de la chambredes maîtres était fermée à clé. Il appela la vieille qui, la têteappuyée sur son coude, le regardait fixement de dessus le poêle etsemblait se demander ce qu’il pouvait bien faire près de la serrurede la chambre des maîtres. Sans lui rien dire elle lui jeta unpaquet d’allumettes.
Il retourna dans sa chambre et, pour la centième fois peut-être,se mit à ranger ses effets et ses livres. Mais peu à peu, sanscomprendre ce qui lui arrivait, il s’assit sur le banc, et il luisembla qu’il s’endormait. Par moments, il revenait à lui et serendait compte que son sommeil n’était pas le sommeil mais unesorte de perte de conscience maladive et douloureuse. Il entenditla porte s’ouvrir puis se fermer. Il devina que c’étaient lesmaîtres qui rentraient des vêpres. Il lui vint en tête qu’il devaitaller chez eux chercher quelque chose. Il se leva pour s’y rendre,mais il trébucha et tomba sur un tas de bois jeté par la vieille aumilieu de la chambre. Alors il perdit tout à fait connaissance.Quand il rouvrit les yeux, au bout d’un long moment, il remarquaavec étonnement qu’il était couché sur le même banc, tout habillé,et qu’avec une tendresse attentive se penchait vers lui un visagede femme merveilleusement beau, tout mouillé de larmes douces etmaternelles. Il sentit qu’on lui mettait un oreiller sous la tête,qu’on l’enveloppait dans quelque chose de chaud et qu’une maindouce caressait son front brûlant. Il voulait dire merci ; ilvoulait prendre cette main, l’approcher de ses lèvres sèches, lamouiller de larmes et la baiser éternellement.… Il voulait direbeaucoup de choses, mais quoi, il ne le savait lui-même. Il voulaitmourir en ce moment. Mais ses mains étaient comme du plomb etrestaient inertes. Il lui paraissait qu’il était devenu muet ;il sentait seulement son sang battre dans toutes ses artères sifortement, comme pour le soulever de sa couche. Quelqu’un lui donnade l’eau… Puis il perdit connaissance.
Il s’éveilla le matin, à huit heures. Le soleil jetait sesrayons dorés à travers les vitres verdâtres, sales, de sa chambre.Une sensation douce enveloppait tous ses membres de malade. Ilétait calme, tranquille et infiniment heureux. Il lui semblait quequelqu’un était tout à l’heure à son chevet. Il s’éveilla encherchant attentivement autour de lui cet être invisible. Il eûttant désiré pouvoir embrasser un ami et dire, pour la première fois: « Bonjour, bonjour, mon ami. »
– Comme tu as dormi longtemps ! prononça une douce voix defemme.
Ordynov se retourna. Le visage de sa belle logeuse, avec unsourire séduisant et clair comme le soleil, se penchait verslui.
– Tu as été malade longtemps, dit-elle. C’est assez, lève-toi.Pourquoi te tourmentes-tu ainsi ? La liberté est plus douceque le pain, plus belle que le soleil. Lève-toi, mon ami,lève-toi…
Ordynov saisit sa main et la serra fortement. Il lui semblaitencore rêver.
– Attends, je t’ai préparé du thé. Veux-tu du thé ? Prends,cela te fera du bien. J’ai été malade, moi aussi, et je sais.
– Oui, oui, donne-moi à boire, dit Ordynov d’une voixéteinte.
Il se leva. Il était encore très faible. Un frisson luiparcourut le dos ; tous ses membres étaient endoloris et commebrisés. Mais dans son cœur il faisait clair et les rayons du soleilparaissaient l’animer d’une sorte de joie solennelle. Il sentaitqu’une nouvelle vie forte, invisible, commençait pour lui. La têtelui tournait légèrement.
– On t’appelle Vassili ? demanda-t-elle. J’ai peut-être malentendu, mais il me semble que le patron t’a nommé ainsi, hier.
– Oui, Vassili. Et toi, comment t’appelles-tu ? dit Ordynoven s’approchant d’elle et se tenant à peine sur ses jambes.
Il trébucha, elle le retint par le bras et rit :
– Moi ? Catherine, dit-elle en fixant dans les siens sesgrands yeux bleus et clairs.
Ils se tenaient par la main.
– Tu veux me dire quelque chose ? fit-elle enfin.
– Je ne sais pas, répondit Ordynov.
Sa vue s’obscurcissait.
– Tu vois comme tu es… Assez, mon pigeon, assez. Ne te tourmentepas. Assieds-toi ici, devant la table, en face du soleil. Reste icibien tranquille et ne me suis pas, ajouta-t-elle, croyant que lejeune homme allait faire un mouvement pour la retenir. Je vaisrevenir tout de suite ; tu auras tout le temps de me voir.
Une minute après, elle apporta du thé, le plaça sur la table ets’assit en face d’Ordynov.
– Tiens, bois, dit-elle. Eh bien ! Est-ce que la tête tefait mal ?
– Non, plus maintenant, dit-il. Je ne sais pas, peut-être mefait-elle mal. Je ne veux pas… Assez ! Assez ! Je ne saispas ce que j’ai, dit-il, tout bouleversé, ayant enfin saisi la mainde Catherine. Reste ici, ne t’en va pas. Donne-moi encore ta main…Mes yeux se voilent. Je te regarde comme le soleil, dit-il haletantd’enthousiasme, comme s’il arrachait ses paroles de son cœur, alorsque des sanglots emplissaient sa gorge.
– Mon ami ! Tu n’as donc jamais vécu avec une bravecréature ? Tu es seul, seul ; tu n’as pas deparents ?
– Non, personne. Je suis seul, je n’ai personne. Ah !maintenant ça va mieux… Je me sens bien, maintenant, dit Ordynov endélire. Il voyait la chambre tourner autour de lui.
– Moi aussi, pendant plusieurs années je n’ai eu personne… Commetu me regardes…, prononça-t-elle après un moment de silence.
– Eh bien !… quoi ?…
– Tu me regardes comme si ma vue te réchauffait ! Sais-tu,tu me regardes comme quand on aime… Moi, au premier mot, j’ai sentimon cœur battre pour toi. Si tu tombes malade, je te soignerai.Seulement ne tombe pas malade. Non, quand tu seras guéri nousvivrons comme frère et sœur. Veux-tu ? C’est difficile d’avoirune sœur quand Dieu n’en a pas donnée…
– Qui es-tu ? D’où viens-tu ? demanda Ordynov d’unevoix faible.
– Je ne suis pas d’ici… Ami, que t’importe ? Sais-tu… Onraconte que douze frères vivaient dans une forêt sombre. Une jeunefille vint à s’égarer dans la forêt. Elle arriva chez eux, mit touten ordre dans leur demeure et étendit son amour sur tous. Lesfrères vinrent et apprirent qu’une sœur avait passé chez eux lajournée. Ils l’appelèrent. Elle vint vers eux. Tous l’appelaientsœur, et elle était la même avec tous. Tu connais ceconte ?
– Oui, je le connais, fit à voix basse Ordynov.
– C’est bon de vivre. Es-tu content de vivre ?
– Oui, oui, vivre longtemps, longtemps, répondit Ordynov.
– Je ne sais pas, fit Catherine pensive. Je voudrais aussi lamort. C’est bien de vivre, mais… Oh ! te voilà de nouveau toutpâle…
– Oui, la tête me tourne…
– Attends, je t’apporterai mon matelas ; il est meilleurque celui-ci, et un autre oreiller, et je préparerai ton lit. Tut’endormiras, tu me verras dans ton sommeil, ton mal passera… Notrevieille est malade, elle aussi…
Elle parlait tout en préparant le lit, et jetait, de temps entemps, par-dessus son épaule, un regard sur Ordynov.
– Tu en as des livres ! dit-elle en repoussant lecoffre.
Elle s’approcha d’Ordynov, le prit par la main droite, l’amenavers le lit, le coucha et le borda.
– On dit que les livres gâtent l’homme, dit-elle en hochantpensivement la tête. Tu aimes à lire les livres ?
– Oui, répondit Ordynov ne sachant s’il dormait ou non etserrant fortement la main de Catherine, pour se rendre compte qu’ilne dormait pas.
– Mon maître a beaucoup de livres aussi. Sais-tu, il dit que cesont des livres divins. Il me lit toujours un livre. Je te lemontrerai plus tard. Après tu me raconteras tout ce qu’il y adedans…
– Je raconterai, fit Ordynov en la regardant fixement.
– Aimes-tu prier ? demanda-t-elle après un court silence.Sais-tu ?… J’ai peur, j’ai peur de tout, toujours…
Elle n’acheva pas et parut réfléchir à quelque chose.
Ordynov porta sa main à ses lèvres.
– Pourquoi baises-tu ma main ? Ses joues s’étaientlégèrement empourprées. Va, baise-les, continua-t-elle en riant etlui tendant ses deux mains. Ensuite elle en délivra une et la posasur le front brûlant d’Ordynov, puis elle se mit à lui caresser lescheveux. Elle rougissait de plus en plus. Enfin elle s’assit àterre, près du lit, et appuya sa joue contre celle du jeune homme.Son souffle chaud frôlait son visage…
Tout d’un coup Ordynov sentit des larmes brûlantes tomber commedu plomb sur sa joue. Elle pleurait. Il devenait de plus en plusfaible. Il ne pouvait déjà plus soulever ses mains. À ce moment, uncoup éclata dans la porte ; le loquet grinça ; Ordynovput encore distinguer la voix du patron qui venait de rentrer dansla pièce voisine. Ensuite il entendit comment Catherine se levaitet, sans se hâter, ni écouter, prenait son livre ; puis il vitcomment, en partant, elle le signait. Il ferma les yeux. Tout àcoup, un chaud et long baiser lui brûla les lèvres et il ressentitcomme un coup de couteau dans le cœur. Il poussa un faible cri ets’évanouit.
Une vie bizarre, étrange, alors commença pour lui.
Par moments, en son esprit surgissait la conscience vague qu’ilétait condamné à vivre dans un long rêve infini, plein de troublesétranges, de luttes et de souffrances stériles. Effrayé, il tâchaitde se révolter contre la fatalité qui l’oppressait. Mais, au momentde la lutte la plus aiguë, la plus désespérée, une force inconnuele frappait de nouveau. Alors, il sentait nettement comment, denouveau, il perdait la mémoire, comment, de nouveau, l’obscuritéterrible, sans issue, se déroulait devant lui, et il s’y jetaitavec un cri d’angoisse et de désespoir. Parfois c’étaient desmoments d’un bonheur trop intense, écrasant, quand la vitalitéaugmente démesurément en tout l’être humain, quand le passé devientplus clair, retentit du triomphe de la joie, quand on rêve d’unavenir inconnu, quand un espoir merveilleux descend sur l’âme commeune rosée vivifiante, quand on a le désir de crier d’enthousiasme,quand on sent que la chair est impuissante devant la multitude desimpressions, que le fil de l’existence se rompt et qu’en même tempson acclame avec frénésie sa vie ressuscitée.
Parfois il retombait dans sa torpeur et alors tout ce qui luiétait arrivé, les derniers jours, repassait dans son esprit commeun tourbillon. Mais la vision se présentait à lui sous un aspectétrange et mystérieux.
Parfois, malade, il oubliait ce qui lui était arrivé, ets’étonnait de ne plus être dans son ancien logis, chez son anciennepropriétaire. Il était surpris que la vieille ne s’approchât pascomme elle le faisait toujours, à l’heure tardive, vers le poêle àdemi éteint qui éclairait d’une lueur faible, vacillante, tout lecoin sombre de la chambre, et qu’elle ne réchauffât pas, commed’habitude, ses mains osseuses, tremblantes, au foyer mourant, touten bavardant et marmottant quelque chose, avec un regard seulementde temps à autre, un regard étonné sur son étrange locatairequ’elle jugeait un peu fou à cause de ses longues lectures.
À d’autres moments, il se rappelait qu’il avait changé de logis,mais comment cela s’était-il fait ? Il ne le savait pas, bienque pour le comprendre il tendît obstinément, violemment, toutesles forces de son esprit… Mais, où, quoi, qu’appelait-il,qu’était-ce qui le tourmentait et jetait en lui cette flammeinsupportable qui l’étouffait et brûlait son sang ? Cela, illui était impossible de le savoir. De nouveau il ne se rappelaitrien. Souvent il saisissait avidement une ombre quelconque ;souvent il entendait le bruit de pas légers près de son lit et lemurmure, comme une musique, de paroles douces, caressantes ettendres. Un souffle haletant, humide, glissait sur son visage ettout son être était secoué par l’amour. Des larmes brûlantescoulaient sur ses joues en feu, et soudain un baiser long et tendres’enfonçait sur ses lèvres. Alors toute sa vie s’éteignait dans unesouffrance infinie. Il semblait que toute l’existence, toutl’univers, s’arrêtaient, mouraient autour de lui pour des sièclesentiers et qu’une longue nuit de mille ans s’étendait sur lui…
Parfois il revivait les douces années de sa première enfance,avec leurs joies pures, leur bonheur infini ; avec lespremiers étonnements joyeux de la vie ; avec la foule desesprits clairs qui sortaient de chaque fleur qu’il arrachait,jouaient avec lui sur la verte et grasse prairie, devant la petitemaison entourée d’acacias, qui lui souriait, du lac de cristal prèsduquel il restait assis des heures entières écoutant le murmure desvagues, ainsi que le bruissement d’ailes de ces esprits quirépandaient de claires rêveries couleurs d’arc-en ciel sur sonpetit berceau, tandis que sa mère, penchée sur ce même berceau,l’embrassait et l’endormait en chantant une douce berceuse durantles nuits qui étaient longues et sereines. Mais, tout à coup, unêtre paraissait de nouveau, qui le troublait d’un effroi non plusenfantin, et versait dans sa vie le premier poison lent de ladouleur et des larmes. Il sentait vaguement que le vieillardinconnu tenait en son pouvoir toutes ses années futures, et iltremblait et ne pouvait détacher de lui ses regards. Le méchantvieillard le suivait partout. Il paraissait et le menaçait de latête au-dessus de chaque buisson du bosquet ; il riait et letaquinait, s’incarnait en chacune de ses poupées d’enfant,grimaçant et riant entre ses mains comme un méchant gnomemalfaisant. Il jaillissait en grimaçant de chaque mot de sagrammaire. Pendant son sommeil, le méchant vieillard s’asseyait àson chevet… Il chassait la foule des esprits clairs qui promenaientleurs ailes d’or et de saphir autour de son berceau. Il repoussaitde lui, pour toujours, sa pauvre mère, et, pendant une nuitentière, il lui chuchota un long conte merveilleux,incompréhensible pour un cœur d’enfant, mais qui le troublait d’unehorreur et d’une passion qui n’avaient rien d’enfantin. Et leméchant vieillard n’écoutait ni ses sanglots, ni ses prières etcontinuait à lui parler jusqu’à ce qu’il en perdîtconnaissance.
Et l’enfant s’éveillait homme. Des années entières s’étaientécoulées sans qu’il l’entendît. Tout d’un coup, il reconnaît savraie situation, il comprend qu’il est seul et étranger à toutl’univers. Il est seul parmi des gens mystérieux, inquiétants,parmi des ennemis qui s’assemblent et chuchotent dans les coins desa chambre obscure, et font des signes de tête à la vieille qui estassise auprès du feu, réchauffant ses mains débiles, et qui le leurindique. Il était bouleversé, il voulait savoir ce qu’étaient ceshommes, pourquoi ils étaient ici, pourquoi lui-même était dans sachambre. Il devine qu’il est tombé dans un repaire de brigands oùil a été entraîné par quelque force puissante, inconnue, sans avoirexaminé auparavant qui sont ces locataires et qui sont ces maîtres.La crainte déjà le saisit et, tout d’un coup, au milieu de la nuit,dans l’obscurité, de nouveau il entend le long récit à voix basse.C’est une vieille femme qui parle, doucement, en hochant tristementsa tête blanche, devant le feu qui s’éteint. Et de nouveaul’horreur l’empoigne. Le conte s’anime devant lui, des visages etdes formes se précisent. Il voit que tout, à commencer par lessongeries vagues de l’enfance, toutes ses pensées, tous ses rêves,tout ce qu’il a connu de la vie, tout ce qu’il a lu dans leslivres, tout ce qu’il a oublié depuis longtemps déjà, il voit quetout s’anime, prend corps, se dresse devant lui sous forme d’imagescolossales, marche et danse en rond autour de lui. Des jardinsmerveilleux naissent à ses yeux, des villes entières tombent enruines, des cimetières lui renvoient leurs morts qui se mettent àvivre de nouveau. Des races, des peuples entiers apparaissent,grandissent et meurent devant lui. Enfin maintenant, autour de sonlit de malade, chaque pensée, chaque rêve s’incarnent comme aumoment de la naissance et il rêve non avec des idées sans chair,mais avec des mondes entiers ; lui-même tourbillonne comme ungrain de poussière dans cet univers infini, étrange, sansissue ; et toute cette vie, par son indépendance révoltée, lepresse et le poursuit de son ironie éternelle, implacable.
Il se sentait mourir, tomber en poussière, sans aucunerésurrection possible et pour toujours. Il voulait fuir, mais danstout l’univers il n’y avait pas un coin pour le cacher. Enfin, dansun accès de désespoir, il tendit toutes ses forces, cria ets’éveilla…
Il était couvert d’une sueur glacée. Autour de lui régnait unsilence de mort dans une nuit profonde. Cependant il lui semble quequelque part continue son conte merveilleux, qu’une voix rauqueentame en effet une longue conversation sur le sujet qu’il connaît.Il entend qu’on parle de forêts sombres, de banditsextraordinaires, d’un jeune gaillard courageux, vaillant, presqueStenka Razine lui-même, d’ivrognes gais, de haleurs, d’une bellejeune fille, de la Volga. Est-ce un rêve ? Entend-il celaréellement ?
Il demeura toute une heure couché, les yeux ouverts, sans remuerun membre, dans un engourdissement d’épouvante. Enfin il se levaprudemment, constata avec joie que le terrible mal n’avait pasencore épuisé toutes ses forces. Le délire s’évanouissait ; laréalité commençait.
Il remarqua qu’il était habillé comme pendant sa conversationavec Catherine et que, par conséquent, il ne s’était pas écoulébeaucoup de temps depuis qu’elle l’avait quitté. Le feu de ladécision coulait dans ses veines. Par hasard, il toucha avec samain un grand clou, enfoncé dans la cloison le long de laquelle onavait installé son lit. Il le saisit, s’y suspendit de tout soncorps et arriva ainsi à une fente par où un mince rai de lumièrefiltrait dans sa chambre. Il appliqua l’œil contre cette fente, et,retenant son souffle, regarda.
Dans un coin de la petite chambre des maîtres, il y avait un litdevant lequel était placée une table couverte d’un tapis. Denombreux livres d’un grand format ancien, reliés, rappelant leslivres liturgiques, étaient posés sur la table. Dans un angle étaitappendue une icône, aussi ancienne que celle de sa chambre, devantlaquelle brûlait une veilleuse. Le vieux Mourine, malade, étaitcouché sur le lit. Il paraissait torturé par la souffrance. Ilétait pâle comme un mort. Il était enveloppé d’une couverture defourrure. Un livre était ouvert sur ses genoux. Sur un banc, prèsdu lit, était allongée Catherine. Un de ses bras enlaçait lapoitrine du vieillard, et sa tête était appuyée sur son épaule.Elle fixait sur lui des yeux attentifs, enfantins, étonnés etsemblait écouter avec une avidité extraordinaire ce que luiracontait Mourine. Par moments, la voix du narrateur sehaussait ; son visage pâle s’animait ; il fronçait lessourcils, ses yeux brillaient, et Catherine paraissait pâlir depeur et d’émotion. Alors quelque chose ressemblant à un sourire semontrait sur le visage du vieillard et Catherine aussi commençait àsourire doucement. Parfois des larmes paraissaient dans ses yeux.Alors le vieillard lui caressait doucement la tête comme à unenfant, et elle l’étreignait encore plus fortement de son bras nu,brillant comme la neige, et, plus amoureusement encore, se penchaitsur sa poitrine.
Ordynov se demandait si ce n’était pas son rêve quicontinuait ; même il en était sûr ; mais son sangaffluait dans sa tête et les artères de ses tempes battaient sifortement qu’il avait mal.
Il lâcha le clou, descendit du lit, et, en chancelant, s’avançacomme un somnambule, ne comprenant pas l’excitation qui flambaitcomme un incendie dans son sang. Il arriva ainsi jusqu’à la portede son logeur et la poussa violemment. Le loquet rouillé tomba et,dans le fracas et le bruit, il se trouva au milieu de lachambre.
Il vit comment Catherine, tout d’un coup, tressaillit, commentles yeux du vieillard brillèrent méchamment sous les sourcilsfroncés, et comment, soudain, la rage déforma son visage. Puis levieillard, sans le quitter des yeux, chercha d’une main tremblantele fusil accroché au mur. Ordynov vit ensuite briller le canon dufusil dirigé par une main peu sûre, tremblante de fureur, contre sapoitrine… Le coup éclata. Un cri sauvage, qui n’avait presque riend’humain, y répondit, et, quand se fut dissipée la fumée, unspectacle horrible frappa Ordynov.
Tremblant de tout son corps il se pencha sur le vieillard.Mourine était étendu sur le sol, le visage crispé, de l’écume surses lèvres grimaçantes. Ordynov comprit que le malheureux avait unecrise d’épilepsie. Avec Catherine il se porta à son secours…
