La maison du péril AGATHA CHRISTIE

— C’était épouvantable ! insistai-je.

— Était-ce une physionomie connue de vous ?

— Pas le moins du monde.

— Hum… voilà qui est étrange ! Oui, je sais, il est presque impossible, en de pareilles circonstances, de reconnaître quelqu’un. Cependant, je me demande… oui, je me demande…

Poirot rassembla ses notes d’un air méditatif.

— Une chose me console, en tout cas, c’est que le propriétaire dudit visage, s’il a pu surprendre notre conversation, ignore que Miss Nick jouit d’une parfaite santé, puisque nous n’avons pas fait allusion à son prétendu décès !

— Oui, mais votre brillante tactique ne semble guère jusqu’ici se traduire par des résultats sensationnels.

— Patience, cher ami. Je me suis fixé vingt-quatre heures, et, sauf imprévu, j’attends du nouveau pour demain. Au cas contraire, je me serai fourvoyé d’un bout à l’autre. Reste la poste, et j’ai confiance dans le courrier de demain.

Je m’éveillai le lendemain matin en proie à une grande faiblesse, encore que la fièvre fût tombée. Je me sentais un appétit de loup. On nous monta le petit déjeuner dans notre salon.

— Eh bien ! m’écriai-je pendant que Poirot triait son courrier, la poste a-t-elle exaucé votre désir ?

Poirot, qui venait de décacheter deux enveloppes contenant des factures, se garda bien de répondre. Il me parut légèrement déçu.

À mon tour, j’ouvris mon courrier : la première lettre était une invitation à une réunion spirite.

— Si rien n’aboutit, il nous faudra recourir au spiritisme, remarquai-je. Je suis d’ailleurs étonné qu’on ne lui fasse pas plus souvent crédit dans des affaires de ce genre. L’esprit de la victime se manifeste et cite le nom du meurtrier. Quel témoignage probant !

— Cela ne nous avancerait guère, répondit Poirot, d’un air distrait. Je doute même que Maggie Buckley connaissait son assassin. Si elle pouvait parler, que nous apprendrait-elle d’intéressant ? Tiens ! Que c’est donc bizarre !

— Quoi donc ?

— Au moment même où vous me parlez des révélations d’outre-tombe, j’ouvre cette lettre.

Poirot me la lança par-dessus la table. Elle provenait de Mrs Buckley et était ainsi conçue :

Presbytère de Langeley.

Cher Monsieur Poirot,

De retour ici, je trouve une lettre que m’avait écrite ma pauvre enfant à son arrivée à Saint-Loo. Je ne crois pas qu’elle puisse vous être utile, mais peut-être désirez-vous en prendre connaissance. Je vous renouvelle mes remerciements pour votre amabilité et vous adresse mes très distinguées salutations.

Jeanne Buckley

Cette lettre de Maggie Buckley était d’une platitude écœurante et dépourvue de tout sentiment :

Chère Maman,

Je suis bien arrivée après un excellent voyage ; il n’y avait que deux autres voyageurs dans mon compartiment jusqu’à Exeter.

Il fait délicieusement beau. Nick est en excellente santé et pleine de gaieté, un peu agitée peut-être, mais je ne comprends vraiment pas pourquoi elle m’a ainsi télégraphié de venir. J’aurais aussi bien pu attendre à mardi.

À part cela, rien de nouveau. Nous nous apprêtons à recevoir quelques voisins pour le thé, des Australiens qui ont loué le pavillon. Nick les prend pour de braves gens, mais un peu ennuyeux ! Mrs Rice et Mr Lazarus, l’antiquaire, viendront séjourner ici. Je vais jeter ma lettre dans la boîte à l’extérieur de la grille, afin qu’elle ne manque pas le courrier. Je t’enverrai un petit mot demain.

Ta fille affectueuse.

Maggie.

P.S. – Nick m’a dit qu’elle avait une raison pour m’envoyer ce télégramme, et me la fera connaître après le goûter. Elle me paraît bizarre et inquiète.

— La voix de la défunte ne nous apprend pas grand-chose, dit lentement Poirot.

— Cette boîte à lettres à l’extérieur de la grille doit être celle où Croft prétend avoir mis le testament.

— Tiens, mais c’est vrai !… Très curieux !

— Rien d’autre dans le courrier ?

— Rien d’intéressant. Plaignez-moi, Hastings, je suis malheureux ! Je souffre de ne pouvoir sortir des ténèbres. Je ne comprends plus rien.

À ce moment, Poirot se leva pour répondre à la sonnerie du téléphone. Aussitôt son visage se transfigura. Malgré le calme qu’il essayait de feindre, son agitation intérieure ne m’échappa point. Sa participation à l’entretien était trop vague pour me permettre d’en saisir le sens. Enfin, sur un : « Très bien, je vous remercie », il raccrocha le récepteur et regagna son siège, les yeux pétillants d’impatience.

— Hein ? Que vous ai-je annoncé ? Les événements commencent à se déclencher.

— Qui vous a téléphoné ?

— Mr Charles Vyse. Il m’apprend que, par le courrier de ce matin, il a reçu un testament signé de Miss Buckley et daté du 25 février.

— Quoi ? Le testament ?

— Le testament.

— Enfin arrivé ?

— Oui, et fort à propos, n’est-ce pas ?

— Pensez-vous qu’il dise la vérité ?…

— … Ou que je le soupçonne d’avoir gardé ce papier depuis longtemps ? Est-ce là votre pensée ? Ma foi, tout cela me semble étrange. Vous le voyez, je ne m’étais pas trompé en vous annonçant que le prétendu décès de Miss Nick provoquerait quelques faits nouveaux !

— Je m’incline devant votre génie. Mais dites-moi : ce testament est-il celui qui institue Mrs Rice légataire universelle de Miss Nick ?

— Mr Vyse ne précise pas, il est trop discret. Mais pourquoi en serait-il autrement ? Ce testament est, paraît-il, contresigné par Ellen Wilson et son mari, à titre de témoins.

— Nous voici donc revenus à Frederica Rice ?

— Notre vieille énigme !

— Frederica Rice est un bien joli nom, murmurai-je.

— Plus harmonieux, certes, que celui de « Freddie », dont l’ont baptisée ses amies.

— Frederica n’offre pas de nombreux diminutifs, Margaret en présente davantage : Maggie, Margot, Magde, Peggie…

— Très juste. Eh bien, Hastings, êtes-vous satisfait maintenant ? Les choses commencent à prendre tournure, hein ?

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