La Piste du crime

Chapitre 48QUE POURRAIS-JE FAIRE ENCORE ?

Lorsqu’après la lecture de ces émouvants etterribles adieux, j’eus réussi à calmer un peu mes esprits et àsécher mes larmes, ma première pensée fut pour Eustache, et cettepensée fut : Ce qu’il faut avant tout, c’est empêcher qu’illise jamais ce que je viens de lire.

Oui ! voilà à quel résultat j’étaisarrivée. J’avais dévoué ma vie à la poursuite d’un butunique ; ce but je l’avais atteint ; là, sur ma table,sous mes yeux, je tenais la triomphante justification de monmari ; et, par compassion pour lui, par égards pour la mémoirede sa femme morte, mon unique espoir était maintenant qu’il ne pûtjamais voir la lettre qui prouvait son innocence ; mon seuldésir était que cette lettre restât pour toujours secrète etcachée !

Je demeurai abîmée dans mes réflexions. Cettelettre, quelles étranges circonstances en avaient amené ladécouverte !

Tout était mon ouvrage… M. Playmore avaiteu raison de le dire. Pourtant ce que j’avais fait, je l’avais faiten aveugle. Le plus simple accident aurait pu changer tout le coursdes derniers événements. Maintes et maintes fois j’étais intervenuepour faire taire Ariel, quand elle suppliait son Maître de luiraconter une histoire. Si elle n’avait pas réussi, en dépit de monopposition, les derniers efforts de mémoire de Miserrimus Dexter nese seraient pas dirigés sur la tragédie de Gleninch. Si j’avaisseulement pensé à remuer ma chaise et à donner ainsi à Benjamin lesignal convenu pour qu’il cessât d’écrire, il n’aurait pas prisnote des mots, en apparence dépourvus de sens, qui nous avaientamenés à la découverte de la vérité.

Dans ma nouvelle disposition d’esprit, la vueseule de cette preuve fatale, naguère si désirée, me remplissaitd’épouvante et d’horreur. Juste au moment où Eustache revenaitpéniblement à la vie, juste au moment où nous étions de nouveauréunis et heureux… quand un mois ou deux à peine nous séparaient del’instant où nous serions, lui père, moi mère, comme nous étionsmari et femme… cet effrayant témoignage de douleur et de crime sedressait devant nous comme un esprit vengeur. Il était là sur matable, menaçant le repos de mon mari, que dis-je ? dans sonétat de faiblesse, menaçant même sa vie !

La pendule de ma cheminée sonna l’heure ;c’était celle où Eustache avait coutume de me faire sa visite dumatin dans ma petite chambre. Il pouvait entrer à toutmoment ; il pouvait voir la lettre, me l’arracher des mains…Dans un accès de terreur, je saisis les feuilles de papier et jeles jetai au feu.

Il était heureux qu’on ne m’eût envoyé qu’unecopie ; c’eût été l’original, je crois qu’en ce moment jel’aurais brûlé de même.

Le dernier fragment de papier achevait de seconsumer quand la porte s’ouvrit ; Eustache entra.

Il regarda le feu. Les cendres noires dupapier brûlé étaient encore visibles au fond de la grille. Eustacheavait vu la lettre, qui m’avait été apportée pendant le déjeuner.Soupçonna-t-il ce que je venais de faire ? Silencieux etgrave, il resta quelques instants debout, en regardant le feu.Puis, il s’avança, et fixa ses yeux sur moi. Je suppose que j’étaistrès-pâle ; les premiers mots qu’il m’adressa furent pour medemander si je me sentais malade.

J’étais déterminée à ne pas le tromper mêmesur de simples bagatelles.

« Je me sens les nerfs un peu agitésvoilà tout, » répondis-je.

Il me regarda encore, comme attendant un motde plus. Je gardai le silence. Il prit une lettre dans la poche decôté de son habit, et la déposa sur la table, devant moi… à laplace même qu’avait occupée la Confession que je venais debrûler.

« J’ai eu également une lettre ce matin,dit-il, et moi, Valéria, je n’ai pas de secrets pourvous. »

Je compris le reproche qu’impliquaient lesderniers mots ; mais je n’essayai pas de répondre.

« Dédirez-vous que je la lise ? mecontentai-je de dire, en montrant la lettre sous enveloppe déposéesur la table.

– Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas desecrets pour vous. L’enveloppe est ouverte. Prenez vous-mêmeconnaissance du contenu. »

Je trouvai, non pas une lettre, mais unfragment de papier imprimé, coupé dans un journal écossais.

« Lisez ! » dit Eustache.

Je lus ce qui suit.

« ÉVÈNEMENTS ÉTRANGES À GLENINCH. »

« Un roman de la vie réelle semble suivreson cours dans la maison de campagne de M. Macallan. Desfouilles ont eu lieu – que nos lecteurs nous passent ce détail –dans un tas d’ordures ! Il paraît qu’on y aurait découvertquelque chose ; mais personne ne sait quoi. Voici tout cequ’il y a de certain : – Depuis plusieurs semaines, deuxétrangers venus de Londres, se sont mis, sous la direction de notrerespecté concitoyen, M. Playmore, à travailler, nuit et jour,et portes closes, dans la bibliothèque de Gleninch. Le secret deleurs recherches sera-t-il jamais révélé ? Et jettera-t-ilquelque lumière sur ce mystérieux et fatal événement que noslecteurs uniront d’eux-mêmes, à l’histoire passée de la propriétéde Gleninch ? Peut-être, quand M. Macallan reviendra,sera-t-il en mesure de répondre à ces questions. En attendant, nousne pouvons que mentionner le fait. »

Je replaçai le fragment de journal sur latable, dans des dispositions d’esprit très-peu chrétiennes enversle journaliste qui avait publié cette information. Quelquereporter, en quête de nouvelles, avait évidemment jeté des regardscurieux dans les jardins de Gleninch ; et quelque officieux duvoisinage avait, selon toutes probabilités, envoyé le fragment àEustache. Ne sachant absolument que faire, j’attendis que mon mariparlât. Il ne me tint pas longtemps en suspens. Il me questionnaaussitôt.

« Comprenez-vous ce que ceci veut dire,Valéria ! »

Je répondis bravement sans hésiter :

« Je comprends parfaitement. »

Il attendit encore, espérant que j’en diraisdavantage ; mais je profitai du seul refuge qui m’étaitlaissé… le silence.

« Ne dois-je pas en apprendre plus que jen’en sais à présent ? reprit Eustache au bout d’un instant. Necroyez-vous pas devoir me mettre au courant de ce qui se passe dansma maison ? »

Une remarque assez communément faite, c’estque, lorsqu’on peut penser, la pensée va très-vite dans certainescirconstances. Une seule issue m’était ouverte pour sortir del’embarrassante position dans laquelle les derniers mots de monmari me plaçaient. Mon instinct me fit entrevoir cette issue, jem’y précipitai.

« Vous aviez promis de vous fier àmoi ? dis-je.

– C’est vrai.

– Eh bien, je vous demande, dans votrepropre intérêt, Eustache, de continuer à vous fier à moi pendant unpeu de temps encore. Je vous donnerai pleine satisfaction, si vousm’accordez seulement un peu de temps. »

Son visage s’assombrit.

« Combien de temps faut-il donc quej’attende ? »

Je vis que le moment était venu d’avoirrecours à de plus forts moyens de persuasion que les paroles.

« Embrassez-moi, dis-je, avant que jevous réponde. »

Il hésita. Comme c’est bien dans la natured’un mari ! Je persistai. Comme c’est bien aussi dans lanature de la femme ! Il n’avait guère qu’une chose àfaire : me céder. Après m’avoir donné un baiser non pas desplus gracieux, il insista de nouveau pour savoir combien de tempsil avait à attendre.

« J’ai besoin, répondis-je, que vousattendiez jusqu’à la naissance de notre enfant. »

Eustache tressaillit. Ma demande le prenaitpar surprise. Je pressai doucement sa main, en attachant sur luimon plus tendre regard. Il me regarda à son tour, et cette foisavec assez d’amour pour me satisfaire.

« Dites-moi que vous consentez, »murmurai-je.

Il consentit.

C’est ainsi que j’ajournai l’heure desexplications. C’est ainsi que je gagnai le temps nécessaire pouravoir une consultation nouvelle avec Benjamin etM. Playmore.

Tant qu’Eustache resta près de moi, je fuscalme et j’eus assez de sang-froid pour m’entretenir avec lui, sanstrop d’émotion apparente. Mais quand je pensai à ce qui s’étaitpassé entre nous et avec quelle bonté il m’avait cédé, je me sentisle cœur pris de pitié pour ces autres femmes, meilleures, pour laplupart, que je ne le suis, et à qui leurs maris, dans de pareillescirconstances, auraient adressé de dures paroles, s’ils n’avaientpas agi plus cruellement encore. Le contraste qui se présentait àmon esprit entre leur sort et le mien me confondit. Qu’avais-jefait pour mériter mon bonheur ? Qu’avaient-elles fait, lespauvres âmes, pour mériter leur malheur ? Mes nerfs avaientété violemment ébranlés par la lecture de la douloureuse etterrible confession de la première femme d’Eustache. Je fondis enlarmes… et ces larmes me soulagèrent !

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer