Le docteur Jivago de Boris Pasternak

XII

Les appartements privés des Sventitski étaient encombrés d’objets dont on avait débarrassé le salon et la grande salle pour faire de la place. C’était là que se trouvait la boutique magique des maîtres de maison, leur magasin d’accessoires de Noël. Il y régnait une odeur de peinture et de colle, des rouleaux de papier de couleur traînaient en désordre et des boîtes pleines d’étoiles, de cotillons et de bougies de réserve s’entassaient dans tous les coins.

Les vieux Sventitski étiquetaient les cadeaux, annotaient des cartons pour indiquer les places à table et numérotaient des billets de loterie. Georges les aidait, mais il se trompait souvent de numéro, et les Sventitski ronchonnaient. Ils furent enchantés de voir arriver Tonia et Ioura. Ils les avaient connus tout petits, ne se gênaient pas avec eux et les chargèrent sans discussion de ce travail.

— Félitsata Sémionovna ne comprend pas qu’il fallait y penser plus tôt, au lieu de faire ça au beau milieu de la fête, quand les invités sont là. Ah là, là, gribouille, tu en as encore fait du beau travail avec les numéros, mon pauvre Georges. On avait décidé de mettre les bonbonnières pleines de dragées sur la table et les vides sur le divan, et vous avez de nouveau tout mis sens dessus dessous.

— Je suis très heureuse qu’Annette aille mieux. Nous étions si inquiets pour elle, Pierre et moi.

— Oui, ma chérie, mais c’est justement qu’elle va moins bien, moins bien, comprends-tu, mais avec toi c’est toujours « devant derrière ».

Ioura et Tonia restèrent cloués dans les coulisses auprès de Georges et des vieillards pendant une bonne moitié de la soirée.

XIII

Pendant tout le temps qu’ils passèrent avec les Sventitski, Lara était dans la grande salle. Elle n’était pas en robe de bal et ne connaissait personne ; tantôt abandonnée et sans volonté, elle tournoyait comme dans un rêve aux bras de Koka Kornakov, et tantôt, comme hébétée, elle marchait sans but à travers la salle.

Une ou deux fois déjà, elle s’était arrêtée, indécise, au seuil du salon, dans l’espoir d’être remarquée par Komarovski qui faisait face à la salle. Mais il regardait son jeu, qu’il tenait devant lui dans sa main gauche comme un écran ; ou bien ne la voyait-il vraiment pas, ou bien faisait-il semblant de ne pas l’avoir aperçue ? Lara eut le souffle coupé par l’affront qu’il lui faisait.

A ce moment une jeune fille que Lara ne connaissait pas entra dans le salon. Komarovski lui jeta ce regard que Lara connaissait si bien. La jeune fille, flattée, sourit à Komarovski, rougit et rayonna. A cette vue Lara faillit pousser un cri. Son visage s’empourpra de honte, le rouge couvrit son front et son cou. « Une nouvelle victime », pensa-t-elle. Comme dans un miroir, Lara se vit elle-même avec toute son histoire. Mais elle n’avait pas encore renoncé à l’idée de parler à Komarovski et, décidant de remettre sa tentative à un moment plus favorable, elle se força au calme et revint dans la salle.

A la table de Komarovski, il y avait encore trois personnes. L’un de ses partenaires, son voisin, était le père du jeune homme à la mise recherchée qui avait invité Lara à la valse. C’est ce que Lara conclut des deux ou trois mots qu’elle avait échangés avec son cavalier en tournoyant à travers la salle. Quant à la grande femme brune et vêtue de noir, aux yeux fous et ardents et au cou de vipère déplaisamment tendu, qui à chaque instant passait du salon dans la salle où son fils exerçait son activité, pour revenir ensuite dans le salon où jouait son mari, cette femme était la mère de Koka Kornakov. Enfin, Lara apprit par hasard que la jeune fille qui avait éveillé en elle tous ces remous était la sœur de Koka, et que ses considérations étaient sans fondement.

« Kornakov », avait dit Koka tout au début, pour se présenter à Lara. Mais elle n’avait pas bien entendu. « Kornakov », répéta-t-il après avoir décrit en glissant un dernier cercle, en la raccompagnant jusqu’à son fauteuil et en s’inclinant devant elle. Cette fois-ci Lara l’entendit. « Kornakov, Kornakov, répéta-t-elle, songeuse. Ça me dit quelque chose. Quelque chose de déplaisant. » Puis elle se souvint. Kornakov était le vice-procureur de la chambre des mises en accusation de Moscou. C’était lui qui avait prononcé le réquisitoire contre le groupe de cheminots avec lesquels Tiverzine avait été jugé. Kologrivov était allé le voir à la prière de Lara pour tenter de l’amadouer, et de refréner son ardeur à ce procès, mais il n’avait pas réussi à le fléchir. « C’est donc ça ! Bon, bon. Curieux. Kornakov.

XIV

Il devait être une ou deux heures du matin. Les oreilles de Ioura bourdonnaient. Après une interruption au cours de laquelle les invités étaient passés dans la salle à manger pour prendre du thé et des petits fours, la danse avait repris. Lorsque les bougies de l’arbre se consumaient, plus personne ne venait les remplacer.

Ioura se tenait distraitement au milieu de la salle et regardait Tonia, qui dansait avec un inconnu. Lorsqu’elle passait devant Ioura, elle rejetait d’un mouvement de sa jambe la traîne de sa robe de satin trop longue, la faisait claquer derrière elle, puis disparaissait parmi la foule des danseurs.

Elle était très échauffée. Pendant l’interruption, lorsqu’ils étaient assis dans la salle à manger, Tonia n’avait pas pris de thé ; elle apaisait sa soif avec des mandarines dont elle épluchait sans arrêt l’écorce odorante. Elle tirait sans cesse de sa ceinture ou de sa manche un mouchoir de batiste aussi minuscule que les fleurs de l’arbre fruitier, et en essuyait les gouttes de sueur qui perlaient à ses lèvres et entre ses doigts collants. Sans cesser de rire et de bavarder avec animation, elle remettait machinalement le mouchoir derrière sa ceinture ou sur les volants de son corsage.

Maintenant qu’elle dansait avec un cavalier inconnu et que, dans les tourbillons de la valse, elle accrochait Ioura qui s’écartait et fronçait les sourcils, Tonia, espiègle, lui serrait la main et lui faisait au passage un sourire éloquent. Une fois, le mouchoir qu’elle tenait dans sa main resta sur la paume de Ioura. Il l’appuya à ses lèvres et ferma les yeux. Le mouchoir exhalait l’odeur enivrante de l’écorce de mandarine et de la paume échauffée de Tonia.

C’était quelque chose de nouveau dans sa vie, quelque chose qu’il n’avait jamais éprouvé jusque-là, quelque chose d’aigu qui le transperçait de la tête aux pieds. L’odeur était d’une naïveté enfantine et avait le ton d’intimité raisonnable d’un mot prononcé à mi-voix dans l’obscurité. Ioura ne bougeait pas, les yeux et les lèvres enfouis dans le mouchoir qu’il respirait dans le creux de sa paume. Soudain un coup de feu retentit dans la maison.

Tout le monde se tourna vers le rideau qui séparait le salon de la salle. Pendant un instant, ce fut le silence. Puis la panique commença. Tout le monde s’agitait et criait. Une partie de l’assistance se jeta à la suite de Koka Kornakov vers l’endroit d’où était parti le coup de feu. Mais déjà on venait du salon à leur rencontre, on menaçait, on pleurait, on se disputait et on se coupait la parole.

— Qu’a-t-elle fait, qu’a-t-elle donc fait ? répétait désespérément Komarovski.

— Boria tu es vivant ? Boria, tu es vivant? criait M »e Kornakova d’une voix hystérique. Il paraît que le docteur Drokov se trouve parmi les invités. Oui, mais où est-il donc, où est-il ? Ah, laissez donc, je vous en prie ! Pour vous c’est une égratignure, mais pour moi c’est la raison d’être de toute ma vie. O mon pauvre martyr, qui as démasqué tous ces criminels ! La voilà, la voilà la canaille, je vais t’arracher les yeux, misérable ! On la tient maintenant ! Qu’avez-vous dit, monsieur Komarovski ? Vous ? C’est vous qu’elle visait ? Non, je n’en peux plus. Il m’arrive un grand malheur, monsieur Komarovski, reprenez-vous, je n’ai pas l’esprit aux plaisanteries en ce moment. Koka, mon petit Koka, qu’en dis-tu! Sur ton père… Oui… Mais la main du Seigneur… Koka ! Koka!

La foule du salon se déversa dans la salle. Au milieu, plaisantant très haut et assurant à tout le monde qu’il n’avait absolument rien, marchait le vice-procureur Kornakov ; il appuyait une serviette propre sur l’éraflure sanglante qu’il avait à la main gauche. Dans un autre groupe, légèrement en retrait, on menait Lara en la tenant par les bras.

Ioura fut stupéfait de la voir. « C’est elle ! » Et de nouveau, dans quelles circonstances extraordinaires ! Et de nouveau cet homme grisonnant. Mais maintenant Ioura le connaissait. C’était l’éminent avocat Komarovski, qui était mêlé à l’affaire de l’héritage Jivago. On pouvait éviter de se saluer, Ioura et lui faisaient semblant de ne pas se connaître. Et elle… C’était donc elle qui avait tiré ? Sur le procureur ? Une politique, sans doute. La pauvre. On va la soigner, maintenant ! Qu’elle est belle, fièrement belle. Et ceux-là ! Les bandits la traînent en lui tordant les bras, comme une voleuse prise la main dans le sac.

Mais il comprit aussitôt qu’il se trompait. Les jambes de Lara flageolaient. On la tenait par les bras pour l’empêcher de tomber, et l’on eut peine à l’amener jusqu’au fauteuil le plus proche, où elle s’effondra.

Ioura courut vers elle pour lui faire reprendre connaissance, mais il décida, pour plus de convenance, de témoigner d’abord quelque intérêt pour la victime supposée de l’attentat. Il s’approcha de Kornakov et dit :

— On a demandé un médecin. Je peux vous être utile.

Montrez-moi votre main. Eh bien, vous en avez de la chance. Ce n’est rien du tout, ça ne mérite même pas un bandage. Quoiqu’au fond, un peu de teinture d’iode ne peut pas vous faire de mal. Voici Félitsata Sémionovna, nous allons lui en demander.

Mme Sventitskaïa et Tonia s’approchèrent de Ioura. Elles avaient le visage défait. Elles lui dirent de tout laisser tomber et d’aller s’habiller au plus vite : on était venu les chercher Tonia et lui, il était arrivé quelque chose chez eux. Ioura fut saisi de frayeur, il supposait le pire ; oubliant tout le reste, il courut s’habiller.

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer