Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket

Chapitre 26Conjectures.

Les circonstances relatives à la mort récentede M. Pym, si soudaine et si déplorable, sont déjà bienconnues du public, grâce aux communications de la pressequotidienne. Il est à craindre que les chapitres restants quidevaient compléter sa relation, et qu’il avait gardés, pour lesrevoir, pendant que les précédents étaient sous presse, ne soientirrévocablement perdus par suite de la catastrophe dans laquelle ila péri lui-même. Cependant il se pourrait que tel ne fût pas lecas, et le manuscrit, si finalement on le retrouve, sera livré aupublic.

On a tenté tous les moyens pour remédier à cedéfaut. Le gentleman dont le nom est cité dans la préface, et qu’onaurait supposé capable, d’après ce qui est dit de lui, de comblerla lacune, a décliné cette tâche, et cela, pour des raisonssuffisantes tirées de l’inexactitude générale des détails à luicommuniqués et de sa défiance relativement à l’absolue vérité desdernières parties du récit. Peters, de qui on pourrait espérerquelques renseignements, est encore vivant et réside dansl’Illinois ; mais on ne peut pas le trouver pour le moment.Plus tard, on pourra le voir, et sans aucun doute il fournira desdocuments pour compléter le compte-rendu de M. Pym.

La perte des deux ou trois derniers chapitres(car il n’y en avait que deux ou trois) est une perte d’autant plusdéplorable qu’ils contenaient indubitablement la matière relativeau pôle même, ou du moins aux régions situées dans la proximitéimmédiate du pôle, et que les affirmations de l’auteur relativementà ces régions pourraient être bientôt vérifiées ou contredites parl’expédition dans l’océan Antarctique que le gouvernement prépareen ce moment même.

Il y a un point de la relation sur lequel ilest bon de présenter quelques observations ; et ce sera pourl’auteur de cet appendice un plaisir très vif, si ses réflexionsont pour résultat de donner un certain crédit aux très singulièrespages récemment publiées. Nous voulons parler des gouffresdécouverts dans l’île de Tsalal et de l’ensemble des figurescomprises dans le chapitre XXIII.

M. Pym a donné les dessins des abîmessans commentaire, et il décide résolument que les entaillestrouvées à l’extrémité du gouffre situé le plus à l’est n’ontqu’une ressemblance fantastique avec des caractères alphabétiques,enfin, et d’une manière positive, qu’elles ne sont pas descaractères. Cette assertion est faite d’une manière si simple etsoutenue par une sorte de démonstration si concluante (c’est-à-direl’adaptation des fragments trouvés dans la poussière dont lessaillies remplissaient exactement les entailles du mur), que noussommes forcés de croire l’écrivain de bonne foi ; et aucunlecteur raisonnable ne supposera qu’il en soit autrement. Maiscomme les faits relatifs à toutes les figures sont desplus singuliers (particulièrement quand on les rapproche decertains détails dans le corps du récit), nous ferons peut-êtrebien de toucher quelques mots de l’ensemble de ces faits, et celanous paraît d’autant plus à propos que les faits en question ont,sans aucun doute, échappé à l’attention de M. Poe.

Ainsi, les figures 1, 2, 3, 4 et 5, quand onles joint l’une à l’autre dans l’ordre précis suivant lequel seprésentent les gouffres eux-mêmes, et quand on les débarrasse despetits embranchements latéraux ou galeries voûtées (qui, on se lerappelle, servaient simplement de moyens de communication entre lesgaleries principales et étaient d’un caractère totalementdifférent), constituent un mot-racine éthiopien, la racine  ouêtre ténébreux, d’où viennent tous les dérivés ayant traità l’ombre et aux ténèbres.

Quant à l’entaille placée à gauche et leplus au nord, dans la figure 4, il est plus que probable quel’opinion de Peters était bonne, et que son apparencehiéroglyphique était véritablement l’ouvrage de l’art et unereprésentation intentionnelle de la force humaine. Le lecteur a ledessin sous les yeux ; il saisira ou ne saisira pas laressemblance indiquée ; mais la suite des entailles fournitune forte confirmation de l’idée de Peters. La rangée supérieureest évidemment le mot-racine arabe ou être blanc, d’oùtous les dérivés ayant trait à l’éclat et à la blancheur. La rangéeinférieure n’est pas aussi nette ni aussi facile à saisir. Lescaractères sont quelque peu cassés et disjoints ; néanmoins iln’y a pas à douter que, dans leur état parfait, ils ne formassentcomplètement le mot égyptien  ou la région du sud. Onremarquera que ces interprétations confirment l’opinion de Petersrelativement à la figure située le plus au nord. Le brasest étendu vers le sud.

De telles conclusions ouvrent un vaste champaux rêveries et aux conjectures les plus excitantes. Peut-êtredoit-on les rapprocher de quelques-uns des incidents du récit quisont le plus faiblement indiqués ; quoique la chaîne desrapports ne saute pas aux yeux, elle est bien complète.Tekeli-li !était le cri des naturels de Tsalalépouvantés à la vue du cadavre de l’animal blanc ramasséen mer. Tekeli-li ! était aussi l’exclamation deterreur du captif tsalalien au contact des objets blancsappartenant à M. Pym. C’était aussi le cri des gigantesquesoiseaux blancs au vol rapide qui sortaient du rideaublanc de vapeur au sud. On n’a rien trouvé deblanc à Tsalal, et rien au contraire qui ne fût tel dansle voyage subséquent vers la région ultérieure. Il ne serait pasimpossible que Tsalal,le nom de l’île aux abîmes, soumis àune minutieuse analyse philologique, ne trahît quelque parenté avecles gouffres alphabétiques ou quelque rapport avec les caractèreséthiopiens si mystérieusement façonnés par leurs sinuosités.

J’ai gravé cela dans la montagne, et mavengeance est écrite dans la poussière du rocher.

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer