je serai très-enchantée, monsieur. Mademoiselle Florentine pourra venir à mon magasin et choisira ce qu’elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi tout est bien entendu : vous ne parlerez plus de Virginie, une saveteuse incapable d’inventer une forme, tandis que j’invente, moi ! Lucien entendit tomber un certain nombre d’écus dans la caisse. Puis le militaire se mit à faire son compte journalier. – Monsieur, je suis là depuis une heure, dit le poète d’un air assez fâché. – Ils ne sont pas venus, dit le vétéran napoléonien en manifestant un émoi par politesse. Ca ne m’étonne pas. Voici quelque temps que je ne les vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyez-vous. Ces lapins-là ne viennent que quand on paye, entre les 29 et les 30. – Et monsieur Finot ? dit Lucien qui avait retenu le nom du directeur. – Il est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, porte chez lui tout ce qui est venu aujourd’hui en portant le papier à l’imprimerie. – Où se fait donc le journal ? dit Lucien en se parlant à lui-même. – Le journal ? dit l’employé qui reçut de Coloquinte le reste de l’argent du timbre, le journal ? … broum ! broum ! Mon vieux, sois demain à six heures à l’imprimerie pour voir à faire filer les porteurs. Le journal, monsieur, se fait dans la rue, chez les auteurs, à l’imprimerie, entre onze heures et minuit. Du temps de l’Empereur, monsieur, ces boutiques de papier gâté n’étaient pas connues. Ah ! il vous aurait fait secouer ça par quatre hommes et un caporal, et ne se serait pas laissé embêter comme ceux-ci par des phrases. Mais, assez causé. Si mon neveu y trouve son compte, et que l’on écrive pour le fils de l’autre, broum ! broum ! après tout, ce n’est pas un mal. Ah çà, les abonnés ne m’ont pas l’air d’arriver en colonne serrée : je vais quitter le poste. – Monsieur, vous me paraissez être au fait de la rédaction du journal. – Sous le rapport financier, broum ! broum ! dit le soldat en ramassant les phlegmes qu’il avait dans le gosier. Selon les talents, cent sous ou trois francs la colonne, cinquante lignes à soixante lettres sans blancs, voilà. Quant aux rédacteurs, c’est de singuliers pistolets, de petits jeunes gens dont je n’aurais pas voulu pour des soldats du train, et qui, parce qu’ils mettent des pattes de mouche sur du papier blanc, ont l’air de mépriser un vieux capitaine des dragons de la Garde Impériale, retraité chef de bataillon, entré dans toutes les capitales de l’Europe avec Napoléon… Lucien, poussé vers la porte par le soldat de Napoléon, qui brossait sa redingote bleue et manifestait l’intention de sortir, eut le courage de se mettre en travers. – Je viens pour être rédacteur, dit-il, et vous jure que je suis plein de respect pour un capitaine de la Garde Impériale, des hommes de bronze… – Bien dit, mon petit pékin, reprit l’officier en frappant sur le ventre de Lucien ; mais dans quelle classe de rédacteurs voulez-vous entrer ? répliqua le soudard en passant sur le ventre de Lucien et descendant l’escalier. Il ne s’arrêta que pour allumer son cigare chez le portier. – S’il vient des abonnements, recevez-les et prenez-en note, mère Chollet. Toujours l’abonnement, je ne connais que l’abonnement, reprit-il en se tournant vers Lucien qui l’avait suivi. Finot est mon neveu, le seul de la famille qui m’ait adouci ma position. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Aussi quiconque cherche querelle à Finot trouve-t-il le vieux Giroudeau, capitaine aux dragons, parti simple cavalier à l’armée de Sambre-et-Meuse, cinq ans maître d’armes au premier hussards, armée d’Italie ! Une, deux, et le plaignant serait à l’ombre ! ajouta-t-il en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon petit, nous avons différents corps dans les rédacteurs : il y a le rédacteur qui rédige et qui a sa solde, le rédacteur qui rédige et qui n’a rien, ce que nous appelons un volontaire ; enfin le rédacteur qui ne rédige rien et qui n’est pas le plus bête, il ne fait pas de fautes celui-là, il se donne les gants d’être un homme d’esprit, il appartient au journal, il nous paye à dîner, il flâne dans les théâtres, il entretient une actrice, il est très-heureux. Que voulez-vous être ? – Mais rédacteur travaillant bien, et partant bien payé. – Vous voilà comme tous les conscrits qui veulent être maréchaux de France ! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file à gauche, pas accéléré, allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce brave homme qui a servi, ça se voit à sa tournure. Est-ce pas une horreur qu’un vieux soldat qui est allé mille fois à la gueule du brutal ramasse des clous dans Paris ? Dieu de Dieu, tu n’es qu’un gueux, tu n’as pas soutenu l’Empereur ! Enfin, mon petit, ce particulier que vous avez vu ce matin a gagné quarante francs dans son mois. Ferez-vous mieux ? ils disent que c’est le plus spirituel. – Quand vous êtes allé dans Sambre-et-Meuse, on vous a dit qu’il y avait du danger. – Parbleu ! – Eh ! bien ? – Eh ! bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garçon, le plus loyal garçon que vous rencontrerez, si vous pouvez le rencontrer ; car il se remue comme un poisson. Dans son métier, il ne s’agit pas d’écrire, voyez-vous, mais de faire que les autres écrivent. Il paraît que les paroissiens aiment mieux se régaler avec les actrices que de barbouiller du papier. Oh ! c’est de singuliers pistolets ! A l’honneur de vous revoir. Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombée, une des protectrices de Germanicus, et laissa Lucien sur le boulevard, aussi stupéfait de ce tableau de la rédaction qu’il l’avait été des résultats définitifs de la littérature chez Vidal et Porchon. Lucien courut dix fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans jamais le trouver. De grand matin, Finot n’était pas rentré. A midi, Finot était en course : – il déjeunait, disait-on, à tel café. Lucien allait au café, demandait Finot à la limonadière, en surmontant des répugnances inouïes : Finot venait de sortir. Enfin Lucien, lassé, regarda Finot comme un personnage apocryphe et fabuleux, il trouva plus simple de guetter Etienne Lousteau chez Flicoteaux. Le jeune journaliste expliquerait sans doute le mystère qui planait sur la vie du journal auquel il était attaché. Depuis le jour béni cent fois où Lucien fit la connaissance de Daniel d’Arthez, il avait changé de place chez Flicoteaux : les deux amis dînaient à côté l’un de l’autre, et causaient à voix basse de haute littérature, des sujets à traiter, de la manière de les présenter, de les entamer, de les dénouer. En ce moment, Daniel d’Arthez tenait le manuscrit de l’Archer de Charles IX, il y refaisait des chapitres, il y écrivait les belles pages qui y sont, et avait encore pour quelques jours de corrections. Il y mettait la magnifique préface qui peut-être domine le livre, et qui jeta tant de clartés dans la jeune littérature. Un jour, au moment où Lucien s’asseyait à côté de Daniel qui l’avait attendu et dont la main était dans la sienne, il vit à la porte Etienne Lousteau qui tournait le bec de cane. Lucien quitta brusquement la main de Daniel, et dit au garçon qu’il voulait dîner à son ancienne place auprès du comptoir. D’Arthez jeta sur Lucien un de ces regards angéliques, où le pardon enveloppe le reproche, et qui tomba si vivement dans le coeur tendre du poète qu’il reprit la main de Daniel pour la lui serrer de nouveau. – Il s’agit pour moi d’une affaire importante, je vous en parlerai, lui dit-il. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Lucien était à sa place au moment où Lousteau prenait la sienne ; le premier, il salua, la conversation s’engagea bientôt, et fut si vivement poussée entre eux, que Lucien alla chercher le manuscrit des Marguerites pendant que Lousteau finissait de dîner. Il avait obtenu de soumettre ses sonnets au journaliste, et comptait sur sa bienveillance de parade pour avoir un éditeur ou pour entrer au journal. A son retour, Lucien vit, dans le coin du restaurant, Daniel tristement accoudé qui le regarda mélancoliquement ; mais, dévoré par la misère et poussé par l’ambition, il feignit de ne pas voir son frère du Cénacle, et suivit Lousteau. Avant la chute du jour, le journaliste et le néophyte allèrent s’asseoir sous les arbres dans cette partie du Luxembourg qui de la grande allée de l’Observatoire conduit à la rue de l’Ouest. Cette rue était alors un long bourbier, bordé de planches et de marais où les maisons se trouvaient seulement vers la rue de Vaugirard, et le passage était si peu fréquenté, qu’au moment où Paris dîne, deux amants pouvaient s’y quereller et s’y donner les arrhes d’un raccommodement sans crainte d’y être vus. Le seul trouble-fête possible était le vétéran en faction à la petite grille de la rue de l’Ouest, si le vénérable soldat s’avisait d’augmenter le nombre de pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans cette allée, sur un banc de bois, entre deux tilleuls, qu’Etienne écouta les sonnets choisis pour échantillons parmi les Marguerites. Etienne Lousteau, qui, depuis deux ans d’apprentissage, avait le pied à l’étrier en qualité de rédacteur, et qui comptait quelques amitiés parmi les célébrités de cette époque, était un imposant personnage aux yeux de Lucien. Aussi, tout en détortillant le manuscrit des Marguerites, le poète de province jugea-t-il nécessaire de faire une sorte de préface. – Le sonnet, monsieur, est une des oeuvres les plus difficiles de la poésie. Ce petit poème a été généralement abandonné. Personne en France n’a pu rivaliser Pétrarque, dont la langue, infiniment plus souple que la nôtre, admet des jeux de pensée repoussés par notre positivisme (pardonnez-moi ce mot). Il m’a donc paru original de débuter par un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l’ode, Canalis le poème, Béranger la Chanson, Casimir Delavigne la Tragédie. – Etes-vous classique ou romantique ? lui demanda Lousteau. L’air étonné de Lucien dénotait une si complète ignorance de l’état des choses dans la République des Lettres, que Lousteau jugea nécessaire de l’éclairer. – Mon cher, vous arrivez au milieu d’une bataille acharnée, il faut vous décider promptement. La littérature est partagée d’abord en plusieurs zones ; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques. La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des opinions politiques, et il s’ensuit une guerre à toutes armes, encre à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues à notre littérature ; tandis que les Libéraux veulent maintenir les unités, l’allure de l’alexandrin et les formes classiques. Les opinions littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous êtes éclectique, vous n’aurez personne pour vous. De quel côté vous rangez-vous ? – Quels sont les plus forts ? – Les journaux libéraux ont beaucoup plus d’abonnés que les journaux royalistes et ministériels ; néanmoins Lamartine et Victor Hugo percent, quoique monarchiques et religieux, quoique protégés par la cour et par le clergé. – Bah ! des sonnets, c’est de la littérature d’avant Boileau, dit Etienne en voyant Lucien effrayé d’avoir à choisir entre deux bannières. Soyez romantique. Les romantiques se composent de jeunes gens, et les classiques sont des perruques : les romantiques l’emporteront. Le mot perruque était le dernier mot trouvé par le journalisme romantique, qui en avait affublé les classiques. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – LA PAQUERETTE ! dit Lucien
