La Comtesse de Winter
Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par d’Artagnan non pas de tout ce qui s’était passé, mais de ce que d’Artagnan savait. En rapprochant ce qu’il avait entendu sortir de la bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une idée assez exacte d’une position de la gravité de laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu’elle fût, lui donnait la mesure. Mais ce qui l’étonnait surtout, c’est que le cardinal, intéressé comme il l’était à ce que le jeune homme ne mît pas le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l’arrêter en route. Ce fut alors, et sur la manifestation de cet étonnement, que d’Artagnan lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de ses trois amis qu’il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il était arrivé à en être quitte pour le coup d’épée qui avait traversé le billet de la reine, et qu’il avait rendu à M. de Wardes en si terrible monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d’un air étonné, comme s’il n’eût pas pu comprendre que tant de prudence, de courage et de dévouement s’alliât avec un visage qui n’indiquait pas encore vingt ans.
Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent aux portes de Londres. D’Artagnan avait cru qu’en arrivant dans la ville le duc allait ralentir l’allure du sien, mais il n’en fut pas ainsi : il continua sa route à fond de train, s’inquiétant peu de renverser ceux qui étaient sur son chemin.
En effet, en traversant la Cité deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent ; mais Buckingham ne détourna pas même la tête pour regarder ce qu’étaient devenus ceux qu’il avait culbutés. D’Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort à des malédictions.
En entrant dans la cour de l’hôtel, Buckingham sauta à bas de son cheval, et, sans s’inquiéter de ce qu’il deviendrait, il lui jeta la bride sur le cou et s’élança vers le perron. D’Artagnan en fit autant, avec un peu plus d’inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont il avait pu apprécier le mérite ; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre valets s’étaient déjà élancés des cuisines et des écuries, et s’emparaient aussitôt de leurs montures.
Le duc marchait si rapidement, que d’Artagnan avait peine à le suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d’une élégance dont les plus grands seigneurs de France n’avaient pas même l’idée, et il parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle de goût et de richesse. Dans l’alcôve de cette chambre était une porte, prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d’or qu’il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par discrétion, d’Artagnan était resté en arrière ; mais au moment où Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l’hésitation du jeune homme :
« Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d’être admis en la présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu. »
Encouragé par cette invitation, d’Artagnan suivit le duc, qui referma la porte derrière lui.
Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute tapissée de soie de Perse et brochée d’or, ardemment éclairée par un grand nombre de bougies. Au-dessus d’une espèce d’autel, et au-dessous d’un dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, était un portrait de grandeur naturelle représentant Anne d’Autriche, si parfaitement ressemblant, que d’Artagnan poussa un cri de surprise : on eût cru que la reine allait parler.
Sur l’autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui renfermait les ferrets de diamants.
Le duc s’approcha de l’autel, s’agenouilla comme eût pu faire un prêtre devant le Christ ; puis il ouvrit le coffret.
« Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros nœud de ruban bleu tout étincelant de diamants ; tenez, voici ces précieux ferrets avec lesquels j’avais fait le serment d’être enterré. La reine me les avait donnés, la reine me les reprend : sa volonté, comme celle de Dieu, soit faite en toutes choses. »
Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont il fallait se séparer. Tout à coup, il poussa un cri terrible.
« Qu’y a-t-il ? demanda d’Artagnan avec inquiétude, et que vous arrive-t-il, Milord ?
– Il y a que tout est perdu, s’écria Buckingham en devenant pâle comme un trépassé ; deux de ces ferrets manquent, il n’y en a plus que dix.
– Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu’on les lui ait volés ?
– On me les a volés, reprit le duc, et c’est le cardinal qui a fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec des ciseaux.
– Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol… Peut-être la personne les a-t-elle encore entre les mains.
– Attendez, attendez ! s’écria le duc. La seule fois que j’ai mis ces ferrets, c’était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La comtesse de Winter, avec laquelle j’étais brouillé, s’est rapprochée de moi à ce bal. Ce raccommodement, c’était une vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l’ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal.
– Mais il en a donc dans le monde entier ! s’écria d’Artagnan.
– Oh ! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère ; oui, c’est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce bal ?
– Lundi prochain.
– Lundi prochain ! cinq jours encore, c’est plus de temps qu’il ne nous en faut. Patrice ! s’écria le duc en ouvrant la porte de la chapelle, Patrice ! »
Son valet de chambre de confiance parut.
« Mon joaillier et mon secrétaire ! »
Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui prouvaient l’habitude qu’il avait contractée d’obéir aveuglément et sans réplique.
Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier, ce fut le secrétaire qui parut d’abord. C’était tout simple, il habitait l’hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre à coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre main.
« Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l’exécution de ces ordres. Je désire qu’ils soient promulgués à l’instant même.
– Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m’interroge sur les motifs qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si extraordinaire, que répondrai-je ?
– Que tel a été mon bon plaisir, et que je n’ai de compte à rendre à personne de ma volonté.
– Sera-ce la réponse qu’il devra transmettre à Sa Majesté, reprit en souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la curiosité de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la Grande-Bretagne ?
– Vous avez raison, monsieur, répondit Buckingham ; il dirait en ce cas au roi que j’ai décidé la guerre, et que cette mesure est mon premier acte d’hostilité contre la France. »
Le secrétaire s’inclina et sortit.
« Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se retournant vers d’Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà partis pour la France, ils n’y arriveront qu’après vous.
– Comment cela ?
– Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se trouvent à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins de permission particulière, pas un seul n’osera lever l’ancre. »
D’Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme qui mettait le pouvoir illimité dont il était revêtu par la confiance d’un roi au service de ses amours. Buckingham vit, à l’expression du visage du jeune homme, ce qui se passait dans sa pensée, et il sourit.
« Oui, dit-il, oui, c’est qu’Anne d’Autriche est ma véritable reine ; sur un mot d’elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais mon Dieu. Elle m’a demandé de ne point envoyer aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l’ai fait. Je manquais à ma parole, mais qu’importe ! j’obéissais à son désir ; n’ai-je point été grandement payé de mon obéissance, dites ? car c’est à cette obéissance que je dois son portrait. »
D’Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois suspendues les destinées d’un peuple et la vie des hommes.
Il en était au plus profond de ses réflexions, lorsque l’orfèvre entra : c’était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait lui-même qu’il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham.
« Monsieur O’Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle, voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu’ils valent la pièce. »
L’orfèvre jeta un seul coup d’œil sur la façon élégante dont ils étaient montés, calcula l’un dans l’autre la valeur des diamants, et sans hésitation aucune :
« Quinze cents pistoles la pièce, Milord, répondit-il.
– Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-là ? Vous voyez qu’il en manque deux.
– Huit jours, Milord.
– Je les paierai trois mille pistoles la pièce, il me les faut après-demain.
– Milord les aura.
– Vous êtes un homme précieux, monsieur O’Reilly, mais ce n’est pas le tout : ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il faut qu’ils soient faits dans ce palais.
– Impossible, Milord, il n’y a que moi qui puisse les exécuter pour qu’on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les anciens.
– Aussi, mon cher monsieur O’Reilly, vous êtes mon prisonnier, et vous voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le pourriez pas ; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garçons dont vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles qu’ils doivent apporter. »
L’orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation était inutile, il en prit donc à l’instant même son parti.
« Il me sera permis de prévenir ma femme ? demanda-t-il.
– Oh ! il vous sera même permis de la voir, mon cher monsieur O’Reilly : votre captivité sera douce, soyez tranquille ; et comme tout dérangement vaut un dédommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier l’ennui que je vous cause. »
D’Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre, qui remuait à pleines mains les hommes et les millions.
Quant à l’orfèvre, il écrivit à sa femme en lui envoyant le bon de mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui étaient nécessaires.
Buckingham conduisit l’orfèvre dans la chambre qui lui était destinée, et qui, au bout d’une demi-heure, fut transformée en atelier. Puis il mit une sentinelle à chaque porte, avec défense de laisser entrer qui que ce fût, à l’exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d’ajouter qu’il était absolument défendu à l’orfèvre O’Reilly et à son aide de sortir sous quelque prétexte que ce fût. Ce point réglé, le duc revint à d’Artagnan.
« Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l’Angleterre est à nous deux ; que voulez-vous, que désirez-vous ?
– Un lit, répondit d’Artagnan ; c’est, pour le moment, je l’avoue, la chose dont j’ai le plus besoin. »
Buckingham donna à d’Artagnan une chambre qui touchait à la sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu’il se défiât de lui, mais pour avoir quelqu’un à qui parler constamment de la reine.
Une heure après fut promulguée dans Londres l’ordonnance de ne laisser sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas même le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c’était une déclaration de guerre entre les deux royaumes.
Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants étaient achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement pareils, que Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des anciens, et que les plus exercés en pareille matière y auraient été trompés comme lui.
Aussitôt il fit appeler d’Artagnan.
« Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes venu chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance humaine pouvait faire, je l’ai fait.
– Soyez tranquille, Milord : je dirai ce que j’ai vu ; mais Votre Grâce me remet les ferrets sans la boîte ?
– La boîte vous embarrasserait. D’ailleurs la boîte m’est d’autant plus précieuse, qu’elle me reste seule. Vous direz que je la garde.
– Je ferai votre commission mot à mot, Milord.
– Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune homme, comment m’acquitterai-je jamais envers vous ? »
D’Artagnan rougit jusqu’au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idée que le sang de ses compagnons et le sien lui allait être payé par de l’or anglais lui répugnait étrangement.
« Entendons-nous, Milord, répondit d’Artagnan, et pesons bien les faits d’avance, afin qu’il n’y ait point de méprise. Je suis au service du roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frère M. de Tréville, est tout particulièrement attaché à Leurs Majestés. J’ai donc tout fait pour la reine et rien pour Votre Grâce. Il y a plus, c’est que peut-être n’eussé-je rien fait de tout cela, s’il ne se fût agi d’être agréable à quelqu’un qui est ma dame à moi, comme la reine est la vôtre.
– Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre personne, c’est…
– Milord, je ne l’ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme.
– C’est juste, dit le duc ; c’est donc à cette personne que je dois être reconnaissant de votre dévouement.
– Vous l’avez dit, Milord, car justement à cette heure qu’il est question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grâce qu’un Anglais, et par conséquent qu’un ennemi que je serais encore plus enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre ; ce qui, au reste, ne m’empêchera pas d’exécuter de point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour l’accomplir ; mais, je le répète à Votre Grâce, sans qu’elle ait personnellement pour cela plus à me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que j’ai déjà fait pour elle dans la première.
– Nous disons, nous : “Fier comme un Écossais”, murmura Buckingham.
– Et nous disons, nous : “Fier comme un Gascon”, répondit d’Artagnan. Les Gascons sont les Écossais de la France. »
D’Artagnan salua le duc et s’apprêta à partir.
« Eh bien, vous vous en allez comme cela ? Par où ? Comment ?
– C’est vrai.
– Dieu me damne ! les Français ne doutent de rien !
– J’avais oublié que l’Angleterre était une île, et que vous en étiez le roi.
– Allez au port, demandez le brick le Sund, remettez cette lettre au capitaine ; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend pas, et où n’abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs.
– Ce port s’appelle ?
– Saint-Valery ; mais, attendez donc : arrivé là, vous entrerez dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à matelots ; il n’y a pas à vous tromper, il n’y en a qu’une.
– Après ?
– Vous demanderez l’hôte, et vous lui direz : Forward.
– Ce qui veut dire ?
– En avant : c’est le mot d’ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé et vous indiquera le chemin que vous devez suivre ; vous trouverez ainsi quatre relais sur votre route.
Si vous voulez, à chacun d’eux, donner votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront ; vous en connaissez déjà deux, et vous m’avez paru les apprécier en amateur : ce sont ceux que nous montions ; rapportez-vous en à moi, les autres ne leur sont point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d’en accepter un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons : c’est pour nous faire la guerre, d’ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites, vous autres Français, n’est-ce pas ?
– Oui, Milord, j’accepte, dit d’Artagnan ; et s’il plaît à Dieu, nous ferons bon usage de vos présents.
– Maintenant, votre main, jeune homme ; peut-être nous rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille ; mais, en attendant, nous nous quitterons bons amis, je l’espère.
– Oui, Milord, mais avec l’espérance de devenir ennemis bientôt.
– Soyez tranquille, je vous le promets.
– Je compte sur votre parole, Milord. »
D’Artagnan salua le duc et s’avança vivement vers le port.
En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et appareilla aussitôt.
Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient.
En passant bord à bord de l’un d’eux, d’Artagnan crut reconnaître la femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée « Milady », et que lui, d’Artagnan, avait trouvée si belle ; mais grâce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si vite qu’au bout d’un instant on fut hors de vue.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery.
D’Artagnan se dirigea à l’instant même vers l’auberge indiquée, et la reconnut aux cris qui s’en échappaient : on parlait de guerre entre l’Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance.
D’Artagnan fendit la foule, s’avança vers l’hôte, et prononça le mot Forward. À l’instant même, l’hôte lui fit signe de le suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à l’écurie où l’attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s’il avait besoin de quelque autre chose.
« J’ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d’Artagnan.
– Allez d’ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel.
À Neufchâtel, entrez à l’auberge de la Herse d’Or, donnez le mot d’ordre à l’hôtelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sellé.
– Dois-je quelque chose ? demanda d’Artagnan.
– Tout est payé, dit l’hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous conduise !
– Amen ! » répondit le jeune homme en partant au galop.
Quatre heures après, il était à Neufchâtel.
Il suivit strictement les instructions reçues ; à Neufchâtel, comme à Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui l’attendait ; il voulut transporter les pistolets de la selle qu’il venait de quitter à la selle qu’il allait prendre : les fontes étaient garnies de pistolets pareils.
« Votre adresse à Paris ?
– Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts.
– Bien, répondit celui-ci.
– Quelle route faut-il prendre ? demanda à son tour d’Artagnan.
– Celle de Rouen ; mais vous laisserez la ville à votre droite.
Au petit village d’Écouis, vous vous arrêterez, il n’y a qu’une auberge, l’Écu de France. Ne la jugez pas d’après son apparence ; elle aura dans ses écuries un cheval qui vaudra celui-ci.
– Même mot d’ordre ?
– Exactement.
– Adieu, maître !
– Bon voyage, gentilhomme ! avez-vous besoin de quelque chose ? »
D’Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de train. À Écouis, la même scène se répéta : il trouva un hôte aussi prévenant, un cheval frais et reposé ; il laissa son adresse comme il l’avait fait, et repartit du même train pour Pontoise. À Pontoise, il changea une dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de l’hôtel de M. de Tréville.
Il avait fait près de soixante lieues en douze heures.
M. de Tréville le reçut comme s’il l’avait vu le matin même ; seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et qu’il pouvait se rendre à son poste.
Le ballet de la Merlaison
Le lendemain, il n’était bruit dans tout Paris que du bal que MM. les échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et dans lequel Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui était le ballet favori du roi.
Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l’Hôtel de Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville avait dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées ; l’épicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui était un luxe inouï pour cette époque ; enfin vingt violons avaient été prévenus, et le prix qu’on leur accordait avait été fixé au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu’ils devaient sonner toute la nuit.
À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les clefs des portes, des chambres et bureaux de l’Hôtel. Ces clefs lui furent remises à l’instant même ; chacune d’elles portait un billet qui devait servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les avenues.
À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt dans l’Hôtel de Ville, aux portes qui leur avaient été assignées.
À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l’une française l’autre suisse. La compagnie des gardes françaises était composée moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts.
À six heures du soir les invités commencèrent à entrer. À mesure qu’ils entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds préparés.
À neuf heures arriva Mme la Première présidente. Comme c’était, après la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue par messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que devait occuper la reine.
À dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la petite salle du côté de l’église Saint-Jean, et cela en face du buffet d’argent de la ville, qui était gardé par quatre archers.
À minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations : c’était le roi qui s’avançait à travers les rues qui conduisent du Louvre à l’Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec des lanternes de couleur.
Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de six sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du roi, qu’ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majesté répondit en s’excusant d’être venue si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel l’avait retenue jusqu’à onze heures pour parler des affaires de l’État.
Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S.A.R. Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, du duc d’Elbeuf, du comte d’Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de Souveray.
Chacun remarqua que le roi avait l’air triste et préoccupé.
Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour Monsieur. Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masques. Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la présidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient s’habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet.
Avant d’entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu’on le vînt prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal.
Une demi-heure après l’entrée du roi, de nouvelles acclamations retentirent : celles-là annonçaient l’arrivée de la reine : les échevins firent ainsi qu’ils avaient fait déjà et, précédés des sergents, ils s’avancèrent au-devant de leur illustre convive.
La reine entra dans la salle : on remarqua que, comme le roi, elle avait l’air triste et surtout fatigué.
Au moment où elle entrait, le rideau d’une petite tribune qui jusque-là était resté fermé s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol.
Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres : la reine n’avait pas ses ferrets de diamants.
La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de messieurs de la ville et à répondre aux saluts des dames.
Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l’une des portes de la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle.
Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à peine noués, il s’approcha de la reine, et d’une voix altérée :
« Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de les voir ? »
La reine étendit son regard autour d’elle, et vit derrière le roi le cardinal qui souriait d’un sourire diabolique.
« Sire, répondit la reine d’une voix altérée, parce qu’au milieu de cette grande foule j’ai craint qu’il ne leur arrivât malheur.
– Et vous avez eu tort, madame ! Si je vous ai fait ce cadeau, c’était pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort. »
Et la voix du roi était tremblante de colère ; chacun regardait et écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.
« Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.
– Faites, madame, faites, et cela au plus tôt : car dans une heure le ballet va commencer. »
La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient la conduire à son cabinet.
De son côté, le roi regagna le sien.
Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
Tout le monde avait pu remarquer qu’il s’était passé quelque chose entre le roi et la reine ; mais tous deux avaient parlé si bas, que, chacun par respect s’étant éloigné de quelques pas, personne n’avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les écoutait pas.
Le roi sortit le premier de son cabinet ; il était en costume de chasse des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés comme lui. C’était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume.
Le cardinal s’approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l’ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.
« Que veut dire cela ? demanda-t-il au cardinal.
– Rien, répondit celui-ci ; seulement si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n’en trouvez que dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici. »
Le roi regarda le cardinal comme pour l’interroger ; mais il n’eut le temps de lui adresser aucune question : un cri d’admiration sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France.
Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille ; elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et une jupe de satin bleu toute brodée d’argent. Sur son épaule gauche étincelaient les ferrets soutenus par un nœud de même couleur que les plumes et la jupe.
Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère ; cependant, distants comme ils l’étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets ; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze ?
En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet.
Le roi s’avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commença.
Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu’il passait près d’elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
Le ballet dura une heure ; il avait seize entrées.
Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle, chacun reconduisit sa dame à sa place ; mais le roi profita du privilège qu’il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour s’avancer vivement vers la reine.
« Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu’il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte. »
À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal.
« Comment, Sire ! s’écria la jeune reine jouant la surprise, vous m’en donnez encore deux autres ; mais alors cela m’en fera donc quatorze ? »
En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur l’épaule de Sa Majesté.
Le roi appela le cardinal :
« Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal ? demanda le roi d’un ton sévère.
– Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n’osant les lui offrir moi-même, j’ai adopté ce moyen.
– Et j’en suis d’autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit Anne d’Autriche avec un sourire qui prouvait qu’elle n’était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté. »
Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre où elle s’était habillée et où elle devait se dévêtir.
L’attention que nous avons été obligés de donner pendant le commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne d’Autriche devait le triomphe inouï qu’elle venait de remporter sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l’une des portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour quatre personnes : le roi, la reine, Son Éminence et lui.
La reine venait de regagner sa chambre, et d’Artagnan s’apprêtait à se retirer, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule ; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d’un loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut à l’instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux.
La veille ils s’étaient vus à peine chez le suisse Germain, où d’Artagnan l’avait fait demander. La hâte qu’avait la jeune femme de porter à la reine cette excellente nouvelle de l’heureux retour de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles. D’Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un double sentiment, l’amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d’Artagnan voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût-ce qu’un instant ; mais, vive comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu’il voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme lui rappelait qu’il était sous l’empire d’une puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui interdisait jusqu’à la plus légère plainte ; enfin, après une minute ou deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une vive lumière, elle disparut.
D’Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l’air chaud et parfumé qui arrivait jusqu’à lui, la conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu’il était dans un cabinet attenant à la chambre de la reine.
Le jeune homme se tint dans l’ombre et attendit.
La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les personnes qui l’entouraient, et qui avaient au contraire l’habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et comme il n’est pas permis de contredire une reine, qu’elle sourie ou qu’elle pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de MM. les échevins de la ville de Paris.
Quoique d’Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des autres voix, d’abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il l’entendait s’approcher et s’éloigner de cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l’ombre d’un corps intercepter la lumière.
Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passèrent à travers la tapisserie ; d’Artagnan comprit que c’était sa récompense : il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya respectueusement ses lèvres ; puis cette main se retira laissant dans les siennes un objet qu’il reconnut pour être une bague ; aussitôt la porte se referma, et d’Artagnan se retrouva dans la plus complète obscurité.
D’Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau ; il était évident que tout n’était pas fini encore.
Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son amour. D’ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine commencée : on soupait à trois heures, et l’horloge Saint-Jean, depuis quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts.
En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine ; puis on l’entendit s’éloigner ; puis la porte du cabinet où était d’Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s’y élança.
« Vous, enfin ! s’écria d’Artagnan.
– Silence ! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du jeune homme : silence ! et allez-vous-en par où vous êtes venu.
– Mais où et quand vous reverrai-je ? s’écria d’Artagnan.
– Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, partez ! »
Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d’Artagnan hors du cabinet.
D’Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection aucune, ce qui prouve qu’il était bien réellement amoureux.
Le rendez-vous
D’Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu’il fût plus de trois heures du matin, et qu’il eût les plus méchants quartiers de Paris à traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu’il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux.
Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier, et frappa doucement et d’une façon convenue entre lui et son laquais. Planchet, qu’il avait renvoyé deux heures auparavant de l’Hôtel de Ville en lui recommandant de l’attendre, vint lui ouvrir la porte.
« Quelqu’un a-t-il apporté une lettre pour moi ? demanda vivement d’Artagnan.
– Personne n’a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet ; mais il y en a une qui est venue toute seule.
– Que veux-tu dire, imbécile ?
– Je veux dire qu’en rentrant, quoique j’eusse la clef de votre appartement dans ma poche et que cette clef ne m’eût point quitté, j’ai trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à coucher.
– Et où est cette lettre ?
– Je l’ai laissée où elle était, monsieur. Il n’est pas naturel que les lettres entrent ainsi chez les gens.
Si la fenêtre était ouverte encore, ou seulement entrebâillée je ne dis pas ; mais non, tout était hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très certainement quelque magie là-dessous. »
Pendant ce temps, le jeune homme s’élançait dans la chambre et ouvrait la lettre ; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces termes :
« On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre. Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon qui s’élève à l’angle de la maison de M. d’Estrées.
« C. B. »
En lisant cette lettre, d’Artagnan sentait son cœur se dilater et s’étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le cœur des amants.
C’était le premier billet qu’il recevait, c’était le premier rendez-vous qui lui était accordé. Son cœur, gonflé par l’ivresse de la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu’on appelait l’amour.
« Eh bien ! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et pâlir successivement ; eh bien ! n’est-ce pas que j’avais deviné juste et que c’est quelque méchante affaire ?
– Tu te trompes, Planchet, répondit d’Artagnan, et la preuve, c’est que voici un écu pour que tu boives à ma santé.
– Je remercie monsieur de l’écu qu’il me donne, et je lui promets de suivre exactement ses instructions ; mais il n’en est pas moins vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées…
– Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
– Alors, monsieur est content ? demanda Planchet.
– Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes !
– Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher ?
– Oui, va.
– Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur monsieur, mais il n’en est pas moins vrai que cette lettre… »
Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que n’était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de d’Artagnan.
Resté seul, d’Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle maîtresse. Enfin il se coucha, s’endormit et fit des rêves d’or.
À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de la veille.
« Planchet, lui dit d’Artagnan, je sors pour toute la journée peut-être ; tu es donc libre jusqu’à sept heures du soir ; mais, à sept heures du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux.
– Allons ! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire traverser la peau en plusieurs endroits.
– Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
– Eh bien, que disais-je ? s’écria Planchet. Là, j’en étais sûr, maudite lettre !
– Mais rassure-toi donc, imbécile, il s’agit tout simplement d’une partie de plaisir.
– Oui ! comme les voyages d’agrément de l’autre jour, où il pleuvait des balles et où il poussait des chausse-trapes.
– Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d’Artagnan, j’irai sans vous ; j’aime mieux voyager seul que d’avoir un compagnon qui tremble.
– Monsieur me fait injure, dit Planchet ; il me semblait cependant qu’il m’avait vu à l’œuvre.
– Oui, mais j’ai cru que tu avais usé tout ton courage d’une seule fois.
– Monsieur verra que dans l’occasion il m’en reste encore ; seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s’il veut qu’il m’en reste longtemps.
– Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir ?
– Je l’espère.
– Eh bien, je compte sur toi.
– À l’heure dite, je serai prêt ; seulement je croyais que monsieur n’avait qu’un cheval à l’écurie des gardes.
– Peut-être n’y en a-t-il qu’un encore dans ce moment-ci, mais ce soir il y en aura quatre.
– Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte ?
– Justement », dit d’Artagnan.
Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.
M. Bonacieux était sur sa porte.
L’intention de d’Artagnan était de passer outre, sans parler au digne mercier ; mais celui-ci fit un salut si doux et si bénin, que force fut à son locataire non seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui.
Comment d’ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d’Estrées ! D’Artagnan s’approcha de l’air le plus aimable qu’il put prendre.
La conversation tomba tout naturellement sur l’incarcération du pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d’Artagnan eût entendu sa conversation avec l’inconnu de Meung, raconta à son jeune locataire les persécutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu’il ne cessa de qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal et s’étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les instruments de torture.
D’Artagnan l’écouta avec une complaisance exemplaire puis, lorsqu’il eut fini :
« Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l’avait enlevée ? car je n’oublie pas que c’est à cette circonstance fâcheuse que je dois le bonheur d’avoir fait votre connaissance.
– Ah ! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et ma femme de son côté m’a juré ses grands dieux qu’elle ne le savait pas.
Mais vous-même, continua M. Bonacieux d’un ton de bonhomie parfaite, qu’êtes-vous devenu tous ces jours passés ? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n’est pas sur le pavé de Paris, je pense, que vous avez ramassé toute la poussière que Planchet époussetait hier sur vos bottes.
– Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous avons fait un petit voyage.
– Loin d’ici ?
– Oh ! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement ; nous avons été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés.
– Et vous êtes revenu, vous, n’est-ce pas ? reprit M. Bonacieux en donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme vous n’obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous étions impatiemment attendu à Paris, n’est-ce pas ?
– Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l’avoue, d’autant mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu’on ne peut rien vous cacher. Oui, j’étais attendu, et bien impatiemment, je vous en réponds. »
Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que d’Artagnan ne s’en aperçut pas.
« Et nous allons être récompensé de notre diligence ? continua le mercier avec une légère altération dans la voix, altération que d’Artagnan ne remarqua pas plus qu’il n’avait fait du nuage momentané qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du digne homme.
– Ah ! faites donc le bon apôtre ! dit en riant d’Artagnan.
– Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c’est seulement pour savoir si nous rentrons tard.
– Pourquoi cette question, mon cher hôte ? demanda d’Artagnan ; est-ce que vous comptez m’attendre ?
– Non, c’est que depuis mon arrestation et le vol qui a été commis chez moi, je m’effraie chaque fois que j’entends ouvrir une porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous ! je ne suis point homme d’épée, moi !
– Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou trois heures du matin ; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas encore. »
Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d’Artagnan ne put faire autrement que de s’en apercevoir, et lui demanda ce qu’il avait.
« Rien, répondit Bonacieux, rien.
Depuis mes malheurs seulement, je suis sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui n’avez à vous occuper que d’être heureux.
– Alors j’ai de l’occupation, car je le suis.
– Pas encore, attendez donc, vous avez dit : à ce soir.
– Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci ! et peut-être l’attendez-vous avec autant d’impatience que moi. Peut-être, ce soir, Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal.
– Mme Bonacieux n’est pas libre ce soir, répondit gravement le mari ; elle est retenue au Louvre par son service.
– Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis ; quand je suis heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût ; mais il paraît que ce n’est pas possible. »
Et le jeune homme s’éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
« Amusez-vous bien ! » répondit Bonacieux d’un air sépulcral.
Mais d’Artagnan était déjà trop loin pour l’entendre, et l’eut-il entendu, dans la disposition d’esprit où il était, il ne l’eût certes pas remarqué.
Il se dirigea vers l’hôtel de M. de Tréville ; sa visite de la veille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative.
Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait été parfaitement maussade.
À une heure du matin, il s’était retiré sous prétexte qu’il était indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n’étaient rentrées au Louvre qu’à six heures du matin.
« Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant du regard tous les angles de l’appartement pour voir s’ils étaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans l’humiliation de Son Éminence. Il s’agit de bien vous tenir.
– Qu’ai-je à craindre, répondit d’Artagnan, tant que j’aurai le bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés ?
– Tout, croyez-moi. Le cardinal n’est point homme à oublier une mystification tant qu’il n’aura pas réglé ses comptes avec le mystificateur, et le mystificateur m’a bien l’air d’être certain Gascon de ma connaissance.
– Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que c’est moi qui ai été à Londres ?
– Diable ! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt ? Prenez garde, mon cher d’Artagnan, ce n’est pas une bonne chose que le présent d’un ennemi ; n’y a-t-il pas là-dessus certain vers latin… Attendez donc…
– Oui, sans doute, reprit d’Artagnan, qui n’avait jamais pu se fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur ; oui, sans doute, il doit y en avoir un.
– Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l’autre jour… Attendez donc… Ah ! m’y voici :
… timeo Danaos et donaña ferentes
« Ce qui veut dire : “Défiez-vous de l’ennemi qui vous fait des présents.”
– Ce diamant ne vient pas d’un ennemi, monsieur, reprit d’Artagnan, il vient de la reine.
– De la reine ! oh ! oh ! dit M. de Tréville. Effectivement, c’est un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau ?
– Elle me l’a remis elle-même.
– Où cela ?
– Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette.
– Comment ?
– En me donnant sa main à baiser.
– Vous avez baisé la main de la reine ! s’écria M. de Tréville en regardant d’Artagnan.
– Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’accorder cette grâce !
– Et cela en présence de témoins ? Imprudente, trois fois imprudente !
– Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l’a vue », reprit d’Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s’étaient passées.
« Oh ! les femmes, les femmes ! s’écria le vieux soldat, je les reconnais bien à leur imagination romanesque ; tout ce qui sent le mystérieux les charme ; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout ; vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaîtriez pas ; elle vous rencontrerait, qu’elle ne saurait pas qui vous êtes.
– Non, mais grâce à ce diamant…, reprit le jeune homme.
– Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un conseil, un bon conseil, un conseil d’ami ?
– Vous me ferez honneur, monsieur, dit d’Artagnan.
– Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant pour le prix qu’il vous en donnera ; si juif qu’il soit, vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n’ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir celui qui la porte.
– Vendre cette bague ! une bague qui vient de ma souveraine ! jamais, dit d’Artagnan.
– Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu’un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l’écrin de sa mère.
– Vous croyez donc que j’ai quelque chose à craindre ? demanda d’Artagnan.
– C’est-à-dire, jeune homme, que celui qui s’endort sur une mine dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de vous.
– Diable ! dit d’Artagnan, que le ton d’assurance de M. de Tréville commençait à inquiéter : diable, que faut-il faire ?
– Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal a la mémoire tenace et la main longue ; croyez-moi, il vous jouera quelque tour.
– Mais lequel ?
– Eh ! le sais-je, moi ! est-ce qu’il n’a pas à son service toutes les ruses du démon ? Le moins qui puisse vous arriver est qu’on vous arrête.
– Comment ! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté ?
– Pardieu ! on s’est bien gêné pour Athos ! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour : ne vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au contraire, et c’est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l’on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche ; si l’on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte ; si vous traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu’une planche ne vous manque sous le pied ; si vous passez devant une maison qu’on bâtit, regardez en l’air de peur qu’une pierre ne vous tombe sur la tête ; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout. »
D’Artagnan rougit.
« De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement ; et pourquoi plutôt d’elle que d’un autre ?
– C’est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n’en a pas de plus expéditif : une femme vous vend pour dix pistoles, témoin Dalila. Vous savez les Écritures, hein ? »
D’Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux pour le soir même ; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse.
« Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois compagnons ?
– J’allais vous demander si vous n’en aviez pas appris quelques nouvelles.
– Aucune, monsieur.
– Eh bien, je les ai laissés sur ma route : Porthos à Chantilly, avec un duel sur les bras ; Aramis à Crèvecœur, avec une balle dans l’épaule ; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux-monnayeur sur le corps.
– Voyez-vous ! dit M. de Tréville ; et comment vous êtes-vous échappé, vous ?
– Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d’épée dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie.
– Voyez-vous encore ! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée.
– Dites, monsieur.
– À votre place, je ferais une chose.
– Laquelle ?
– Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m’en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable ! ils méritent bien cette petite attention de votre part.
– Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.
– Demain ! et pourquoi pas ce soir ?
– Ce soir, monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire indispensable.
– Ah ! jeune homme ! jeune homme ! quelque amourette ? Prenez garde, je vous le répète : c’est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
– Impossible ! monsieur.
– Vous avez donc donné votre parole ?
– Oui, monsieur.
– Alors c’est autre chose ; mais promettez-moi que si vous n’êtes pas tué cette nuit, vous partirez demain.
– Je vous le promets.
– Avez-vous besoin d’argent ?
– J’ai encore cinquante pistoles. C’est autant qu’il m’en faut, je le pense.
– Mais vos compagnons ?
– Je pense qu’ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
– Vous reverrai-je avant votre départ ?
– Non, pas que je pense, monsieur, à moins qu’il n’y ait du nouveau.
– Allons, bon voyage !
– Merci, monsieur. »
Et d’Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun d’eux n’était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l’on n’avait des nouvelles ni des uns, ni des autres.
Il se serait bien informé d’eux à leurs maîtresses, mais il ne connaissait ni celle de Porthos, ni celle d’Aramis ; quant à Athos, il n’en avait pas.
En passant devant l’hôtel des Gardes, il jeta un coup d’œil dans l’écurie : trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux d’entre eux.
« Ah ! monsieur, dit Planchet en apercevant d’Artagnan, que je suis aise de vous voir !
– Et pourquoi cela, Planchet ? demanda le jeune homme.
– Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte ?
– Moi ? pas le moins du monde.
– Oh ! que vous faites bien, monsieur.
– Mais d’où vient cette question ?
– De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans vous écouter ; monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de couleur.
– Bah !
– Monsieur n’a pas remarqué cela, préoccupé qu’il était de la lettre qu’il venait de recevoir ; mais moi, au contraire, que l’étrange façon dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes, je n’ai pas perdu un mouvement de sa physionomie.
– Et tu l’as trouvée…?
– Traîtreuse, monsieur.
– Vraiment !
– De plus, aussitôt que monsieur l’a eu quitté et qu’il a disparu au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et s’est mis à courir par la rue opposée.
– En effet, tu as raison, Planchet tout cela me paraît fort louche, et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer que la chose ne nous ait été catégoriquement expliquée.
– Monsieur plaisante, mais monsieur verra.
– Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit !
– Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir ?
– Bien au contraire, Planchet, plus j’en voudrai à M. Bonacieux, et plus j’irai au rendez-vous que m’a donné cette lettre qui t’inquiète tant.
– Alors, si c’est la résolution de monsieur…
– Inébranlable, mon ami ; ainsi donc, à neuf heures tiens-toi prêt ici, à l’hôtel ; je viendrai te prendre. »
Planchet, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir de faire renoncer son maître à son projet, poussa un profond soupir, et se mit à étriller le troisième cheval.
Quant à d’Artagnan, comme c’était au fond un garçon plein de prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s’en alla dîner chez ce prêtre gascon qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur avait donné un déjeuner de chocolat.
Le pavillon
À neuf heures, d’Artagnan était à l’hôtel des Gardes ; il trouva Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé.
Planchet était armé de son mousqueton et d’un pistolet. D’Artagnan avait son épée et passa deux pistolets à sa ceinture, puis tous deux enfourchèrent chacun un cheval et s’éloignèrent sans bruit. Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit à la suite de son maître, et marcha par-derrière à dix pas.
D’Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conférence et suivit alors le chemin, bien plus beau alors qu’aujourd’hui, qui mène à Saint-Cloud.
Tant qu’on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la distance qu’il s’était imposée ; mais dès que le chemin commença à devenir plus désert et plus obscurs il se rapprocha tout doucement : si bien que, lorsqu’on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout naturellement marcher côte à côte avec son maître. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l’oscillation des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquiétude. D’Artagnan s’aperçut qu’il se passait chez son laquais quelque chose d’extraordinaire.
« Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu’avons-nous donc ?
– Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les églises ?
– Pourquoi cela, Planchet ?
– Parce qu’on n’ose point parler haut dans ceux-ci comme dans celles-là.
– Pourquoi n’oses-tu parler haut, Planchet ? parce que tu as peur ?
– Peur d’être entendu, oui, monsieur.
– Peur d’être entendu ! Notre conversation est cependant morale, mon cher Planchet, et nul n’y trouverait à redire.
– Ah ! monsieur ! reprit Planchet en revenant à son idée mère, que ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de déplaisant dans le jeu de ses lèvres !
– Qui diable te fait penser à Bonacieux ?
– Monsieur, l’on pense à ce que l’on peut et non pas à ce que l’on veut.
– Parce que tu es un poltron, Planchet.
– Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie ; la prudence est une vertu.
– Et tu es vertueux, n’est-ce pas, Planchet ?
– Monsieur, n’est-ce point le canon d’un mousquet qui brille là-bas ? Si nous baissions la tête ?
– En vérité, murmura d’Artagnan, à qui les recommandations de M. de Tréville revenaient en mémoire ; en vérité, cet animal finirait par me faire peur. »
Et il mit son cheval au trot.
Planchet suivit le mouvement de son maître, exactement comme s’il eût été son ombre, et se retrouva trottant près de lui.
« Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit, monsieur ? demanda-t-il.
– Non, Planchet, car tu es arrivé, toi.
– Comment, je suis arrivé ? et monsieur ?
– Moi, je vais encore à quelques pas.
– Et monsieur me laisse seul ici ?
– Tu as peur, Planchet ?
– Non, mais je fais seulement observer à monsieur que la nuit sera très froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatismes, et qu’un laquais qui a des rhumatismes est un triste serviteur, surtout pour un maître alerte comme monsieur.
– Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces cabarets que tu vois là-bas, et tu m’attendras demain matin à six heures devant la porte.
– Monsieur, j’ai bu et mangé respectueusement l’écu que vous m’avez donné ce matin ; de sorte qu’il ne me reste pas un traître sou dans le cas où j’aurais froid.
– Voici une demi-pistole. À demain. »
D’Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de Planchet et s’éloigna rapidement en s’enveloppant dans son manteau.
« Dieu que j’ai froid ! » s’écria Planchet dès qu’il eut perdu son maître de vue ; – et pressé qu’il était de se réchauffer, il se hâta d’aller frapper à la porte d’une maison parée de tous les attributs d’un cabaret de banlieue.
Cependant d’Artagnan, qui s’était jeté dans un petit chemin de traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud ; mais, au lieu de suivre la grande rue, il tourna derrière le château, gagna une espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt en face du pavillon indiqué.
Il était situé dans un lieu tout à fait désert. Un grand mur, à l’angle duquel était ce pavillon, régnait d’un côté de cette ruelle, et de l’autre une haie défendait contre les passants un petit jardin au fond duquel s’élevait une maigre cabane.
Il était arrivé au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit d’annoncer sa présence par aucun signal, il attendit.
Nul bruit ne se faisait entendre, on eût dit qu’on était à cent lieues de la capitale. D’Artagnan s’adossa à la haie après avoir jeté un coup d’œil derrière lui. Par-delà cette haie, ce jardin et cette cabane, un brouillard sombre enveloppait de ses plis cette immensité où dort Paris, vide, béant, immensité où brillaient quelques points lumineux, étoiles funèbres de cet enfer.
Mais pour d’Artagnan tous les aspects revêtaient une forme heureuse, toutes les idées avaient un sourire, toutes les ténèbres étaient diaphanes. L’heure du rendez-vous allait sonner.
En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.
Il y avait quelque chose de lugubre à cette voix de bronze qui se lamentait ainsi au milieu de la nuit.
Mais chacune de ces heures qui composaient l’heure attendue vibrait harmonieusement au cœur du jeune homme.
Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l’angle de la rue et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, excepté une seule du premier étage.
À travers cette fenêtre brillait une lumière douce qui argentait le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s’élevaient formant groupe en dehors du parc. Évidemment derrière cette petite fenêtre, si gracieusement éclairée, la jolie Mme Bonacieux l’attendait.
Bercé par cette douce idée, d’Artagnan attendit de son côté une demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant petit séjour dont d’Artagnan apercevait une partie de plafond aux moulures dorées, attestant l’élégance du reste de l’appartement.
Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.
Cette fois-ci, sans que d’Artagnan comprît pourquoi, un frisson courut dans ses veines. Peut-être aussi le froid commençait-il à le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation tout à fait physique.
Puis l’idée lui vint qu’il avait mal lu et que le rendez-vous était pour onze heures seulement.
Il s’approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière, tira sa lettre de sa poche et la relut ; il ne s’était point trompé : le rendez-vous était bien pour dix heures.
Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce silence et de cette solitude.
Onze heures sonnèrent.
D’Artagnan commença à craindre véritablement qu’il ne fût arrivé quelque chose à Mme Bonacieux.
Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux ; mais personne ne lui répondit : pas même l’écho.
Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme s’était endormie en l’attendant.
Il s’approcha du mur et essaya d’y monter ; mais le mur était nouvellement crépi, et d’Artagnan se retourna inutilement les ongles.
En ce moment il avisa les arbres, dont la lumière continuait d’argenter les feuilles, et comme l’un d’eux faisait saillie sur le chemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait pénétrer dans le pavillon.
L’arbre était facile. D’ailleurs d’Artagnan avait vingt ans à peine, et par conséquent se souvenait de son métier d’écolier.
En un instant il fut au milieu des branches, et par les vitres transparentes ses yeux plongèrent dans l’intérieur du pavillon.
Chose étrange et qui fit frissonner d’Artagnan de la plante des pieds à la racine des cheveux, cette douce lumière, cette calme lampe éclairait une scène de désordre épouvantable ; une des vitres de la fenêtre était cassée, la porte de la chambre avait été enfoncée et, à demi brisée pendait à ses gonds ; une table qui avait dû être couverte d’un élégant souper gisait à terre ; les flacons en éclats, les fruits écrasés jonchaient le parquet ; tout témoignait dans cette chambre d’une lutte violente et désespérée ; d’Artagnan crut même reconnaître au milieu de ce pêle-mêle étrange des lambeaux de vêtements et quelques taches sanglantes maculant la nappe et les rideaux.
Il se hâta de redescendre dans la rue avec un horrible battement de cœur, il voulait voir s’il ne trouverait pas d’autres traces de violence.
La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit. D’Artagnan s’aperçut alors, chose qu’il n’avait pas remarquée d’abord, car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu ici, troué là, présentait des traces confuses de pas d’hommes, et de pieds de chevaux. En outre, les roues d’une voiture, qui paraissait venir de Paris, avaient creusé dans la terre molle une profonde empreinte qui ne dépassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris.
Enfin d’Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva près du mur un gant de femme déchiré. Cependant ce gant, par tous les points où il n’avait pas touché la terre boueuse, était d’une fraîcheur irréprochable. C’était un de ces gants parfumés comme les amants aiment à les arracher d’une jolie main.
À mesure que d’Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus abondante et plus glacée perlait sur son front, son cœur était serré par une horrible angoisse, sa respiration était haletante ; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n’avait peut-être rien de commun avec Mme Bonacieux ; que la jeune femme lui avait donné rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon ; qu’elle avait pu être retenue à Paris par son service, par la jalousie de son mari peut-être.
Mais tous ces raisonnements étaient battus en brèche, détruits, renversés par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines occasions, s’empare de tout notre être et nous crie, par tout ce qui est destiné chez nous à entendre, qu’un grand malheur plane sur nous.
Alors d’Artagnan devint presque insensé : il courut sur la grande route, prit le même chemin qu’il avait déjà fait, s’avança jusqu’au bac, et interrogea le passeur.
Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la rivière à une femme enveloppée d’une mante noire, qui paraissait avoir le plus grand intérêt à ne pas être reconnue ; mais, justement à cause des précautions qu’elle prenait, le passeur avait prêté une attention plus grande, et il avait reconnu que la femme était jeune et jolie.
Il y avait alors, comme aujourd’hui, une foule de jeunes et jolies femmes qui venaient à Saint-Cloud et qui avaient intérêt à ne pas être vues, et cependant d’Artagnan ne douta point un instant que ce ne fût Mme Bonacieux qu’avait remarquée le passeur.
D’Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du passeur pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et s’assurer qu’il ne s’était pas trompé, que le rendez-vous était bien à Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de M. d’Estrées et non dans une autre rue.
Tout concourait à prouver à d’Artagnan que ses pressentiments ne le trompaient point et qu’un grand malheur était arrivé.
Il reprit le chemin du château tout courant ; il lui semblait qu’en son absence quelque chose de nouveau s’était peut-être passé au pavillon et que des renseignements l’attendaient là.
La ruelle était toujours déserte, et la même lueur calme et douce s’épanchait de la fenêtre.
D’Artagnan songea alors à cette masure muette et aveugle mais qui sans doute avait vu et qui peut-être pouvait parler.
La porte de clôture était fermée, mais il sauta par-dessus la haie, et malgré les aboiements du chien à la chaîne, il s’approcha de la cabane.
Aux premiers coups qu’il frappa, rien ne répondit.
Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon ; cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il s’obstina.
Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit intérieur, bruit craintif, et qui semblait trembler lui-même d’être entendu.
Alors d’Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein d’inquiétude et de promesses, d’effroi et de cajolerie, que sa voix était de nature à rassurer de plus peureux. Enfin un vieux volet vermoulu s’ouvrit, ou plutôt s’entrebâilla, et se referma dès que la lueur d’une misérable lampe qui brûlait dans un coin eut éclairé le baudrier, la poignée de l’épée et le pommeau des pistolets de d’Artagnan. Cependant, si rapide qu’eût été le mouvement, d’Artagnan avait eu le temps d’entrevoir une tête de vieillard.
« Au nom du Ciel ! dit-il, écoutez-moi : j’attendais quelqu’un qui ne vient pas, je meurs d’inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur aux environs ? Parlez. »
La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de nouveau : seulement elle était plus pâle encore que la première fois.
D’Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms près ; il dit comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il était monté sur le tilleul et, à la lueur de la lampe, il avait vu le désordre de la chambre.
Le vieillard l’écouta attentivement, tout en faisant signe que c’était bien cela : puis, lorsque d’Artagnan eut fini, il hocha la tête d’un air qui n’annonçait rien de bon.
« Que voulez-vous dire ? s’écria d’Artagnan. Au nom du Ciel ! voyons, expliquez-vous.
– Oh ! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien ; car si je vous disais ce que j’ai vu, bien certainement il ne m’arriverait rien de bon.
– Vous avez donc vu quelque chose ? reprit d’Artagnan. En ce cas, au nom du Ciel ! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites, dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos paroles ne sortira de mon cœur. »
Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de d’Artagnan, qu’il lui fit signe d’écouter et qu’il lui dit à voix basse :
« Il était neuf heures à peu près, j’avais entendu quelque bruit dans la rue et je désirais savoir ce que ce pouvait être, lorsqu’en m’approchant de ma porte je m’aperçus qu’on cherchait à entrer. Comme je suis pauvre et que je n’ai pas peur qu’on me vole, j’allai ouvrir et je vis trois hommes à quelques pas de là. Dans l’ombre était un carrosse avec des chevaux attelés et des chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient évidemment aux trois hommes qui étaient vêtus en cavaliers.
« – Ah, mes bons messieurs ! m’écriai-je, que demandez-vous ?
« – Tu dois avoir une échelle ? me dit celui qui paraissait le chef de l’escorte.
« – Oui, monsieur ; celle avec laquelle je cueille mes fruits.
« – Donne-nous la, et rentre chez toi, voilà un écu pour le dérangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu écouteras, quelque menace que nous te fassions, j’en suis sûr), tu es perdu.
« À ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, et il prit mon échelle.
« Effectivement, après avoir refermé la porte de la haie derrière eux, je fis semblant de rentrer à la maison ; mais j’en sortis aussitôt par la porte de derrière, et, me glissant dans l’ombre, je parvins jusqu’à cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans être vu.
« Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun bruit, ils en tirèrent un petit homme, gros, court, grisonnant, mesquinement vêtu de couleur sombre, lequel monta avec précaution à l’échelle, regarda sournoisement dans l’intérieur de la chambre, redescendit à pas de loup et murmura à voix basse :
« – C’est elle !
« Aussitôt celui qui m’avait parlé s’approcha de la porte du pavillon, l’ouvrit avec une clef qu’il portait sur lui, referma la porte et disparut, en même temps les deux autres hommes montèrent à l’échelle. Le petit vieux demeurait à la portière, le cocher maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de selle.
Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme accourut à la fenêtre et l’ouvrit comme pour se précipiter. Mais aussitôt qu’elle aperçut les deux hommes, elle se rejeta en arrière ; les deux hommes s’élancèrent après elle dans la chambre.
Alors je ne vis plus rien ; mais j’entendis le bruit des meubles que l’on brise.
La femme criait et appelait au secours. Mais bientôt ses cris furent étouffés ; les trois hommes se rapprochèrent de la fenêtre, emportant la femme dans leurs bras ; deux descendirent par l’échelle et la transportèrent dans la voiture, où le petit vieux entra après elle. Celui qui était resté dans le pavillon referma la croisée, sortit un instant après par la porte et s’assura que la femme était bien dans la voiture : ses deux compagnons l’attendaient déjà à cheval, il sauta à son tour en selle, le laquais reprit sa place près du cocher ; le carrosse s’éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, et tout fut fini. À partir de ce moment-là, je n’ai plus rien vu, rien entendu. »
D’Artagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie hurlaient dans son cœur.
« Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet désespoir causait certes plus d’effet que n’en eussent produit des cris et des larmes ; allons, ne vous désolez pas, ils ne vous l’ont pas tuée, voilà l’essentiel.
– Savez-vous à peu près, dit d’Artagnan, quel est l’homme qui conduisait cette infernale expédition ?
– Je ne le connais pas.
– Mais puisqu’il vous a parlé, vous avez pu le voir.
– Ah ! c’est son signalement que vous me demandez ?
– Oui.
– Un grand sec, basané, moustaches noires, œil noir, l’air d’un gentilhomme.
– C’est cela, s’écria d’Artagnan ; encore lui ! toujours lui ! C’est mon démon, à ce qu’il paraît ! Et l’autre ?
– Lequel ?
– Le petit.
– Oh ! celui-là n’est pas un seigneur, j’en réponds : d’ailleurs il ne portait pas l’épée, et les autres le traitaient sans aucune considération.
– Quelque laquais, murmura d’Artagnan. Ah ! pauvre femme ! pauvre femme ! qu’en ont-ils fait ?
– Vous m’avez promis le secret, dit le vieillard.
– Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis gentilhomme. Un gentilhomme n’a que sa parole, et je vous ai donné la mienne. »
D’Artagnan reprit, l’âme navrée, le chemin du bac.
Tantôt il ne pouvait croire que ce fût Mme Bonacieux, et il espérait le lendemain la retrouver au Louvre ; tantôt il craignait qu’elle n’eût eu une intrigue avec quelque autre et qu’un jaloux ne l’eût surprise et fait enlever. Il flottait, il se désolait, il se désespérait.
« Oh ! si j’avais là mes amis ! s’écriait-il, j’aurais au moins quelque espérance de la retrouver ; mais qui sait ce qu’ils sont devenus eux-mêmes ! »
Il était minuit à peu près ; il s’agissait de retrouver Planchet. D’Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans lesquels il aperçut un peu de lumière ; dans aucun d’eux il ne retrouva Planchet.
Au sixième, il commença de réfléchir que la recherche était un peu hasardée. D’Artagnan n’avait donné rendez-vous à son laquais qu’à six heures du matin, et quelque part qu’il fût, il était dans son droit.
D’ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu’en restant aux environs du lieu où l’événement s’était passé, il obtiendrait peut-être quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième cabaret, comme nous l’avons dit, d’Artagnan s’arrêta donc, demanda une bouteille de vin de première qualité, s’accouda dans l’angle le plus obscur et se décida à attendre ainsi le jour ; mais cette fois encore son espérance fut trompée, et quoiqu’il écoutât de toutes ses oreilles, il n’entendit, au milieu des jurons, des lazzi et des injures qu’échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l’honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée.
Force lui fut donc, après avoir avalé sa bouteille par désœuvrement et pour ne pas éveiller des soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus satisfaisante possible et de s’endormir tant bien que mal. D’Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des droits imprescriptibles qu’il réclame impérieusement, même sur les cœurs les plus désespérés.
Vers six heures du matin, d’Artagnan se réveilla avec ce malaise qui accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa toilette n’était pas longue à faire ; il se tâta pour savoir si on n’avait pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s’il n’aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la première chose qu’il aperçut à travers le brouillard humide et grisâtre fut l’honnête Planchet qui, les deux chevaux en main, l’attendait à la porte d’un petit cabaret borgne devant lequel d’Artagnan était passé sans même soupçonner son existence.
