Manon Lescaut


richesses ; mais il a besoin de leur secours ; et rien n’est
plus désespérant pour un amant délicat que de se voir
ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus
basses.
Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot.
Nous fûmes reçus à l’auberge comme des personnes de
connaissance. On ne fut pas surpris de voir Manon en habit
d’homme, parce qu’on est accoutumé, à Paris et aux
environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de
formes. Je la fis servir aussi proprement que si j’eusse été
dans la meilleure fortune. Elle ignorait que je fusse mal en
argent. Je me gardai bien de lui en rien apprendre, étant
résolu de retourner seul à Paris le lendemain pour chercher
quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.
Elle me parut pâle et maigre en soupant. Je ne m’en étais
point aperçu à l’hôpital, parce que la chambre où je l’avais
vue n’était pas des plus claires. Je lui demandai si ce n’était
point encore un effet de la frayeur qu’elle avait eue en
voyant assassiner son frère. Elle m’assura que, quelque
touchée qu’elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait que
d’avoir essuyé pendant trois mois mon absence. « Tu
m’aimes donc extrêmement ? lui répondis-je. – Mille fois
plus que je ne puis dire, reprit-elle. – Tu ne me quitteras
donc plus jamais ? ajoutai-je. – Non, jamais, » répliqua-t-
elle. Cette assurance fut confirmée par tant de caresses et de
serments, qu’il me parut impossible en effet qu’elle pût
jamais les oublier. J’ai toujours été persuadé qu’elle était
sincère. Quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire
146

jusqu’à ce point ! Mais elle était encore plus volage, ou
plutôt elle n’était plus rien, et elle ne se reconnaissait pas
elle-même, lorsque, ayant devant les yeux des femmes qui
vivaient dans l’abondance, elle se trouvait dans la pauvreté
et dans le besoin. J’étais à la veille d’en avoir une dernière
preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la
plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de
ma naissance et de ma fortune.
Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai, le
lendemain, d’aller à Paris. La mort de son frère et la
nécessité d’avoir du linge et des habits pour elle et pour moi
étaient de si bonnes raisons, que je n’eus pas besoin de
prétextes. Je sortis de l’auberge avec le dessein, dis-je à
Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage ;
mais c’était une gasconnade, la nécessité m’obligeant
d’aller à pied. Je marchai fort vite jusqu’au Cours-la-Reine,
où j’avais dessein de m’arrêter. Il fallait bien prendre un
moment de solitude et de tranquillité pour m’arranger et
prévoir ce que j’allais faire à Paris.
Je m’assis sur l’herbe. J’entrai dans une mer de
raisonnements et de réflexions, qui se réduisirent peu à peu
à trois principaux articles : j’avais besoin d’un prompt
secours pour un nombre infini de nécessités présentes ;
j’avais à chercher quelque voie qui pût du moins m’ouvrir
des espérances pour l’avenir ; et, ce qui n’était pas de
moindre importance, j’avais des informations et des
mesures à prendre pour la sûreté de Manon et pour la
mienne. Après m’être épuisé en projets et en combinaisons
147

sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d’en retrancher
les deux derniers. Nous n’étions pas mal à couvert dans une
chambre de Chaillot ; et, pour les besoins futurs, je crus
qu’il serait temps d’y penser lorsque j’aurais satisfait aux
présents.
Il était donc question de remplir actuellement ma bourse.
M. de T*** m’avait offert généreusement la sienne ; mais
j’avais une extrême répugnance à le remettre moi-même sur
cette matière. Quel personnage que d’aller exposer sa
misère à un étranger, et de le prier de nous faire part de son
bien ! Il n’y a qu’une âme lâche qui en soit capable, par une
bassesse qui l’empêche d’en sentir l’indignité ; ou un
chrétien humble, par un excès de générosité qui le rend
supérieur à cette honte. Je n’étais ni un homme lâche ni un
bon chrétien : j’aurais donné la moitié de mon sang pour
éviter cette humiliation.
Tiberge, disais-je, le bon Tiberge me refusera-t-il ce qu’il
aura le pouvoir de me donner ? Non, il sera touché de ma
misère ; mais il m’assassinera par sa morale. Il faudra
essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces ; il me
fera acheter ses secours si cher, que je donnerais encore une
partie de mon sang plutôt que de m’exposer à cette scène
fâcheuse, qui me laissera du trouble et des remords. Bon !
reprenais-je, il faut donc renoncer à tout espoir, puisqu’il ne
me reste point d’autre voie, et que je suis si éloigné de
m’arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la
moitié de mon sang que d’en prendre une, c’est-à-dire tout
mon sang plutôt que de les prendre toutes deux. Oui, mon
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sang tout entier, ajoutai-je après une réflexion d’un
moment ; je le donnerais plus volontiers, sans doute, que de
me réduire à de basses supplications.
Mais il s’agit bien ici de mon sang ! il s’agit de la vie et
de l’entretien de Manon, il s’agit de son amour et de sa
fidélité. Qu’ai-je à mettre en balance avec elle ? Je n’y ai
rien mis jusqu’à présent : elle me tient lieu de gloire, de
bonheur et de fortune. Il y a bien des choses, sans doute,
que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter ; mais
estimer une chose plus que ma vie n’est pas une raison pour
l’estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me
déterminer après ce raisonnement. Je continuai mon
chemin, résolu d’aller d’abord chez Tiberge, et de là chez
M. de T***.
En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n’eusse
pas de quoi le payer ; je comptais sur les secours que j’allais
solliciter. Je me fis conduire au Luxembourg, d’où
j’envoyai avertir Tiberge que j’étais à l’attendre. Il satisfit
mon impatience par sa promptitude. Je lui appris l’extrémité
de mes besoins sans nul détour. Il me demanda si les cent
pistoles que je lui avais rendues me suffiraient ; et, sans
m’opposer un seul mot de difficulté, il me les alla chercher
dans le moment, avec cet air ouvert et ce plaisir à donner
qui c’est connu que de l’amour et de la véritable amitié.
Quoique je n’eusse pas eu le moindre doute du succès de
ma demande, je fus surpris de l’avoir obtenu à si bon
marché, c’est-à-dire sans qu’il m’eût querellé sur mon
impénitence. Mais je me trompais en me croyant tout à fait
149

quitte de ses reproches ; car, lorsqu’il eut achevé de me
compter son argent et que je me préparais à le quitter, il me
pria de faire avec lui un tour d’allée. Je ne lui avais point
parlé de Manon ; il ignorait qu’elle fût en liberté ; ainsi sa
morale ne tomba que sur ma fuite téméraire de Saint-
Lazare, et sur la crainte où il était qu’au lieu de profiter des
leçons de sagesse que j’y avais reçues, je ne reprisse le train
du désordre.
Il me dit qu’étant allé pour me visiter à Saint-Lazare le
lendemain de mon évasion, il avait été frappé au delà de
toute expression en apprenant la manière dont j’en étais
sorti ; qu’il avait eu là-dessus un entretien avec le
supérieur ; que ce bon père n’était pas encore remis de son
effroi ; qu’il avait eu néanmoins la générosité de déguiser à
M. le lieutenant général de police les circonstances de mon
départ, et qu’il avait empêché que la mort du portier ne fût
connue au dehors ; que je n’avais donc, de ce côté-là, nul
sujet d’alarmes ; mais que, s’il me restait le moindre
sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que
le ciel donnait à mes affaires ; que je devais commencer par
écrire à mon père et me remettre bien avec lui, et que, si je
voulais suivre une fois son conseil, il était d’avis que je
quittasse Paris pour retourner dans le sein de ma famille.
J’écoutai son discours jusqu’à la fin. Il y avait là bien des
choses satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n’avoir
rien à craindre du côté de Saint-Lazare : les rues de Paris
me redevenaient un pays libre ; en second lieu, je
m’applaudis de ce que Tiberge n’avait pas la moindre idée
150

de la délivrance de Manon et de son retour avec moi : je
remarquai même qu’il avait évité de me parler d’elle, dans
l’opinion apparemment qu’elle me tenait moins au cœur,
puisque je paraissais si tranquille sur son sujet. Je résolus,
sinon de retourner dans ma famille, du moins d’écrire à
mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner
que j’étais disposé à rentrer dans l’ordre de mes devoirs et
de ses volontés. Mon espérance était de l’engager à
m’envoyer de l’argent, sous prétexte de faire mes exercices
à l’Académie ; car j’aurais eu peine à lui persuader que je
fusse dans la disposition de retourner à l’état ecclésiastique,
et, dans le fond, je n’avais nul éloignement pour ce que je
voulais lui promettre ; j’étais bien aise, au contraire, de
m’appliquer à quelque chose d’honnête et de raisonnable,
autant que ce dessein pourrait s’accorder avec mon amour.
Je faisais mon compte de vivre avec ma maîtresse et de
faire en même temps mes exercices. Cela était fort
compatible.
Je fus si satisfait de toutes ces idées, que je promis à
Tiberge de faire partir le jour même une lettre pour mon
père. J’entrai effectivement dans un bureau d’écriture en le
quittant, et j’écrivis d’une manière si tendre et si soumise,
qu’en relisant ma lettre, je me flattai d’obtenir quelque
chose du cœur paternel.
Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre
après avoir quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher
fièrement à pied en allant chez M. de T***. Je trouvais de la
joie dans cet exercice de ma liberté, pour laquelle mon ami
151

m’avait assuré qu’il ne me restait rien à craindre. Cependant
il me revint tout à coup à l’esprit que ses assurances ne
regardaient que Saint-Lazare, et que j’avais, outre cela,
l’affaire de l’hôpital sur les bras, sans compter la mort de
Lescaut, dans laquelle j’étais mêlé, du moins comme
témoin. Ce souvenir m’effraya si vivement, que je me
retirai dans la première allée, d’où je fis appeler un fiacre.
J’allai droit chez M. de T***, que je fis rire de ma frayeur.
Elle me parut risible à moi-même, lorsqu’il m’eut appris
que je n’avais rien à craindre du côté de l’hôpital ni de celui
de Lescaut. Il me dit que, dans la pensée qu’on pourrait le
soupçonner d’avoir eu part à l’enlèvement de Manon, il
était allé le matin à l’hôpital, et qu’il avait demandé à la
voir, en feignant d’ignorer ce qui était arrivé ; qu’on était si
éloigné de nous accuser, ou lui ou moi, qu’on s’était
empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure
comme une étrange nouvelle, et qu’on admirait qu’une fille
aussi jolie que Manon Lescaut eût pris le parti de fuir avec
un valet ; qu’il s’était contenté de répondre froidement qu’il
n’en était pas surpris, et qu’on fait tout pour la liberté.
Il continua de me raconter qu’il était allé de là chez
Lescaut, dans l’espérance de m’y trouver avec ma
charmante maîtresse ; que l’hôte de la maison, qui était un
carrossier, lui avait protesté qu’il n’avait vu ni elle ni moi ;
mais qu’il n’était pas étonnant que nous n’eussions point
paru chez lui, si c’était pour Lescaut que nous devions y
venir, parce que nous aurions sans doute appris qu’il venait
d’être tué à peu près dans le même temps : sur quoi, il
152

n’avait pas refusé d’expliquer ce qu’il savait de la cause et
des circonstances de cette mort. Environ deux heures
auparavant, un garde du corps des amis de Lescaut l’était
venu voir, et lui avait proposé de jouer. Lescaut avait gagné
si rapidement, que l’autre s’était trouvé cent écus de moins
dans une heure, c’est-à-dire tout son argent. Ce malheureux,
qui se voyait sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la
moitié de la somme qu’il avait perdue ; et, sur quelques
difficultés nées à cette occasion, ils s’étaient querellés avec
une animosité extrême. Lescaut avait refusé de sortir pour
mettre l’épée à la main, et l’autre avait juré, en le quittant,
de lui casser la tête ; ce qu’il avait exécuté le soir même. M.
de T*** eut l’honnêteté d’ajouter qu’il avait été fort inquiet
par rapport à nous, et qu’il continuait de m’offrir ses
services. Je ne balançai point à lui apprendre le lieu de notre
retraite. Il me pria de trouver bon qu’il allât souper avec
nous.
Comme il ne me restait qu’à prendre du linge et des
habits pour Manon, je lui dis que nous pouvions partir à
l’heure même, s’il voulait avoir la complaisance de s’arrêter
un moment avec moi chez quelques marchands. Je ne sais
s’il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue
d’intéresser sa générosité, ou si ce fut le simple mouvement
d’une belle âme ; mais, ayant consenti à partir aussitôt, il
me mena chez les marchands qui fournissaient sa maison :
il me fit choisir plusieurs étoffes d’un prix plus considérable
que je ne me l’étais proposé, et lorsque je me disposais à les
payer, il défendit aux marchands de recevoir un sou de moi.
153

Cette galanterie se fit de si bonne grâce, que je crus pouvoir
en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin de
Chaillot, où j’arrivai avec moins d’inquiétude que je n’en
étais parti.
Ma présence et les politesses de M. de T*** dissipèrent
tout ce qui pouvait rester de chagrin à Manon. « Oublions
nos terreurs passées, ma chère amie, lui dis-je en arrivant, et
recommençons à vivre plus heureux que jamais. Après tout,
l’amour est un bon maître : la fortune ne saurait nous causer
autant de peines qu’il nous fait goûter de plaisirs. » Notre
souper fut une vraie scène de joie.
J’étais plus fier et plus content avec Manon et mes cent
pistoles que le plus riche partisan de Paris avec ses trésors
entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens qu’on
a de satisfaire ses désirs. Je n’en avais pas un seul à remplir.
L’avenir même me causait peu d’embarras. J’étais presque
sûr que mon père ne ferait pas difficulté de me donner de
quoi vivre honorablement à Paris, parce qu’étant dans ma
vingtième année, j’entrais en droit d’exiger ma part du bien
de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le fonds de
mes richesses n’était que de cent pistoles. C’était assez pour
attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait
ne me pouvoir manquer, soit par mes droits naturels, ou par
les ressources du jeu.
Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu’à
jouir de ma situation ; et la force de l’honneur, autant qu’un
reste de ménagement pour la police, me faisant remettre de
jour en jour à renouer avec les associés de l’hôtel de
154

Transylvanie, je me réduisis à jouer dans quelques
assemblées moins décriées, où la faveur du sort m’épargna
l’humiliation d’avoir recours à l’industrie. J’allais passer à
la ville une partie de l’après-midi, et je revenais souper à
Chaillot, accompagné fort souvent de M. de T***, dont
l’amitié croissait de jour en jour pour nous.
Manon trouva des ressources contre l’ennui. Elle se lia
dans le voisinage avec quelques jeunes personnes que le
printemps y avait ramenées. La promenade et les petits
exercices de leur sexe faisaient alternativement leur
occupation. Une partie de jeu dont elles avaient réglé les
bornes fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient
prendre l’air au bois de Boulogne ; et le soir, à mon retour,
je retrouvais Manon plus belle, plus contente et plus
passionnée que jamais.
Il s’éleva néanmoins quelques nuages qui semblèrent
menacer l’édifice de mon bonheur, mais ils furent nettement
dissipés ; et l’humeur folâtre de Manon rendit le dénoûment
si comique, que je trouve encore de la douceur dans un
souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments de
son esprit.
Le seul valet qui composait notre domestique me prit un
jour à l’écart pour me dire, avec beaucoup d’embarras, qu’il
avait un secret d’importance à me communiquer. Je
l’encourageai à parler librement. Après quelques détours, il
me fit entendre qu’un seigneur étranger semblait avoir pris
beaucoup d’amour pour mademoiselle Manon. Le trouble
de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. « En a-t-
155

elle pour lui ? » interrompis-je plus brusquement que la
prudence ne le permettait pour m’éclaircir.
Ma vivacité l’effraya. Il me répondit d’un air inquiet que
sa pénétration n’avait pas été si loin ; mais qu’ayant observé
depuis plusieurs jours que cet étranger venait assidûment au
bois de Boulogne, qu’il y descendait de son carrosse, et que,
s’engageant seul dans les contre-allées, il paraissait
chercher l’occasion de voir ou de rencontrer mademoiselle,
il lui était venu à l’esprit de faire quelque liaison avec ses
gens pour apprendre le nom de leur maître ; qu’ils le
traitaient de prince italien, et qu’ils le soupçonnaient eux-
mêmes de quelque aventure galante ; qu’il n’avait pu se
procurer d’autres lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce
que le prince, étant alors sorti du bois, s’était approché
familièrement de lui et lui avait demandé son nom ; après
quoi, comme s’il eût deviné qu’il était à notre service, il
l’avait félicité d’appartenir à la plus charmante personne du
monde.
J’attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit
par des excuses timides, que je n’attribuai qu’à mes
imprudentes agitations. Je le pressai en vain de continuer
sans déguisement. Il me protesta qu’il ne savait rien de plus,
et que ce qu’il venait de me raconter étant arrivé le jour
précédent, il n’avait pas revu les gens du prince. Je le
rassurai non-seulement par des éloges, mais par une
honnête récompense ; et, sans lui marquer la moindre
défiance de Manon, je lui recommandai d’un ton plus
tranquille de veiller sur toutes les démarches de l’étranger.
156

Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes ; elle
pouvait lui avoir fait supprimer une partie de la vérité.
Cependant, après quelques réflexions, je revins de mes
alarmes jusqu’à regretter d’avoir donné cette marque de
faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d’être
aimée. Il y avait beaucoup d’apparence qu’elle ignorait sa
conquête. Et quelle vie allais-je mener, si j’étais capable
d’ouvrir si facilement l’entrée de mon cœur à la jalousie ?
Je retournai à Paris le jour suivant, sans avoir formé
d’autre dessein que de hâter le progrès de ma fortune en
jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter
Chaillot au premier sujet d’inquiétude. Le soir, je n’appris
rien de nuisible à mon repos. L’étranger avait reparu au bois
de Boulogne, et, prenant droit de ce qui s’y était passé la
veille pour se rapprocher de mon confident, il lui avait parlé
de son amour, mais dans des termes qui ne supposaient
aucune intelligence avec Manon. Il l’avait interrogé sur
mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses
intérêts par des promesses considérables ; et, tirant une
lettre qu’il tenait prête, il lui avait offert inutilement
quelques louis d’or pour la rendre à sa maîtresse.
Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le
troisième fut plus orageux. J’appris, en arrivant de la ville
assez tard, que Manon, pendant sa promenade, s’était
écartée un moment de ses compagnes, et que l’étranger, qui
la suivait à peu de distance, s’étant approché d’elle au signe
qu’elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu’il
avait reçue avec des transports de joie. Il n’avait eu le temps
157

de les exprimer qu’en baisant amoureusement les
caractères, parce qu’elle s’était aussitôt dérobée. Mais elle
avait paru d’une gaîté extraordinaire pendant le reste du
jour ; et, depuis qu’elle était rentrée au logis, cette humeur
ne l’avait pas abandonnée. Je frémis sans doute à chaque
mot. « Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes
yeux ne t’aient pas trompé ? » Il prit le ciel à témoin de sa
bonne foi.
Je ne sais à quoi les tourments de mon cœur m’auraient
porté, si Manon, qui m’avait entendu rentrer, ne fût venue
au-devant de moi avec un air d’impatience et des plaintes
de ma lenteur. Elle n’attendit point ma réponse pour
m’accabler de caresses ; et lorsqu’elle se vit seule avec moi,
elle me fit des reproches fort vifs de l’habitude que je
prenais de revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté
de continuer, elle me dit que depuis trois semaines je
n’avais pas passé une journée entière avec elle ; qu’elle ne
pouvait soutenir de si longues absences, qu’elle me
demandait du moins un jour, par intervalles, et que, dès le
lendemain, elle voulait me voir près d’elle du matin au soir.
« J’y serai, n’en doutez pas, » lui répondis-je d’un ton
assez brusque. Elle marqua peu d’attention pour mon
chagrin ; et dans le mouvement de sa joie, qui me parut en
effet d’une vivacité singulière, elle me fit mille peintures
plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour.
Étrange fille ! me disais-je à moi-même : que dois-je
attendre de ce prélude ? L’aventure de notre première
séparation me revint à l’esprit. Cependant je croyais voir
158

dans le fond de sa joie et de ses caresses un air de vérité qui
s’accordait avec les apparences.
Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse dont je ne
pus me défendre pendant notre souper, sur une perte que je
me plaignais d’avoir faite au jeu. J’avais regardé comme un
extrême avantage que l’idée de ne pas quitter Chaillot le
jour suivant fût venue d’elle-même. C’était gagner du temps
pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes sortes
de craintes pour le lendemain ; et si je ne remarquais rien
qui m’obligeât de faire éclater mes découvertes, j’étais déjà
résolu de transporter, le jour d’après, mon établissement à la
ville, dans un quartier où je n’eusse rien à démêler avec les
princes italiens. Cet arrangement me fit passer une nuit plus
tranquille ; mais il ne m’ôtait pas la douleur d’avoir à
trembler pour une nouvelle infidélité.
À mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour
dans notre appartement, elle ne prétendait pas que j’en
eusse l’air plus négligé, et qu’elle voulait que mes cheveux
fussent accommodés de ses propres mains. Je les avais fort
beaux. C’était un amusement qu’elle s’était donné plusieurs
fois. Mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en avais
jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de
m’asseoir devant sa toilette, et d’essuyer toutes les petites
recherches qu’elle imagina pour ma parure. Dans le cours
de son travail, elle me faisait tourner souvent le visage vers
elle, et, s’appuyant des deux mains sur mes épaules, elle me
regardait avec une curiosité avide. Ensuite, exprimant sa
159

satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait reprendre
ma situation pour continuer son ouvrage.
Ce badinage nous occupa jusqu’à l’heure du dîner. Le
goût qu’elle y avait pris m’avait paru si naturel, et sa gaîté
sentait si peu l’artifice, que, ne pouvant concilier des
apparences si constantes avec le projet d’une noire trahison,
je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon cœur et de me
décharger d’un fardeau qui commençait à me peser. Mais je
me flattais, à chaque instant, que l’ouverture viendrait
d’elle, et je m’en faisais d’avance un délicieux triomphe.
Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster
mes cheveux, et ma complaisance me faisait céder à toutes
ses volontés, lorsqu’on vint l’avertir que le prince de ***
demandait à la voir. Ce nom m’échauffa jusqu’au transport.
« Quoi donc ? m’écriai-je en la repoussant : qui ? quel
prince ? » Elle ne répondit point à mes questions. « Faites-
le monter, » dit-elle froidement au valet ; et se tournant vers
moi : « Cher amant ! toi que j’adore, reprit-elle d’un ton
enchanteur, je te demande un moment de complaisance ; un
moment, un seul moment ! je t’en aimerai mille fois plus, je
t’en saurai gré toute ma vie. »
L’indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle
répétait ses instances, et je cherchais des expressions pour
les rejeter avec mépris. Mais, entendant ouvrir la porte de
l’antichambre, elle empoigna d’une main mes cheveux qui
étaient flottants sur mes épaules, elle prit de l’autre son
miroir de toilette : elle employa toute sa force pour me
traîner dans cet état jusqu’à la porte du cabinet ; et,

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