Manon Lescaut

l’ouvrant du genou, elle offrit à l’étranger, que le bruit
semblait avoir arrêté au milieu de la chambre, un spectacle
qui ne dut pas lui causer peu d’étonnement. Je vis un
homme fort bien mis, mais d’assez mauvaise mine.
Dans l’embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas
de faire une profonde révérence. Manon ne lui donna pas le
temps d’ouvrir la bouche ; elle lui présenta son miroir :
« Voyez, monsieur, lui dit-elle, regardez-vous bien, et
rendez-moi justice. Vous me demandez de l’amour : voici
l’homme que j’aime et que j’ai juré d’aimer toute ma vie.
Faites la comparaison vous-même : si vous croyez pouvoir
lui disputer mon cœur, apprenez-moi donc sur quel
fondement, car je vous déclare qu’aux yeux de votre
servante très-humble, tous les princes de l’Italie ne valent
pas un des cheveux que je tiens. »
Pendant cette folle harangue, qu’elle avait apparemment
méditée, je faisais des efforts inutiles pour me dégager, et,
prenant pitié d’un homme de considération, je me sentais
porté à réparer ce petit outrage par mes politesses. Mais,
s’étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un
peu grossière, me fit perdre cette disposition. «
Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire
forcé, j’ouvre en effet les yeux, et je vous trouve bien moins
novice que je ne me l’étais figuré. »
Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en
ajoutant, d’une voix plus basse, que les femmes de France
ne valent pas mieux que celles d’Italie. Rien ne m’invitait,
161

dans cette occasion, à lui faire prendre une meilleure idée
du beau sexe.
Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit
retentir la chambre de longs éclats de rire. Je ne
dissimulerai pas que je fus touché jusqu’au fond du cœur
d’un sacrifice que je ne pouvais attribuer qu’à l’amour.
Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je lui en fis
des reproches : elle me raconta que mon rival, après l’avoir
obsédée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui
avoir fait deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris
le parti de lui en faire une déclaration ouverte,
accompagnée de son nom et de tous ses titres, dans une
lettre qu’il lui avait fait remettre par le cocher qui la
conduisait avec ses compagnes ; qu’il lui promettait, au delà
des monts, une brillante fortune et des adorations
éternelles ; qu’elle était revenue à Chaillot dans la
résolution de me communiquer cette aventure ; mais
qu’ayant conçu que nous en pouvions tirer de l’amusement,
elle n’avait pu résister à son imagination ; qu’elle avait
offert au prince italien, par une réponse flatteuse, la liberté
de la voir chez elle ; et qu’elle s’était fait un second plaisir
de me faire entrer dans son plan sans m’en avoir fait naître
le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot des lumières
qui m’étaient venues par une autre voie, et l’ivresse de
l’amour triomphant me fit tout approuver.
J’ai remarqué dans toute ma vie que le ciel a toujours
choisi, pour me frapper de ses plus rudes châtiments, le
temps où ma fortune me semblait le mieux établie. Je me
162

croyais si heureux avec l’amitié de M. de T* et la tendresse de Manon, qu’on n’aurait pu me faire comprendre que j’eusse à craindre quelque nouveau malheur ; cependant il s’en préparait un si funeste, qu’il m’a réduit à l’état où vous m’avez vu à Passy, et par degrés à des extrémités si déplorables, que vous aurez peine à croire mon récit fidèle. Un jour que nous avions M. de T* à souper, nous
entendîmes le bruit d’un carrosse qui s’arrêtait à la porte de
l’hôtellerie. La curiosité nous fit désirer de savoir qui
pouvait arriver à cette heure. On nous dit que c’était le
jeune G* M, c’est-à-dire le fils de notre plus cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m’avait mis à Saint- Lazare, et Manon à l’hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. « C’est le ciel qui me l’amène, dis-je à M. de T, pour le punir de la lâcheté de son père. Il ne
m’échappera pas que nous n’ayons mesuré nos épées. » M.
de T
*, qui le connaissait et qui était même de ses
meilleurs amis, s’efforça de me faire prendre d’autres
sentiments pour lui. Il m’assura que c’était un jeune homme
très-aimable, et si peu capable d’avoir eu part à l’action de
son père, que je ne le verrais pas moi-même un moment
sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne.
Après avoir ajouté mille choses à son avantage, il me pria
de consentir qu’il allât lui proposer de venir prendre place
avec nous, et de s’accommoder du reste de notre souper. Il
prévint l’objection du péril où c’était exposer Manon, que
de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en
protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu’il nous
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connaîtrait, nous n’aurions point de plus zélé défenseur. Je
ne fis difficulté de rien après de telles assurances.
M. de T* ne nous l’amena point sans avoir pris un moment pour l’informer qui nous étions. Il entra d’un air qui nous prévint effectivement en sa faveur : il m’embrassa ; nous nous assîmes ; il admira Manon, moi, tout ce qui nous appartenait, et il mangea d’un appétit qui fit honneur à notre souper. Lorsqu’on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa les yeux pour nous parler de l’excès où son père s’était porté contre nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. « Je les abrège, nous dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte. » Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien plus dans la suite ; car il n’eut pas passé une demi-heure dans cet entretien, que je m’aperçus de l’impression que les charmes de Manon faisaient sur lui. Ses regards et ses manières s’attendrirent par degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours ; mais, sans être aidé de la jalousie, j’avais trop d’expérience en amour pour ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu’après s’être félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de venir nous renouveler quelquefois l’offre de ses services. Il partit le matin avec M. de T*, qui se mit avec lui dans son
carrosse.
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Je ne me sentais, comme j’ai dit, aucun penchant à la
jalousie. J’avais plus de crédulité que jamais pour les
serments de Manon. Cette charmante créature était si
absolument maîtresse de mon âme, que je n’avais pas un
seul petit sentiment qui ne fût de l’estime et de l’amour.
Loin de lui faire un crime d’avoir plu au jeune G* M, j’étais ravi de l’effet de ses charmes, et je m’applaudissais d’être aimé d’une fille que tout le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller à la comédie sans appréhender d’être reconnus. M. de T revint nous voir avant la fin de la
semaine ; nous le consultâmes là-dessus. Il vit bien qu’il
fallait dire oui pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes
d’y aller le même soir avec lui.
Cependant cette résolution ne put s’exécuter ; car,
m’ayant tiré aussitôt en particulier : « Je suis, me dit-il, dans
le dernier embarras depuis que je vous ai vu, et la visite que
je vous fais aujourd’hui en est une suite. G
* M*** aime
votre maîtresse, il m’en a fait confidence. Je suis son intime
ami et disposé en tout à le servir ; mais je ne suis pas moins
le vôtre. J’ai considéré que ses intentions sont injustes, et je
les ai condamnées. J’aurais gardé son secret, s’il n’avait
dessein d’employer pour plaire que les voies communes,
mais il est bien informé de l’humeur de Manon. Il a su, je
ne sais d’où, qu’elle aime l’abondance et les plaisirs ; et
comme il jouit déjà d’un bien considérable, il m’a déclaré
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qu’il veut la tenter d’abord par un très-gros présent et par
l’offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales,
j’aurais peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire
pour le trahir ; mais la justice s’est jointe à l’amitié en votre
faveur, d’autant plus qu’ayant été la cause imprudente de sa
passion en l’introduisant ici, je suis obligé de prévenir les
effets du mal que j’ai causé. »
Je remerciai M. de T* d’un service de cette importance, et je lui avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon était tel que G* M* se le figurait, c’est-à-dire qu’elle ne pouvait supporter le nom de la pauvreté. « Cependant, lui dis-je, lorsqu’il n’est question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de m’abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne crains qu’une chose, ajoutai-je ; c’est que G* M* ne se serve de la connaissance qu’il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais office. » M. de T* m’assura que je devais être sans appréhension
de ce côté-là ; que G* M* était capable d’une folie
amoureuse, mais qu’il ne l’était point d’une bassesse ; que,
s’il avait la lâcheté d’en commettre une, il serait le premier,
lui qui parlait, à l’en punir, et à réparer par là le malheur
qu’il avait eu d’y donner occasion. « Je vous suis obligé de
ce sentiment, repris-je ; mais le mal serait fait, et le remède
fort incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir en
quittant Chaillot pour prendre une autre demeure. – Oui,
reprit M. de T*** mais vous aurez peine à le faire aussi
166

promptement qu’il faudrait ; car G* M* doit être ici à
midi ; il me le dit hier, et c’est ce qui m’a porté à venir si
matin pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout
moment. »
Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d’un œil
plus sérieux. Comme il me semblait impossible d’éviter la
visite de G* M, et qu’il me le serait aussi, sans doute, d’empêcher qu’il ne s’ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le dessein de ce nouveau rival. Je m’imaginai que, me sachant instruit des propositions qu’il lui ferait et les recevant à mes yeux, elle aurait assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M. de T,
qui me répondit que cela était extrêmement délicat. « Je
l’avoue, lui dis-je ; mais toutes les raisons qu’on peut avoir
d’être sûr d’une maîtresse, je les ai de compter sur
l’affection de la mienne. Il n’y aurait que la grandeur des
offres qui pût l’éblouir, et je vous ai dit qu’elle ne connaît
point l’intérêt. Elle aime ses aises, mais elle m’aime aussi ;
et dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais croire
qu’elle me préfère le fils d’un homme qui l’a mise à
l’hôpital. » En un mot, je persistai dans mon dessein ; et
m’étant retiré à l’écart avec Manon, je lui déclarai
naturellement tout ce que je venais d’apprendre.
Elle me remercia de la bonne opinion que j’avais d’elle,
et elle me promit de recevoir les offres de G
* M*** d’une
manière qui lui ôterait l’envie de les renouveler. « Non, lui
dis-je, il ne faut pas l’irriter par une brusquerie ; il peut nous
nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne, ajoutai-je en riant,
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comment te défaire d’un amant désagréable et
incommode. » Elle reprit, après avoir un peu rêvé : « Il me
vient un dessein admirable, et je suis toute glorieuse de
l’invention. G* M* est le fils de notre plus cruel
ennemi ; il faut nous venger du père, non pas sur le fils,
mais sur sa bourse. Je veux l’écouter, accepter ses présents,
et me moquer de lui.

  • Le projet est joli, lui dis-je ; mais tu ne songes pas, ma
    pauvre enfant, que c’est le chemin qui nous a conduits droit
    à l’hôpital. » J’eus beau lui représenter le péril de cette
    entreprise, elle me dit qu’il ne s’agissait que de bien prendre
    nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections.
    Donnez-moi un amant qui n’entre point aveuglément dans
    tous les caprices d’une maîtresse adorée, et je conviendrai
    que j’eus tort de céder si facilement. La résolution fut prise
    de faire une dupe de G* M, et, par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne. Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des compliments fort recherchés sur la liberté qu’il prenait de venir dîner avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T, qui lui avait promis la veille de s’y
    rendre aussi, et qui avait feint quelques affaires pour se
    dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu’il n’y eût
    pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le cœur,
    nous nous mîmes à table avec un air de confiance et
    d’amitié. G
    * M*** trouva aisément l’occasion de déclarer
    ses sentiments à Manon. Je ne dus pas lui paraître gênant ;
    car je m’absentai exprès pendant quelques minutes.
    168

Je m’aperçus à mon retour qu’on ne l’avait pas désespéré
par un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du
monde ; j’affectai de le paraître aussi ; il riait intérieurement
de ma simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l’après-
midi, nous fûmes l’un pour l’autre une scène fort agréable.
Je lui ménageai encore, avant son départ, un moment
d’entretien particulier avec Manon ; de sorte qu’il eut lieu
de s’applaudir de ma complaisance autant que de la bonne
chère.
Aussitôt qu’il fut monté en carrosse avec M. de T***,
Manon accourut à moi les bras ouverts, et m’embrassa en
éclatant de rire. Elle me répéta ses discours et ses
propositions sans y changer un mot. Ils se réduisaient à
ceci : il l’adorait ; il voulait partager avec elle quarante
mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce
qu’il attendait après la mort de son père. Elle allait être
maîtresse de son cœur et de sa fortune ; et, pour gage de ses
bienfaits, il était prêt à lui donner un carrosse, un hôtel
meublé, une femme de chambre, trois laquais et un
cuisinier.
« Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement généreux
que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je ; cette offre ne
vous tente-t-elle point ?

  • Moi ! répondit-elle en ajustant à sa pensée deux vers
    de Racine,
    Moi ! vous me soupçonnez de cette perfidie ?
    169

Moi ! je pourrais souffrir un visage odieux
Qui rappelle toujours l’hôpital à mes yeux ?

  • Non, repris-je en continuant la parodie ;
    J’aurais peine à penser que l’hôpital, madame,
    Fût un trait dont l’amour l’eût gravé dans votre âme.
    » Mais c’en est un bien séduisant qu’un hôtel meublé, avec
    une femme de chambre, un cuisinier, un carrosse, trois
    laquais ; et l’amour en a peu d’aussi forts. »
    Elle me protesta que son cœur était à moi pour toujours,
    et qu’il ne recevrait jamais d’autres traits que les miens.
    « Les promesses qu’il m’a faites, me dit-elle, sont un
    aiguillon de vengeance plutôt qu’un trait d’amour. » Je lui
    demandai si elle était dans le dessein d’accepter l’hôtel et le
    carrosse. Elle me répondit qu’elle n’en voulait qu’à son
    argent.
    La difficulté était d’obtenir l’un sans l’autre. Nous
    résolûmes d’attendre l’entière explication du projet de G* M*, dans une lettre qu’il avait promis de lui écrire. Elle la
    reçut en effet le lendemain par un laquais sans livrée, qui se
    procura fort adroitement l’occasion de lui parler sans
    témoins. Elle lui dit d’attendre sa réponse, et elle vint
    m’apporter aussitôt sa lettre. Nous l’ouvrîmes ensemble.
    170

Outre les lieux communs de tendresse, elle contenait le
détail des promesses de mon rival. Il ne bornait point sa
dépense : il s’engageait à lui compter dix mille francs en
prenant possession de l’hôtel, et à réparer tellement les
diminutions de cette somme, qu’elle l’eût toujours devant
elle en argent comptant. Le jour de l’inauguration n’était
pas reculé trop loin. Il ne lui en demandait que deux pour
les préparatifs, et il lui marquait le nom de la rue et de
l’hôtel où il lui promettait de l’attendre l’après-midi du
second jour, si elle pouvait se dérober de mes mains. C’était
l’unique point sur lequel il la conjurait de le tirer
d’inquiétude ; il paraissait sûr de tout le reste ; mais il
ajoutait que, si elle prévoyait de la difficulté à m’échapper,
il trouverait le moyen de rendre sa fuite aisée.
G* M* était plus fin que son père. Il voulait tenir sa
proie avant que de compter ses espèces. Nous délibérâmes
sur la conduite que Manon avait à tenir. Je fis encore des
efforts pour lui ôter cette entreprise de la tête, et je lui en
représentai tous les dangers ; rien ne fut capable d’ébranler
sa résolution.
Elle fit une courte réponse à G* M*, pour l’assurer
qu’elle ne trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le
jour marqué, et qu’il pouvait l’attendre avec certitude.
Nous réglâmes ensuite que je partirais sur-le-champ pour
aller louer un nouveau logement dans quelque village de
l’autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi notre
petit équipage ; que, le lendemain après-midi, qui était le
temps de son assignation, elle se rendrait de bonne heure à
171

Paris ; qu’après avoir reçu les présents de G* M*, elle le
prierait instamment de la conduire à la comédie ; qu’elle
prendrait avec elle tout ce qu’elle pourrait porter de la
somme, et qu’elle chargerait du reste mon valet, qu’elle
voulait mener avec elle. C’était toujours le même qui l’avait
délivrée de l’hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je
devais me trouver, avec un fiacre, à l’entrée de la rue Saint-
André-des-Arts, et l’y laisser vers les sept heures pour
m’avancer dans l’obscurité à la porte de la Comédie.
Manon me promettait d’inventer des prétextes pour sortir
un instant de sa loge, et de l’employer à descendre pour me
rejoindre. L’exécution du reste était facile. Nous aurions
regagné mon fiacre en un moment, et nous serions sortis de
Paris par le faubourg Saint-Antoine, qui était le chemin de
notre nouvelle demeure.
Ce dessein, tout extravagant qu’il était, nous parut assez
bien arrangé. Mais il y avait dans le fond une folle
imprudence à s’imaginer que, quand il eût réussi le plus
heureusement du monde, nous eussions jamais pu nous
mettre à couvert des suites. Cependant nous nous
exposâmes avec la plus téméraire confiance. Manon partit
avec Marcel ; c’est ainsi que se nommait notre valet. Je la
vis partir avec douleur. Je lui dis en l’embrassant : « Manon,
ne me trompez point, me serez-vous fidèle ? » Elle se
plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela
tous ses serments.
Son compte était d’arriver à Paris sur les trois heures. Je
partis après elle. J’allais me morfondre, le reste de l’après-
172

midi, dans le café de Féré, au pont Saint-Michel. J’y
demeurai jusqu’à la nuit. J’en sortis alors pour prendre un
fiacre que je postai, suivant notre projet, à l’entrée de la rue
Saint-André-des-Arts ; ensuite je gagnai à pied la porte de
la Comédie. Je fus surpris de n’y pas trouver Marcel, qui
devait être à m’attendre. Je pris patience pendant une heure,
confondu dans une foule de laquais, et l’œil ouvert sur tous
les passants. Enfin, sept heures étant sonnées sans que je
n’eusse rien aperçu qui eût rapport à nos desseins, je pris un
billet de parterre pour aller voir si je découvrirais Manon et
G* M* dans les loges. Ils n’y étaient ni l’un ni l’autre. Je
retournai à la porte, où je passai encore un quart d’heure,
transporté d’impatience et d’inquiétude. N’ayant rien vu
paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m’arrêter à la
moindre résolution. Le cocher, m’ayant aperçu, vint
quelques pas au-devant de moi, pour me dire d’un air
mystérieux qu’une jolie demoiselle m’attendait depuis une
heure dans le carrosse ; qu’elle m’avait demandé à des
signes qu’il avait bien reconnus, et qu’ayant appris que je
devais revenir, elle avait dit qu’elle ne s’impatienterait point
à m’attendre.
Je me figurai aussitôt que c’était Manon ; j’approchai.
Mais je vis un joli petit visage qui n’était pas le sien. C’était
une étrangère qui me demanda d’abord si elle n’avait pas
l’honneur de parler à M. le chevalier des Grieux ? Je lui dis
que c’était mon nom. « J’ai une lettre à vous rendre, reprit-
elle, qui vous instruira du sujet qui m’amène et par quel
rapport j’ai l’avantage de connaître votre nom. » Je la priai
173

de me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle
voulut me suivre, et elle me conseilla de demander une
chambre à part.
« De qui vient cette lettre ? » lui dis-je en montant. Elle
me remit à la lecture.
Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce
qu’elle me marquait : « G* M* l’avait reçue avec une
politesse et une magnificence au-delà de toutes ses idées. Il
l’avait comblée de présents. Il lui faisait envisager un sort
de reine. Elle m’assurait néanmoins qu’elle ne m’oubliait
pas dans cette nouvelle splendeur ; mais que, n’ayant pu
faire consentir G* M* à la mener ce soir à la comédie,
elle remettait à un autre jour le plaisir de me voir ; et que,
pour me consoler un peu de la peine qu’elle prévoyait que
cette nouvelle pouvait me causer, elle avait trouvé le moyen
de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui serait
la porteuse de son billet. Il était signé : Votre fidèle amante,
Manon Lescaut. »
Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour
moi dans cette lettre, que, demeurant suspendu quelque
temps entre la colère et la douleur, j’entrepris de faire un
effort pour oublier éternellement mon ingrate et parjure
maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était devant moi.
Elle était extrêmement jolie, et j’aurais souhaité qu’elle
l’eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour.
Mais je n’y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce
port divin, ce teint de la composition de l’amour, enfin ce
174

fonds inépuisable de charmes que la nature avait prodigués
à la perfide Manon. « Non, non ! lui dis-je en cessant de la
regarder, l’ingrate qui vous envoie savait fort bien qu’elle
vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et
dites-lui de ma part qu’elle jouisse de son crime, et qu’elle
en jouisse, s’il se peut, sans remords. Je l’abandonne sans
retour, et je renonce en même temps à toutes les femmes,
qui ne sauraient être aussi aimables qu’elle, et qui sont sans
doute aussi lâches et d’aussi mauvaise foi. »
Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer sans
prétendre davantage à Manon ; et la jalousie mortelle qui
me déchirait le cœur se déguisant en une morne et sombre
tranquillité, je me crus d’autant plus proche de ma guérison
que je ne sentais nul de ces mouvements violents dont
j’avais été agité dans les mêmes occasions. Hélas ! j’étais la
dupe de l’amour autant que je croyais l’être de G* M* et
de Manon.
Cette fille qui m’avait apporté la lettre, me voyant prêt à
descendre l’escalier, me demanda ce que je voulais donc
qu’elle rapportât à M. de G* M* et à la dame qui était
avec lui ? Je rentrai dans la chambre à cette question ; et,
par un changement incroyable à ceux qui n’ont jamais senti
de passions violentes, je me trouvai tout d’un coup, de la
tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de
fureur. « Va, lui dis-je, rapporte au traître G* M* et à sa
perfide maîtresse le désespoir où ta maudite lettre m’a jeté ;
mais apprends-leur qu’ils n’en riront pas longtemps, et que
je les poignarderai tous deux de ma propre main. » Je me
175

jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d’un côté et ma
canne de l’autre ; deux ruisseaux de larmes amères
commencèrent à couler de mes yeux. L’accès de rage que je
venais de sentir se changea en une profonde douleur. Je ne
fis plus que pleurer en poussant des gémissements et des
soupirs. « Approche, mon enfant, approche, m’écriai-je en
parlant à la jeune fille ; approche, puisque c’est toi qu’on
envoie pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations
contre la rage et le désespoir, contre l’envie de se donner la
mort à soi-même après avoir tué deux perfides qui ne
méritent pas de vivre. Oui, approche, continuai-je en voyant
qu’elle faisait vers moi quelques pas timides et incertains.
Viens essuyer mes larmes ; viens rendre la paix à mon cœur,
viens me dire que tu m’aimes, afin que je m’accoutume à
l’être d’une autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je
pourrai peut-être t’aimer à mon tour. » Cette pauvre enfant,
qui n’avait pas seize ou dix-sept ans, et qui paraissait avoir
plus de pudeur que ses pareilles, était extraordinairement
surprise d’une si étrange scène. Elle s’approcha néanmoins
pour me faire quelques caresses ; mais je l’écartai aussitôt
en la repoussant de mes mains. « Que veux-tu de moi ? lui
dis-je. Ah ! tu es une femme, tu es d’un sexe que je déteste
et que je ne puis souffrir. La douceur de ton visage me
menace encore de quelque trahison. Va-t’en, et laisse-moi
seul ici. » Elle me fit une révérence sans oser rien dire, et
elle se tourna pour sortir. Je lui criai de s’arrêter. « Mais
apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à
quel dessein tu as été envoyée ici ? Comment as-tu
découvert mon nom et le lieu où tu pouvais me trouver ? »
176

Elle me dit qu’elle connaissait de longue main M. de
G* M* ; qu’il l’avait envoyé chercher à cinq heures, et
qu’ayant suivi le laquais qui l’avait avertie, elle était allée
dans une grande maison, où elle l’avait trouvé qui jouait au
piquet avec une jolie dame, et qu’ils l’avaient chargée tous
deux de me rendre la lettre qu’elle m’avait apportée, après
lui avoir appris qu’elle me trouverait dans un carrosse au
bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s’ils ne lui
avaient rien dit de plus. Elle me répondit, en rougissant,
qu’ils lui avaient fait espérer que je la prendrais pour me
tenir compagnie. « On t’a trompée, lui dis-je, ma pauvre
fille, on t’a trompée. Tu es une femme, il te faut un
homme ; mais il t’en faut un qui soit riche et heureux, et ce
n’est pas ici que tu peux le trouver. Retourne, retourne à M.
de G* M*. Il a tout ce qu’il faut pour être aimé des
belles ; il a des hôtels meublés et des équipages à donner.
Pour moi, qui n’ai que de l’amour et de la constance à
offrir, les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de
ma simplicité. »
J’ajoutai mille choses, ou tristes, ou violentes, suivant
que les passions qui m’agitaient tour à tour cédaient ou
reprenaient le dessus. Cependant, à force de me tourmenter,
mes transports diminuèrent assez pour faire place à
quelques réflexions. Je comparai cette dernière infortune à
celles que j’avais déjà essuyées dans le même genre, et je
ne trouvai pas qu’il y eût plus à désespérer que dans les
premières. Je connaissais Manon : pourquoi m’affliger tant
d’un malheur que j’avais dû prévoir ? pourquoi ne pas
177

m’employer plutôt à chercher du remède ? Il était encore
temps ; je devais du moins n’y pas épargner mes soins, si je
ne voulais avoir à me reprocher d’avoir contribué, par ma
négligence, à mes propres peines. Je me mis là-dessus à
considérer tous les moyens qui pouvaient m’ouvrir un
chemin à l’espérance.
Entreprendre de l’arracher avec violence des mains de
G* M, c’était un parti désespéré, qui n’était propre qu’à me perdre, et qui n’avait pas la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que, si j’eusse pu me procurer le moindre entretien avec elle, j’aurais gagné infailliblement quelque chose sur son cœur. J’en connaissais si bien tous les endroits sensibles ! J’étais si sûr d’être aimé d’elle ! Cette bizarrerie même de m’avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j’aurais parié qu’elle venait de son invention, et que c’était un effet de sa compassion pour mes peines. Je résolus d’employer toute mon industrie pour la voir. Parmi quantité de voies que j’examinai l’une après l’autre, je m’arrêtai à celle-ci : M. de T avait commencé à me
rendre service avec trop d’affection pour me laisser le
moindre doute de sa sincérité et de son zèle. Je me proposai
d’aller chez lui sur-le-champ, et de l’engager à faire appeler
G
* M* sous le prétexte d’une affaire importante. Il ne me fallait qu’une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me serait aisé dans l’absence de G*
M***.
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Cette résolution m’ayant rendu plus tranquille, je payai
libéralement la jeune fille qui était encore avec moi ; et,
pour lui ôter l’envie de retourner chez ceux qui me l’avaient
envoyée, je pris son adresse, en lui taisant espérer que
j’irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et
je me fis conduire grand train chez M. de T* ; je fus assez heureux pour l’y trouver, j’avais eu là-dessus de l’inquiétude en chemin. Un mot le mit au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut si étonné d’apprendre que G* M* avait pu séduire Manon, qu’ignorant que j’avais eu part moi-même à mon malheur, il m’offrit généreusement de rassembler tous ses amis pour employer leurs bras et leurs épées à la délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait être pernicieux à Manon et à moi. « Réservons notre sang, lui dis-je, pour l’extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n’espère pas moins de succès. » Il s’engagea, sans exception, à faire tout ce que je demanderais de lui ; et, lui ayant répété qu’il ne s’agissait que de faire avertir G* M*** qu’il avait à lui parler, et de
le tenir dehors une heure ou deux, il partit aussitôt avec moi
pour me satisfaire.
Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir
pour l’arrêter si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire
d’abord un billet simple, daté d’un cabaret, par lequel il le
prierait de s’y rendre aussitôt pour une affaire si importante
qu’elle ne pouvait souffrir de délai. « J’observerai, ajoutai-
je, le moment de sa sortie, et je m’introduirai sans peine
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dans la maison, n’y étant connu que de Manon et de Marcel,
qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là
avec G* M, vous pourrez lui dire que cette affaire importante pour laquelle vous souhaitez de lui parler est un besoin d’argent ; que vous venez de perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre parole avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à son coffre-fort, et j’en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein. M. de T suivit cet arrangement de point en point. Je le
laissai dans un cabaret où il écrivit promptement sa lettre.
J’allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je
vis arriver le porteur du message, et G
* M*** sortir à pied,
un moment après, suivi d’un laquais. Lui ayant laissé le
temps de s’éloigner de la rue, je m’avançai à la porte de
mon infidèle, et, malgré toute ma colère, je frappai avec le
respect qu’on a pour un temple. Heureusement, ce fut
Marcel qui vint m’ouvrir. Je lui fis signe de se taire.
Quoique je n’eusse rien à craindre des autres domestiques,
je lui demandais tout bas s’il pouvait me conduire dans la
chambre où était Manon sans que je fusse aperçu. Il me dit
que cela était aisé en montant doucement par le grand
escalier. « Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche
d’empêcher, pendant que j’y serai, qu’il n’y monte
personne. » Je pénétrai sans obstacle jusqu’à l’appartement.
Manon était occupée à lire. Ce fut là que j’eus lieu
d’admirer le caractère de cette étrange fille. Loin d’être
effrayée et de paraître timide en m’apercevant, elle ne
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donna que des marques légères de surprise dont on n’est pas
le maître à la vue d’une personne qu’on croit éloignée.
« Ah ! c’est vous, mon amour ? me dit-elle en venant
m’embrasser avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu, que
vous êtes hardi ! qui vous aurait attendu aujourd’hui dans ce
lieu ? » Je me dégageai de ses bras, et, loin de répondre à
ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis deux ou
trois pas en arrière pour m’éloigner d’elle. Ce mouvement
ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la
situation où elle était, et elle jeta les yeux sur moi en
changeant de couleur.
J’étais, dans le fond, si charmé de la revoir, qu’avec tant
de justes sujets de colère, j’avais à peine la force d’ouvrir la
bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignait du
cruel outrage qu’elle m’avait fait. Je le rappelais vivement à
ma mémoire pour exciter mon dépit, et je tâchais de faire
briller dans mes yeux un autre feu que celui de l’amour.
Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu’elle
remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment
par un effet de sa crainte.
Je ne pus soutenir ce spectacle. « Ah ! Manon, lui dis-je
d’un ton tendre, infidèle et parjure Manon ! par où
commencerais-je à me plaindre ? Je vous vois pâle et
tremblante ; et je suis encore si sensible à vos moindres
peines, que je crains de vous affliger trop par mes
reproches. Mais, Manon, je vous le dis, j’ai le cœur percé de
la douleur de votre trahison ; ce sont là des coups qu’on ne
porte point à un amant, quand on n’a pas résolu sa mort.

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