gracieuse turquerie, jetée au travers de nos gentilshommes
français, ne cause qu’autant de surprise qu’il convient.
Arrivé à terre, le digne gouverneur rejoint son beau-frère
lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles
depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres
particularités, d’une certaine Oscine, à qui Amulem a offert,
sans qu’elle ait accepté, d’être, en l’épousant, une des plus
heureuses personnes de l’Asie[4]. Quant à ces fils
d’Amulem, à ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve
que le plus charmant des deux est une nièce qu’on avait
déguisée de la sorte pour la sûreté du voyage ; mais le
marquis, si triste de la mort de sa Diana, n’a pas pris garde à
ce piège innocent, et, à force d’aimer son jeune ami
Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la mémoire
de ce qu’il a tant pleuré. En général, ces personnages sont
oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d’un
laisser-aller qui par instants fait sourire ; l’amour leur naît
subitement, d’un clin d’œil, comme chez des oisifs et des
âmes inoccupées : ils ont des songes merveilleux ; ils
donnent ou reçoivent des coups d’épée avec une incroyable
promptitude ; ils guérissent par des poudres et des huiles
secrètes ; ils s’évanouissent et renaissent rapidement à
chaque accès de douleur ou de joie. C’est l’espèce du
gentilhomme poli de ce temps-là que le romancier nous a
quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune Rosemont
dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans
la dernière abjection, conservent les caractères essentiels de
ce type, et le réalisent également sous ses revers les plus
opposés. Le premier, malgré ses emportements de passion
et deux ou trois meurtres bien involontaires, prélude déjà à
tous les honneurs de la vertu d’un Grandisson ; le chevalier,
après quelques escroqueries et un assassinat de peu de
conséquence, demeure sans contredit le plus prévenant par
sa bonne mine et le plus honnête des infortunés. La
démarcation entre les deux marquis, entre le marquis simple
homme de qualité et le marquis fils de duc, est tranchée
fidèlement ; la prérogative ducale reluit dans toute la
splendeur du préjugé. L’embarras du bon M. de Renoncour,
quand son élève veut épouser sa nièce ; les représentations
qu’il adresse à la pauvre enfant en lui disant du jeune
homme : Avez-vous oublié ce qu’il est né ? son recours en
désespoir de cause au père du marquis, au noble duc, qui
reçoit l’affaire comme si elle lui semblait par trop
impossible, et l’effleure avec une légèreté de grand ton qui
serait à nos yeux le suprême de l’impertinence ; ces traits-
là, que l’âge a rendus piquants, ne coûtaient rien à l’abbé
Prévost, et n’empruntaient aucune intention de malice sous
sa plume indulgente. Il en faut dire autant de l’inclination
du vieux marquis pour la belle mylady R… Prévost n’a
voulu que rendre son héros perplexe et intéressant ; le
comique s’y est glissé à son insu, mais un comique délicat à
saisir, tempéré d’aménité, que le respect domine, que
l’attendrissement fait taire, et comme il s’en mêle, dans
Goldsmith, au personnage excellent de Primerose.
J’aime beaucoup moins le Cléveland que les Mémoires
d’un Homme de qualité : dans le temps on avait peut-être
un autre avis ; aujourd’hui les invraisemblances et les
chimères en rendent la lecture presque aussi fade que celle
d’Amadis. Nous ne pouvons revenir à cette géographie
fabuleuse, à cette nature de Pyrame et Thisbé, vaguement
remplie de rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste
beau, ce sont les raisonnements philosophiques d’une haute
mélancolie que se font en plusieurs endroits Cléveland et le
comte de Clarendon. L’examen à peu près psychologique
auquel s’applique le héros, au début du livre sixième, nous
montre la droiture lumineuse, l’élévation sereine des idées,
compatibles avec les conséquences pratiques les plus arides
et les plus amères. L’impuissance de la philosophie solitaire
en face des maux réels y est vivement mise à nu, et la
tentative de suicide, par où finit Cléveland, exprime pour
nous et conclut visiblement cette moralité plus profonde,
j’ose l’assurer, qu’elle n’a dû alors le sembler à son auteur.
Quant au Doyen de Killerine, le dernier en date des trois
grands romans de Prévost, c’est une lecture qui, bien qu’elle
languisse parfois et se prolonge sans discrétion, reste en
somme infiniment agréable, si l’on y met un peu de
complaisance. Ce bon doyen de Killerine, passablement
ridicule à la manière d’Abraham Adams, avec ses deux
bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur
cordial et embarrassé de ses frères et de sa jolie sœur, me
fait l’effet d’une poule qui, par mégarde, a couvé de petits
canards ; il est sans cesse occupé d’aller de Dublin à Paris,
pour ramener l’un ou l’autre qui s’écarte et se lance sur le
grand étang du monde. Ce genre de vie, auquel il est si peu
propre, l’engage au milieu des situations les plus amusantes
pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de
boudoir où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque,
remplissant un rôle de femme dans un rendez-vous de nuit,
il reçoit, à son corps défendant, les baisers passionnés de
l’amant qui n’y voit goutte. L’abbé Desfontaines, dans ses
Observations sur les Écrits modernes parmi de justes
critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage,
s’est montré de trop sévère humeur contre l’excellent
doyen, en le traitant de personnage plat et d’homme aussi
insupportable au lecteur qu’à sa famille. Pour sa famille, je
ne répondrais pas qu’il l’amusât constamment ; mais nous,
qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en vouloir
quand il nous dit : « Je lui prouvai par un raisonnement sans
réplique que ce qu’il nommait amour invincible, constance
inviolable, fidélité nécessaire, étaient autant de chimères
que la religion et l’ordre même de la nature ne
connaissaient pas dans un sens si badin ? » Malgré les
démonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis
couples allaient toujours et se compliquaient follement ;
l’aimable Rose, dans sa logique de cœur, ne soutenait pas
moins à son frère Patrice qu’en dépit du sort qui le séparait
de son amante, ils étaient, lui et elle, dignes d’envie, et que
des peines causées par la fidélité et la tendresse méritaient
le nom du plus charmant bonheur. Au reste, le Doyen de
Killerine est peut-être de tous les romans de Prévost celui
où se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne
compose pas avec une idée ni suivant un but ; il se laisse
porter à des événements qui s’entremêlent selon
l’occurrence, et aux divers sentiments qui, là-dessus,
serpentent comme les rivières aux contours des vallées.
Chez lui, le plan des surfaces décide tout ; un flot pousse
l’autre ; le phénomène domine : rien n’est conçu par masse,
rien n’est assis ni organisé.
Le Pour et Contre, « ouvrage périodique d’un goût
nouveau, dans lequel on s’explique librement sur ce qui
peut intéresser la curiosité du public en matière de sciences,
d’arts, de livres, etc., etc., sans prendre aucun parti et sans
offenser personne, » demeura consciencieusement fidèle à
son titre. Il ressemble pour la forme aux journaux anglais
d’Addisson, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et de
soigné, mais bien du sens, de l’instruction solide et de la
candeur. Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de
Lefebvre de Saint-Marc, continuateur de Prévost, ne
doivent pas être mis sur son compte. La littérature anglaise
y est jugée fort au long dans la personne des plus célèbres
écrivains ; on y lit des notices détaillées sur Roscommon,
Rochester, Dennys, Wycherley, Savage ; des analyses
intelligentes et copieuses de Shakspeare ; une traduction du
Marc-Antoine de Dryden, et d’une comédie de Steele.
Prévost avait étudié sur les lieux et admirait sans réserve
l’Angleterre, ses mœurs, sa politique, ses femmes et son
théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de Mme de
Tencin, de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par
leur rival, à mesure qu’ils paraissent, avec une sûreté de
goût qui repose toujours sur un fonds de bienveillance ; on
sent quelle préférence secrète il accordait aux anciens, à
d’Urfé, même à Mlle de Scudéry, et quel regret il
nourrissait de ces romans étendus, de ces composés
enchanteurs ; mais il n’y a trace nulle part de susceptibilité
littéraire ni de jalousie de métier. Il ne craint pas même à
l’occasion, générosité que l’on aura peine à croire ! de citer
avantageusement, par leur nom, les journaux ses confrères,
le Mercure de France et le Verdun. En retour, quand Prévost
a eu à parler de lui-même et de ses propres livres, il l’a fait
de bonne grâce, et ne s’est pas chicané sur les éloges. Je
trouve, dans le nombre 36, tome iii, un compte rendu de
Manon Lescaut, qui se termine ainsi : « … Quel art n’a-t-il
pas fallu pour intéresser le lecteur et lui inspirer de la
compassion par rapport aux funestes disgrâces qui arrivent
à cette fille corrompue !… Au reste, le caractère de Tiberge,
ami du chevalier, est admirable… Je ne dis rien du style de
cet ouvrage : il n’y a ni jargon, ni affectation, ni réflexions
sophistiques ; c’est la nature même qui écrit. Qu’un auteur
empesé et fardé paraît fade en comparaison ! Celui-ci ne
court point après l’esprit, ou plutôt après ce qu’on appelle
ainsi. Ce n’est point un style laconiquement constipé, mais
un style coulant, plein et expressif. Ce n’est partout que
peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des
sentiments naturels[5]. » Une ou deux fois, Prévost fut
appelé sur le terrain de la défense personnelle, et il s’en tira
toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un Jésuite du
Journal de Trévoux au sujet d’un article sur Ramsay, il
répliqua si décemment, que les Jésuites sentirent leur tort et
désavouèrent cette première sortie. Il releva avec plus de
verdeur les calomnies de l’abbé Lenglet-Dufresnoy ; mais
sa justification morale l’exigeait, et on doit à cette nécessité
heureuse quelques-unes des explications dont nous avons
fait usage sur les événements de sa vie. Ce que nous
n’avons pas mentionné encore, et ce qui résulte, quoique
plus vaguement, du même passage, c’est que, depuis son
séjour en Hollande, Prévost n’avait pas été guéri de cette
inclination à la tendresse d’où tant de souffrances lui étaient
venues. Sa figure, dit-on, et ses agréments avaient touché
une demoiselle protestante d’une haute naissance qui
voulait l’épouser. Pour se soustraire à cette passion
indiscrète, ajoute son biographe de 1764, Prévost passa en
Angleterre ; mais, comme il emmena avec lui la demoiselle
amoureuse, on a droit de conjecturer qu’il ne se défendait
qu’à demi contre une si furieuse passion. Lenglet l’avait
brutalement accusé de s’être laissé enlever par une belle :
Prévost répondit que de tels enlèvements n’allaient qu’aux
Médor et aux Renaud, et il exposa, en manière de
réfutation, le portrait suivant tracé de lui par lui-même :
« Ce Médor, si chéri des belles, est un homme de trente-sept
à trente-huit ans, qui porte sur son visage et dans son
humeur les traces de ses anciens [5] chagrins ; qui passe
quelquefois des semaines entières dans son cabinet, et qui
emploie tous les jours sept ou huit heures à l’étude ; qui
cherche rarement les occasions de se réjouir, qui résiste
même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère une heure
d’entretien avec un ami de bon sens à tout ce qu’on appelle
plaisirs du monde et passe-temps agréables : civil,
d’ailleurs, par l’effet d’une excellente éducation, mais peu
galant ; d’une humeur douce, mais mélancolique ; sobre
enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement,
sans examiner si ce portrait flatte mon amour-propre ou s’il
le blesse. »
Le Pour et Contre nous offre aussi une foule d’anecdotes
du jour, de faits singuliers, véritables ébauches et matériaux
de romans ; l’histoire de dona Maria et la vie du duc de
Riperda sont les plus remarquables. Un savant Anglais, M.
Hooker, s’était plu, dans un journal de son pays, à
développer une comparaison ingénieuse de l’antique retraite
de Cassiodore avec l’Arcadie de Philippe Sydney et le pays
de Forêts au temps de Céladon. Cassiodore, déjà vieux,
comme on sait, et dégoûté de la cour par la disgrâce de
Boëce, se retira au monastère de Viviers, qu’il avait bâti
dans une de ses terres, et s’y livra avec ses religieux à
l’étude des anciens manuscrits, surtout à celle des saintes
lettres, à la culture de la terre et à l’exercice de la piété.
Prévost s’étend avec complaisance sur les douceurs de cette
vie commune et diverse ; c’est évidemment son idéal qu’il
retrouve dans ce monastère de Cassiodore ; c’est son Saint-
Germain-des-Prés, son la Flèche, mais avec bien autrement
de soleil, d’aisance et d’agrément. Et quant à la
ressemblance avec l’Arcadie et le pays de Céladon, que
l’écrivain anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s’en
effarouche aucunement ; car il est persuadé, dit-il, « que
dans l’Arcadie et dans le pays de Forêts, avec des principes
de justice et de charité tels que la fiction les y représente, et
des mœurs aussi pures qu’on les suppose aux habitants, il
ne leur manquait que les idées de religion plus justes pour
en faire des gens très-agréables au ciel[6]. »
