sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un
coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être
excessivement timide et facile à déconcerter ; mais, loin
d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la
maîtresse de mon cœur.
Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut
mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce
qui l’amenait à Amiens, et si elle y avait quelques
personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument
qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse.
L’amour me rendait déjà si éclairé depuis un moment qu’il
était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un
coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui
lui fit comprendre mes sentiments ; car elle était bien plus
expérimentée que moi : c’était malgré elle qu’on l’envoyait
au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir,
qui s’était déjà déclaré, et qui a causé dans la suite tous ses
malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de
ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et
mon éloquence scolastique purent me suggérer. Elle
n’affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment
de silence, qu’elle ne prévoyait que trop qu’elle allait être
malheureuse ; mais que c’était apparemment la volonté du
ciel, puisqu’il ne lui laissait nul moyen de l’éviter. La
douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en
prononçant ces paroles, ou plutôt l’ascendant de ma
destinée, qui m’entraînait à ma perte, ne me permirent pas
de balancer un moment sur ma réponse. Je l’assurai que si
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elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la
tendresse infinie qu’elle m’inspirait déjà, j’emploierais ma
vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la
rendre heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y
réfléchissant, d’où me venait alors tant de hardiesse et de
facilité à m’exprimer ; mais on ne ferait pas une divinité de
l’amour, s’il n’opérait souvent des prodiges : j’ajoutai mille
choses pressantes.
Ma belle inconnue savait bien qu’on n’est point trompeur
à mon âge : elle me confessa que, si je voyais quelque jour
à la pouvoir mettre en liberté, elle croirait m’être redevable
de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que
j’étais prêt à tout entreprendre ; mais, n’ayant point assez
d’expérience pour imaginer tout d’un coup les moyens de la
servir, je m’en tenais à cette assurance générale, qui ne
pouvait être d’un grand secours ni pour elle ni pour moi.
Son vieil argus étant venu nous rejoindre, mes espérances
allaient échouer, si elle n’eût eu assez d’esprit pour suppléer
à la stérilité du mien. Je fus surpris, à l’arrivée de son
conducteur, qu’elle m’appelât son cousin, et que, sans
paraître déconcertée le moins du monde, elle me dît que,
puisqu’elle était assez heureuse pour me rencontrer à
Amiens, elle remettait au lendemain son entrée dans le
couvent, afin de se procurer le plaisir de souper avec moi.
J’entrai fort bien dans le sens de cette ruse ; je lui proposai
de se loger dans une hôtellerie dont le maître, qui s’était
établi à Amiens après avoir été longtemps cocher de mon
père, était dévoué entièrement à mes ordres.
47
Je l’y conduisis moi-même, tandis que le vieux
conducteur paraissait un peu murmurer, et que mon ami
Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait
sans prononcer une parole. Il n’avait point entendu notre
entretien. Il était demeuré à se promener dans la cour
pendant que je parlais d’amour à ma belle maîtresse.
Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui par une
commission dont je le priai de se charger. Ainsi j’eus le
plaisir, en arrivant à l’auberge, d’entretenir seule la
souveraine de mon cœur.
Je reconnus bientôt que j’étais moins enfant que je ne le
croyais. Mon cœur s’ouvrit à mille sentiments de plaisir
dont je n’avais jamais eu l’idée. Une douce chaleur se
répandit dans toutes mes veines. J’étais dans une espèce de
transport qui m’ôta pour quelque temps la liberté de la voix,
et qui ne s’exprimait que par mes yeux.
Mademoiselle Manon Lescaut, c’est ainsi qu’elle me dit
qu’on la nommait, parut fort satisfaite de cet effet de ses
charmes. Je crus apercevoir qu’elle n’était pas moins émue
que moi. Elle me confessa qu’elle me trouvait aimable, et
qu’elle serait ravie de m’avoir obligation de sa liberté. Elle
voulut savoir qui j’étais, et cette connaissance augmenta son
affection, parce qu’étant d’une naissance commune, elle se
trouva flattée d’avoir fait la conquête d’un amant tel que
moi. Nous nous entretînmes des moyens d’être l’un à
l’autre.
Après quantité de réflexions, nous ne trouvâmes point
d’autre voie que celle de la fuite. Il fallait tromper la
48
vigilance du conducteur, qui était un homme à ménager,
quoiqu’il ne fût qu’un domestique. Nous réglâmes que je
ferais préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je
reviendrais de grand matin à l’auberge, avant qu’il fût
éveillé ; que nous nous déroberions secrètement, et que
nous irions droit à Paris, où nous nous ferions marier en
arrivant. J’avais environ cinquante écus, qui étaient le fruit
de mes petites épargnes ; elle en avait à peu près le double.
Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans
expérience, que cette somme ne finirait jamais, et nous ne
comptâmes pas moins sur le succès de nos autres mesures.
Après avoir soupé, avec plus de satisfaction que je n’en
avais jamais ressenti, je me retirai pour exécuter notre
projet. Mes arrangements furent d’autant plus faciles
qu’ayant eu dessein de retourner le lendemain chez mon
père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n’eus donc
nulle peine à faire transporter ma malle et à faire tenir une
chaise prête pour cinq heures du matin ; c’était le temps où
les portes de la ville devaient être ouvertes ; mais je trouvai
un obstacle dont je ne me défiais point, et qui faillit rompre
entièrement mon dessein.
Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que
moi, était un garçon d’un sens mûr et d’une conduite fort
réglée. Il m’aimait avec une tendresse extraordinaire. La
vue d’une aussi jolie fille que mademoiselle Manon, mon
empressement à la conduire, et le soin que j’avais eu de me
défaire de lui en l’éloignant, lui firent naître quelques
soupçons de mon amour. Il n’avait osé revenir à l’auberge
49
où il m’avait laissé, de peur de m’offenser par son retour ;
mais il était allé m’attendre à mon logis, où je le trouvai en
arrivant, quoiqu’il fût dix heures du soir. Sa présence me
chagrina. Il s’aperçut facilement de la contrainte qu’elle me
causait. « Je suis sûr, me dit-il sans déguisement, que vous
méditez quelque dessein que vous me voulez cacher ; je le
vois à votre air. » Je lui répondis assez brusquement que je
n’étais pas obligé de lui rendre compte de tous mes
desseins. « Non, reprit-il ; mais vous m’avez toujours traité
en ami, et cette qualité suppose un peu de confiance et
d’ouverture. » Il me pressa si fort et si longtemps de lui
découvrir mon secret, que, n’ayant jamais eu de réserve
avec lui, je lui fis l’entière confidence de ma passion. Il la
reçut avec une apparence de mécontentement qui me fit
frémir. Je me repentis surtout de l’indiscrétion avec laquelle
je lui avais découvert le dessein de ma fuite. Il me dit qu’il
était trop parfaitement mon ami pour ne pas s’y opposer de
tout son pouvoir ; qu’il voulait me représenter d’abord tout
ce qu’il croyait capable de m’en détourner ; mais que si je
ne renonçais pas ensuite à cette misérable résolution, il
avertirait des personnes qui pourraient l’arrêter à coup sûr.
Il me tint là-dessus un discours sérieux qui dura plus d’un
quart d’heure, et qui finit encore par la menace de me
dénoncer, si je ne lui donnais ma parole de me conduire
avec plus de sagesse et de raison.
J’étais au désespoir de m’être trahi si mal à propos.
Cependant, l’amour m’ayant ouvert extrêmement l’esprit
depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui
50
avais pas découvert que mon dessein devait s’exécuter le
lendemain, et je résolus de le tromper à la faveur d’une
équivoque. « Tiberge, lui dis-je, j’ai cru jusqu’à présent que
vous étiez mon ami, et j’ai voulu vous éprouver par cette
confidence. Il est vrai que j’aime, je ne vous ai pas trompé ;
mais pour ce qui regarde ma fuite, ce n’est point une
entreprise à former au hasard. Venez me prendre demain à
neuf heures ; je vous ferai voir, s’il se peut, ma maîtresse, et
vous jugerez si elle mérite que je fasse cette démarche pour
elle. Il me laissa seul, après mille protestations d’amitié.
J’employai la nuit à mettre ordre à mes affaires ; et
m’étant rendu à l’hôtellerie de mademoiselle Manon vers la
pointe du jour, je la trouvai qui m’attendait. Elle était à sa
fenêtre, qui donnait sur la rue ; de sorte que, m’ayant
aperçu, elle vint m’ouvrir elle-même. Nous sortîmes sans
bruit. Elle n’avait point d’autre équipage que son linge, dont
je me chargeai moi-même ; la chaise était en état de partir,
nous nous éloignâmes aussitôt de la ville.
Je rapporterai dans la suite quelle fut la conduite de
Tiberge lorsqu’il s’aperçut que je l’avais trompé. Son zèle
n’en devint pas moins ardent. Vous verrez à quel excès il le
porta, et combien je devrais verser de larmes en songeant
quelle en a toujours été la récompense.
Nous nous hâtâmes tellement d’avancer, que nous
arrivâmes à Saint-Denis avant la nuit. J’avais couru à
cheval à côté de la chaise, ce qui ne nous avait guère permis
de nous entretenir qu’en changeant de chevaux ; mais
lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c’est-à-dire
51
presque en sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir,
n’ayant rien mangé depuis notre départ d’Amiens. Quelque
passionné que je fusse pour Manon, elle sut me persuader
qu’elle ne l’était pas moins pour moi. Nous étions si peu
réservés dans nos caresses, que nous n’avions pas la
patience d’attendre que nous fussions seuls. Nos postillons
et nos hôtes nous regardaient avec admiration ; et je
remarquais qu’ils étaient surpris de voir deux enfants de
notre âge qui paraissaient s’aimer jusqu’à la fureur.
Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis ;
nous fraudâmes les droits de l’Église, et nous nous
trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion. Il est sûr que,
du naturel tendre et constant dont je suis, j’étais heureux
pour toute ma vie, si Manon m’eût été fidèle. Plus je la
connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités
aimables. Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté
formaient une chaîne si forte et si charmante, que j’aurais
mis tout mon bonheur à n’en sortir jamais. Terrible
changement ! Ce qui fait mon désespoir a pu faire ma
félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les
hommes par cette même constance dont je devais attendre
le plus doux de tous les sorts et les plus parfaites
récompenses de l’amour.
Nous prîmes un appartement meublé à Paris ; ce fut dans
la rue V…, et, pour mon malheur, auprès de la maison de
M. de B***, célèbre fermier général. Trois semaines se
passèrent, pendant lesquelles j’avais été si rempli de ma
passion, que j’avais peu songé à ma famille et au chagrin
52
que mon père avait dû ressentir de mon absence.
Cependant, comme la débauche n’avait nulle part à ma
conduite, et que Manon se comportait aussi avec beaucoup
de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à me faire
rappeler peu à peu l’idée de mon devoir.
Je résolus de me réconcilier, s’il était possible, avec mon
père. Ma maîtresse était si aimable, que je ne doutais point
qu’elle ne pût lui plaire, si je trouvais le moyen de lui faire
connaître sa sagesse et son mérite ; en un mot, je me flattai
d’obtenir de lui la liberté de l’épouser, ayant été désabusé
de l’espérance de le pouvoir sans son consentement. Je
communiquai ce projet à Manon, et je lui fis entendre
qu’outre les motifs de l’amour et du devoir, celui de la
nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque chose, car nos
fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à
revenir de l’opinion qu’ils étaient inépuisables. Manon
reçut froidement cette proposition. Cependant les difficultés
qu’elle y opposa n’étant prises que de sa tendresse même et
de la crainte de me perdre, si mon père n’entrait point dans
notre dessein après avoir connu le lieu de notre retraite, je
n’eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu’on se
préparait à me porter. À l’objection de la nécessité, elle
répondit qu’il nous restait encore de quoi vivre quelques
semaines, et qu’elle trouverait après cela des ressources
dans l’affection de quelques parents à qui elle écrirait en
province. Elle adoucit son refus par des caresses si tendres
et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans elle, et
qui n’avais pas la moindre défiance de son cœur,
53
j’applaudis à toutes ses réponses et à toutes ses résolutions.
Je lui avais laissé les dispositions de notre bourse et le soin
de payer notre dépense ordinaire. Je m’aperçus peu à peu
que notre table était mieux servie, et qu’elle s’était donné
quelques ajustements d’un prix considérable. Comme je
n’ignorais pas qu’il devait nous rester à peine douze ou
quinze pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette
augmentation apparente de notre opulence. Elle me pria, en
riant, d’être sans embarras. « Ne vous ai-je pas promis, me
dit-elle, que je trouverais des ressources ? » Je l’aimais avec
trop de simplicité pour m’alarmer facilement.
Un jour que j’étais sorti l’après-midi, et que je l’avais
avertie que je serais dehors plus longtemps qu’à l’ordinaire,
je fus étonné qu’à mon retour on me fît attendre deux ou
trois minutes à la porte. Nous n’étions servis que par une
petite fille qui était à peu près de notre âge. Étant venue
m’ouvrir, je lui demandai pourquoi elle avait tardé si
longtemps. Elle me répondit d’un air embarrassé qu’elle ne
m’avait point entendu frapper. Je n’avais frappé qu’une
fois ; je lui dis : « Mais si vous ne m’avez pas entendu,
pourquoi êtes-vous donc venue m’ouvrir ? » Cette question
la déconcerta si fort que, n’ayant point assez de présence
d’esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer, en m’assurant
que ce n’était point sa faute, et que madame lui avait
défendu d’ouvrir la porte jusqu’à ce que M. de B*** fût sorti
par l’autre escalier qui répondait au cabinet. Je demeurai si
confus, que je n’eus point la force d’entrer dans
l’appartement. Je pris le parti de descendre, sous prétexte
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d’une affaire, et j’ordonnai à cette enfant de dire à sa
maîtresse que je retournerais dans le moment, mais de ne
pas faire connaître qu’elle m’eût parlé de M. de B. Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant l’escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient. J’entrai dans le premier café ; et m’y étant assis près d’une table, j’appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait dans mon cœur. Je n’osais rappeler ce que je venais d’entendre. Je voulais le considérer comme une illusion, et je fus près, deux ou trois fois, de retourner au logis sans marquer que j’y eusse fait attention. Il me paraissait si impossible que Manon m’eût trahi, que je craignais de lui faire injure en la soupçonnant. Je l’adorais, cela était sûr ; je ne lui avais pas donné plus de preuves d’amour que je n’en avais reçu d’elle ; pourquoi l’aurais-je accusée d’être moins sincère et moins constante que moi ? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper ? Il n’y avait que trois heures qu’elle m’avait accablé de ses plus tendres caresses, et qu’elle avait reçu les miennes avec transport ; je ne connaissais pas mieux mon cœur que le sien. Non, non, repris-je, il n’est pas possible que Manon me trahisse. Elle n’ignore pas que je ne vis que pour elle ; elle sait trop bien que je l’adore : ce n’est pas là un sujet de me haïr. Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B me
causaient de l’embarras. Je rappelais aussi les petites
acquisitions de Manon, qui me semblaient surpasser nos
richesses présentes. Cela paraissait sentir les libéralités d’un
55
nouvel amant. Et cette confiance qu’elle m’avait marquée
pour des ressources qui m’étaient inconnues ? J’avais peine
à donner à tant d’énigmes un sens aussi favorable que mon
cœur le souhaitait.
D’un autre côté, je ne l’avais presque pas perdue de vue
depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades,
divertissements, nous avions toujours été l’un à côté de
l’autre : mon Dieu ! un instant de séparation nous aurait
trop affligés. Il fallait nous dire sans cesse que nous nous
aimions ; nous serions morts d’inquiétude sans cela. Je ne
pouvais donc m’imaginer presque un seul moment où
Manon pût s’être occupée d’un autre que moi.
À la fin, je crus avoir trouvé le dénoûment de ce mystère.
M. de B***, dis-je en moi-même, est un homme qui fait de
grosses affaires et qui a de grandes relations ; les parents de
Manon se seront servis de cet homme pour lui faire tenir
quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui ; il est
venu aujourd’hui lui en apporter encore. Elle s’est fait sans
doute un jeu de me le cacher, pour me surprendre
agréablement. Peut-être m’en aurait-elle parlé si j’étais
rentré à l’ordinaire, au lieu de venir ici m’affliger ; elle ne
me le cachera pas du moins lorsque je lui en parlerai moi-
même.
Je me remplis si fortement de cette opinion, qu’elle eut la
force de diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-
le-champ au logis. J’embrassai Manon avec ma tendresse
ordinaire. Elle me reçut fort bien. J’étais tenté d’abord de
lui découvrir mes conjectures, que je regardais plus que
56
jamais comme certaines ; je me retins, dans l’espérance
qu’il lui arriverait peut-être de me prévenir en m’apprenant
tout ce qui s’était passé.
On nous servit à souper. Je me mis à table d’un air fort
gai ; mais à la lumière de la chandelle, qui était entre elle et
moi, je crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans
les yeux de ma chère maîtresse. Cette pensée m’en inspira
aussi. Je remarquai que ses regards s’attachaient sur moi
d’une autre façon qu’ils n’avaient accoutumé. Je ne pouvais
démêler si c’était de l’amour ou de la compassion, quoiqu’il
me parût que c’était un sentiment doux et languissant. Je la
regardai avec la même attention ; et peut-être n’avait-elle
pas moins de peine à juger de la situation de mon cœur par
mes regards. Nous ne pensions ni à parler ni à manger.
Enfin je vis tomber des larmes de ses beaux yeux : perfides
larmes !
« Ah Dieux ! m’écriai-je, vous pleurez, ma chère
Manon : vous êtes affligée jusqu’à pleurer, et vous ne me
dites pas un seul mot de vos peines ! » Elle ne me répondit
que par quelques soupirs, qui augmentèrent mon inquiétude.
Je me levai en tremblant ; je la conjurai avec tous les
empressements de l’amour de me découvrir le sujet de ses
pleurs ; j’en versai moi-même en essuyant les siens ; j’étais
plus mort que vif. Un barbare aurait été attendri des
témoignages de ma douleur et de ma crainte.
Dans le temps que j’étais ainsi tout occupé d’elle,
j’entendis le bruit de plusieurs personnes qui montaient
l’escalier. On frappa doucement à la porte. Manon me
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donna un baiser ; et, s’échappant de mes bras, elle entra
rapidement dans le cabinet, qu’elle ferma aussitôt sur elle.
Je me figurais qu’étant un peu en désordre, elle voulait se
cacher aux yeux des étrangers qui avaient frappé. J’allai
leur ouvrir moi-même.
À peine avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois
hommes que je reconnus pour les laquais de mon père. Ils
ne me firent point de violence ; mais deux d’entre eux
m’ayant pris par le bras, le troisième visita mes poches,
dont il tira un petit couteau, qui était le seul fer que j’eusse
sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils
étaient de me manquer de respect ; ils me dirent
naturellement qu’ils agissaient par l’ordre de mon père, et
que mon frère aîné m’attendait en bas dans un carrosse.
J’étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister et
sans répondre. Mon frère était effectivement à m’attendre.
On me mit dans le carrosse auprès de lui ; et le cocher, qui
avait ses ordres, nous conduisit à grand train jusqu’à Saint-
Denis. Mon frère m’embrassa tendrement, mais il ne me
parla point, de sorte que j’eus tout le loisir dont j’avais
besoin pour rêver à mon infortune.
J’y trouvai d’abord tant d’obscurité, que je ne voyais pas
de jour à la moindre conjecture. J’étais trahi cruellement ;
mais par qui ? Tiberge fut le premier qui me vint à l’esprit.
Traître ! disais-je, c’est fait de ta vie si mes soupçons se
trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu’il ignorait le
lieu de ma demeure, et qu’on ne pouvait par conséquent
l’avoir appris de lui. Accuser Manon, c’est de quoi mon
58
cœur n’osait se rendre coupable. Cette tristesse
extraordinaire dont je l’avais vue comme accablée, ses
larmes, le tendre baiser qu’elle m’avait donné en se retirant,
me paraissaient bien une énigme ; mais je me sentais porté à
l’expliquer comme un pressentiment de notre malheur
commun ; et dans le temps que je me désespérais de
l’accident qui m’arrachait à elle, j’avais la crédulité de
m’imaginer qu’elle était encore plus à plaindre que moi.
Le résultat de ma méditation fut de me persuader que
j’avais été aperçu dans les rues de Paris par quelques
personnes de connaissance qui en avaient donné avis à mon
père. Cette pensée me consola. Je comptais en être quitte
pour des reproches, ou pour quelques mauvais traitements
qu’il me faudrait essuyer de l’autorité paternelle. Je résolus
de les souffrir avec patience, et de promettre tout ce qu’on
exigerait de moi, pour me faciliter l’occasion de retourner
plus promptement à Paris, et d’aller rendre la vie et la joie à
ma chère Manon.
Nous arrivâmes en peu de temps à Saint-Denis. Mon
frère, surpris de mon silence, s’imagina que c’était un effet
de ma crainte. Il entreprit de me consoler, en m’assurant
que je n’avais rien à redouter de la sévérité de mon père,
pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement dans le
devoir et à mériter l’affection qu’il avait pour moi. Il me fit
passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire
coucher les trois laquais dans ma chambre.
Ce qui me causa une peine sensible, fut de me voir dans
la même hôtellerie où je m’étais arrêté avec Manon en
59
venant d’Amiens à Paris. L’hôte et les domestiques me
reconnurent, et devinèrent en même temps la vérité de mon
histoire. J’entendis dire à l’hôte : « Ah ! c’est ce joli
monsieur qui passait, il y a six semaines, avec une petite
demoiselle qu’il aimait si fort ! qu’elle était charmante ! Les
pauvres enfants, comme ils se caressaient ! Pardi, c’est
dommage qu’on les ait séparés ! » Je feignis de ne rien
entendre, et je me laissais voir le moins qu’il m’était
possible.
Mon frère avait à Saint-Denis une chaise à deux dans
laquelle nous partîmes de grand matin, et nous arrivâmes
chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père avant moi,
pour le prévenir en ma faveur, en lui apprenant avec quelle
douceur je m’étais laissé conduire ; de sorte que j’en fus
reçu moins durement que je ne m’y étais attendu. Il se
contenta de me faire quelques reproches généraux sur la
faute que j’avais commise en m’absentant sans sa
permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il me dit
que j’avais bien mérité ce qui venait de m’arriver, en me
livrant à une inconnue ; qu’il avait eu meilleure opinion de
ma prudence ; mais qu’il espérait que cette petite aventure
me rendrait plus sage. Je ne pris ce discours que dans le
sens qui s’accordait avec mes idées. Je remerciai mon père
de la bonté qu’il avait de me pardonner, et je lui promis de
prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je
triomphais au fond du cœur ; car, de la manière dont les
choses s’arrangeaient, je ne doutais point que je n’eusse la
60
liberté de me dérober de la maison, même avant la fin de la
nuit.
On se mit à table pour souper ; on me railla sur ma
conquête d’Amiens et sur ma fuite avec cette fidèle
maîtresse. Je reçus les coups de bonne grâce ; j’étais même
charmé qu’il me fût permis de m’entretenir de ce qui
m’occupait continuellement l’esprit ; mais quelques mots
lâchés par mon père me firent prêter l’oreille avec la
dernière attention. Il parla de perfidie et de service intéressé
rendu par M. de B***. Je demeurai interdit en lui entendant
prononcer ce nom, et je le priai humblement de s’expliquer
davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander
s’il ne m’avait pas raconté toute l’histoire. Mon frère lui
répondit que je lui avais paru si tranquille sur la route, qu’il
n’avait pas cru que j’eusse besoin de ce remède pour me
guérir de ma folie. Je remarquai que mon père balançait s’il
achèverait de s’expliquer. Je l’en suppliai si instamment,
qu’il me satisfit, ou plutôt qu’il m’assassina cruellement par
le plus horrible de tous les récits.
Il me demanda d’abord si j’avais toujours eu la simplicité
de croire que je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis
hardiment que j’en étais sûr, que rien ne pouvait m’en
donner la moindre défiance. « Ah ! ah ! ah ! s’écria-t-il en
riant de toute sa force, cela est excellent ! Tu es une jolie
dupe, et j’aime à te voir dans ces sentiments-là. C’est grand
dommage, mon pauvre chevalier, de te faire entrer dans
l’ordre de Malte, puisque tu as tant de dispositions à faire
61
un mari patient et commode. » Il ajouta mille railleries de
cette force sur ce qu’il appelait ma sottise et ma crédulité.
Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua de
me dire que, suivant le calcul qu’il pouvait faire du temps
depuis mon départ d’Amiens, Manon m’avait aimé environ
douze jours. « Car, ajouta-t-il, je sais que tu partis d’Amiens
le 28 de l’autre mois ; nous sommes au 29 du présent ; il y
en a onze que M. de B* m’a écrit ; je suppose qu’il lui en ait fallu huit pour lier une parfaite connaissance avec ta maîtresse ; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu’il y a depuis le 28 d’un mois jusqu’au 29 de l’autre, reste douze, un peu plus ou moins. » Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J’écoutais tout avec un saisissement de cœur auquel j’appréhendais de ne pouvoir résister jusqu’à la fin de cette triste comédie. « Tu sauras donc, reprit mon père, puisque tu l’ignores, que M. de B* a gagné le cœur de ta
princesse ; car il se moque de moi, de prétendre me
persuader que c’est par un zèle désintéressé pour mon
service qu’il a voulu te l’enlever. C’est bien d’un homme tel
que lui, de qui d’ailleurs je ne suis pas connu, qu’il faut
attendre des sentiments si nobles ! Il a su d’elle que tu es
mon fils ; et, pour se délivrer de tes importunités, il m’a
écrit le lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me
faisant entendre qu’il fallait main-forte pour s’assurer de
toi. Il s’est offert de me faciliter les moyens de te saisir au
collet ; et c’est par sa direction et celle de ta maîtresse
même que ton frère a trouvé le moment de te prendre sans
