qu’après un éclat tel que l’avait dû causer ma fuite de Saint-
Sulpice, il me traiterait beaucoup plus rigoureusement.
Enfin cette confusion de pensées en produisit une qui
remit le calme tout d’un coup dans mon esprit, et que je
m’étonnai de n’avoir pas eue plus tôt : ce fut de recourir à
mon ami Tiberge, dans lequel j’étais bien certain de
retrouver toujours le même fonds de zèle et d’amitié. Rien
n’est plus admirable et ne fait plus d’honneur à la vertu que
la confiance avec laquelle on s’adresse aux personnes dont
on connaît parfaitement la probité ; on sent qu’il n’y a point
de risque à courir : si elles ne sont pas toujours en état
d’offrir du secours, on est sûr qu’on en obtiendra du moins
de la bonté et de la compassion. Le cœur qui se ferme avec
tant de soin au reste des hommes s’ouvre naturellement en
leur présence, comme une fleur s’épanouit à la lumière du
soleil, dont elle n’attend qu’une douce influence.
Je regardai comme un effet de la protection du ciel de
m’être souvenu si à propos de Tiberge, et je résolus de
chercher les moyens de le voir avant la fin du jour. Je
retournai sur-le-champ au logis pour lui écrire un mot, et lui
marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui
recommandai le silence et la discrétion comme un des plus
importants services qu’il pût me rendre dans la situation de
mes affaires.
La joie que l’espérance de le voir m’inspirait effaça les
traces du chagrin que Manon n’aurait pas manqué
d’apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de notre malheur
de Chaillot comme d’une bagatelle qui ne devait point
88
l’alarmer ; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait
avec le plus de plaisir, elle ne fut pas fâchée de m’entendre
dire qu’il était à propos d’y demeurer jusqu’à ce qu’on eût
réparé à Chaillot quelques légers effets de l’incendie.
Une heure après, je reçus la réponse de Tiberge, qui me
promettait de se rendre au lieu de l’assignation. J’y courus
avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d’aller
paraître aux yeux d’un ami dont la seule présence devait
être un reproche de mes désordres ; mais l’opinion que
j’avais de la bonté de son cœur et l’intérêt de Manon
soutinrent ma hardiesse.
Je l’avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il
y était avant moi. Il vint m’embrasser aussitôt qu’il m’eut
aperçu ; il me tint serré longtemps entre ses bras, et je sentis
mon visage mouillé de ses larmes. Je lui dis que je ne me
présentais à lui qu’avec confusion, et que je portais dans le
cœur un vif sentiment de mon ingratitude ; que la première
chose dont je le conjurais était de m’apprendre s’il m’était
encore permis de le regarder comme mon ami après avoir
mérité si justement de perdre son estime et son affection. Il
me répondit du ton le plus tendre que rien n’était capable de
le faire renoncer à cette qualité ; que mes malheurs mêmes,
et si je lui permettais de le dire, mes fautes et mes désordres
avaient redoublé sa tendresse pour moi ; mais que c’était
une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu’on la
sent pour une personne chère qu’on voit toucher à sa perte
sans pouvoir la secourir.
89
Nous nous assîmes sur un banc. « Hélas ! lui dis-je avec
un soupir parti du fond du cœur, votre compassion doit être
excessive, mon cher Tiberge, si vous m’assurez qu’elle est
égale à mes peines ! J’ai honte de vous les laisser voir, car
je confesse que la cause n’en est pas glorieuse ; mais l’effet
en est si triste, qu’il n’est pas besoin de m’aimer autant que
vous faites pour en être attendri. »
Il me demanda, comme une marque d’amitié, de lui
raconter sans déguisement ce qui m’était arrivé depuis mon
départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis ; et, loin d’altérer
quelque chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour
les faire trouver plus excusables, je lui parlai de ma passion
avec toute la force qu’elle m’inspirait. Je la lui représentai
comme un de ces coups particuliers du destin qui s’attache
à la ruine d’un misérable, et dont il est aussi impossible à la
vertu de se défendre qu’il l’a été à la sagesse de les prévoir.
Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes
craintes, du désespoir où j’étais deux heures avant que de le
voir, et de celui dans lequel j’allais retomber, si j’étais
abandonné par mes amis aussi impitoyablement que par la
fortune ; enfin j’attendris tellement le bon Tiberge, que je le
vis aussi affligé par la compassion que je l’étais par le
sentiment de mes peines.
Il ne se lassait point de m’embrasser et de m’exhorter à
prendre du courage et de la consolation ; mais comme il
supposait toujours qu’il fallait me séparer de Manon, je lui
fis entendre nettement que c’était cette séparation même
que je regardais comme la plus grande de mes infortunes, et
90
que j’étais disposé à souffrir non-seulement le dernier excès
de la misère, mais la mort la plus cruelle, avant que de
recevoir un remède plus insupportable que tous mes maux
ensemble.
« Expliquez-vous donc, me dit-il ; quelle espèce de
secours suis-je capable de vous donner, si vous vous
révoltez contre toutes mes propositions ? » Je n’osais lui
déclarer que c’était de sa bourse que j’avais besoin. Il le
comprit pourtant à la fin ; et, m’ayant confessé qu’il croyait
m’entendre, il demeura quelque temps suspendu avec l’air
d’une personne qui balance. « Ne croyez pas, reprit-il
bientôt, que ma rêverie vienne d’un refroidissement de zèle
et d’amitié ; mais à quelle alternative me réduisez-vous, s’il
faut que je vous refuse le seul secours que vous voulez
accepter, ou que je blesse mon devoir en vous l’accordant ?
car n’est-ce pas prendre part à votre désordre que de vous y
faire persévérer ?
» Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un
moment, je m’imagine que c’est peut-être l’état violent où
l’indigence vous jette qui ne vous laisse pas assez de liberté
pour choisir le meilleur parti. Il faut un esprit tranquille
pour goûter la sagesse et la vérité. Je trouverai le moyen de
vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi, mon cher
chevalier, ajouta-t-il en m’embrassant, d’y mettre seulement
une condition : c’est que vous m’apprendrez le lieu de votre
demeure, et que vous souffrirez que je fasse du moins mes
efforts pour vous ramener à la vertu, que je sais que vous
91
aimez, et dont il n’y a que la violence de vos passions qui
vous écarte. »
Je lui accordai sincèrement tout ce qu’il souhaitait, et je
le priai de plaindre la malignité de mon sort, qui me faisait
profiter si mal des conseils d’un ami si vertueux. Il me
mena aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui
m’avança cent pistoles sur son billet ; car il n’était rien
moins qu’en argent comptant. J’ai déjà dit qu’il n’était pas
riche : son bénéfice valait mille écus ; mais, comme c’était
la première année qu’il le possédait, il n’avait encore rien
touché du revenu ; c’était sur les fruits futurs qu’il me
faisait cette avance.
Je sentis tout le prix de sa générosité : j’en fus touché
jusqu’au point de déplorer l’aveuglement d’un amour fatal
qui me faisait violer tous les devoirs ; la vertu eut assez de
force pendant quelques moments pour s’élever dans mon
cœur contre ma passion, et j’aperçus, du moins dans cet
instant de lumière, la honte et l’indignité de mes chaînes.
Mais ce combat fut léger et dura peu. La vue de Manon
m’aurait fait précipiter du ciel ; et je m’étonnai, en me
retrouvant près d’elle, que j’eusse pu traiter un moment de
honteuse une tendresse si juste pour un objet si charmant.
Manon était une créature d’un caractère extraordinaire.
Jamais fille n’eut moins d’attachement qu’elle pour
l’argent ; mais elle ne pouvait être tranquille un moment
avec la crainte d’en manquer. C’était du plaisir et des passe-
temps qu’il lui fallait. Elle n’eût jamais voulu toucher un
sou, si l’on pouvait se divertir sans qu’il en coûte ; elle ne
92
s’informait pas même quel était le fond de nos richesses,
pourvu qu’elle pût passer agréablement la journée ; de sorte
que, n’étant ni excessivement livrée au jeu, ni capable
d’être éblouie par le faste des grandes dépenses, rien n’était
plus facile que de la satisfaire, en lui faisant naître tous les
jours des amusements de son goût. Mais c’était une chose si
nécessaire pour elle d’être ainsi occupée par le plaisir, qu’il
n’y avait pas le moindre fond à faire sans cela sur son
humeur et sur ses inclinations. Quoiqu’elle m’aimât
tendrement, et que je fusse le seul, comme elle en convenait
volontiers, qui pût lui faire goûter parfaitement les douceurs
de l’amour, j’étais presque certain que sa tendresse ne
tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m’aurait
préféré à toute la terre avec une fortune médiocre ; mais je
ne doutais nullement qu’elle ne m’abandonnât pour quelque
nouveau B***, lorsqu’il ne me resterait que de la constance
et de la fidélité à lui offrir.
Je résolus donc de régler si bien ma dépense particulière,
que je fusse toujours en état de fournir aux siennes, et de me
priver plutôt de mille choses nécessaires que de la borner
même pour le superflu. Le carrosse m’effrayait plus que
tout le reste ; car il n’y avait point d’apparence de pouvoir
entretenir des chevaux et un cocher.
Je découvris ma peine à M. Lescaut. Je ne lui avais point
caché que j’eusse reçu cent pistoles d’un ami. Il me répéta
que si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne désespérait
point qu’en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs
pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa
93
recommandation, dans la ligue de l’industrie. Quelque
répugnance que j’eusse à tromper, je me laissai entraîner
par une cruelle nécessité.
M. Lescaut me présenta le soir même comme un de ses
parents. Il ajouta que j’étais d’autant mieux disposé à
réussir, que j’avais besoin des plus grandes faveurs de la
fortune. Cependant, pour faire connaître que ma misère
n’était pas celle d’un homme de néant, il leur dit que j’étais
dans le dessein de leur donner à souper. L’offre fut
acceptée. Je les traitai magnifiquement. On s’entretint
longtemps de la gentillesse de ma figure et de mes
heureuses dispositions ; on prétendit qu’il y avait beaucoup
à espérer de moi, parce qu’ayant quelque chose dans ma
physionomie qui sentait l’honnête homme, personne ne se
défierait de mes artifices ; enfin on rendit grâces à M.
Lescaut d’avoir procuré à l’ordre un novice de mon mérite,
et l’on chargea un des chevaliers de me donner pendant
quelques jours les instructions nécessaires.
Le principal théâtre de mes exploits devait être l’hôtel de
Transylvanie, où il y avait une table de pharaon dans une
salle, et divers autres jeux de cartes et de dés dans la
galerie. Cette académie se tenait au profit de M. le prince de
R***, qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses
officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte ? je
profitai en peu de temps des leçons de mon maître ; j’acquis
surtout beaucoup d’habileté à faire une volte-face, à filer la
carte ; et m’aidant fort bien d’une longue paire de
manchettes, j’escamotais assez légèrement pour tromper les
94
yeux des plus habiles et ruiner sans affectation quantité
d’honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort
les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de
semaines des sommes considérables, outre celles que je
partageais de bonne foi avec mes associés.
Je ne craignis plus alors de découvrir à Manon notre
perte de Chaillot ; et, pour la consoler en lui apprenant cette
fâcheuse nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous
établîmes avec un air d’opulence et de sécurité.
Tiberge n’avait pas manqué, pendant ce temps, de me
rendre de fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il
recommençait sans cesse à me représenter le tort que je
faisais à ma conscience, à mon honneur et à ma fortune. Je
recevais ses avis avec amitié ; et, quoique je n’eusse pas la
moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré de son
zèle, parce que j’en connaissais la source. Quelquefois je le
raillais agréablement en présence même de Manon, et je
l’exhortais à n’être pas plus scrupuleux qu’un grand nombre
d’évêques et d’autres prêtres qui savent accorder fort bien
une maîtresse avec un bénéfice. « Voyez, lui disais-je en lui
montrant les yeux de la mienne, et dites-moi s’il y a des
fautes qui ne soient pas justifiées par une si belle cause ? »
Il prenait patience. Il la poussa même assez loin ; mais
lorsqu’il vit que mes richesses augmentaient, et que non-
seulement je lui avais restitué ses cent pistoles, mais
qu’ayant loué une nouvelle maison et doublé ma dépense,
j’allais me replonger plus que jamais dans les plaisirs, il
changea entièrement de ton et de manières : il se plaignit de
95
mon endurcissement, il me menaça des châtiments du ciel,
et il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent
guère à m’arriver. « Il est impossible, me dit-il, que les
richesses qui servent à l’entretien de vos désordres vous
soient venues par des voies légitimes. Vous les avez
acquises injustement ; elles vous seront ravies de même. La
plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir
tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été
inutiles ; je ne prévois que trop qu’ils vous seront bientôt
importuns. Adieu, ingrat et faible ami. Puissent vos
criminels plaisirs s’évanouir comme une ombre ! puissent
votre fortune et votre argent périr sans ressource, et vous
rester seul et nu, pour sentir la vanité des biens qui vous ont
follement enivré ! C’est alors que vous me trouverez
disposé à vous aimer et à vous servir ; mais je romps
aujourd’hui tout commerce avec vous, et je déteste la vie
que vous menez. »
Ce fut dans ma chambre, aux yeux de Manon, qu’il me fit
cette harangue apostolique. Il se leva pour se retirer. Je
voulus le retenir ; mais je fus arrêté par Manon, qui me dit
que c’était un fou qu’il fallait laisser sortir.
Son discours ne laissa pas de faire quelque impression
sur moi. Je remarque ainsi les diverses occasions où mon
cœur sentit un retour vers le bien, parce que c’est à ce
souvenir que j’ai dû ensuite une partie de ma force dans les
plus malheureuses circonstances de ma vie.
Les caresses de Manon dissipèrent en un moment le
chagrin que cette scène m’avait causé. Nous continuâmes
96
de mener une vie toute composée de plaisirs et d’amour.
L’augmentation de nos richesses redoubla notre affection.
Vénus et la fortune n’avaient point d’esclaves plus heureux.
Dieux ! pourquoi nommer le monde un lieu de misères,
puisqu’on y peut goûter de si charmantes délices ! Mais,
hélas ! leur faible est de passer trop vite. Quelle autre
félicité voudrait-on se proposer, si elles étaient de nature à
durer toujours ? Les nôtres eurent le sort commun, c’est-à-
dire de durer peu et d’être suivies par des regrets amers.
J’avais fait au jeu des gains si considérables, que je
pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques
n’ignoraient pas mes succès, surtout mon valet de chambre
et la suivante de Manon, devant lesquels nous nous
entretenions souvent sans défiance. Cette fille était jolie ;
mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à des
maîtres jeunes et faciles, qu’ils s’imaginèrent pouvoir
tromper aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils
l’exécutèrent si malheureusement pour nous, qu’ils nous
mirent dans un état dont il ne nous a jamais été possible de
nous relever.
M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était
environ minuit lorsque nous retournâmes au logis. J’appelai
mon valet, et Manon sa femme de chambre ; ni l’un ni
l’autre ne parurent. On nous dit qu’ils n’avaient point été
vus dans la maison depuis huit heures, et qu’ils étaient
sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant
les ordres qu’ils disaient avoir reçus de moi. Je pressentis
une partie de la vérité ; mais je ne formais point des
97
soupçons qui ne fussent surpassés par ce que j’aperçus en
entrant dans ma chambre. La serrure de mon cabinet avait
été forcée et mon argent enlevé avec tous mes habits. Dans
le temps que je réfléchissais seul sur cet accident, Manon
vint, tout effrayée, m’apprendre qu’on avait fait le même
ravage dans son appartement.
Le coup me parut si cruel, qu’il n’y eut qu’un effort
extraordinaire de raison qui m’empêcha de me livrer aux
cris et aux pleurs. La crainte de communiquer mon
désespoir à Manon me fit affecter de prendre un visage
tranquille. Je lui dis en badinant que je me vengerais sur
quelque dupe à l’hôtel de Transylvanie. Cependant elle me
sembla si sensible à notre malheur, que sa tristesse eut bien
plus de force pour m’affliger que ma feinte n’en avait eu
pour l’empêcher d’être abattue. « Nous sommes perdus ! »
me dit-elle les larmes aux yeux. Je m’efforçai en vain de la
consoler par mes caresses. Mes propres pleurs trahissaient
mon désespoir et ma consternation. En effet, nous étions
ruinés si absolument, qu’il ne nous restait pas une chemise.
Je pris le parti d’envoyer chercher sur-le-champ M.
Lescaut. Il me conseilla d’aller à l’heure même chez M. le
lieutenant de police et M. le grand prévôt de Paris. J’y allai,
mais ce fut pour mon plus grand malheur ; car, outre que
cette démarche et celles que je fis faire à ces deux officiers
de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à Lescaut
d’entretenir sa sœur et de lui inspirer pendant mon absence
une horrible résolution. Il lui parla de M. de G* M*,
vieux voluptueux qui payait prodigalement ses plaisirs, et
98
lui fit envisager tant d’avantage à se mettre à sa solde, que,
troublée comme elle était par notre disgrâce, elle entra dans
tout ce qu’il entreprit de lui persuader. Cet honorable
marché fut conclu avant mon retour, et l’exécution remise
au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de G* M*.
Je le trouvai qui m’attendait au logis ; mais Manon s’était
couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à
son laquais de me dire qu’ayant besoin d’un peu de repos,
elle me priait de la laisser seule pendant cette nuit. Lescaut
me quitta après m’avoir offert quelques pistoles, que
j’acceptai.
Il était près de quatre heures quand je me mis au lit ; et
m’y étant encore occupé longtemps des moyens de rétablir
ma fortune, je m’endormis si tard, que je ne pus me
réveiller que vers les onze heures ou midi. Je me levai
promptement pour aller m’informer de la santé de Manon :
on me dit qu’elle était sortie une heure auparavant avec son
frère, qui l’était venu prendre dans un carrosse de louage.
Quoiqu’une telle partie faite avec Lescaut me parût
mystérieuse, je me fis violence pour suspendre mes
soupçons. Je laissai couler quelques heures, que je passai à
lire. Enfin, n’étant plus le maître de mon inquiétude, je me
promenai à grands pas dans nos appartements. J’aperçus
dans celui de Manon une lettre cachetée qui était sur sa
table. L’adresse était à moi, et l’écriture de sa main. Je
l’ouvris avec un frisson mortel ; elle était dans ces termes :
99
« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon
cœur, et qu’il n’y a que toi au monde que je puisse aimer de
la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre
chère âme, que, dans l’état où nous sommes réduits, c’est
une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu qu’on puisse être
bien tendre lorsqu’on manque de pain ? La faim me
causerait quelque méprise fatale : je rendrais quelque jour le
dernier soupir en croyant en pousser un d’amour. Je t’adore,
compte là-dessus ; mais laisse-moi pour quelque temps le
ménagement de notre fortune. Malheur à qui va tomber
dans mes filets ! je travaille pour rendre mon chevalier riche
et heureux. Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta
Manon ; il te dira qu’elle a pleuré de la nécessité de te
quitter. »
Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me
serait difficile à décrire ; car j’ignore encore aujourd’hui par
quelle espèce de sentiments je fus alors agité. Ce fut une de
ces situations uniques, auxquelles on n’a rien éprouvé qui
soit semblable : on ne saurait les expliquer aux autres, parce
qu’ils n’en ont pas l’idée ; et l’on a peine à se les bien
démêler à soi-même, parce qu’étant seules de leur espèce,
cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être
rapproché d’aucun sentiment connu. Cependant, de quelque
nature que fussent les miens, il est certain qu’il devait y
entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte.
Heureux, s’il n’y fût pas entré encore plus d’amour !
Elle m’aime, je le veux croire ; mais ne faudrait-il pas,
m’écriai-je, qu’elle fût un monstre pour me haïr ? Quels
100
droits eût-on jamais sur un cœur que je n’aie pas sur le
sien ? Que me reste-t-il à faire pour elle, après tout ce que je
lui ai sacrifié ? Cependant elle m’abandonne ! et l’ingrate se
croit à couvert de mes reproches en disant qu’elle ne cesse
pas de m’aimer ! Elle appréhende la faim ! Dieu d’amour !
quelle grossièreté de sentiment, et que c’est répondre mal à
ma délicatesse ! Je ne l’ai pas appréhendée, moi qui m’y
expose si volontiers pour elle en renonçant à ma fortune et
aux douceurs de la maison de mon père ; moi qui me suis
retranché jusqu’au nécessaire pour satisfaire ses petites
humeurs et ses caprices ! Elle m’adore, dit-elle. Si tu
m’adorais, ingrate, je sais bien de qui tu aurais pris des
conseils ; tu ne m’aurais pas quitté, du moins, sans me dire
adieu. C’est à moi qu’il faut demander quelles peines
cruelles on sent de se séparer de ce qu’on adore. Il faudrait
avoir perdu l’esprit pour s’y exposer volontairement.
Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle
je ne m’attendais pas : ce fut celle de Lescaut. « Bourreau !
lui dis-je en mettant l’épée à la main, où est Manon ? qu’en
as-tu fait ? » Ce mouvement l’effraya. Il me répondit que, si
c’était ainsi que je le recevais lorsqu’il venait me rendre
compte du service le plus considérable qu’il eût pu me
rendre, il allait se retirer, et ne remettrait jamais le pied chez
moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai
soigneusement. « Ne t’imagine pas, lui dis-je en me
tournant vers lui, que tu puisses me prendre encore une fois
pour dupe et me tromper par des fables. Il faut défendre ta
vie ou me faire retrouver Manon. – Là ! que vous êtes vif !
101
repartit-il ; c’est l’unique sujet qui m’amène. Je viens vous
annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour
lequel vous reconnaîtrez peut-être que vous m’avez quelque
obligation. » Je voulus être éclairci sur-le-champ.
Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte
de la misère, et surtout l’idée d’être obligée tout d’un coup
à la réforme de notre équipage, l’avait prié de lui procurer
la connaissance de M. de G* M*, qui passait pour un
homme généreux. Il n’eut garde de me dire que le conseil
était venu de lui, ni qu’il eût préparé les voies avant que de
l’y conduire. « Je l’y ai menée ce matin, continua-t-il, et cet
honnête homme a été si charmé de son mérite, qu’il l’a
invitée d’abord à lui tenir compagnie à sa maison de
campagne, où il est allé passer quelques jours. Moi, ajouta
Lescaut, qui ai pénétré tout d’un coup de quel avantage cela
pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre adroitement
que Manon avait essuyé des pertes considérables ; et j’ai
tellement piqué sa générosité, qu’il a commencé par lui
faire un présent de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela
était honnête pour le présent, mais que l’avenir amènerait à
ma sœur de grands besoins ; qu’elle s’était chargée
d’ailleurs du soin d’un jeune frère qui nous était resté sur
les bras après la mort de nos père et mère, et que, s’il la
croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir
dans ce pauvre enfant qu’elle regardait comme la moitié
d’elle-même. Ce récit n’a pas manqué de l’attendrir. Il s’est
engagé à louer une maison commode pour vous et pour
Manon ; car c’est vous-même qui êtes ce pauvre petit frère
102
orphelin. Il a promis de vous meubler proprement et de
vous fournir tous les mois quatre cents bonnes livres, qui en
feront, si je compte bien, quatre mille huit cents à la fin de
chaque année. Il a laissé ordre à son intendant, avant que de
partir pour sa campagne, de chercher une maison et de la
tenir prête pour son retour. Vous reverrez alors Manon, qui
m’a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et de
vous assurer qu’elle vous aime plus que jamais. »
Je m’assis en rêvant à cette bizarre disposition de mon
sort. Je me trouvai dans un partage de sentiments, et par
conséquent dans une incertitude si difficile à terminer, que
je demeurai longtemps sans répondre à quantité de
questions que Lescaut me faisait l’une sur l’autre. Ce fut
dans ce moment que l’honneur et la vertu me firent sentir
encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en
soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers
St-Sulpice, et vers tous les lieux où j’avais vécu dans
l’innocence. Par quel immense espace n’étais-je pas séparé
de cet heureux état ! Je ne le voyais plus que de loin,
comme une ombre qui attirait encore mes regrets et mes
désirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par quelle
fatalité, disais-je, suis-je devenu si criminel ? L’amour est
une passion innocente ; comment s’est-il changé pour moi
en une source de misères et de désordres ? Qui
m’empêchait de vivre tranquille et vertueux avec Manon ?
Pourquoi ne l’épousai-je point avant que d’obtenir rien de
son amour ? Mon père, qui m’aimait si tendrement, n’y
aurait-il pas consenti si je l’en eusse pressé avec des
103
instances légitimes ? Ah ! mon père l’aurait chérie lui-
même comme une fille charmante, trop digne d’être la
femme de son fils ; je serais heureux avec l’amour de
Manon, avec l’affection de mon père, avec l’estime des
honnêtes gens, avec les biens de la fortune et la tranquillité
de la vertu. Revers funeste ! Quel est l’infâme personnage
qu’on vient ici me proposer ? Quoi ! j’irai partager… Mais
y a-t-il à balancer, si c’est Manon qui l’a réglé et si je la
perds sans cette complaisance ? « Monsieur Lescaut,
m’écriai-je en fermant les yeux comme pour écarter de si
chagrinantes réflexions, si vous avez eu dessein de me
servir, je vous rends grâces. Vous auriez pu prendre une
voie plus honnête ; mais c’est une chose finie, n’est-ce pas ?
ne pensons donc plus qu’à profiter de vos soins et à remplir
votre promesse. »
Lescaut, à qui ma colère suivie d’un fort long silence
avait causé de l’embarras, fut ravi de me voir prendre un
parti tout différent de celui qu’il avait appréhendé sans
doute : il n’était rien moins que brave, et j’en eus de
meilleures preuves dans la suite. « Oui, oui, se hâta-t-il de
me répondre, c’est un fort bon service que je vous ai rendu,
et vous verrez que nous en tirerons plus d’avantage que
vous ne vous y attendez. » Nous concertâmes de quelle
manière nous pourrions prévenir les défiances que M. de
G* M* pouvait concevoir de notre fraternité en me
voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu’il ne se
l’imaginait. Nous ne trouvâmes point d’autre moyen que de
prendre devant lui un air simple et provincial, et de lui faire
104
croire que j’étais dans le dessein d’entrer dans l’état
ecclésiastique, et que j’allais pour cela tous les jours au
collège. Nous résolûmes aussi que je me mettrais fort mal la
première fois que je serais admis à l’honneur de le saluer.
Il revint à la ville trois ou quatre jours après. Il conduisit
lui-même Manon dans la maison que son intendant avait eu
soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son
retour, et celui-ci m’en ayant donné avis, nous nous
rendîmes tous deux chez elle. Le vieil amant en était déjà
sorti.
Malgré la résignation avec laquelle je m’étais soumis à
ses volontés, je ne pus réprimer le murmure de mon cœur
en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. La joie de
la retrouver ne l’emportait pas tout à fait sur le chagrin de
son infidélité ; elle, au contraire, paraissait transportée du
plaisir de me revoir. Elle me fit des reproches de ma
froideur. Je ne pus m’empêcher de laisser échapper les
noms de perfide et d’infidèle, que j’accompagnai d’autant
de soupirs.
Elle me railla d’abord de ma simplicité ; mais lorsqu’elle
vit mes regards s’attacher toujours tristement sur elle, et la
peine que j’avais à digérer un changement si contraire à
mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son
cabinet. Je la suivis un moment après. Je l’y trouvai tout en
pleurs. Je lui demandai ce qui les causait. « Il t’est bien aisé
de le voir, me dit-elle : comment veux-tu que je vive, si ma
vue n’est plus propre qu’à te causer un air sombre et
chagrin ? Tu ne m’as pas fait une seule caresse depuis une
105
heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec la majesté
du Grand Turc au sérail.
- Écoutez, Manon, lui répondis-je en l’embrassant, je ne
puis vous cacher que j’ai le cœur mortellement affligé. Je ne
parle point à présent des alarmes où votre fuite imprévue
m’a jeté, ni de la cruauté que vous avez eue de
m’abandonner sans un mot de consolation, après avoir
passé la nuit dans un autre lit que moi ; le charme de votre
présence m’en ferait bien oublier davantage. Mais croyez-
vous que je puisse penser sans soupirs et même sans verser
des larmes, continuai-je en en versant quelques-unes, à la
triste et malheureuse vie que vous voulez que je mène dans
cette maison ? Laissons ma naissance et mon honneur à
part ; ce ne sont plus des raisons si faibles qui doivent entrer
en concurrence avec un amour tel que le mien ; mais cet
amour même, ne vous imaginez-vous pas qu’il gémit de se
voir si mal récompensé ou plutôt traité si cruellement par
une ingrate et dure maîtresse ?… »
Elle m’interrompit : « Tenez, dit-elle, mon chevalier, il
est inutile de me tourmenter par des reproches qui me
percent le cœur lorsqu’ils viennent de vous. Je vois ce qui
vous blesse. J’avais espéré que vous consentiriez au projet
que j’avais fait pour rétablir un peu notre fortune, et c’était
pour ménager votre délicatesse que j’avais commencé à
l’exécuter sans votre participation ; mais j’y renonce,
puisque vous ne l’approuvez pas. » Elle ajouta qu’elle ne
me demandait qu’un peu de complaisance pour le reste du
jour ; qu’elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil
106
amant, et qu’il lui avait promis de lui apporter le soir un
beau collier de perles avec d’autres bijoux, et par-dessus
cela la moitié de la pension annuelle qu’il lui avait promise.
« Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de recevoir
ses présents ; je vous jure qu’il ne pourra se vanter des
avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l’ai remis
jusqu’à présent à la ville. Il est vrai qu’il m’a baisé plus
d’un million de fois les mains ; il est juste qu’il paye ce
plaisir, et ce ne sera point trop de cinq à six mille francs, en
proportionnant le prix à ses richesses et à son âge. »
Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que
l’espérance des cinq mille livres. J’eus lieu de reconnaître
que mon cœur n’avait point encore perdu tout sentiment
d’honneur, puisqu’il était si satisfait d’échapper à
l’infamie ; mais j’étais né pour les courtes joies et les
longues douleurs. La fortune ne me délivra d’un précipice
que pour me faire tomber dans un autre. Lorsque j’eus
marqué à Manon par mille caresses combien je me croyais
heureux de son changement, je lui dis qu’il fallait en
instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent de
concert. Il en murmura d’abord ; mais les quatre ou cinq
mille livres d’argent comptant le firent entrer gaîment dans
nos vues. Il fut donc réglé que nous nous trouverions tous à
souper avec M. de G* M*, et cela pour deux raisons :
l’une pour nous donner le plaisir d’une scène agréable en
me faisant passer pour un écolier, frère de Manon ; l’autre
pour empêcher ce vieux libertin de s’émanciper trop avec sa
maîtresse, par le droit qu’il croirait s’être acquis en payant
107
si libéralement d’avance. Nous devions nous retirer Lescaut
et moi, lorsqu’il monterait à la chambre où il comptait
passer la nuit ; et Manon, au lieu de le suivre, nous promit
de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se chargea
du soin d’avoir exactement un carrosse à la porte.
L’heure du souper étant venue, M. de G* M* ne se fit
pas attendre longtemps. Lescaut était avec sa sœur dans la
salle. Le premier compliment du vieillard fut d’offrir à sa
belle un collier, des bracelets et des pendants de perles qui
valaient au moins mille écus. Il lui compta ensuite en beaux
louis d’or la somme de deux mille quatre cents livres, qui
faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son présent
de quantité de douceurs dans le goût de la vieille cour.
Manon ne put lui refuser quelques baisers ; c’était autant de
droits qu’elle acquérait sur l’argent qu’il lui mettait entre les
mains. J’étais à la porte, où je prêtais l’oreille en attendant
que Lescaut m’avertît d’entrer.
Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré
l’argent et les bijoux ; et me conduisant vers M. de G* M*, il m’ordonna de lui faire la révérence. J’en fis deux
ou trois des plus profondes. « Excusez, monsieur, lui dit
Lescaut, c’est un enfant fort neuf. Il est bien éloigné,
comme vous le voyez, d’avoir des airs de Paris ; mais nous
espérons qu’un peu d’usage le façonnera. Vous aurez
l’honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t-il en se
tournant vers moi ; faites bien votre profit d’un si bon
modèle. »
108
Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir. Il me
donna deux ou trois petits coups sur la joue en me disant
que j’étais un joli garçon, mais qu’il fallait être sur mes
gardes à Paris, où les jeunes gens se laissent aller facilement
à la débauche. Lescaut l’assura que j’étais naturellement si
sage, que je ne parlais que de me faire prêtre, et que tout
mon plaisir était à faire des petites chapelles. « Je lui trouve
de l’air de Manon, » reprit le vieillard en me haussant le
menton avec la main. Je répondis d’un air niais :
« Monsieur, c’est que nos deux chairs se touchent de bien
proche ; aussi j’aime ma sœur comme un autre moi-même.
- L’entendez-vous ? dit-il à Lescaut ; il a de l’esprit. C’est
dommage que cet enfant-là n’ait pas un peu plus de monde. - Ho ! monsieur, repris-je, j’en ai vu beaucoup chez nous
dans les églises, et je crois bien que j’en trouverai à Paris de
plus sots que moi. – Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable
pour un enfant de province. »
Toute notre conversation fut à peu près du même goût
pendant le souper. Manon, qui était badine, fut plusieurs
fois sur le point de gâter tout par ses éclats de rire. Je
trouvai l’occasion en soupant de lui raconter sa propre
histoire et le mauvais sort qui le menaçait. Lescaut et
Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je
faisais son portrait au naturel ; mais l’amour-propre
l’empêcha de s’y reconnaître, et je l’achevai si adroitement,
qu’il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez que
ce n’est pas sans raison que je me suis étendu sur cette
ridicule scène.
109
Enfin l’heure du sommeil étant arrivée, il parla d’amour
et d’impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi. On le
conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte
d’un besoin, nous vint rejoindre à la porte. Le carrosse, qui
nous attendait trois ou quatre maisons plus bas, s’avança
pour nous recevoir. Nous nous éloignâmes en un instant du
quartier.
Quoique à mes propres yeux cette action fût une véritable
friponnerie, ce n’était pas la plus injuste que je crusse avoir
à me reprocher. J’avais plus de scrupule sur l’argent que
j’avais acquis au jeu. Cependant nous profitâmes aussi peu
de l’un que de l’autre, et le ciel permit que la plus légère
des injustices fût la plus rigoureusement punie.
M. de G* M* ne tarda pas longtemps à s’apercevoir
qu’il était dupé. Je ne sais s’il fit dès le soir même quelques
démarches pour nous découvrir ; mais il eut assez de crédit
pour n’en pas faire longtemps d’inutiles, et nous assez
d’imprudence pour compter trop sur la grandeur de Paris et
sur l’éloignement qu’il y avait de notre quartier au sien.
Non-seulement il fut informé de notre demeure et de nos
affaires présentes, mais il apprit aussi qui j’étais, la vie que
j’avais menée à Paris, l’ancienne liaison de Manon avec
B***, la tromperie qu’elle lui avait faite ; en un mot, toutes
les parties scandaleuses de notre histoire. Il prit là-dessus la
résolution de nous faire arrêter, et de nous traiter moins
comme des criminels que comme des fieffés libertins. Nous
étions encore au lit lorsqu’un exempt de la police entra dans
notre chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se
110
saisirent d’abord de notre argent, ou plutôt de celui de M.
de G* M* ; et, nous ayant fait lever brusquement, ils
nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes deux
carrosses, dans l’un desquels la pauvre Manon fut enlevée
sans explication, et moi traîné dans l’autre à Saint-Lazare.
Il faut avoir éprouvé de tels revers pour juger du
désespoir qu’ils peuvent causer. Nos gardes eurent la dureté
de ne me pas me permettre d’embrasser Manon, ni de lui
dire une parole. J’ignorai longtemps ce qu’elle était
devenue. Ce fut sans doute un bonheur pour moi de ne
l’avoir pas su d’abord ; car une catastrophe si terrible
m’aurait fait perdre le sens, et peut-être la vie.
Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée à mes yeux
et menée dans une retraite que j’ai horreur de nommer. Quel
sort pour une créature toute charmante, qui eût occupé le
premier trône du monde, si tous les hommes eussent eu mes
yeux et mon cœur ! On ne l’y traita pas barbarement ; mais
elle fut resserrée dans une étroite prison, seule et
condamnée à remplir tous les jours une certaine tâche de
travail, comme une condition nécessaire pour obtenir
quelque dégoûtante nourriture. Je n’appris ce triste détail
que longtemps après, lorsque j’eus essuyé moi-même
plusieurs mois d’une rude et ennuyeuse pénitence.
Mes gardes ne m’ayant point averti non plus du lieu où
ils avaient ordre de me conduire, je ne connus mon destin
qu’à la porte de Saint-Lazare. J’aurais préféré la mort dans
ce moment à l’état où je me crus près de tomber ; j’avais de
terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta
111
lorsqu’en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes
poches, pour s’assurer qu’il ne me restait ni armes ni moyen
de défense.
Le supérieur parut à l’instant ; il était prévenu sur mon
arrivée. Il me salua avec beaucoup de douceur. « Mon père,
lui dis-je, point d’indignités ; je perdrai mille vies avant que
d’en souffrir une. – Non, non, monsieur, me répondit-il ;
vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents
l’un de l’autre. » Il me pria de monter dans une chambre
haute. Je le suivis sans résistance. Les archers nous
accompagnèrent jusqu’à la porte, et le supérieur, y étant
entré, leur fit signe de se retirer.
« Je suis donc votre prisonnier ? lui dis-je. Hé bien, mon
père, que prétendez-vous faire de moi ? » Il me dit qu’il
était charmé de me voir prendre un ton raisonnable ; que
son devoir serait de travailler à m’inspirer le goût de la
vertu et de la religion, et le mien de profiter de ses
exhortations et de ses conseils ; que, pour peu que je
voulusse répondre aux attentions qu’il aurait pour moi, je ne
trouverais que du plaisir dans ma solitude. « Ah ! du
plaisir ! repris-je ; vous ne savez pas, mon père, l’unique
chose qui est capable de m’en faire goûter. – Je le sais,
reprit-il ; mais j’espère que votre inclination changera. » Sa
réponse me fit comprendre qu’il était instruit de mes
aventures, et peut-être de mon nom. Je le priai de
m’éclaircir. Il me dit naturellement qu’on l’avait informé de
tout.
112
Cette connaissance fut le plus rude de tous mes
châtiments. Je me mis à verser un ruisseau de larmes, avec
toutes les marques d’un affreux désespoir. Je ne pouvais me
consoler d’une humiliation qui allait me rendre la fable de
toutes les personnes de ma connaissance et la honte de ma
famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond
abattement, sans être capable de rien entendre, ni de
m’occuper d’autre chose que de mon opprobre. Le souvenir
même de Manon n’ajoutait rien à ma douleur. Il n’y entrait
du moins que comme un sentiment qui avait précédé cette
nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était la
honte et la confusion.
Il y a peu de personnes qui connaissent la force de ces
mouvements particuliers du cœur. Le commun des hommes
n’est sensible qu’à cinq ou six passions dans le cercle
desquelles leur vie se passe et où toutes leurs agitations se
réduisent. Ôtez-leur l’amour et la haine, le plaisir et la
douleur, l’espérance et la crainte, ils ne sentent plus rien.
Mais les personnes d’un caractère plus noble peuvent être
remuées de mille façons différentes : il semble qu’elles
aient plus de cinq sens, et qu’elles puissent recevoir des
idées et des sensations qui passent les bornes ordinaires de
la nature. Et comme elles ont un sentiment de cette
grandeur qui les élève au-dessus du vulgaire, il n’y a rien
dont elles soient plus jalouses. De là vient qu’elles souffrent
si impatiemment le mépris et la risée, et que la honte est une
de leurs plus violentes passions.
113
J’avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse
parut si excessive au supérieur, qu’en appréhendant les
suites, il crut devoir me traiter avec beaucoup de douceur et
d’indulgence. Il me visitait deux ou trois fois le jour. Il me
prenait souvent avec lui pour faire un tour de jardin, et son
zèle s’épuisait en exhortations et en avis salutaires. Je les
recevais avec douceur, je lui marquais même de la
reconnaissance : il en tirait l’espoir de ma conversion.
« Vous êtes d’un naturel si doux et si aimable, me dit-il
un jour, que je ne puis comprendre les désordres dont on
vous accuse. Deux choses m’étonnent : l’une, comment
avec de si bonnes qualités vous avez pu vous livrer à
l’excès du libertinage ; et l’autre, que j’admire encore plus,
comment vous recevez si volontiers mes conseils et mes
instructions après avoir vécu plusieurs années dans
l’habitude du désordre. Si c’est repentir, vous êtes un
exemple signalé des miséricordes du ciel ; si c’est bonté
naturelle, vous avez du moins un excellent fonds de
caractère, qui me fait espérer que nous n’aurons pas besoin
de vous retenir ici longtemps pour vous ramener à une vie
honnête et réglée.»
Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je résolus de
l’augmenter par une conduite qui pût le satisfaire
entièrement, persuadé que c’était le plus sûr moyen
d’abréger ma prison. Je lui demandai des livres. Il fut
surpris que, m’ayant laissé le choix de ceux que je voulais
lire, je me déterminai pour quelques auteurs sérieux. Je
feignis de m’appliquer à l’étude avec le dernier
114
attachement, et je lui donnai ainsi dans toutes les occasions
des preuves du changement qu’il désirait.
Cependant il n’était qu’extérieur. Je dois le confesser à
ma honte, je jouai à Saint-Lazare un personnage
d’hypocrite. Au lieu d’étudier quand j’étais seul, je ne
m’occupais qu’à gémir de ma destinée. Je maudissais ma
prison et la tyrannie qui m’y retenait. Je n’eus pas plutôt
quelque relâche du côté de cet accablement où m’avait jeté
la confusion, que je retombai dans les tourments de l’amour.
L’absence de Manon, l’incertitude de son sort, la crainte de
ne la revoir jamais, étaient l’unique objet de mes tristes
méditations. Je me la figurais dans les bras de G* M, car c’était la pensée que j’avais eue d’abord ; et, loin de m’imaginer qu’il lui eût fait le même traitement qu’à moi, j’étais persuadé qu’il ne m’avait fait éloigner que pour la posséder tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la longueur me paraissait éternelle. Je n’avais d’espérance que dans le succès de mon hypocrisie. J’observais soigneusement le visage et les discours du supérieur, pour m’assurer de ce qu’il pensait de moi, et je me faisais une étude de lui plaire comme à l’arbitre de ma destinée. Il me fut aisé de reconnaître que j’étais parfaitement dans ses bonnes grâces. Je ne doutais plus qu’il ne fût disposé à me rendre service. Je pris un jour la hardiesse de lui demander si c’était de lui que mon élargissement dépendait. Il me dit qu’il n’en était pas absolument le maître ; mais que, sur son témoignage, il espérait que M. de G M*, à la
115
sollicitation duquel M. le lieutenant général de police
m’avait fait renfermer, consentirait à me rendre la liberté.
« Puis-je me flatter, repris-je doucement, que deux mois de
prison que j’ai déjà essuyés lui paraîtront une expiation
suffisante ? » Il me promit de lui en parler si je le
souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon
office.
Il m’apprit, deux jours après, que M. G* M* avait été
si touché du bien qu’il avait entendu dire de moi, que non-
seulement il paraissait être dans le dessein de me laisser
voir le jour, mais qu’il avait même marqué beaucoup
d’envie de me connaître plus particulièrement, et qu’il se
proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique
sa présence ne pût m’être agréable, je la regardai comme un
acheminement prochain à ma liberté.
Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l’air
plus grave et moins sot qu’il ne l’avait eu dans la maison de
Manon. Il me tint quelques discours de bon sens sur ma
mauvaise conduite. Il ajouta, pour justifier apparemment ses
propres désordres, qu’il était permis à la faiblesse des
hommes de se procurer certains plaisirs que la nature exige,
mais que la friponnerie et les artifices honteux méritaient
d’être punis.
Je l’écoutai avec un air de soumission dont il parut
satisfait. Je ne m’offensai pas même de lui entendre lâcher
quelques railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon,
et sur les petites chapelles dont il supposait, me dit-il, que
j’avais dû faire un grand nombre à Saint-Lazare, puisque je
116
trouvais tant de plaisir à cette pieuse occupation. Mais il lui
échappa, malheureusement pour lui et pour moi-même, de
me dire que Manon en aurait fait aussi sans doute de fort
jolies à l’hôpital. Malgré le frémissement que le nom de
l’hôpital me causa, j’eus encore le pouvoir de le prier avec
douceur de s’expliquer : « Hé ! oui, reprit-il, il y a deux
mois qu’elle apprend la sagesse à l’hôpital général, et je
souhaite qu’elle en ait tiré autant de profit que vous à Saint-
Lazare. »
Quand j’aurais eu une prison éternelle ou la mort même
présente à mes yeux, je n’aurais pas été le maître de mon
transport à cette affreuse nouvelle. Je me jetai sur lui avec
une si affreuse rage, que j’en perdis la moitié de mes forces.
J’en eus assez néanmoins pour le renverser par terre et pour
le prendre à la gorge. Je l’étranglais, lorsque le bruit de sa
chute et quelques cris aigus que je lui laissai à peine la
liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs
religieux dans ma chambre. On le délivra de mes mains.
J’avais presque perdu moi-même la force et la
respiration. « Ô Dieu ! m’écriai-je en poussant mille
soupirs ; justice du ciel ! faut-il que je vive un moment
après une telle infamie ! » Je voulus me jeter encore sur le
barbare qui venait de m’assassiner. On m’arrêta. Mon
désespoir, mes cris et mes larmes passaient toute
imagination. Je fis des choses si étonnantes, que tous les
assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns
les autres avec autant de frayeur que de surprise.
117
M. de G* M* rajustait pendant ce temps-là sa
perruque et sa cravate ; et, dans le dépit d’avoir été si
maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer plus
étroitement que jamais, et de me punir par tous les
châtiments qu’on sait être propres à Saint-Lazare. « Non,
monsieur, lui dit le supérieur, ce n’est point avec une
personne de la naissance de M. le chevalier que nous en
usons de cette manière. Il est si doux d’ailleurs et si
honnête, que j’ai peine à comprendre qu’il se soit porté à
cet excès sans de fortes raisons. » Cette réponse acheva de
déconcerter M. de G* M. Il sortit en disant qu’il saurait faire plier et le supérieur et moi, et tous ceux qui oseraient lui résister. Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d’où venait ce désordre. « Ô mon père ! lui dis-je en continuant de pleurer comme un enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus détestable de toutes les barbaries, c’est l’action que l’indigne G M* a eu la lâcheté de commettre. Oh ! il
m’a percé le cœur. Je n’en reviendrai jamais. Je veux vous
raconter tout, ajoutai-je en sanglotant. Vous êtes bon, vous
aurez pitié de moi.»
Je lui fis un récit abrégé de la longue et insurmontable
passion que j’avais pour Manon, de la situation florissante
de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par
nos propres domestiques, des offres que G* M* avait
faites à ma maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de
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la manière dont il avait été rompu. Je lui représentai les
choses, à la vérité, du côté le plus favorable pour nous.
« Voilà, continuai-je, de quelle source est venu le zèle de M.
de G* M* pour ma conversion. Il a eu le crédit de me
faire renfermer ici par un pur motif de vengeance. Je lui
pardonne ; mais, mon père, ce n’est pas tout : il a fait
enlever cruellement la plus chère moitié de moi-même ; il
l’a fait mettre honteusement à l’hôpital ; il a eu l’impudence
de me l’annoncer aujourd’hui de sa propre bouche. À
l’hôpital, mon Père ! Ô ciel ! ma charmante maîtresse, ma
chère reine, à l’hôpital, comme la plus infâme de toutes les
créatures ! Où trouverai-je assez de force pour ne pas
mourir de douleur et de honte ? »
Le bon père, me voyant dans cet excès d’affliction,
entreprit de me consoler. Il me dit qu’il n’avait jamais
compris mon aventure de la manière dont je la racontais ;
qu’il avait su à la vérité que je vivais dans le désordre, mais
qu’il s’était figuré que ce qui avait obligé M. de G* M*
d’y prendre intérêt était quelque liaison d’estime et d’amitié
avec ma famille ; qu’il ne s’en était expliqué à lui-même
que sur ce pied ; que ce que je venais de lui apprendre
mettrait beaucoup de changement dans mes affaires, et qu’il
ne doutait point que le récit fidèle qu’il avait dessein d’en
faire à M. le lieutenant général de police ne pût contribuer à
ma liberté.
Il me demanda ensuite pourquoi je n’avais pas encore
pensé à donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu’elle
n’avait point eu de part à ma captivité. Je satisfis à cette
