Robin Hood, le proscrit – Tome II

Chapitre 12

 

Trois années de calme suivirent les événementsque nous venons de raconter. La bande de Robin Hood avait pris undéveloppement extraordinaire et la renommée de son intrépide chefs’était répandue par toute l’Angleterre.

La mort de Henri II avait fait monter son filsRichard sur le trône et celui-ci, après avoir dilapidé les trésorsde la couronne, était parti pour les croisades, abandonnant larégence du royaume au prince Jean son frère, homme de mœursdissolues, d’une avarice extrême et qu’une grande faiblessed’esprit rendait impropre à remplir les devoirs de la haute missionqui lui était confiée.

La misère déjà si grande dans la classe dupeuple sous le règne de Henri II, devint un dénuement completpendant la longue période de cette sanguinaire régence. Robin Hoodsoulageait avec une générosité inépuisable les cruelles souffrancesdes pauvres de Nottinghamshire et de Derbyshire ; aussiétait-il l’idole de tous ces malheureux. Mais, s’il donnait auxpauvres, en revanche il prenait aux riches, et Normands, prélats etmoines contribuaient largement, à leur grand désespoir, aux bonnesœuvres du noble proscrit.

Marianne habitait toujours la forêt et lesdeux époux s’aimaient aussi tendrement qu’aux premiers jours deleur heureuse union.

Le temps n’avait point amoindri la passion deWilliam pour sa charmante femme et, aux yeux du fidèle Saxon, Maudegardait comme un pur diamant son immuable beauté.

Petit-Jean et Much se félicitaient encore duchoix qu’ils avaient fait en prenant pour femme l’un la douceWinifred, l’autre l’espiègle Barbara ; et quant aux frères deWill, ils n’avaient eu aucune raison pour se repentir de leurbrusque mariage. Ils étaient heureux et voyaient la vie dans unprisme couleur de rose.

Avant de nous séparer à jamais de deuxpersonnages qui ont joué un rôle important dans notre récit, nousallons leur rendre une amicale visite au château du Val, dans lavallée de Mansfeld.

Allan Clare et lady Christabel vivaienttoujours heureux l’un par l’autre. Leur habitation, construite engrande partie sous les ordres du chevalier, était une merveille deconfort et de bon goût. Une ceinture de vieux arbres interdisait lavue des jardins à tout regard indiscret et semblait mettre unebarrière infranchissable autour de cette poétique demeure.

De beaux enfants au doux visage, fleursvivantes de cet oasis de l’amour, animaient de leur turbulenteactivité le calme repos du vaste domaine. Leurs voix rieuses enréveillaient l’écho et les pas agiles de leurs petits piedslaissaient leur fugitive empreinte sur le sable des allées du parc.Allan et Christabel étaient restés jeunes de cœur, d’esprit et devisage, et pour eux les semaines avaient la courte durée d’un jour,le jour passait rapide comme une heure.

Christabel n’avait pas revu son père depuisl’époque de son mariage avec Allan Clare dans l’abbaye deLinton ; car l’irascible vieillard s’était cruellement obstinéà repousser les tentatives de réconciliation faites par sa fille etpar le chevalier. La mort du baron affecta profondémentChristabel ; mais combien sa douleur eût été plus vive si, enperdant l’auteur de ses jours, elle eût perdu un véritablepère.

Allan avait manifesté l’intention de fairevaloir ses droits à la baronnie et au comté de Nottingham, et, surle conseil de Robin, qui lui recommandait de hâter le moment decette juste réclamation, il allait écrire au roi, lorsqu’il appritque le château de Nottingham avec ses revenus et ses dépendancesétaient devenus la propriété du prince Jean.

Allan était trop heureux pour risquer sonrepos et la perte de son bonheur dans une lutte que la supérioritéde son adversaire pouvait rendre aussi dangereuse qu’inutile. Il nefit donc aucune démarche et ne regretta point la perte de cemagnifique héritage.

Les attaques dirigées par Robin Hood contreles Normands et les ecclésiastiques devinrent si nombreuses et sipréjudiciables à la fortune des riches personnages, qu’ellesarrivèrent à réveiller l’attention du grand chancelierd’Angleterre, Longchamp, évêque d’Ely.

L’évêque résolut de mettre fin à l’existencedes joyeux archers et il prépara une sérieuse expédition. Cinqcents hommes, à la tête desquels se mit le prince Jean,descendirent au château de Nottingham et là, après quelques joursde repos, ils prirent des dispositions pour s’emparer de RobinHood. Celui-ci, promptement informé des intentions de larespectable troupe, ne fit qu’en rire et se prépara à déjouertoutes les tentatives sans exposer ses hommes aux hasards d’uncombat.

Il fit cacher sa bande, habilla une douzainede forestiers de différentes façons et les envoya au château où ilsse présentèrent pour servir de guides à la troupe dans lesinextricables détours de la forêt.

Ces offres de service furent acceptées avecempressement par les chefs de la troupe et comme la forêt couvraità peu près trente milles de terrain, il est facile de se rendrecompte des tours et des détours que les guides firent faire auxmalheureux soldats. Tantôt la troupe entière s’engouffrait dans lecreux des vallons, tantôt elle s’enfonçait jusqu’à mi-jambes dansl’eau bourbeuse des marécages, tantôt enfin, éparpillée sur toutesles hauteurs, elle maugréait avec désespoir contre les devoirs dusoldat, envoyant à tous les diables le grand chancelierd’Angleterre, Robin Hood et son invisible bande ; car il estutile de faire observer que pas un seul pourpoint vert ne parut àl’horizon.

À la chute du jour, les soldats se trouvaientinvariablement à sept ou huit milles du château de Nottingham,qu’il fallait regagner, à moins de passer la nuit à la belleétoile. Ils rentraient alors épuisés de fatigue, mourant de faim etn’ayant rien vu qui pût révéler la présence des joyeux hommes.

Pendant quinze jours on renouvela cesfatigantes promenades et leur résultat fut constamment le même. Leprince Jean, rappelé à Londres par ses plaisirs, abandonna lapartie et reprit avec sa troupe le chemin de la ville.

Deux ans après cette dernière expédition,Richard rentra en Angleterre et le prince Jean, qui redoutait à bondroit la présence de son frère, vint chercher un refuge contre lacolère du roi derrière les murs du vieux château de Nottingham.

Richard Cœur-de-Lion, qui avait apprisl’odieuse conduite du régent, ne resta que trois jours à Londreset, accompagné d’une faible troupe, marcha résolument contre lerebelle.

Le château de Nottingham fut mis en état desiège ; après trois jours de combat, il se rendit à discrétionet le prince Jean parvint à s’évader.

Tout en combattant comme le dernier de sessoldats, Richard remarquait qu’une troupe de vigoureux yeomen luiprêtait main-forte et que c’était grâce à son vaillant secoursqu’il avait obtenu la victoire.

Après le combat, et une fois installé auchâteau, Richard demanda des renseignements sur les habiles archersqui étaient venus à son aide ; mais personne ne put luirépondre et il fut obligé d’adresser sa question au shérif deNottingham.

Ce shérif était le même homme à qui Robin Hoodavait joué le mauvais tour de l’amener dans la forêt et de luifaire payer sa visite trois cents écus d’or.

Sous l’influence de ce cuisant souvenir, leshérif répondit au roi que les archers dont il était questionn’étaient autres bien certainement que ceux du terrible RobinHood.

– Ce Robin Hood, ajouta le rancunieraubergiste, est un fieffé coquin ; il nourrit sa bande auxdépens des voyageurs, il dévalise les honnêtes gens, tue les cerfsdu roi et commet journellement toutes sortes de brigandages.

Halbert Lindsay, le frère de lait de la jolieMaude, qui avait eu la bonne fortune de conserver la place degardien du château, se trouvait par hasard auprès du roi au momentde cet entretien. Entraîné par un sentiment de reconnaissanceenvers Robin et par l’élan naturel à un caractère généreux, iloublia sa modeste condition, fit un pas vers l’auguste auditeur dushérif et dit d’un ton pénétré :

– Sire, Robin Hood est un honnête Saxon,un malheureux proscrit. S’il dépouille les riches du superflu deleur fortune, il soulage toujours la misère des pauvres et du comtéde Nottingham à celui de York le nom de Robin Hood est prononcéavec le respect d’une éternelle reconnaissance.

– Connaissez-vous personnellement cebrave archer ? demanda le roi à Halbert.

Cette question rappela Halbert àlui-même ; il devint pourpre et répondit avecembarras :

– J’ai vu Robin Hood, mais il y alongtemps et je répète à Votre Majesté le bien que disent lespauvres de celui qui les empêche de mourir de faim.

– Allons, mon brave garçon, dit le roi ensouriant, relève la tête et ne renie pas ton ami. Par la sainteTrinité ! si sa conduite est telle que tu viens de nousl’apprendre, c’est un homme dont l’amitié doit être précieuse. Jeserais, je l’avoue, très enchanté de voir ce proscrit et, comme ilm’a rendu service, il ne sera pas dit que Richard d’Angleterre sesoit montré ingrat, même envers un outlaw. Demain matin, jedescendrai dans la forêt de Sherwood.

Le roi tint parole : dès le lendemain,accompagné d’une escorte de chevaliers et de soldats, conduit parle shérif, qui ne trouvait pas cette promenade fort attrayante, ilexplora les sentiers, les routes, les clairières du vieuxbois ; mais la recherche fut complètement inutile, Robin Hoodne se montra pas.

Fort mécontent de l’insuccès de sa démarche,Richard fit appeler un homme qui remplissait les fonctions de gardeforestier dans les bois de Sherwood et lui demanda s’il connaissaitun moyen de rencontrer le chef des proscrits.

– Votre Majesté pourrait fouiller laforêt pendant un an, répondit cet homme, sans apercevoir l’ombremême d’un outlaw, si elle s’y présente accompagnée d’une escorte.Robin Hood évite de se battre autant que possible, non par crainte,car il connaît si bien la forêt qu’il n’a rien à redouter, même del’attaque de cinq ou six cents hommes, mais par modération et parprudence. Si Votre Majesté désire voir Robin Hood, qu’elles’habille en moine, ainsi que quatre ou cinq chevaliers, jeservirai de guide à Votre Majesté. Je jure, par saint Dunstan, quetout le monde sera en sûreté ! Robin Hood arrête lesecclésiastiques, il les héberge, il les dépouille, mais il ne lesmaltraite pas.

– De par la sainte croix !forestier, tu parles d’or ! dit le roi en riant, et je vaissuivre ton ingénieux conseil. Le costume d’un moine me siéra fortmal ; n’importe ! Qu’on aille me chercher une robe dereligieux.

L’impatient monarque revêtit bientôt uncostume d’abbé, fit choix de quatre chevaliers, qui se couvrirentd’une robe de moine et d’après un nouveau stratagème indiqué par leforestier, on harnacha trois chevaux de manière à laisser supposerqu’ils portaient la charge d’un trésor.

À trois milles environ du château, le gardeforestier qui servait de guide aux prétendus moines s’approcha duroi et lui dit :

– Monseigneur, regardez à l’extrémité dela clairière, vous y verrez Robin Hood, Petit-Jean et WillÉcarlate, les trois chefs de la bande.

– Bon, dit joyeusement le roi.

Et, faisant hâter le pas de son cheval,Richard feignit de vouloir s’échapper.

Robin Hood bondit sur la route, saisit labride de l’animal et le maintint immobile.

– Mille pardons, sire abbé, dit-il ;veuillez vous arrêter un peu et recevoir mes compliments debienvenue.

– Pécheur profane ! s’écria Richardcherchant à imiter le langage habituel aux gens d’Église ; quies-tu pour te permettre d’arrêter la marche d’un saint homme qui vaaccomplir une mission sacrée ?

– Je suis un yeoman de cette forêt,répondit Robin Hood, et mes compagnons vivent ainsi que moi desproduits de la chasse et des générosités des pieux membres de lasainte Église.

– Tu es, sur mon âme ! un hardicoquin, répondit le roi en dissimulant un sourire, d’oser me dire àmon nez et à ma barbe que tu manges mes… les cerfs du roi etdévalises les membres du clergé. Par saint Hubert ! tupossèdes du moins le mérite de la franchise.

– La franchise est la seule ressource desgens qui ne possèdent rien, repartit Robin Hood ; mais ceuxauxquels appartiennent les rentes, les domaines, les monnaies d’oret d’argent, peuvent s’en passer, car ils n’en sauraient que faire.Je crois, noble abbé, continua Robin d’un ton de persiflage, quevous êtes du nombre des heureux dont je parle. C’est pourquoi je mepermets de vous demander de venir en aide à nos modestes besoins, àla misère des pauvres gens qui sont nos amis et nos protégés. Vousoubliez trop souvent, mes frères, qu’il y a aux alentours de vosriches demeures des maisons dépourvues de pain et cependant vouspossédez encore plus d’or que vous n’avez de fantaisies àsatisfaire.

– Tu dis peut-être la vérité, yeoman,répondit le roi, oubliant à demi le caractère religieux dont ils’était revêtu, et l’expression de loyale franchise que respire taphysionomie me plaît singulièrement. Tu as l’air beaucoup plushonnête que tu ne l’es en réalité ; néanmoins, en faveur de tabonne mine, et pour l’amour de la charité chrétienne, je te faisdon de tout l’argent que je possède en ce moment-ci, quarantepièces d’or. Je suis fâché de n’en point avoir davantage, mais leroi, qui, tu l’as appris sans doute, habite depuis quelques joursle château de Nottingham, a presque entièrement vidé mes poches.Cet argent est donc à ton service, parce que j’aime la belle figureet les têtes énergiques de tes robustes compagnons.

En achevant ces mots, le roi tendit à RobinHood un petit sac de cuir qui contenait quarante pièces d’or.

– Vous êtes le phénix desecclésiastiques, messire abbé, dit Robin en riant et si je n’avaisfait le vœu de pressurer plus ou moins tous les membres de lasainte Église, je refuserais d’accepter votre généreuseoffrande ; cependant il ne sera pas dit que vous aurez eu àsouffrir trop cruellement de votre passage dans la forêt deSherwood ; votre escorte et vos chevaux passeront en touteliberté et, de plus, vous me permettrez de ne recevoir que vingtpièces d’or.

– Tu agis noblement, forestier, réponditRichard qui parut sensible à la courtoisie de Robin, et je me feraiun plaisir de parler de toi à notre souverain. Sa Majesté teconnaît un peu, car elle m’a dit de te saluer de sa part si j’avaisla bonne fortune de te rencontrer. Je crois, entre nous soit dit,que le roi Richard, qui aime la bravoure dans quelque lieu qu’il larencontre, ne serait pas fâché de remercier de vive voix le braveyeoman qui l’a aidé à ouvrir les portes du château de Nottingham etde lui demander pour quelle raison il a disparu, avec ses vaillantscompagnons, aussitôt après la bataille.

– Si j’avais un jour le bonheur de metrouver en présence de Sa Majesté, je n’hésiterais pas à répondre àcette dernière question ; mais, pour le moment, sir abbé,parlons d’autre chose. J’aime tendrement le roi Richard, parcequ’il est anglais de cœur et d’âme, quoiqu’il appartienne par lesliens du sang à une famille normande. Nous sommes tous ici, prêtreset laïques, les fidèles serviteurs de Sa Majesté Très Gracieuse et,si vous voulez bien y consentir, sir abbé, nous boirons decompagnie à la santé du noble Richard. La forêt de Sherwood saitêtre gratuitement hospitalière quand elle reçoit sous l’ombrage deses vieux arbres des cœurs saxons et des moines généreux.

– J’accepte avec plaisir ton aimableinvitation, Robin Hood, répondit le roi, et je suis prêt à tesuivre où il te plaira de me conduire.

– Je vous remercie de cette confiance,bon religieux, dit Robin en dirigeant le cheval monté par Richardvers un atelier qui allait aboutir à l’arbre du Rendez-Vous.

Petit-Jean, Will Écarlate et les quatrechevaliers déguisés en moines suivirent le roi précédé parRobin.

La petite escorte était à peine engagée dansle sentier, quand un cerf effrayé par le bruit traversa le cheminavec rapidité ; mais, plus alerte encore que le pauvre animal,la flèche de Robin lui transperça le flanc d’un coup mortel.

– Bien frappé ! bien frappé !cria joyeusement le roi.

– Ce coup n’a rien de merveilleux, sirabbé, dit Robin en regardant Richard d’un air quelque peusurpris ; tous mes hommes sans exception peuvent tuer un cerfde cette façonlà, et ma femme elle-même sait tirer de l’arc etaccomplir des tours d’adresse bien supérieurs au faible exploit queje viens d’accomplir sous vos yeux.

– Ta femme ? répéta le roi d’un toninterrogateur ; tu as une femme ? Par la messe ! jesuis curieux de faire connaissance avec celle qui partage lespérils de ton aventureuse carrière.

– Ma femme n’est pas la seule de sonsexe, messire abbé, qui préfère un cœur fidèle et une sauvagedemeure à un amour perfide et au luxe de l’existence desvilles.

– Je te présenterai ma femme, sir abbé,cria Will Écarlate, et si tu ne reconnais pas que sa beauté estdigne d’un trône, tu me permettras de déclarer que tu es aveugle oubien que ton goût est des plus détestables.

– Par saint Dunstan ! repartitRichard, la voix populaire touche juste en vous appelant les joyeuxhommes ; rien ne vous manque ici : jolies femmes, gibierroyal, fraîche verdure, liberté entière.

– Aussi sommes-nous très heureux,messire, répondit Robin en riant.

L’escorte atteignit bientôt la pelouse où lerepas, déjà préparé, attendait les convives, et ce repas,somptueusement fourni des viandes parfumées de la venaison, excitapar son seul aspect le vigoureux appétit de RichardCœur-de-Lion.

– Par la conscience de ma mère !s’écria-t-il (hâtons-nous de dire que dame Éléonore avait si peu deconscience que c’était pure plaisanterie d’en appeler à elle),voici un dîner véritablement royal.

Puis le prince prit place et se mit à mangeravec un plaisir extrême. Vers la fin du repas, Richard dit à sonhôte :

– Tu m’as donné le désir de faireconnaissance avec les jolies femmes qui peuplent ton vastedomaine ; présente-les-moi, je suis curieux de voir si ellessont dignes, ainsi que me l’a fait entendre ton compagnon auxcheveux rouges, d’orner la cour du roi d’Angleterre.

Robin envoya Will à la recherche des bellesnymphes du bois et dit à ses hommes de préparer les jeux auxquelsils se livraient les jours de repos.

– Mes gens vont essayer de vous divertirun peu, sir abbé, dit Robin en reprenant place auprès du roi, etvous verrez que nos plaisirs et le genre quelque peu extraordinairede notre existence n’ont rien en eux-mêmes de fortrépréhensible ; et, lorsque vous vous trouverez en présence dubon roi Richard, vous lui direz, je vous demande cela comme unefaveur, que les joyeux hommes de la forêt de Sherwood ne sont ni àcraindre pour les braves Saxons, ni méchants à l’égard de ceux quicompatissent aux inévitables misères de leur rude existence.

– Sois tranquille, brave yeoman, SaMajesté sera instruite de tout ce qui se passe ici aussi bien quesi elle eût à ma place partagé ton repas.

– Vous êtes, messire, le plus gracieuxabbé que j’aie rencontré de ma vie et je suis fort aise d’avoir leplaisir de vous traiter comme un frère. Maintenant, veuillezaccorder votre attention à mes archers ; ils sont d’uneadresse que rien n’égale et, afin de vous amuser, ils vont, j’ensuis certain, accomplir des merveilles.

Les hommes de Robin commencèrent alors à tirerde l’arc avec une sûreté de main et de coup d’œil siextraordinaire, que le roi les complimenta avec une expression deréelle surprise.

L’exercice durait depuis une demi-heureenviron, lorsque Will Écarlate parut, amenant avec lui Marianne etMaude, revêtues d’un costume d’amazone vert de drap de Lincoln etportant l’une et l’autre un arc et un carquois de flèches.

Derrière ce trio marchaient Barbara, Winifred,la blanche Lilas et les jolies femmes des jeunes Gamwell.

Le roi ouvrit de grands yeux étonnés etcontempla sans mot dire les charmants visages qui rougissaient sousson regard.

– Sir abbé, dit Robin en prenant la mainde Marianne, je vous présente la reine de mon cœur, ma femmebien-aimée.

– Tu peux hardiment ajouter la reine detes joyeux hommes, brave Robin, s’écria le roi, et tu as raisond’être fier d’inspirer un tendre amour à une aussi charmantecréature. Chère dame, continua le roi, permettez-moi de saluer envous la souveraine du grand bois de Sherwood et de vous rendre leshommages d’un sujet fidèle.

En achevant ces mots, le roi mit un genou enterre, prit la blanche main de Marianne et l’effleurarespectueusement.

– Votre courtoisie est grande, sir abbé,dit Marianne d’un ton modeste, mais veuillez vous souvenir, je vousprie, qu’il ne sied pas à un homme de votre saint caractère des’incliner ainsi devant une femme ; vous ne devez rendre qu’àDieu ce témoignage d’humilité et de respect.

– Voilà une réprimande bien morale pourla femme d’un simple forestier, murmura le roi en allant reprendresa place sous l’arbre du Rendez-Vous.

– Sir abbé, voici ma femme ! criaWill en entraînant Maude sur les pas de Richard. Le prince regardaMaude et dit en souriant :

– Cette belle personne est sans doute ladame qui ferait honneur au palais d’un roi ?

– Oui, messire, dit Will.

– Eh bien ! mon ami, reprit Richard,je partage ton opinion et si tu veux bien me le permettre, jeprendrai un baiser sur les belles joues de celle que tu aimes.

William sourit, et le roi, qui prit ce sourirepour une réponse affirmative, embrassa galamment la jeunefemme.

– Laissez-moi vous dire un mot àl’oreille, sir abbé, dit Will en se rapprochant du roi qui se prêtaavec complaisance aux désirs du jeune homme. Vous êtes un homme degoût, continua Will et vous n’aurez jamais rien à craindre dans laforêt de Sherwood. À dater d’aujourd’hui, je vous promets uneréception cordiale chaque fois qu’un heureux hasard vous conduiraau milieu de nous.

– Je te rends grâce pour ta courtoisie,bon yeoman, dit le roi avec gaieté. Ah ! ah ! mais quevois-je encore ? s’écria Richard les yeux attachés sur lessœurs de Will, qui, accompagnées de Lilas, se présentaient devantlui. En vérité, mes garçons, vos dryades sont de véritables fées.– Le roi prit la main de la jeune Lilas. – Par NotreDame ! murmura-t-il, je ne croyais pas qu’il pût exister unefemme aussi belle que l’est ma douce Bérengère ; mais, sur monâme ! je suis forcé de reconnaître que cette enfant l’égale encandeur et en beauté. Ma mignonne, dit le roi en serrant la petitemain qu’il tenait dans les siennes, tu as fait choix d’uneexistence bien dure, bien dépourvue des plaisirs de ton âge. Necrains-tu pas, pauvre enfant, que les vents orageux de cette forêtne viennent à détruire ta frêle vie, comme ils détruisent lesjeunes fleurs ?

– Mon père, répondit doucement Lilas, levent se mesure à la force des arbrisseaux ; il épargne lesplus faibles. Je suis heureuse ici : une personne qui m’estchère habite le vieux bois et auprès d’elle je ne connais pas ladouleur.

– Tu as raison d’avouer ton amour sil’homme que tu aimes est digne de toi, ma douce enfant, réponditRichard.

– Il est digne d’un amour plus grandencore que celui que je lui porte, mon père, répondit Lilas, etcependant je l’aime aussi tendrement qu’il m’est possibled’aimer.

En achevant ces mots, la jeune femme rougit,les grands yeux bleus de Richard attachaient sur elle un regard siardent, que, saisie d’une indéfinissable crainte, elle retiradoucement sa main de l’étreinte du roi et alla s’asseoir auprès deMarianne.

– Je t’avoue, maître Robin, dit le roi,que, dans l’Europe entière, il n’y a pas une seule cour qui puissese vanter de réunir autour d’un trône autant de femmes jeunes etbelles que j’en vois autour de nous. J’ai vu les femmes de diverspays et je n’ai rencontré nulle part la tranquille et suave beautédes femmes saxonnes. Je veux être maudit si une seule des fraîchesfigures qu’embrasse mon regard ne vaut pas une centaine des fillesde l’Orient ou de toute autre race étrangère.

– Je suis heureux de vous entendre parlerainsi, sir abbé, dit Robin ; vous me prouvez une fois de plusque le pur sang anglais coule dans vos veines. Je ne puis me poseren juge sur un point aussi délicat, parce que j’ai peu voyagé, etque, audelà du Derbyshire et du Yorkshire, je n’en connais rien.Néanmoins, je suis fort porté à dire avec vous que les femmessaxonnes sont les plus belles femmes du monde.

– Bien certainement elles sont les plusbelles, s’écria Will d’un ton décidé. J’ai traversé une grandepartie du royaume de France et je puis certifier que je n’ai pasrencontré une seule dame ou demoiselle qui puisse être comparée àMaude. Maude est l’idéal de la beauté anglaise ; voilà monopinion.

– Vous avez servi ? demanda le roien attachant sur le jeune homme un regard attentif.

– Oui, messire, répondit William ;j’ai servi le roi Henri en Aquitaine, en Poitou, à Harfleur, àÉvreux, à Beauvais, à Rouen et dans bien d’autres places.

– Ah ! ah ! exclama le roi endétournant la tête, dans la crainte que Will ne finît parreconnaître son visage. Robin Hood, continua-t-il, vos gens sedisposent à recommencer les jeux ; je serais bien aised’assister à de nouveaux exercices.

– Il va être fait selon votre désir,messire ; je vais vous montrer comment je m’y prends pourformer la main de mes archers. Much, cria Robin, faites placer surles baguettes du tir des guirlandes de roses.

Much exécuta l’ordre qu’il venait de recevoiret bientôt le haut de la baguette se montra perpendiculairement àtravers le cercle formé par les fleurs.

– Maintenant, mes garçons, cria Robin,visez la baguette ; celui qui manquera son coup me fera dond’une bonne flèche et recevra un soufflet. Attention, car, parNotre Dame ! je n’épargnerai pas les nigauds, il est bienentendu que je tire avec vous et que, en cas de maladresse, jesubirai la même punition.

Plusieurs forestiers manquèrent le but etreçurent avec bonne grâce un vigoureux soufflet. Robin Hood brisala baguette en morceaux, une autre fut mise à sa place ; Willet Petit-Jean manquèrent le but et, au milieu des éclats de rire detous les assistants, ils reçurent la récompense de leurmaladresse.

Robin envoya le dernier coup ; mais,désirant montrer au faux abbé que dans un pareil cas il n’y avaitaucune distinction entre ses hommes et lui, il manquavolontairement la baguette.

– Ah ! ah ! cria un yeomanétonné, vous vous êtes écarté du but, maître !

– C’est ma foi vrai, et je mérite lapunition. Lequel de vous se charge de me caresser la joue ?Toi, Petit-Jean, tu es le plus fort de nous tous et tu saurasfrapper ferme.

– Je n’y tiens pas le moins du monde,répondit Jean ; la mission est désagréable, en ce sens qu’elleme brouillerait à jamais avec ma main droite.

– Eh bien ! Will, je m’adresse àtoi.

– Merci, Robin ; je refuse de toutmon cœur de te faire ce plaisir.

– Je refuse également, dit Much.

– Moi aussi ! cria un homme.

– Et nous de même, ajoutèrent lesforestiers d’une commune voix.

– Tout cela est d’un enfantillageridicule, dit Robin d’un ton sévère ; je n’ai pas hésité àpunir ceux qui s’étaient mis en faute, vous devez me traiter avecla même égalité, et par conséquent avec autant de rigueur. Puisqueaucun de mes hommes n’ose porter la main sur moi, c’est à vous, sirabbé, qu’il appartient de vider la question. Voici ma meilleureflèche, et je vous prie, messire, de me servir aussi largement quej’ai servi mes archers maladroits.

– Je n’ose prendre sur moi de tesatisfaire, mon cher Robin, répondit le roi en riant ; carj’ai la main lourde et je frappe un peu fort.

– Je ne suis ni sensible ni délicat, sirabbé ; prenez-en à votre aise.

– Tu le veux absolument ? dit le roien mettant à découvert son bras musculeux ; eh bien ! tuvas être servi à souhait.

Le coup fut si rudement appliqué que Robintomba à la renverse ; mais il se releva aussitôt.

– Je confesse à Dieu, dit-il, les lèvressouriantes et le visage tout empourpré, que vous êtes le plusrobuste moine de la joyeuse Angleterre. Il y a trop de force dansvotre bras pour la tranquillité d’un homme qui exerce une sainteprofession et je parie ma tête (elle est estimée quatre cents écusd’or) que vous savez mieux tenir un arc ou jouer du bâton queporter une croix.

– C’est possible, répondit le roi enriant ; ajoutons même, si tu veux, manier une épée, une lanceou un bouclier.

– Votre discours et votre manière d’êtrerévèlent plutôt un homme habitué à la vie aventureuse du soldatqu’un pieux serviteur de la très sainte Église, reprit Robin enexaminant le roi avec attention ; je désirerais beaucoupsavoir qui vous êtes, car d’étranges pensées me viennent àl’esprit.

– Chasse ces pensées, Robin Hood, et necherche pas à découvrir si je suis ou non l’homme que je représentedevant toi, répondit vivement le prince.

Le chevalier Richard de la Plaine, qui étaitabsent depuis le matin, parut en ce moment au centre du groupe ets’approcha de Robin. En apercevant le roi, le chevaliertressaillit, car la figure du prince lui était parfaitement connue.Il regarda Robin, le jeune homme paraissait ignorer complètement lerang élevé de son hôte.

– Connais-tu le nom de celui qui porte lecostume d’un moine supérieur ? demanda sir Richard à voixbasse.

– Non, répondit Robin ; mais jecrois avoir découvert depuis quelques minutes que ces cheveux rouxet ces grands yeux bleus ne peuvent appartenir qu’à un seul hommeau monde, à…

– Richard Cœur-de-Lion, roid’Angleterre ! s’écria involontairement le chevalier.

– Ah ! ah ! fit le faux moineen se rapprochant. Robin Hood et sir Richard tombèrent àgenoux.

– Je reconnais maintenant l’augustevisage de mon souverain, dit le chef des outlaws ; c’est biencelui de notre bon roi Richard d’Angleterre. Que Dieu protège SaVaillante Majesté ! – Un bienveillant sourire épanouitles lèvres du roi.

– Sire, continua Robin sans quitterl’humble posture qu’il avait prise, Votre Majesté connaîtmaintenant qui nous sommes : des proscrits chassés de lademeure de nos pères par une injuste et cruelle oppression. Pauvreset sans abri, nous avons cherché un refuge dans la solitude desbois ; nous avons vécu de chasse, d’aumônes, exigées sansdoute, mais sans violence et avec les formes de la plus prévenantecourtoisie ; on nous donnait de bonne ou de mauvaise grâce,mais nous ne prenions pas sans être bien certains que celui quirefusait de venir au secours de notre misère portait dans sonescarcelle la rançon d’un chevalier. Sire, j’implore de VotreMajesté, la grâce de mes compagnons et celle de leur chef.

– Lève-toi, Robin Hood, répondit leprince avec bonté et fais-moi connaître la raison qui t’a engagé àme prêter le secours de tes braves archers à l’assaut de labaronnie de Nottingham.

– Sire, reprit Robin Hood, qui tout enobéissant à l’ordre du roi, se tint respectueusement incliné devantlui, Votre Majesté est l’idole des cœurs vraiment anglais. Vosactions, si dignes de l’estime générale, vous ont fait conquérir lagracieuse qualification du plus brave des braves, de l’homme aucœur de lion, qui en loyal chevalier, triomphe en personne de sesennemis et étend sur les malheureux sa généreuse protection. Leprince Jean méritait la disgrâce de Votre Majesté et lorsque j’aiappris la présence de mon roi devant les murs du château deNottingham, je me suis secrètement placé sous ses ordres. VotreMajesté a pris le château qui servait de refuge au prince rebelle,ma tâche était remplie et je me suis retiré sans rien dire, parceque la conscience d’avoir loyalement servi mon roi satisfaisait mesplus intimes désirs.

– Je te remercie cordialement de tafranchise, Robin Hood, répondit Richard, et l’affection que tu meportes m’est fort agréable. Tu parles et tu agis en honnêtehomme ; je suis content et j’accorde grâce pleine et entièreaux joyeux hommes de la forêt de Sherwood. Tu as eu entre les mainsun bien grand pouvoir, celui de faire le mal et tu n’as pas mis enœuvre cette dangereuse puissance. Tu as secouru les pauvres et ilssont nombreux dans le pays de Nottingham. Tu n’as pénétré decourtoises contributions que sur les riches Normands et cela poursubvenir aux besoins de ta bande. J’excuse tes fautes ; ellesont été les naturelles conséquences d’une position tout à faitexceptionnelle : seulement, comme les lois forestières ont étéviolées, comme les princes de l’Église et les seigneurs suzerainsse sont trouvés dans l’obligation de laisser entre tes mainsquelques bribes de leurs immenses trésors, ton pardon demande lavalidité d’un écrit pour que tu puisses vivre désormais à l’abri detout reproche et de toute poursuite. Demain, en présence de meschevaliers, je proclamerai hautement que le bas de proscription quite place plus bas que le dernier des serfs du royaume estcomplètement annulé. Je te rends, à toi et à tous ceux qui ontpartagé ton aventureuse existence, les droits et les privilègesd’un homme libre. J’ai dit, et je jure de maintenir ma parole parla grâce du Dieu tout puissant.

– Vive Richard Cœur-de-Lion !crièrent les chevaliers.

– Que la sainte Vierge protège à jamaisVotre Majesté ! dit Robin Hood d’une voix émue ; et,mettant un genou en terre, il baisa respectueusement la main dugénéreux prince.

Cet acte de gratitude accompli, Robin sereleva, sonna du cor et les joyeux hommes, différemment occupés,les uns à tirer de l’arc, les autres à exercer leur adresse aumaniement du bâton, abandonnèrent aussitôt leurs occupationsrespectives et vinrent se grouper en cercle autour de leur jeunechef.

– Braves compagnons, dit Robin, metteztous un genou en terre et découvrez vos têtes : vous êtes enprésence de notre légitime souverain, du roi bien-aimé de lajoyeuse Angleterre, de Richard Cœur-de-Lion ! Rendez hommage ànotre noble maître et seigneur ! – Les proscrits obéirentà l’ordre de Robin et, tandis que la troupe se tenait humblementinclinée devant Richard, Robin lui fit connaître la clémence dusouverain. – Et maintenant, ajouta le jeune homme, faitesretentir la vieille forêt de vos hourras joyeux ; un grandjour s’est levé pour nous, mes garçons ; vous êtes libres parla grâce de Dieu et du noble Richard !

Les joyeux hommes n’eurent pas besoin derecevoir un nouvel encouragement à la manifestation de leur joieintérieure ; ils poussèrent un hourra tellement formidablequ’il n’y a rien d’extraordinaire à supposer qu’il ait été entenduà deux milles de l’arbre du Rendez-Vous.

Cette bruyante clameur apaisée, Richardd’Angleterre reprit la parole et invita Robin à l’accompagner auchâteau de Nottingham avec toute sa troupe.

– Sire, répondit Robin, le flatteur désirque Votre Majesté daigne me témoigner remplit mon cœur d’uneindicible joie. J’appartiens corps et âme à mon souverain et, s’ilveut bien le permettre, je ferai choix parmi mes hommes de centquarante archers qui seront, avec un dévouement absolu, les humblesserviteurs de Votre très Gracieuse Majesté.

Le roi, aussi flatté qu’il était surpris del’humble maintien en sa présence de l’héroïque outlaw, remerciacordialement Robin Hood et, en l’engageant à renvoyer ses hommes àleurs jeux un instant interrompus, il prit une coupe sur la table,la remplit jusqu’aux bords, l’avala d’un trait et dit avec uneexpression de gaieté familière et curieuse :

– Et maintenant, ami Robin, dis-moi, jete prie, qui est ce géant là-bas : car il me serait difficilede désigner autrement le gigantesque garçon qui a été doué par leciel d’une aussi honnête figure. Sur mon âme, je m’étais crujusqu’à ce jour d’une taille extraordinaire et je vois bien que sij’étais placé aux côtés de ce gaillard-là j’aurais l’air d’uninnocent poulet. Quelle carrure de membres ! quellevigueur ! Cet homme est admirablement bâti.

– Il est aussi admirablement bon, sire,répondit Robin ; sa force est prodigieuse : il arrêteraità lui seul la marche d’un corps d’armée et il s’attendrit avec lanaïve candeur d’un enfant au récit d’une histoire touchante.L’homme qui a l’honneur d’attirer l’attention de Votre Majesté estmon frère, mon compagnon, mon meilleur ami ; il a un cœurd’or, un cœur fidèle comme l’acier de son invincible épée. Il maniele bâton avec une adresse tellement surprenante qu’il n’y a pasd’exemple qu’il ait jamais été vaincu ; avec cela, il est leplus habile archer de tout le pays et le plus brave garçon de toutela terre.

– Voilà, en vérité, des éloges qui mesont doux à entendre, Robin, répondit le roi ; car celui quite les inspire est digne d’être ton ami. Je désire causer un peuavec cet honnête yeoman. Comment le nommes-tu ?

– Jean Naylor, sire ; mais nousl’appelons Petit-Jean, en considération de la médiocrité de sataille.

– Par la messe ! s’écria le roi enriant, une bande de semblables Petits-Jeans eût fort épouvanté ceschiens d’infidèles. Hé ! bel arbre forestier, tour deBabylone, Petit-Jean, mon garçon, viens auprès de moi, je désiret’examiner de plus près.

Jean s’approcha la tête découverte et attenditd’un air de tranquille assurance les ordres de Richard.

Le roi adressa au jeune homme quelquesquestions relatives à la force extraordinaire de ses muscles,essaya de lutter avec lui et fut respectueusement vaincu par songigantesque partenaire. Après cet essai, le roi se mêla aux jeux etaux exercices des joyeux hommes aussi naturellement que s’il eûtété un de leurs camarades et déclara enfin que depuis bienlongtemps il n’avait passé une journée aussi agréable.

Cette nuit-là, le roi d’Angleterre dormit sousla garde des outlaws de la forêt de Sherwood et le lendemain, aprèsavoir fait honneur à un excellent déjeuner, il se prépara àreprendre le chemin de Nottingham.

– Mon brave Robin, dit le prince, peux-tumettre à ma disposition des vêtements semblables à ceux que portenttes hommes ?

– Oui, sire.

– Eh bien ! fais-moi donner, ainsiqu’à mes chevaliers, un costume pareil au tien et nous aurons ànotre entrée à Nottingham une scène quelque peu divertissante. Nosgens d’office sont toujours extraordinairement empressés lorsqu’ilssentent que le voisinage d’un supérieur le met à même de surveillerleur conduite et je suis certain que le brave shérif et sesvaillants soldats nous donneront des preuves de leur invinciblebravoure.

Le roi et ses chevaliers revêtirent lescostumes choisis par Robin et après un galant baiser donné àMarianne en l’honneur de toutes les dames, Richard, entouré deRobin Hood, de Jean, de Will Écarlate, de Much et de cent quarantearchers, s’achemina gaiement vers sa seigneuriale demeure.

Aux portes de la ville de Nottingham, Richarddonna l’ordre à sa suite de pousser un hourra de victoire.

Ce hourra formidable attira les citoyens surle seuil de leurs maisons respectives et, à la vue d’un corps desjoyeux hommes armés jusqu’aux dents, ils pensèrent que le roi avaitété tué par les outlaws et que les proscrits, aguerris par leursanglant triomphe descendaient sur la ville pour massacrer tous leshabitants. Éperdus d’épouvante, les pauvres gens s’élancèrent endésordre, les uns dans le recoin le plus obscur de leur demeure,les autres tout droit devant eux. D’autres sonnèrent le tocsin,firent un appel aux troupes de la ville et cherchèrent le grandshérif, qui, par un miracle étrange, devint tout à faitinvisible.

Les troupes du roi allaient faire une sortiedangereuse pour les outlaws, lorsque leurs chefs, peu désireuxd’entrer en lutte sans connaître la cause du combat, mirent unfrein à leur belliqueuse ardeur.

– Voici nos guerriers, dit Richard enconsidérant d’un air narquois les craintifs défenseurs de laville ; il me semble que les citoyens ainsi que les soldatstiennent à l’existence. Le shérif est absent, les chefstremblent ; vive Dieu ! ces lâches mériteraient unecorrection exemplaire.

À peine le roi achevait-il cette réflexion peuflatteuse pour les citoyens de Nottingham, que ses troupespersonnelles, précédées d’un capitaine, sortirent en toute hâte duchâteau, en ligne de bataille et la lance en arrêt.

– Par saint Denis ! mes gaillards neplaisantent pas ! s’écria le roi en portant à ses lèvres lecor qui lui avait été remis par Robin.

Il sonna deux fois un appel désigné à l’avanceau capitaine de ses gardes, et celui-ci, reconnaissant le signalnoté par le prince, fit mettre bas les armes et attenditrespectueusement l’approche de son souverain. La nouvelle du retourde Richard d’Angleterre, triomphalement accompagné par le princedes proscrits, se répandit aussi rapidement que s’était répandue lanouvelle de l’approche des outlaws en disposition sanguinaire. Lescitoyens, qui s’étaient prudemment séquestrés, dans les profondeursde leurs maisons, en sortirent le visage pâle, mais le sourire surles lèvres ; et, sitôt qu’ils eurent acquis la certitude queRobin Hood et sa bande avaient gagné la faveur du roi, ilss’empressèrent amicalement autour des joyeux hommes, encomplimentant celui-ci, serrant les mains à celui-là, se proclamantà l’envi les amis et les protecteurs de tous. Du sein de la foules’échappaient des cris de joie et de félicitation, et de toute parton entendait ces mots complaisamment répétés : Gloire au nobleRobin Hood ! au brave yeoman, au beau proscrit ! Gloireau tendre et gentil Robin Hood ! Les voix, peu à peuenhardies, acclamèrent si hautement la présence du chef desoutlaws, que Richard, fatigué de cette ascendante clameur, enarriva à s’écrier :

– Par ma couronne et par mon sceptre, ilme semble que c’est toi qui es le roi ici, Robin Hood !

– Ah ! sire, répondit le jeune hommeen souriant avec amertume ; n’attachez ni importance ni valeuraux témoignages de cette apparente amitié ; elle n’est qu’unvague effet de la précieuse faveur dont Votre Majesté comble leproscrit. Un mot du roi Richard peut changer en vociférations dehaine ces clameurs enthousiastes qu’excite ici ma présence, et cesmêmes hommes passeront aussitôt, sans remords ni réflexion, del’éloge au blâme, de l’admiration au mépris.

– Tu dis vrai, mon cher Robin, réponditle roi en riant ; les coquins sont partout les mêmes, et j’aidéjà acquis la preuve du manque de cœur des citoyens de Nottingham.Lorsque je me suis présenté ici avec l’intention de punir le princeJean, ils ont accueilli mon retour d’Angleterre avec une réservepleine de prudence. Pour eux le droit est celui du plus fort, etils ignoraient qu’avec ton aide il me serait facile de m’emparer duchâteau et d’en expulser mon frère. Maintenant, ils nous montrentle beau côté de leur vilaine figure et nous éclaboussent de leurvile flatterie. Ainsi va le monde. Laissons là ces misérables etpensons à nous. Je t’ai promis, mon cher Robin, une noblerécompense pour le service que tu m’as rendu ; formule tondésir ; le roi Richard n’a qu’une parole, il tient et réalisetoujours les engagements qu’il contracte.

– Sire, répondit Robin, Votre GracieuseMajesté me rend heureux au-delà de toute expression en merenouvelant l’offre de son généreux appui ; je l’accepte pourmoi, pour mes hommes et pour un chevalier qui, frappé de disgrâcepar le roi Henri, a été obligé de chercher un refuge dans l’asileprotecteur de la forêt de Sherwood. Ce chevalier, sire, est unhomme plein de cœur, un digne père de famille, un brave Saxon, etsi Votre Majesté veut me faire l’honneur d’écouter l’histoire desir Richard Gower de la Plaine, je suis assuré qu’elle voudra bienm’accorder la demande que je me permettrai de lui faire.

– Nous t’avons donné notre parole de roide t’accorder toutes les grâces qu’il te plaira d’implorer de nous,ami Robin, répondit affectueusement Richard ; parle sanscrainte, et dis-nous par quel concours de circonstances cechevalier est tombé dans la disgrâce de mon père.

Robin s’empressa d’obéir aux ordres du roi, etil raconta le plus brièvement possible l’histoire du chevalier dela Plaine.

– Par Notre Dame ! s’écria Richard,ce bon chevalier a été cruellement traité, et tu as noblement agien lui venant en aide. Mais il ne sera pas dit, brave Robin Hood,que tu puisses dans ce cas encore, avoir surpassé le roid’Angleterre en grandeur d’âme et en générosité. Je veux, à montour, protéger ton ami ; fais-le venir en notre présence.

Robin appela le chevalier, et celui-ci, lecœur agité par les émotions d’une douce espérance, se présentarespectueusement devant le prince.

– Sir Richard de la Plaine, ditgracieusement le roi, ton vaillant ami Robin Hood vient dem’apprendre les malheurs qui ont frappé ta famille, les dangersauxquels tu as été exposé. Je suis heureux de pouvoir, en terendant justice, témoigner à Robin l’admiration sincère et l’estimeprofonde que m’inspirent sa conduite. Je te remets en possession detes biens et pendant un an tu seras libéré de tout impôt et detoute contribution. Outre cela, j’anéantis le décret debannissement lancé contre toi, afin que le souvenir de cet acteinjuste soit complètement effacé, même de la mémoire de tesconcitoyens. Rends-toi au château ; les lettres de grâcepleine et entière te seront délivrées par nos ordres. Quant à toi,Robin Hood, demande encore quelque chose à celui qui ne croirajamais avoir payé sa dette de reconnaissance même après avoirsatisfait à tous tes désirs.

– Sire, dit le chevalier en mettant ungenou en terre, comment puis-je vous témoigner la gratitude quiremplit mon cœur ?

– En me disant que tu es heureux,répondit gaiement le roi ; en me promettant de ne plusoffenser les membres de la très sainte Église. – Sir Richardbaisa la main du généreux prince et s’effaça discrètement dans lesgroupes réunis à quelques pas du roi. – Eh bien ! monbrave archer, répondit le prince en se tournant vers Robin Hood,que désires-tu de moi ?

– Rien pour le moment, sire ; plustard, si Votre Majesté veut bien le permettre, je lui demanderaiune dernière faveur.

– Elle te sera accordée. Maintenant,rendons-nous au château ; nous avons reçu dans la forêt deSherwood une généreuse hospitalité, et il faut espérer que lechâteau de Nottingham offrira quelques ressources pour composer unroyal festin. Tes hommes ont une excellente manière de préparer lavenaison, et la fraîcheur de l’air, la fatigue de la marche nousavaient singulièrement aiguisé l’appétit, car nous avons mangé envéritable gourmand.

– Votre Majesté avait le droit de mangerà sa guise, répondit Robin en riant, puisque le gibier était sonpropre bien.

– Notre bien ou celui du premier chasseurvenu, repartit gaiement le roi ; et si tout le monde faitsemblant de croire que les daims de la forêt de Sherwood sont notreexclusive propriété, il y a bien un certain yeoman de ton intimeconnaissance, mon Robin, et les trois cents compagnons qui formentsa joyeuse troupe, qui se sont fort peu inquiétés des prérogativesde la couronne.

Tout en causant, Richard se dirigeant vers lechâteau, et les acclamations enthousiastes de la populaceaccompagnèrent de leur bruyante clameur le roi d’Angleterre et lecélèbre proscrit jusqu’aux portes du vieux manoir.

Le généreux prince réalisa le jour même lapromesse qu’il avait faite à Robin Hood ; il signa un acte quiannulait le ban de proscription et remettait le jeune homme enpossession de ses droits et de ses titres aux biens et aux dignitésde la famille de Huntingdon.

Dès le lendemain de cet heureux jour, Robinréunit ses hommes dans une des cours du château et leur annonça lechangement inespéré de sa fortune. Cette nouvelle remplit les cœursdes braves yeomen d’une joie sincère ; ils aimaient tendrementleur chef, et ils refusèrent, d’un commun accord, la liberté queRobin voulait leur rendre. Il fut donc arrêté, séance tenante, queles joyeux hommes cesseraient à l’avenir de lever des contributionssur les Normands et sur les ecclésiastiques, et qu’ils seraientnourris et vêtus aux frais de leur noble maître, Robin Hood, devenule riche comte de Huntingdon.

– Mes garçons, ajouta Robin, puisque vousdésirez vivre auprès de moi et m’accompagner à Londres si lesordres de notre bien aimé souverain m’y conduisent, vous allez mejurer de ne jamais révéler à personne la situation de notre cave.Réservons-nous ce précieux refuge en prévision de nouveauxmalheurs.

Les hommes firent à haute voix le sermentdemandé par leur chef, et Robin les engagea à faire sans retardleurs préparatifs de départ.

Le 30 mars 1194, la veille de son départ pourLondres, Richard tint conseil au château de Nottingham, et, aunombre des choses importantes qui furent traitées, se trouval’établissement des droits de Robin Hood au comté de Huntingdon. Leroi témoigna d’une façon péremptoire son désir de rendre à Robinles propriétés détenues par l’abbé de Ramsey, et les conseillers deRichard lui promirent formellement de terminer à son entièresatisfaction l’acte de justice qui devait réparer les malheurs sicourageusement supportés par le noble proscrit.

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