Chapitre 13Katherine la Dentellière, Fille amoureuse
Elle naquit vers le milieu du quinzième siècle, dans la rue dela Parcheminerie, près de la rue Saint-Jacques, par un hiver où ilfit si froid que les loups coururent à travers Paris sur lesneiges. Une vieille femme, qui avait le nez rouge sous sonchaperon, la recueillit et l’éleva. Et premièrement elle joua sousles porches avec Perrenette, Guillemette, Ysabeau et Jehanneton,qui portaient de petites cottes et trempaient leurs menottesrougies dans les ruisseaux pour attraper des morceaux de glace.Elles regardaient aussi ceux qui pipaient les passants au jeu detables qu’on appelle Saint-Merry. Et sous les auvents, ellesguettaient les tripes dans leurs baquets, et les longues saucissesballottantes, et les gros crochets de fer où les boucherssuspendent les quartiers de viande. Près de Saint-Benoît leBétourné, où sont les écritoires, elles écoutaient grincer lesplumes, et soufflaient la chandelle au nez des clercs, le soir, parles lucarnes des boutiques. Au Petit-Pont, elles narguaient lesharanguères et s’enfuyaient vite vers la place Maubert, secachaient dans les angles de la rue des Trois-Portes ; puis,assises sur la margelle de la fontaine, elles jacassaient jusqu’àla brume de la nuit.
Ainsi se passa la prime jeunesse de Katherine, avant que la vieillefemme lui eût appris à s’asseoir devant un coussinet à dentelles età entrecroiser patiemment les fils de toutes les bobines. Plustard, elle ouvragea de son métier, Jehanneton étant devenuechaperonnière, Perrenette lavandière, et Ysabeau gantière, etGuillemette, la plus heureuse, saucissière, ayant un petit visagecramoisi qui reluisait comme s’il eût été frotté avec du sang fraisde porc. Pour ceux qui avaient joué à Saint-Merry, ils commençaientdéjà d’autres entreprises ; certains étudiaient sur lamontagne Sainte-Geneviève, et d’autres battaient les cartes auTrou-Perrette, et d’autres choquaient les brocs de vin d’Aunis à laPomme de Pin et d’autres se querellaient à l’hôtel de laGrosse-Margot, et sur l’heure de midi, on les voyait, à l’entrée dela taverne, dans la rue aux Fèves, et sur l’heure de minuit, ilssortaient par la porte de la rue aux Juifs. Pour Katherine, elleentrelaçait les fils de sa dentelle, et les soirs d’été elleprenait le serein sur le banc de l’église, où il était permis derire et de babiller.
Katherine portait une chemisette écrue et un surcot de couleurverte ; elle était tout affolée d’atours, ne haïssant rientant que le bourrelet qui marque les fines lorsqu’elles ne sontpoint de noble lignée. Elle aimait pareillement les testons, lesblancs, et surtout les écus d’or. C’est ce qui fit qu’elles’accointa à Casin Cholet, sergent à verge au Châtelet ; sousombre de son office, il gagnait mal de la monnaie. Souvent ellesoupa en sa compagnie à l’hôtellerie de la Mule, en face del’église des Mathurins ; et, après souper, Casin Cholet allaitprendre des poules sur l’envers des fossés de Paris. Il lesrapportait sous son grand tabart, et les vendait très bien à laMachecroue, veuve d’Arnoul, belle, marchande de volaille à la portedu Petit-Châtelet.
Et sitôt Katherine cessa son métier de dentellière : car la vieillefemme au nez rouge pourrissait au charnier des Innocents. CasinCholet trouva pour son amie une petite chambre basse, près desTrois-Pucelles, et là il venait la voir sur la tarde. Il ne luidéfendait pas de se montrer à la fenêtre, avec les yeux noircis aucharbon, les joues enduites de blanc de plomb ; et tous lespots, tasses et assiettes à fruits où Katherine offrait à boire età manger à tous ceux qui payaient bien, furent volés à la Chaire,ou aux Cygnes, ou à l’hôtel du Plat-d’Étain. Casin Cholet disparutun jour qu’il avait mis en gage la robe et le demi-ceinct deKatherine aux Trois-Lavandières. Ses amis dirent à la dentellièrequ’il avait été battu au cul d’une charrette et chassé de Paris,sur l’ordre du prévôt, par la Porte Baudoyer. Elle ne le revitjamais ; et seule, n’ayant plus le cœur à gagner d’argent,devint fille amoureuse, demeurant partout.
Premièrement, elle attendit aux portes d’hôtelleries ; et ceuxqui la connaissaient l’emmenaient derrière les murs, sous leChâtelet, ou contre le collège de Navarre ; Puis, quand il fittrop froid, une vieille complaisante la fit entrer aux étuves où lamaîtresse lui donna l’abri. Elle y vécut dans une chambre depierre, jonchée de roseaux verts. On lui laissa son nom deKatherine la Dentellière, quoiqu’elle n’y fît point de la dentelle.Parfois on lui donnait liberté de se promener par les rues, àcondition qu’elle rentrât à l’heure où les gens ont coutume d’alleraux étuves. Et Katherine errait devant les boutiques de la gantièreet de la chaperonnière, et maintes fois elle demeura longtemps àenvier le visage sanguin de la saucissière, qui riait parmi sesviandes de porc. Ensuite elle retournait aux étuves, que lamaîtresse éclairait au crépuscule avec des chandelles qui brûlaientrouge et fondaient pesamment derrière les vitres noires.
Enfin Katherine se lassa de vivre close dans une chambrecarrée ; elle s’enfuit sur les routes. Et, dès lors, elle nefut plus parisienne, ni dentellière ; mais semblable à cellesqui hantent à l’entour des villes de France, assises sur lespierres des cimetières, pour donner du plaisir à ceux qui passent.Ces fillettes n’ont point d’autre nom que le nom qui convient àleur figure, et Katherine eut le nom de Museau. Elle marchait parles prés, et le soir, elle épiait sur le bord des chemins, et onvoyait sa moue blanche entre les mûriers des haies. Museau apprit àsupporter la peur nocturne au milieu des morts, quand ses piedsgrelottaient en frôlant les tombes. Plus de testons, plus deblancs, plus d’écus d’or ; elle vivait pauvrement de pain etde fromage, et de son écuellée d’eau. Elle eut des amis malheureuxqui lui chuchotaient de loin : « Museau ! Museau ! » etelle les aima.
La plus grande tristesse était d’ouïr les cloches des églises etdes chapelles ; car Museau se souvenait des nuits de juin oùelle s’était assise, en cotte verte, sur les bancs des porchessaints. C’était au temps où elle enviait les atours desdemoiselles ; il ne lui restait maintenant ni bourrelet, nichaperon. Tête nue, elle attendait son pain, appuyée à une dallerude. Et elle regrettait les chandelles rouges des étuves parmi lanuit du cimetière et les roseaux verts de la chambre carrée au lieude la boue grasse où s’enfonçaient ses pieds.
Une nuit, un ruffian qui contrefaisait l’homme de guerre, coupa lagorge de Museau pour lui prendre sa ceinture. Mais il n’y trouvapas de bourse.
