Chapitre 18LA ROUTE AU NORD
L’équipage paraissait avoir repris ses habitudes de disciplineet d’obéissance. Les manœuvres, rares et peu fatigantes, luilaissaient de nombreux loisirs. La température se maintenaitau-dessus du point de congélation, et le dégel devait avoir raisondes plus grands obstacles de cette navigation.
Duk, familier et sociable, avait noué des relations d’une amitiésincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais commeen amitié il y a toujours un ami sacrifié à l’autre, il faut avouerque le docteur n’était pas l’autre. Duk faisait de lui tout cequ’il voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître.Duk, d’ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelotset des officiers du bord ; seulement, par instinct sans doute,il fuyait la société de Shandon ; il avait aussi conservé unedent, et quelle dent ! contre Pen et Foker ; sa hainepour eux se traduisait en grognements mal contenus à leur approche.Ceux-ci, d’ailleurs, n’osaient plus s’attaquer au chien ducapitaine, « à son génie familier », comme le disait Clifton.
En fin de compte, l’équipage avait repris confiance et se tenaitbien.
– Il semble, dit un jour James Wall à Bichard Shandon, que noshommes aient pris au sérieux les discours du capitaine ; ilsont l’air de ne plus douter du succès.
– Ils ont tort, répondit Shandon ; s’ils réfléchissaient,s’ils examinaient la situation, ils comprendraient que nousmarchons d’imprudence en imprudence.
– Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer pluslibre ; nous revenons vers des routes déjà reconnues ;n’exagérez-vous pas, Shandon ?
– Je n’exagère rien, Wall ; la haine, la jalousie, si vousle voulez, que m’inspire Hatteras, ne m’aveuglent pas.Répondez-moi, avez-vous visité les soutes au charbon ?
– Non, répondit Wall.
– Eh bien ! descendez-y, et vous verrez avec quellerapidité nos approvisionnements diminuent. Dans le principe, onaurait dû naviguer surtout à la voile, l’hélice étant réservée pourremonter les courants ou les vents contraires ; notrecombustible ne devait être employé qu’avec la plus sévèreéconomie ; car, qui peut dire en quel endroit de ces mers etpour combien d’années nous pouvons être retenus ? MaisHatteras, poussé par cette frénésie d’aller en avant, de remonterjusqu’à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d’un pareildétail. Que le vent soit contraire ou non, il marche à toutevapeur, et, pour peu que cela continue, nous risquons d’être fortembarrassés, sinon perdus.
– Dites-vous vrai, Shandon ? cela est gravealors !
– Oui, Wall, grave ; non seulement pour la machine qui,faute de combustible, ne nous serait d’aucune utilité dans unecirconstance critique, mais grave aussi, au point de vue d’unhivernage auquel il faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peusonger au froid dans un pays où le mercure se gèle fréquemment dansle thermomètre[41] .
– Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compterenouveler son approvisionnement à l’île Beechey ; il doit ytrouver du charbon en grande quantité.
– Va-t-on où l’on veut dans ces mers, Wall ? peut-oncompter trouver tel détroit libre de glace ? Et s’il manquel’île Beechey, et s’il ne peut y parvenir, quedeviendrons-nous ?
– Vous avez raison, Shandon ; Hatteras me paraîtimprudent ; mais pourquoi ne lui faites-vous pas quelquesobservations à ce sujet ?
– Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume maldéguisée ; j’ai résolu de me taire ; je n’ai plus laresponsabilité du navire ; j’attendrai les événements ;on me commande, j’obéis, et je ne donne pas d’opinion.
– Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon,puisqu’il s’agit d’un intérêt commun, et que ces imprudences ducapitaine peuvent nous coûter fort cher à tous.
– Et si je lui parlais, Wall, m’écouterait-il ?
Wall n’osa répondre affirmativement.
– Mais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentationsde l’équipage.
– L’équipage, fit Shandon en haussant les épaules ; mais,mon pauvre Wall, vous ne l’avez donc pas observé ? il estanimé de tout autre sentiment que celui de son salut ! il saitqu’il s’avance vers le soixante-douzième parallèle, et qu’une sommede mille livres lui est acquise par chaque degré gagné au-delà decette latitude.
– Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine apris là le meilleur moyen de tenir ses hommes.
– Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire qu’en l’absence de dangers ou de fatigues, parune mer libre, cela ira tout seul ; Hatteras les a pris parl’argent ; mais ce que l’on fait pour l’argent, on le faitmal. Viennent donc les circonstances difficiles, les dangers, lamisère, la maladie, le découragement, le froid, au-devant duquelnous nous précipitons en insensés, et vous verrez si ces gens-là sesouviennent encore d’une prime à gagner !
– Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussirapas ?
– Non, Wall, il ne réussira pas ; dans une pareilleentreprise, il faut entre les chefs une parfaite communautéd’idées, une sympathie qui n’existe pas. J’ajoute qu’Hatteras estun fou ; son passé tout entier le prouve ! Enfin, nousverrons ! il peut arriver des circonstances telles, que l’onsoit forcé de donner le commandement du navire à un capitaine moinsaventureux….
– Cependant, dit Wall, en secouant la tête d’un air de doute,Hatteras aura toujours pour lui…
– Il aura, répliqua Shandon en interrompant l’officier, il aurale docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu’à savoir, Johnson,un marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine deraisonner, peut-être un ou deux hommes encore, comme Bell, lecharpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit à bord !Non, Wall, Hatteras n’a pas la confiance de l’équipage, il le saitbien, il l’amorce par l’argent ; il a profité habilement de lacatastrophe de Franklin pour opérer un revirement dans ces espritsmobiles ; mais cela ne durera pas, vous dis-je ; et s’ilne parvient pas à atterrir à l’île Beechey, il est perdu !
– Si l’équipage pouvait se douter…
– Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas luicommuniquer ces observations ; il les fera de lui-même. En cemoment, d’ailleurs, il est bon de continuer à suivre la route dunord. Mais qui sait si ce qu’Hatteras croit être une marche vers lepôle n’est pas un retour sur ses pas ? Au bout du canalMacClintock est la baie Melville, et là débouche cette suite dedétroits qui ramènent à la baie de Baffin. Qu’Hatteras y prennegarde ! le chemin de l’ouest est plus facile que le chemin dunord.
On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions deShandon, et combien le capitaine avait droit de pressentir untraître en lui.
Shandon raisonnait juste d’ailleurs, quand il attribuait lasatisfaction actuelle de l’équipage à cette perspective de dépasserbientôt le soixante-douzième parallèle. Cet appétit d’argents’empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le comptede chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaineet le docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, ilrestait seize hommes sur le Forward. La prime étant demille livres, cela donnait une somme de soixante-deux livres etdemie[42] par tête et par degré. Si jamais onparvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir réservaient àchacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[43] ,c’est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huitmille livres[44] au capitaine ; mais il étaitassez riche pour se payer pareille promenade au pôle.
Ces calculs enflammèrent singulièrement l’avidité de l’équipage,comme on peut le croire, et plus d’un aspirait à dépasser cettelatitude dorée, qui, quinze jours auparavant, se réjouissait dedescendre vers le sud.
Le Forward, dans la journée du 16 juin, rangea le capAworth. Le mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers leciel ; la neige et la brume le faisaient paraître colossal enexagérant sa distance ; la température se maintenait àquelques degrés au-dessus de glace ; des cascades et descataractes improvisées se développaient sur les flancs de lamontagne ; les avalanches se précipitaient avec une détonationsemblable aux décharges continues de la grosse artillerie. Lesglaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient uneimmense réverbération dans l’espace. La nature boréale aux prisesavec le dégel offrait aux yeux un splendide spectacle. Lebrick rasait la côte de fort près ; on apercevait surquelques rocs abrités de rares bruyères dont les fleurs roséessortaient timidement entre les neiges, des lichens maigres d’unecouleur rougeâtre, et les pousses d’une espèce de saule nain, quirampaient sur le sol.
Enfin, le 19 juin, par ce fameux soixante-douzième degré delatitude, on doubla la pointe Minto, qui forme l’une des extrémitésde la baie Ommaney ; le brick entra dans la baieMelville, surnommée la mer d’Argent par Bolton ; cejoyeux marin se livra sur ce sujet à mille facéties dont le bonClawbonny rit de grand cœur.
La navigation du Forward, malgré une forte brise dunord-est, fut assez facile pour que, le 23 juin, il dépassât lesoixante-quatorzième degré de latitude. Il se trouvait au milieu dubassin de Melville, l’une des mers les plus considérables de cesrégions. Cette mer fut traversée pour la première fois par lecapitaine Parry dans sa grande expédition de 1819, et ce fut là queson équipage gagna la prime de cinq mille livres promise par actedu gouvernement.
Clifton se contenta de remarquer qu’il y avait deux degrés dusoixante-douzième au soixante-quatorzième : cela faisait déjà centvingt-cinq livres à son crédit. Mais on lui fit observer que lafortune dans ces parages était peu de chose, qu’on ne pouvait sedire riche qu’à la condition de boire sa richesse ; ilsemblait donc convenable d’attendre le moment où l’on rouleraitsous la table d’une taverne de Liverpool, pour se réjouir et sefrotter les mains.
