Chapitre 26LE DERNIER MORCEAU DE CHARBON
Les ours paraissaient décidément imprenables ; on tuaquelques phoques pendant les journées des 4, 5 et 6 novembre, puisle vent venant à changer, la température s’éleva de plusieursdegrés ; mais les drifts[52] de neigerecommencèrent avec une incomparable violence. Il devint impossiblede quitter le navire, et l’on eut fort à faire pour combattrel’humidité. À la fin de la semaine, les condensateurs recelaientplusieurs boisseaux de glace.
Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomètre,sous l’influence de certaines conditions atmosphériques, descendità vingt-quatre degrés au-dessous de zéro (-31° centigrades). Ce futla plus basse température observée jusque-là. Ce froid eût étésupportable dans une atmosphère tranquille ; mais le ventsoufflait alors, et semblait fait de lames aiguës qui traversaientl’air.
Le docteur regretta fort d’être ainsi captif, car la neige,raffermie par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, etil eût pu tenter quelque lointaine excursion.
Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un telfroid amène vite l’essoufflement. Un homme ne peut alors produirele quart de son travail habituel ; les outils de ferdeviennent impossibles à manier ; si la main les prend sansprécaution, elle éprouve une douleur semblable à celle d’unebrûlure, et des lambeaux de sa peau restent attachés à l’objetimprudemment saisi.
L’équipage, confiné dans le navire, fut donc réduit à sepromener pendant deux heures par jour sur le pont recouvert, où ilavait la permission de fumer, car cela était défendu dans la sallecommune.
Là, dès que le feu baissait un peu, la glace envahissait lesmurailles et les jointures du plancher ; il n’y avait pas unecheville, un clou de fer, une plaque de métal qui ne se recouvrîtimmédiatement d’une couche glacée.
L’instantanéité du phénomène émerveillait le docteur. L’haleinedes hommes se condensait dans l’air et, sautant de l’état fluide àl’état solide, elle retomba en neige autour d’eux. À quelques piedsseulement des poêles, le froid reprenait alors toute son énergie,et les hommes se tenaient près du feu, en groupe serré.
Cependant, le docteur leur conseillait de s’aguerrir, de sefamiliariser avec cette température, qui n’avait certainement pasdit son dernier mot ; il leur recommandait de soumettre peu àpeu leur épiderme à ces cuissons intenses, et prêchaitd’exemple ; mais la paresse ou l’engourdissement clouait laplupart d’entre eux à leur poste ; ils n’en voulaient pasbouger, et préféraient s’endormir dans cette mauvaise chaleur.
Cependant, d’après le docteur, il n’y avait aucun danger às’exposer à un grand froid en sortant d’une salle chauffée ;ces transitions brusques n’ont d’inconvénient en effet que pour lesgens qui sont en moiteur ; le docteur citait des exemples àl’appui de son opinion, mais ses leçons étaient perdues ou à peuprès. Quant à John Hatteras, il ne paraissait pas ressentirl’influence de cette température. Il se promenait silencieusement,ni plus ni moins vite. Le froid n’avait-il pas prise sur sonénergique constitution ? Possédait-il au suprême degré ceprincipe de chaleur naturelle qu’il recherchait chez sesmatelots ? Était-il cuirassé dans son idée fixe, de manière àse soustraire aux impressions extérieures ? Ses hommes ne levoyaient pas sans un profond étonnement affronter ces vingt-quatredegrés au-dessous de zéro ; il quittait le bord pendant desheures entières, et revenait sans que sa figure portât les marquesdu froid.
– Cet homme est étrange, disait le docteur à Johnson ; ilm’étonne moi-même ! il porte en lui un foyer ardent !C’est une des plus puissantes natures que j’aie étudiées de mavie !
– Le fait est, répondit Johnson, qu’il va, vient, circule enplein air, sans se vêtir plus chaudement qu’au mois de juin.
– Oh ! la question de vêtement est peu de chose, répondaitle docteur ; à quoi bon vêtir chaudement celui qui ne peutproduire la chaleur de lui-même ? C’est essayer d’échauffer unmorceau de glace en l’enveloppant dans une couverture delaine ! Mais Hatteras n’a pas besoin de cela ; il estainsi bâti, et je ne serais pas étonné qu’il fît véritablementchaud à ses côtés, comme auprès d’un charbon incandescent.
Johnson, chargé de dégager chaque matin le trou à feu, remarquaque la glace mesurait plus de dix pieds d’épaisseur.
Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer demagnifiques aurores boréales ; de quatre heures à huit heuresdu soir, le ciel se colorait légèrement dans le nord ; puis,cette coloration prenait la forme régulière d’une bordure jaunepâle, dont les extrémités semblaient s’arc-bouter sur le champ deglace. Peu à peu, la zone brillante s’élevait dans le ciel suivantle méridien magnétique, et apparaissait striée de bandesnoirâtres ; des jets d’une matière lumineuse s’élançaient,s’allongeaient alors, diminuant ou forçant leur éclat ; lemétéore, arrivé à son zénith, se composait souvent de plusieursarcs, qui se baignaient dans les ondes rouges, jaunes ou vertes dela lumière. C’était un éblouissement, un incomparable spectacle.Bientôt, les diverses courbes se réunissaient en un seul point, etformaient des couronnes boréales d’une opulence toute céleste.Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, lasplendide aurore pâlissait, les rayons intenses se fondaient enlueurs pâles, vagues, indéterminées, indécises, et le merveilleuxphénomène, affaibli, presque éteint, s’évanouissait insensiblementdans les nuages obscurcis du sud.
On ne saurait comprendre la féerie d’un tel spectacle, sous leshautes latitudes, à moins de huit degrés du pôle ; les auroresboréales, entrevues dans les régions tempérées, n’en donnent aucuneidée, même affaiblie ; il semble que la Providence ait vouluréserver à ces climats ses plus étonnantes merveilles.
Des parasélènes nombreuses apparaissaient également pendant ladurée de la lune, dont plusieurs images se présentaient alors dansle ciel, en accroissant son éclat souvent aussi, de simples haloslunaires entouraient l’astre des nuits, qui brillait au centre d’uncercle lumineux avec une splendide intensité.
Le 26 novembre, il y eut une grande marée, et l’eau s’échappaavec violence par le trou à feu ; l’épaisse couche de glacefut comme ébranlée par le soulèvement de la mer, et des craquementssinistres annoncèrent la lutte sous-marine ; heureusement lenavire tint ferme dans son lit, et ses chaînes seules travaillèrentavec bruit ; d’ailleurs, en prévision de l’événement, Hatterasles avait fait assujettir.
Les jours suivants furent encore plus froids ; le ciel secouvrit d’un brouillard pénétrant ; le vent enlevait la neigeamoncelée ; il devenait difficile de voir si ces tourbillonsprenaient naissance dans le ciel ou sur lesice-fields ; c’était une confusion inexprimable.
L’équipage s’occupait de divers travaux à l’intérieur, dont leprincipal consistait à préparer la graisse et l’huile produites parles phoques ; elles se convertissaient en blocs de glace qu’ilfallait travailler à la hache ; on concassait cette glace enmorceaux, dont la dureté égalait celle du marbre ; on enrecueillit ainsi la valeur d’une dizaine de barils. Comme on levoit, toute espèce de vase devenait inutile ou à peu près ;d’ailleurs ils se seraient brisés sous l’effort du liquide que latempérature transformait.
Le 28, le thermomètre descendit à trente-deux degrés au dessousde zéro (-36° centigrades) ; il n’y avait plus que pour dixjours de charbon, et chacun voyait arriver avec effroi le moment oùce combustible viendrait à manquer.
Hatteras, par mesure d’économie, fit éteindre le poêle de ladunette, et dès lors, Shandon, le docteur et lui durent partager lasalle commune de l’équipage, Hatteras fut donc plus constamment enrapport avec ses hommes, qui jetaient sur lui des regards hébétéset farouches. Il entendait leurs récriminations, leurs reproches,leurs menaces même, et ne pouvait les punir. Du reste, il semblaitsourd à toute observation. Il ne réclamait pas la place la plusrapprochée du feu. Il restait dans un coin, les bras croisés, sansmot dire.
En dépit des recommandations du docteur, Pen et ses amis serefusaient à prendre le moindre exercice ; ils passaient lesjournées entières accoudés au poêle ou sous les couvertures de leurhamac ; aussi leur santé ne tarda pas à s’altérer ; ilsne purent réagir contre l’influence funeste du climat, et leterrible scorbut fit son apparition à bord.
Le docteur avait cependant commencé depuis longtemps àdistribuer chaque matin le jus de citron et les pastilles dechaux ; mais ces préservatifs, si efficaces d’habitude,n’eurent qu’une action insensible sur les malades, et la maladie,suivant son cours, offrit bientôt ses plus horribles symptômes.
Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et lesmuscles se contractaient sous la douleur ! Leurs jambesenflaient extraordinairement et se couvraient de larges taches d’unbleu noirâtre ; leurs gencives sanglantes, leurs lèvrestuméfiées, ne livraient passage qu’à des sons inarticulés ; lamasse du sang complètement altérée, défibrinisée, ne transmettaitplus la vie aux extrémités du corps.
Clifton, le premier, fut attaqué de cette cruelle maladie ;bientôt Gripper, Brunton, Strong, durent renoncer à quitter leurhamac. Ceux que la maladie épargnait encore ne pouvaient fuir lespectacle de ces souffrances : il n’y avait pas d’autre abri que lasalle commune ; il y fallait demeurer ; aussi fut-ellepromptement transformée en hôpital, car sur les dix-huit marins duForward, treize furent en peu de jours frappés par lescorbut. Pen semblait devoir échapper à la contagion ; savigoureuse nature l’en préservait ; Shandon ressentit lespremiers symptômes du mal ; mais cela n’alla pas plus loin, etl’exercice parvint à le maintenir dans un état de santésuffisant.
Le docteur soignait ses malades avec le plus entier dévouement,et son cœur se serrait en face de maux qu’il ne pouvait soulager.Cependant, il faisait surgir le plus de gaieté possible du sein decet équipage désolé ; ses paroles, ses consolations, sesréflexions philosophiques, ses inventions heureuses, rompaient lamonotonie de ces longs jours de douleur ; il lisait à voixhaute ; son étonnante mémoire lui fournissait des récitsamusants, tandis que les hommes encore valides entouraient le poêlede leur cercle pressé ; mais les gémissements des malades, lesplaintes, les cris de désespoir l’interrompaient parfois, et, sonhistoire suspendue, il redevenait le médecin attentif etdévoué.
D’ailleurs, sa santé résistait ; il ne maigrissaitpas ; sa corpulence lui tenait lieu du meilleur vêtement, et,disait-il, il se trouvait fort bien d’être habillé comme un phoqueou une baleine, qui, grâce à leurs épaisses couches de graisse,supportent facilement les atteintes d’une atmosphère arctique.
Hatteras, lui, n’éprouvait rien, ni au physique ni au moral. Lessouffrances de son équipage ne paraissaient même pas le toucher.Peut-être ne permettait-il pas à une émotion de se traduire sur safigure ; et cependant, un observateur attentif eût surprisparfois un cœur d’homme à battre sous cette enveloppe de fer.
Le docteur l’analysait, l’étudiait, et ne parvenait pas àclasser cette organisation étrange, ce tempérament surnaturel.
Le thermomètre baissa encore ; le promenoir du pont restaitdésert ; les chiens esquimaux l’arpentaient seuls en poussantde lamentables aboiements.
Il y avait toujours un homme de garde auprès du poêle, et quiveillait à son alimentation ; il était important de ne pas lelaisser s’éteindre ; dès que le feu venait à baisser, le froidse glissait dans la salle, la glace s’incrustait sur les murailles,et l’humidité, subitement condensée, retombait en neige sur lesinfortunés habitants du brick.
Ce fut au milieu de ces tortures indicibles, que l’on atteignitle 8 décembre ; ce matin-là, le docteur alla consulter,suivant son habitude, le thermomètre placé à l’extérieur. Il trouvale mercure entièrement gelé dans la cuvette.
« Quarante-quatre degrés au-dessous de zéro ! » se dit-ilavec effroi.
Et ce jour-là, on jeta dans le poêle le dernier morceau decharbon du bord.
