La femme de ménage Freida Mac Fadden


Étape 5 : découvrir que vous
n’êtes pas folle tout compte fait.
— On va y aller doucement, me promet Andy alors qu’on se tient
ensemble devant la porte de l’escalier du grenier. Mais ce sera bon pour toi.
De voir par toi-même qu’il n’y a rien à craindre. Que tout ça n’était que
dans ta tête.
— D’accord, parviens-je à lâcher.
Je sais qu’il a raison. Mais ça semblait tellement réel…
Andy prend ma main dans la sienne. Je ne recule plus quand il me
touche. Nous avons recommencé à faire l’amour. Je lui fais à nouveau
confiance. Ceci sera la dernière étape pour en revenir là où nous étions
avant que je commette cette chose terrible. Avant que mon cerveau se
détraque.
— Prête ?
Je hoche la tête.
Main dans la main, nous gravissons ensemble les marches grinçantes. Il
va falloir installer une ampoule quelque part ici. Le reste de la maison est
tellement agréable, peut-être que si toute cette zone était moins effrayante,
je me sentirais mieux. Non pas que ça excuse ce que j’ai fait.
Beaucoup trop vite, nous atteignons la pièce du grenier. Le cagibi que,
dans ma tête, j’ai transformé en cachot. Andy se tourne vers moi, les
sourcils haussés.
— Tu vas bien ?
— Je… Je pense que oui.
Il tourne la poignée de la porte et la pousse de l’épaule pour l’ouvrir. La
lumière est éteinte, la pièce, plongée dans le noir. Ce qui est étrange, parce
qu’il y a une fenêtre et je sais que c’est la pleine lune, ce soir : je l’ai
admirée depuis la fenêtre de la chambre. J’entre à l’intérieur, en plissant les
paupières dans les ténèbres. Je ravale une boule dans ma gorge.
— Andy, peux-tu allumer la lumière ?
— Bien sûr, ma chérie.
Il tire sur le cordon et la pièce s’éclaire. Mais ce n’est pas une lumière
normale, cette lumière qui vient du plafond, elle est presque aveuglante.
C’est super lumineux, je n’ai jamais rien vu de tel. Je lâche la main d’Andy
pour porter les miennes sur mes yeux et m’en protéger.
Et puis j’entends le bruit de la porte qui claque.
— Andy ! j’appelle. Andy !
Mes yeux se sont adaptés à la lumière super forte à ce stade, juste assez
pour que je distingue le contenu de la pièce si je plisse les yeux. Et… c’est
exactement comme dans mon souvenir. Le lit de camp miteux dans le coin
de la pièce. Le placard avec le seau. Le mini-frigo qui contenait les trois
minuscules bouteilles d’eau.
— Andy ? je croasse.
— Je suis là, Nina.
Sa voix est étouffée.
— Où ? Où es-tu ?
Je tâtonne à l’aveuglette, les paupières toujours plissées. Mes doigts
entrent en contact avec le métal froid de la poignée de porte. Je la tourne
vers la droite et…
Non. Non ! Ce n’est pas possible.
Est-ce que je suis encore en train de faire une crise ? Est-ce que tout ça
est dans ma tête ? Ce n’est pas possible. Ça semble si réel.
— Nina. (Encore la voix d’Andy.) Tu m’entends ?
Je me protège les yeux avec la main.
— C’est si lumineux ici. Pourquoi est-ce éclairé si fort ?
— Éteins la lumière.
Je tâtonne jusqu’à trouver le cordon, que je tire d’un coup sec. Un vif
soulagement m’envahit alors que je me retrouve plongée dans le noir. Cela
dure environ deux secondes, jusqu’à ce que je me rende compte que je suis
complètement aveugle.
— Tes yeux vont s’adapter un peu, entends-je. Mais ça ne te servira pas à
grand-chose. J’ai barricadé la fenêtre la semaine dernière et installé de
nouvelles lumières. Si tu éteins, ce sera tout noir. Et si tu allumes… eh bien,
ces ampoules ultra-puissantes sont efficaces, hein ?
Je ferme les yeux et ne vois que du noir. Je les ouvre, et c’est exactement
la même chose. Aucune différence. Ma respiration s’accélère.
— La lumière est un privilège, Nina. Ma mère a remarqué tout à l’heure
que tu avais oublié de l’éteindre. Sais-tu que, dans d’autres pays, il y a des
gens qui n’ont même pas l’électricité ? Et toi, que fais-tu ? Tu la gaspilles.
Je presse ma paume contre la porte.
— C’est vraiment en train d’arriver, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je pense que tu es un trou du cul, un taré et un malade.
Andy rit de l’autre côté de la porte.
— Peut-être. Pourtant c’est toi qui es allée dans un asile de fous pour
avoir essayé de vous tuer, ta fille et toi. La police t’a vue. Tu as avoué
l’avoir fait. Et quand ils sont montés ici pour vérifier tes dires, cette pièce
ressemblait exactement à un cagibi de rangement.
— C’était bien réel, je hoquette. C’était réel depuis le début. Tu…
— Je voulais que tu saches à quoi tu as affaire. (Son ton est amusé. Il
trouve ça divertissant.) Je voulais que tu saches ce qui se passerait si tu
essayais de t’enfuir.
— J’ai compris. (Je m’éclaircis la voix.) Je te le jure, je ne partirai pas.
Laisse-moi juste sortir d’ici.
— Pas encore. Tu dois d’abord être châtiée pour avoir gaspillé
l’électricité.
Le son de ces mots me ramène à une abominable impression de déjà-vu.
Je vais vomir. Je tombe à genoux.
— Alors voilà comment ça va se passer, Nina. Parce que je suis un gars
vraiment gentil, je te donne le choix. Tu peux avoir la lumière ou tu peux
avoir le noir. C’est entièrement à toi de décider.
— Andy, s’il te plaît…
— Bonne nuit, Nina. On en reparlera demain.
— S’il te plaît ! Andy, ne fais pas ça !
Les larmes me montent aux yeux quand ses pas s’éloignent. Crier ne
servira à rien. Je le sais, parce que la même chose m’est arrivée, il y a un an.
Il m’a enfermée ici de la même façon qu’aujourd’hui.
Et d’une certaine manière, je lui ai permis de recommencer.
J’imagine les choses se déroulant de la même façon que la dernière fois.
Moi qui sors de cette pièce, faible et groggy. Lui qui fait croire que j’ai
essayé de me faire du mal, ou pire, de faire du mal à Cecelia. Tout le monde
sera prompt à croire son histoire, vu mes antécédents. Je m’imagine
arrachée à nouveau à ma fille que je viens de récupérer. Je ne peux pas
laisser cela se produire. Je ne peux pas.
Je ferai n’importe quoi.
Cette fois encore, Andy a laissé trois bouteilles d’eau pour moi dans le
réfrigérateur. Je décide de les garder pour le lendemain, car c’est tout ce que
j’aurai et je n’ai aucune idée du temps que je vais passer ici. Je vais les
garder pour le moment où je ne pourrai plus tenir une minute de plus.
Quand j’aurai l’impression que ma langue est en papier de verre.
Ce problème de lumière me rend complètement folle. Il y a deux
ampoules nues au plafond, toutes les deux ultra-puissantes. Si j’allume,
c’est atrocement lumineux. Mais quand j’éteins, c’est le noir complet. J’ai
l’idée de pousser la commode sous les ampoules ; je grimpe dessus et je
réussis à en dévisser une. C’est un peu mieux avec une seule, mais toujours
assez lumineux pour que je doive plisser les yeux.
Andy ne revient pas le matin. Je passe toute la journée assise dans cette
chambre, à m’inquiéter pour Cecelia, à me demander ce que je vais bien
pouvoir faire si je sors d’ici. Mais ce n’est pas un délire. Ce n’est pas une
hallucination. C’est vraiment en train de m’arriver.
Je dois me souvenir de ça.
C’est l’heure du coucher quand j’entends enfin des bruits de pas à
l’extérieur. Je suis allongée sur le lit, j’ai choisi l’option obscurité. Quand il
faisait jour, de la lumière filtrait par quelques petites fissures et je pouvais
presque distinguer la forme des objets dans la pièce. Mais maintenant que le
soleil s’est couché, c’est à nouveau le noir complet.
— Nina ?
J’ouvre la bouche mais ma gorge est trop sèche pour dire quoi que ce
soit. Je dois m’éclaircir la voix.
— Je suis là.
— Je vais te laisser sortir.
J’attends qu’il ajoute « mais pas encore ». Il ne le fait pas.
— Mais d’abord, nuance-t-il toutefois, on va établir quelques règles de
base.
— Tout ce que tu veux.
Laisse-moi juste sortir d’ici, s’il te plaît.
— Pour commencer, tu ne répètes à personne ce qui s’est passé dans cette
pièce, annonce-t-il d’une voix rauque. Tu n’en parles pas à tes amies, ni à
ton médecin, à personne. Parce que personne ne te croira et, si tu en parles,
ça prouvera simplement que tu as encore des hallucinations et que la pauvre
Cecelia pourrait être en danger.
Je garde les yeux fixés dans l’obscurité. Même si je me doutais de ce
qu’il allait dire, l’entendre me remplit de fureur. Comment peut-il espérer
que je ne parle pas de ce qu’il vient de me faire ?
— Tu comprends, Nina ?
— Oui, parviens-je à souffler.
— Bien. (Je visualise presque son sourire satisfait.) Ensuite, de temps en
temps, si tu as besoin d’être disciplinée, ça se passera dans cette pièce.
Est-ce qu’il se fiche de moi ?
— Pas question. Oublie.
— Je ne pense pas que tu sois en position de négocier, Nina, réplique-t-il
avec un ricanement. Je t’explique simplement comment ça va se passer. Tu
es ma femme maintenant, et j’ai des attentes très spécifiques. Vraiment,
c’est pour ton bien. Je t’ai donné une leçon importante sur le gaspillage de
l’électricité, n’est-ce pas ?
J’ai du mal à respirer dans l’obscurité. J’ai l’impression de m’étouffer.
— C’est pour toi, Nina, insiste-t-il. Regarde les horribles choix que tu as
faits dans ta vie avant que je n’y entre. Tu avais un boulot sans avenir avec
un salaire minimum. Tu t’es fait engrosser par un loser qui n’est même pas
resté dans ta vie. J’essaie juste de t’apprendre comment devenir une
meilleure personne.
— Je regrette le jour où je t’ai rencontré, ne puis-je m’empêcher de
cracher.
— Ce n’est pas très gentil, ça. (Il s’esclaffe.) Bon, je ne peux pas trop
t’en vouloir. Je suis impressionné que tu aies réussi à dévisser une de ces
ampoules. Je n’y avais même pas pensé.
— Tu… Comment as-tu… ?
— Je te surveille, Nina. Je te surveille toujours. (Je l’entends respirer
derrière la porte.) Cela va être notre vie à partir de maintenant. Nous serons
un couple marié et heureux, comme tous les autres. Et tu seras la meilleure
épouse de tout le quartier. Je vais m’en assurer.
Je presse les doigts contre mes yeux, tentative infructueuse d’éteindre le
mal de tête qui fleurit dans mes tempes.
— Tu comprends, Nina ?
Les larmes me piquent les yeux, mais je ne peux pas pleurer. Je suis trop
déshydratée, rien ne sort.
— Est-ce que tu comprends, Nina ?
46
Sixième étape : essayer de vivre avec.
J’entrouvre la vitre de l’Audi de Suzanne et le vent ébouriffe mes
cheveux blonds alors qu’elle me ramène chez moi après notre déjeuner.
Nous étions censées discuter des problèmes de l’association des parents
d’élèves, mais nous nous sommes laissées distraire et avons commencé à
bavarder. C’est difficile d’éviter les potins. Il y a tellement de femmes au
foyer qui s’ennuient dans cette ville.
Les gens pensent que j’en suis une, d’ailleurs.
Andy et moi sommes mariés depuis sept ans maintenant. Et il a tenu
chacune de ses promesses. Il a, à bien des égards, été un mari merveilleux.
Il m’entretient financièrement, il est un père pour Cecelia, il est d’humeur
égale et agréable. Il ne boit pas beaucoup et ne fait pas de bêtises dans mon
dos comme tant d’autres hommes dans cette ville. Il est presque parfait.
Et je le déteste par-dessus tout.
J’ai fait tout ce que je pouvais pour m’extraire de ce mariage. J’ai
négocié avec lui. Je lui ai proposé de partir sans rien d’autre que Cecelia et
les vêtements que j’avais sur le dos, à quoi il a juste rigolé. Avec mes
antécédents de problèmes de santé mentale, il serait facile pour lui de
raconter à la police que j’ai kidnappé Cece et que je vais lui faire du mal
encore une fois. J’ai essayé de jouer le rôle de l’épouse parfaite, en espérant
ne pas lui fournir d’excuse pour m’enfermer dans le grenier. J’ai cuisiné de
délicieux dîners faits maison, gardé la maison impeccable, j’ai même fait
semblant de ne pas être révulsée quand on faisait l’amour. Mais il trouve
toujours quelque chose. Quelque chose dont je n’aurais jamais pu imaginer
que c’était un tort.
Au bout du compte, j’ai abandonné. À quoi bon essayer d’être gentille si
ça ne change rien au nombre de fois où il m’emmène là-haut ? Ma nouvelle
stratégie est donc devenue de l’écœurer. J’ai commencé à me comporter
comme une mégère, à lui parler sèchement chaque fois que la moindre
chose m’irritait. Il s’en fiche, il semble presque apprécier ce genre d’abus.
J’ai arrêté d’aller à la gym et j’ai commencé à manger tout ce que je
voulais, espérant que, faute de le faire changer d’avis par mon
comportement, je pourrais y arriver avec mon apparence. Une fois, il m’a
surprise en train de manger un gâteau au chocolat et il m’a traînée au
grenier et affamée pendant deux jours en guise de punition. Mais après ça, il
a semblé cesser de s’en préoccuper.
J’ai essayé de trouver Kathleen, son ancienne fiancée, pensant qu’elle
pourrait peut-être confirmer mon histoire pour que je puisse finalement aller
à la police sans passer pour une folle. Ayant une idée de ce à quoi elle
ressemblait et de son âge approximatif, je pensais pouvoir la trouver. Mais
savez-vous combien de personnes âgées d’environ trente à trente-cinq ans
s’appellent Kathleen ? Eh bien, beaucoup. Je n’ai pas réussi à la trouver.
J’ai fini par laisser tomber.
En moyenne, il me fait monter au grenier une fois tous les deux mois.
Parfois c’est plus fréquent, parfois, moins. Une fois, six mois se sont
écoulés sans un seul voyage là-haut. Je ne sais pas si c’est mieux ou pire de
ne pas savoir quand ça va arriver. Ce serait terrible si je connaissais le jour
exact et que je devais le redouter, mais c’est également horrible de ne
jamais savoir si je vais passer la nuit suivante dans mon propre lit ou dans
ce lit de camp inconfortable. Et bien sûr, je ne sais jamais quelle torture
m’attend dans la chambre, parce que je ne sais jamais quelle transgression
j’ai commise.
Et il n’y a pas que moi. Si Cecelia fait quelque chose d’inacceptable,
c’est moi qui suis punie. Il a acheté une panoplie de robes à frous-frous qui
la démangent et qu’elle déteste, qui lui attirent les moqueries des autres
enfants, mais elle sait que si elle ne les porte pas ou si elle les salit, sa mère
disparaîtra pendant des jours (probablement nue, pour m’apprendre que les
vêtements sont un privilège). Alors elle obéit.
J’ai peur qu’un jour, il commence à la punir à ma place, mais en
attendant, je suis heureuse d’accepter mon sort tant qu’il épargne ma fille.
Et il est très clair que si j’essaie de le quitter, Cecelia en paiera le prix. Il
a déjà failli la noyer. Son autre façon préférée de me tourmenter est de
conserver un pot de beurre de cacahuète dans notre garde-manger, même
s’il sait qu’elle y est allergique. Je l’ai jeté des dizaines de fois, il réapparaît
toujours – et parfois, je suis punie pour cette transgression. Heureusement,
ce n’est pas une allergie potentiellement mortelle : elle a juste des rougeurs
qui lui apparaissent partout sur le corps. De temps en temps, il en glisse un
petit peu dans son dîner, juste pour prouver tel ou tel point, lorsque
l’éruption et les démangeaisons inconfortables apparaissent dès la fin du
repas.
Si je ne risquais pas d’aller en prison pour ça, je prendrais un couteau à
steak et je le lui planterais dans le cou.
Andy s’est préparé à cette éventualité, cela dit. Bien sûr, il sait que ma
tentation d’organiser sa mort ou de le tuer moi-même pourrait devenir
incontrôlable. Il m’a informée que, dans l’éventualité de sa mort, quelle
qu’en soit la cause, une lettre sera envoyée par son avocat aux services de
police, pour les informer de mon comportement instable et de mes menaces
d’homicide à son encontre. Non qu’il ait besoin de trop insister, avec mes
antécédents psychiatriques.
Donc je reste avec lui. Et je ne l’assassine pas dans son sommeil. Je
n’engage pas non plus un tueur à gages. En revanche, j’en rêve. Quand
Cecelia sera plus âgée, quand elle n’aura plus besoin de moi, peut-être que
je pourrai m’enfuir. Car il n’aura alors plus rien pour me menacer. Une fois
qu’elle sera en sécurité, je me fiche de ce qui pourrait m’arriver.
— Nous y voilà ! annonce joyeusement Suzanne alors que nous nous
garons devant le portail de la maison.
C’est drôle comme la première fois que j’ai vu cette clôture, j’ai trouvé
charmant d’avoir une maison tout entourée par un portail. Maintenant, ça
ressemble exactement à ce que c’est : une prison.
— Merci pour le taxi, lui dis-je.
Même si elle ne m’a pas remerciée d’avoir payé le déjeuner.
— De rien, gazouille-t-elle. Avec un peu de chance, Andrew sera bientôt
à la maison.
La pointe d’inquiétude qui perce dans sa voix me tire une grimace. Il y a
quelques années, époque à laquelle je devenais très proche de Suzanne,
nous avons bu quelques verres de trop chez elle une fois, et je lui ai tout
avoué. Tout. Je l’ai suppliée de m’aider. Je lui ai dit que je voulais aller à la
police, mais que je ne pouvais pas. Pas sans quelqu’un pour confirmer mes
dires.
Nous avions parlé pendant des heures. Suzanne m’avait tenu la main et
juré que tout irait bien. Elle m’avait dit de rentrer chez moi et que nous
allions trouver une solution ensemble. J’en avais pleuré de soulagement,
croyant que mon cauchemar était enfin terminé.
Mais quand j’étais rentrée à la maison, Andy m’attendait.
Apparemment, chaque fois que je me suis fait une nouvelle amie, Andy a
contacté cette dernière. Il a passé du temps avec chacune et les a mises au
courant de mes problèmes de santé mentale. Il leur a dit ce que j’avais
essayé de faire, des années auparavant. Et il leur a fait promettre, si elles
avaient la moindre raison de s’inquiéter, de l’appeler immédiatement. Parce
que ça signifierait peut-être que je faisais une nouvelle crise.
À mon insu, Suzanne s’était éclipsée brièvement pendant notre
conversation, sous prétexte d’aller au petit coin, et elle avait appelé Andy.
Elle l’avait prévenu que j’avais à nouveau des hallucinations. Du coup,
quand j’étais rentrée, il était prêt à me recevoir. J’ai eu droit à un autre
séjour de deux mois à Clearview, où j’ai découvert qu’au moins un des
directeurs était un partenaire de golf de son père.
Quand je suis sortie, Suzanne s’est excusée abondamment. J’étais juste
inquiète pour toi, Nina. Je suis tellement contente que tu te sois fait aider.
Je lui ai pardonné, bien sûr. Elle a été dupée de la même façon que moi.
Mais ça n’a jamais été pareil entre nous après. Et je n’ai plus été capable de
faire confiance à qui que ce soit.
— Donc on se voit vendredi ? me dit Suzanne. À la pièce de théâtre de
l’école.
— Oui, oui. À quelle heure ça commence, d’ailleurs ?
Suzanne ne me répond pas, soudain distraite par quelque chose.
— Ça commence à 19 heures ? je la presse.
— Mm-mm.
Par-dessus son épaule, je découvre ce qui a attiré son attention. Je lève
les yeux au ciel. C’est Enzo, le paysagiste du quartier que nous avons
embauché il y a quelques mois pour travailler à notre jardin. Il fait du bon
boulot, il travaille toujours dur, n’est jamais absent sous de fausses raisons
et, en effet, il est plutôt agréable à regarder. Mais c’est fou la réaction qu’il
suscite chez tous les gens qui passent chez nous et le voient travailler : ils se
souviennent soudain qu’ils ont eux aussi des travaux à faire faire dans leur
jardin.
— Waouh, souffle Suzanne. J’ai entendu dire que ton jardinier était sexy,
mais bon sang…
Et allez, c’est reparti.
— Il travaille sur notre pelouse, c’est tout. Il ne parle même pas anglais.
— Ça ne me dérange pas, dit Suzanne. D’ailleurs, ça pourrait même être
un plus.
Elle ne va pas me lâcher jusqu’à ce que je lui donne le numéro de
téléphone d’Enzo. Non que ça me dérange. Il a l’air assez sympa, et je suis
contente qu’il ait des clients en plus. Même si c’est seulement parce qu’il
est sexy, et pas pour son travail.
Quand je sors de la voiture et que je franchis le portail, Enzo lève les
yeux de ses cisailles à haie et me salue de la main.
— Ciao, Signora.
Je lui retourne son sourire.
— Ciao, Enzo.
J’aime bien Enzo. Même s’il ne parle pas du tout anglais, il a l’air d’être
une bonne personne, ça se voit. Il plante de belles fleurs dans notre jardin.
Cece le regarde parfois et, quand elle lui pose des questions sur les fleurs, il
les lui montre patiemment et lui indique leur nom. Elle répète, il acquiesce
et sourit. Quelques fois, elle a demandé si elle pouvait l’aider, et il m’a
regardée avant de me demander : « OK ? » Sur mon accord, il lui a donné
une tâche sur le parterre de fleurs, même si ça le ralentissait probablement.
Il a des tatouages sur tout le haut des bras, presque entièrement cachés
par son tee-shirt. Une fois que je le regardais travailler, j’ai vu le nom
« Antonia » gravé dans un cœur sur son biceps. Qui est donc cette Antonia ?
Je suis presque sûre qu’Enzo n’est pas marié.
Il dégage quelque chose, en tout cas. Si seulement il parlait anglais, j’ai
l’impression que je pourrais me confier à lui. Il pourrait bien être la seule
personne susceptible de me croire. Il pourrait même m’aider.
Je reste là, à le contempler, taillant nos haies. Je n’ai pas travaillé depuis
le jour où j’ai emménagé ici : Andy refuse de me laisser faire. Ça me
manque. Enzo comprendrait. Je sais qu’il comprendrait. Dommage qu’il ne
parle pas anglais. Mais dans un sens, c’est plus facile de lui faire confiance.
Parfois j’ai l’impression que si je ne dis pas les mots à haute voix, je vais
perdre la tête pour de bon.
— Mon mari est un monstre, je lâche tout haut. Il me torture. Il me
retient captive dans le grenier.
Les épaules d’Enzo se crispent. Il abaisse ses cisailles, les sourcils
froncés.
— Signora… Nina…
Mon estomac se transforme en glace. Pourquoi ai-je dit ça ? Je n’aurais
jamais dû. Mais je savais qu’il ne me comprendrait pas et j’avais besoin de
parler à quelqu’un qui ne me dénoncerait pas à Andy. Je pensais que ce
serait sans risques de le dire à Enzo. Après tout, il ne connaît même pas
l’anglais. Seulement quand je plonge dans ses yeux sombres, j’y lis de la
compréhension.
— Peu importe, je me hâte d’éluder.
Il fait un pas vers moi, je secoue la tête en reculant. J’ai commis une
énorme erreur. Maintenant je vais probablement devoir renvoyer Enzo.
Et puis, il semble comprendre. Il reprend ses cisailles et se remet au
travail.
Je me précipite dans la maison aussi vite que je peux et claque la porte
derrière moi. Juste à côté de la fenêtre, il y a un bouquet de fleurs
spectaculaire. Je dirais que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont
représentées. Andy l’a rapporté du travail hier soir pour me faire la surprise,
histoire de me montrer le mari formidable qu’il est quand je suis « sage ».
Par la fenêtre, je regarde attentivement le jardin de devant, camouflée
derrière mes fleurs. Enzo est toujours en train de travailler dehors, qui
manipule les cisailles aiguisées de ses mains gantées. Mais il s’arrête un
moment et regarde vers la fenêtre. Nos yeux se rencontrent une fraction de
seconde.
Et puis je les détourne.
47
Je suis dans le grenier depuis une vingtaine d’heures.
Andy m’a fait monter ici juste après que Cecelia a été couchée hier soir. J’ai
appris à ne pas discuter. Si je le fais, c’est direct à Clearview. Ou alors, je
vais récupérer Cece à l’école le lendemain et elle n’est pas là et je ne la vois
pas pendant toute une semaine, elle n’est « pas en ville ». Il ne veut pas de
mal à Cecelia, mais il lui en ferait, je n’en doute pas. Après tout, si la police
n’était pas intervenue à temps, il y a tant d’années, ma fille aurait pu se
noyer dans la baignoire. J’en ai parlé avec lui, une fois, et il s’est contenté
de sourire. « Ça t’aurait servi de leçon, pas vrai ? »
Andy veut un autre enfant. Une autre petite personne que j’aimerai et
voudrai protéger, qu’il utilisera pour me contrôler encore des années. Pas
question que cela se produise. Alors je me suis rendue dans une clinique en
ville où, sous un faux nom, j’ai payé en liquide pour qu’on me pose un
stérilet. Et j’ai bien répété mon expression perplexe devant un test de
grossesse négatif.
Cette fois, ma faute a été de pulvériser trop de désodorisant dans notre
chambre. C’était exactement la même quantité que d’ordinaire et, de toute
façon, si je n’en avais pas utilisé du tout, il m’aurait enfermée là-dedans
avec quelque chose de malodorant, comme du poisson pourri. Je sais
comment son esprit fonctionne maintenant.
Bref, allez savoir pourquoi, hier soir il y avait trop de désodorisant et ça
lui a irrité les yeux. Ma punition ? J’ai dû m’auto-asperger de spray au
poivre.
Eh oui.
Il a laissé la bombe de gaz poivre dans le tiroir de la commode. « Tu la
diriges vers tes yeux et tu appuies sur la gâchette. Et surtout, tu les gardes
ouverts. Sinon ça ne comptera pas. »
Alors je l’ai fait. Je me suis aspergée de spray au poivre juste pour sortir
de cette putain de pièce. Vous avez déjà été aspergé de spray au poivre ? Je
ne le recommande pas. Ça pique terriblement et, immédiatement, mes yeux
se sont mis à pleurer comme des fous. J’avais l’impression que mon visage
brûlait. Et puis, mon nez a commencé à couler. Une minute plus tard, j’ai
senti que ça dégoulinait dans ma bouche, un truc qui piquait et qui avait un
goût horrible. Pendant plusieurs minutes, je suis restée assise sur le lit, à
lutter pour respirer. J’ai à peine pu ouvrir les yeux pendant près d’une
heure.
Autant dire, bien pire qu’un peu de désodorisant.
Maintenant, c’est-à-dire plusieurs heures plus tard, je peux à nouveau
ouvrir les yeux. J’ai toujours l’impression d’avoir un coup de soleil sur le
visage et les yeux bouffis, mais plus que je vais mourir. Je suis sûre
qu’Andy va vouloir attendre que je retrouve mon visage habituel avant de
me laisser sortir d’ici.
Autant dire que je risque d’être enfermée ici encore une nuit. Ou pas,
avec un peu de chance.
La fenêtre n’est pas barricadée, comme c’est parfois le cas, donc j’ai au
moins un peu de lumière naturelle dans la pièce. C’est la seule chose qui
m’empêche de devenir complètement folle. Je me dirige vers la fenêtre et je
jette un coup d’œil dans le jardin : si seulement j’étais là, dehors, au lieu
d’ici.
Soudain, je me rends compte que le jardin n’est pas vide.
Enzo travaille en bas. Je m’apprête à reculer, mais il lève les yeux au
moment précis où je me tiens là. Il me contemple fixement et, même depuis
le deuxième étage de la maison, je vois son expression s’assombrir. Il
arrache ses gants de jardinage et sort du jardin à grandes enjambées.
Oh non ! Ce n’est pas bon.
Je ne sais pas ce qu’Enzo va faire. Appeler la police ? Je ne suis pas sûre
que ce soit une bonne chose. Andy a toujours réussi à me faire porter le
chapeau dans ces cas-là. Il a toujours un coup d’avance. Il y a environ un
an, j’avais commencé à cacher de l’argent dans une de mes bottes, dans
mon dressing : j’économisais dans l’espoir de lui échapper. Un jour, tout
l’argent a disparu et le lendemain, il m’a forcée à monter ici.
Environ une minute plus tard, un homme frappe à la porte du grenier. Je
recule, me plaque contre le mur.
— Nina ! (C’est la voix d’Enzo.) Nina ! Je sais que vous êtes là-dedans !
Je m’éclaircis la voix.
— Tout va bien !
La poignée de porte s’agite.
— Si tout va bien, ouvrez la porte et prouvez-le-moi.
Je suis frappée tout à coup : en fait, Enzo parle très bien anglais. J’avais
eu l’impression qu’il le comprenait un peu et le parlait beaucoup moins,
pourtant son anglais semble excellent, là. Et son accent italien n’est pas très
prononcé.
— Je… Je suis occupée, dis-je d’une voix anormalement aiguë. Mais ça
va ! Je suis occupée à un travail.
— Vous m’avez dit que votre mari vous torturait et vous enfermait dans
le grenier.
Je prends une brusque inspiration. Si je lui ai avoué ça, c’est parce que je
pensais qu’il ne comprenait pas. Mais maintenant c’est clair, il a tout
compris de ce que je lui ai dit. Je dois limiter les dégâts, ne surtout rien faire
qui puisse mettre Andy en colère.
— Comment êtes-vous entré dans la maison pour commencer ?
Enzo laisse échapper un son exaspéré.
— Vous laissez une clé sous la plante en pot près de la porte d’entrée.
Maintenant, dites-moi où est la clé de cette pièce.
— Enzo…
— Dites-moi.
Je sais où se trouve la clé de la porte du grenier. Cela ne me sert pas à
grand-chose quand je suis enfermée ici, mais je pourrais lui indiquer
l’endroit. Si je le voulais.
— Je sais que vous essayez de m’aider, mais ça ne m’aide pas. S’il vous
plaît, restez en dehors de ça. Il me laissera sortir plus tard dans la journée.
Long silence de l’autre côté de la porte. J’espère qu’il est en train de se
demander si ça vaut la peine de s’impliquer dans la vie personnelle d’un
client. Et je ne sais pas quel est son statut vis-à-vis des autorités migratoires,
mais je sais qu’il n’est pas né ici. Je suis sûre qu’Andy et sa famille ont
assez d’argent pour le faire expulser s’ils le veulent.
— Reculez, finit-il par dire. Je vais défoncer la porte.
Les larmes me montent aux yeux.
— Non, vous ne pouvez pas ! Écoutez-moi, vous ne comprenez pas. Si je
ne fais pas ce qu’il dit, il va s’en prendre à Cecelia. Et il me fera enfermer,
il l’a déjà fait.
— Non. Ce ne sont que des excuses.
— Non, non ! (Une larme, une seule, coule sur ma joue.) Vous n’avez pas
idée de la fortune qu’il a. Vous n’imaginez pas ce qu’il pourrait vous faire.
Vous voulez être expulsé ?
Enzo se tait de nouveau.
— C’est mal. Il vous fait du mal.
— Ça va. Je vous le jure.
C’est presque vrai. J’ai toujours le visage en feu et les yeux qui piquent,
mais Enzo n’a pas besoin de le savoir. Encore un jour et je serai
complètement rétablie. Comme si de rien n’était. Alors je pourrai retourner
à ma vie normale et misérable.
— Vous voulez que je parte ? cherche-t-il à confirmer.
Je ne veux pas qu’il parte. Je ne veux rien de plus que le voir défoncer la
porte, mais je sais comment Andy va retourner la situation. Dieu sait de
quoi il va nous accuser tous les deux. Je n’aurais jamais imaginé qu’il
puisse me faire enfermer dans un hôpital psychiatrique, à plusieurs reprises,
juste pour avoir essayé de dire la vérité. Je ne veux pas que ça devienne la
vie d’Enzo aussi. Car si Andy avait des raisons de vouloir que je sorte, il
n’aurait aucun problème à enfermer Enzo indéfiniment.
— Oui, réponds-je. S’il vous plaît, partez.

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