La femme de ménage Freida Mac Fadden


Nina
Je n’avais jamais pensé assister à la veillée mortuaire d’Andy.
De toutes les façons dont j’imaginais que ça se terminerait, je n’ai jamais
réellement envisagé la mort d’Andy. Je savais au fond de mon cœur que je
n’aurais pas le courage de le tuer, et même si j’essayais, il me semblait
immortel. De ce genre de personnes qui ne meurent jamais. Même
maintenant, quand je regarde son beau visage dans le cercueil ouvert en
bois d’érable, ses lèvres scellées pour cacher les quatre dents manquantes
que Millie l’a forcé à s’arracher lui-même, j’ai la certitude que ses yeux
vont s’ouvrir et qu’il va revenir à la vie pour m’infliger une ultime frayeur.
Tu as vraiment cru que j’étais mort ? Eh bien, surprise, surprise… je ne
le suis pas ! Monte au grenier, Nina.
Non. Je ne le ferai pas. Plus jamais.
Plus jamais.
— Nina. (Une main se pose sur mon épaule.) Comment vas-tu ?
Je lève les yeux. C’est Suzanne. Mon ancienne meilleure amie. La
femme qui m’a livrée à Andy, quand je venais de lui révéler quel monstre il
était.
— Je m’accroche, réponds-je.
Je serre les mouchoirs dans ma main droite – ils sont surtout là pour mon
public, je n’ai réussi à verser qu’une larme de toute la journée, et encore,
c’est lorsque j’ai vu Cecelia vêtue d’une petite robe noire toute simple que
je lui ai achetée pour l’enterrement. Elle est assise à côté de moi dans cette
même robe, ses cheveux blonds ébouriffés. Andy aurait détesté.
— C’était un tel choc, poursuit Suzanne, qui saisit ma main dans la
sienne, et il me faut prendre très fort sur moi pour ne pas la lui retirer. Quel
terrible accident !
Il y a de la compassion et de la pitié dans ses yeux. Elle est contente que
ce soit arrivé à mon mari et pas au sien. Pauvre Nina, quelle malchance elle
a. Si elle savait.
— Terrible, je murmure.
Suzanne jette un dernier regard à Andy, puis elle continue. Son chemin et
sa vie. Je pense que demain, à l’enterrement, ce sera l’une des dernières fois
que je la verrai. Et ça ne me rend pas triste le moins du monde.
Je baisse les yeux vers mes petites ballerines noires, en absorbant le
silence de la salle funéraire. Je déteste parler aux personnes venues partager
ce deuil, accepter leurs condoléances, faire semblant d’être dévastée que ce
monstre soit mort. J’ai grande hâte que ce soit fini pour pouvoir reprendre
le cours de ma vie. Demain, ce sera la dernière fois que j’aurai à jouer le
rôle de la veuve éplorée.
Je lève les yeux en entendant des bruits de pas. Enzo projette une ombre
longue par l’embrasure de la porte. Ses pas claquent comme des coups de
feu dans le silence ambiant. Il porte un costume sombre et il est très beau.
Oui, il l’était lorsqu’il travaillait dans mon jardin, mais il l’est cent fois plus
dans ce costume. Ses yeux sombres et humides rencontrent les miens.
— Je suis vraiment désolé, dit-il tout bas. Je ne peux pas.
Mon cœur se serre. Il n’est pas en train de me dire qu’il est désolé pour
Andy. Ni lui ni moi ne le regretterons. Non, il s’excuse, parce que, hier je
lui ai demandé si, quand tout serait fini, il voudrait venir avec moi vivre à
l’autre bout du pays, sur la côte ouest, très loin d’ici. Je ne m’attendais pas à
ce qu’il accepte, n’empêche que son refus me rend triste. Cet homme a
contribué à me sauver la vie, c’est mon héros. Avec Millie.
Un petit pli se forme entre ses sourcils.
— Tu vas prendre un nouveau départ. C’est mieux comme ça.
— Oui.
Il a raison. Il y a trop de souvenirs affreux entre nous deux. C’est mieux
de repartir à zéro. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne me manquera pas. Et je
n’oublierai jamais, jamais ce qu’il a fait pour moi.
— Garde un œil sur Millie, d’accord ? lui dis-je.
Il acquiesce.
— Promis.
Il me touche la main une dernière fois. Comme Suzanne, je ne le reverrai
probablement jamais. J’ai déjà mis en vente la maison qu’Andy et moi
partagions. Cece et moi dormons à l’hôtel, parce que je ne supporte même
pas d’y entrer. Je suis sûre à quatre-vingts pour cent que cette baraque est
hantée.
Je regarde Cecelia, qui se tortille sur un siège à quelques mètres de moi.
Nous avons dormi dans la chambre d’hôtel la nuit dernière, partagé un lit
queen-size, son petit corps maigre pressé contre le mien. J’aurais pu prendre
un lit supplémentaire pour la chambre, mais elle veut être près de moi. Elle
ne comprend toujours pas bien ce qui est arrivé à l’homme qu’elle appelait
son père et elle n’a pas posé de questions. Elle est juste soulagée qu’il soit
parti.
— Enzo, tu veux bien prendre Cece ? Elle est là depuis un moment et elle
a probablement faim. Peut-être l’emmener manger une bricole ?
Il opine du chef et tend la main à ma fille.
— Viens, Cece. On va manger des nuggets de poulet et des milk-shakes.
Cecelia ne se le fait pas dire deux fois, elle saute aussitôt de son siège.
Elle a été gentille de rester assise ici avec moi, mais c’est encore une enfant.
Je dois gérer ça toute seule.
Quelques minutes après le départ d’Enzo avec Cece, les portes de la salle
funéraire s’ouvrent à nouveau. Instinctivement, je recule d’un pas quand je
vois qui vient d’entrer.
Les Winchester.
Je retiens ma respiration quand Evelyn et Robert Winchester s’avancent
dans la pièce. C’est la première fois que je les vois depuis la mort d’Andy,
mais je savais que ce moment allait arriver. Ils étaient rentrés de Floride, où
ils avaient passé l’été, il y a seulement quelques semaines, mais Evelyn
n’était pas encore venue nous voir. Je ne lui ai parlé qu’une fois, quand elle
m’a appelée pour me demander si j’avais besoin d’aide pour l’organisation
des obsèques. À quoi j’ai répondu que non.
La vérité, c’est que je n’avais pas très envie de lui parler, puisque je suis
responsable de la mort de son fils unique.
L’inspecteur Connors a tenu toutes ses promesses. La mort d’Andy a été
déclarée accidentelle, et ni moi ni Millie n’avons fait l’objet d’une enquête.
L’histoire officielle, c’est qu’Andy s’est fortuitement enfermé dans le
grenier pendant mon absence et qu’il est mort de déshydratation. Rien de
tout ça n’explique les bleus et les dents manquantes. L’inspecteur Connors a
des amis au bureau du coroner, mais les Winchester sont l’une des familles
les plus puissantes et les plus influentes de l’État.
Est-ce qu’ils savent ? Est-ce qu’ils se doutent que je suis responsable de
sa mort ?
Evelyn et Robert traversent la pièce et gagnent le cercueil à grands pas.
Je connais à peine Robert, qui est beau comme son fils et porte aujourd’hui
un costume sombre. Evelyn est également vêtue de noir, un contraste
saisissant avec le blanc de ses cheveux, ainsi que de ses escarpins. Les yeux
de Robert sont bouffis, mais Evelyn est impeccable, comme si elle rentrait
juste d’une cure thermale.
Je baisse les paupières quand ils s’approchent de moi. Je ne les relève
qu’au moment où Robert se racle la gorge.
— Nina, dit-il de sa voix profonde et rauque.
Je déglutis.
— Robert…
— Nina. (Il s’éclaircit la voix.) Je veux que vous sachiez…
Nous savons que tu as tué notre fils. Nous savons ce que tu as fait, Nina.
Et nous n’aurons de cesse de faire en sorte que tu passes le restant de tes
jours à pourrir en prison.
— Je veux que vous sachiez qu’Evelyn et moi sommes là pour vous.
Nous savons que vous êtes toute seule, et si vous avez besoin de quoi que
ce soit, vous comme Cecelia, vous n’avez qu’à le demander.
— Merci, Robert.
Mes yeux se gonflent, juste un peu. Robert a toujours été un homme
plutôt gentil, sans être le meilleur père de tous les temps. D’après ce
qu’Andy m’a raconté de lui, il n’a pas été très présent quand il était enfant.
Il travaillait la plupart du temps, pendant qu’Evelyn l’élevait.
— J’apprécie beaucoup votre soutien.
Robert tend la main et touche doucement l’épaule de son fils. Je me
demande s’il avait la moindre idée du monstre qu’était Andy. Forcément,
non ? Ou peut-être qu’Andy était assez doué pour le cacher. Après tout, je
n’en savais rien moi-même jusqu’au jour où je me suis trouvée à gratter le
bois de la porte du grenier avec mes ongles.
Robert porte une main à sa bouche. Il secoue la tête et grogne : « Excuse-
moi » à sa femme, puis il se précipite dehors. Me laissant seule avec
Evelyn.
De toutes les personnes avec qui je n’ai pas envie de me retrouver en tête
à tête aujourd’hui, Evelyn figure en tête de liste. Cette femme n’est pas
idiote. Elle devait savoir les problèmes que j’avais dans mon mariage.
Comme Robert, elle ignorait peut-être ce qu’Andy me faisait, mais elle
devait au moins percevoir les tensions entre nous.
Elle devait percevoir ce que je ressentais vraiment pour lui.
— Nina, dit-elle sèchement.
— Evelyn.
Elle baisse les yeux sur le visage d’Andy. J’essaie de lire son expression,
mais c’est difficile. Je ne sais pas si c’est à cause de tout son Botox ou si
elle a toujours été comme ça.
— Vous savez, reprend-elle, j’ai parlé d’Andy à un vieil ami au poste de
police.
Mon ventre se contracte. Selon l’inspecteur Connors, l’affaire est close.
Andy passait son temps à me narguer avec une prétendue lettre adressée au
commissariat et qui serait envoyée pour le cas où il viendrait à mourir, mais
aucun courrier ne s’est jamais matérialisé. Sans que je sache si c’était parce
qu’il n’y en avait jamais eu ou si l’inspecteur s’en était débarrassé.
— Ah ?
C’est tout ce que je parvins à répondre.
— Oui, murmure-t-elle. Ils m’ont dit comment il était quand ils l’ont
trouvé. (Ses yeux perspicaces me transpercent.) Ils m’ont dit qu’il lui
manquait des dents.
Oh, mon Dieu. Elle sait.
Elle sait, c’est sûr. Toute personne connaissant l’état de la bouche d’Andy
quand la police l’a trouvé sait forcément que sa mort n’était pas
accidentelle. Nul ne s’arrache les dents avec des pinces. Pas volontairement.
C’est fini. Quand je sortirai de ce funérarium, la police sera probablement
en train de m’attendre. On me passera les menottes aux poignets et me lira
mes droits. Et ensuite je croupirai le reste de ma vie en prison.
Quoi qu’il en soit, je ne dirai rien sur Millie. Elle ne mérite pas d’être
entraînée dans ma chute. Elle m’a donné une chance d’être libre. Je vais la
laisser en dehors de ça.
— Evelyn, je bredouille. Je… Je ne…
Ses yeux retombent sur le visage de son fils, sur ses longs cils, baissés à
jamais. Elle pince les lèvres.
— Je lui ai toujours dit, reprend-elle, combien l’hygiène dentaire est
importante. Je lui ai dit qu’il devait se brosser les dents tous les soirs, et que
s’il ne le faisait pas, il serait puni. Il y a toujours une punition quand on
enfreint les règles.
Quoi ? Qu’est-ce qu’elle dit ?
— Evelyn…
— Si vous ne prenez pas soin de vos dents, poursuit-elle, vous perdez le
privilège d’avoir des dents.
— Evelyn ?
— Andy le savait. Il savait que c’était ma règle. (Elle lève les yeux.)
Quand j’ai arraché l’une de ses dents de lait avec des pinces, j’ai cru qu’il
avait compris.
Je la dévisage, trop effrayée pour parler. Trop effrayée par les mots qui
vont encore sortir de sa bouche. Et quand ils arrivent enfin, ils me coupent
le souffle.
— Quel dommage qu’il n’ait jamais vraiment appris. Je suis contente que
vous soyez intervenue et que vous lui ayez donné une leçon.
Je reste bouche bée alors qu’Evelyn ajuste une dernière fois le col de la
chemise blanche de son fils. Puis elle sort du funérarium, me laissant
plantée là.
Épilogue
Millie
— Parlez-moi de vous, Millie.
Je suis appuyée au plan de travail en marbre. En face de moi, Lisa
Killeffer, impeccable avec ses cheveux noirs, brillants, attachés dans la
nuque en un complexe chignon à la française. Sur son chemisier crème à
manches courtes, des boutons luisent à la lumière des plafonniers d’une
cuisine qui me semble rénovée depuis peu.
Si je décroche ce travail, ce sera mon premier depuis presque un an. J’ai
eu quelques petits boulots ici et là, depuis ce qui s’est passé chez les
Winchester, mais je vis surtout grâce au dépôt d’une année de salaire que
Nina a fait sur mon compte bancaire, peu après que la mort d’Andrew a été
déclarée accidentelle.
Je ne comprends toujours pas comment elle a réussi ce coup-là.
— Eh bien, je commence, j’ai grandi à Brooklyn. J’ai eu beaucoup
d’emplois de ménage chez les gens, comme vous pouvez le voir sur mon
CV. Et j’adore les enfants.
— Merveilleux !
Les lèvres de Lisa s’étirent sur un sourire. Son enthousiasme, depuis
l’instant où je suis entrée ici, est pour le moins surprenant, étant donné
qu’elle a dû recevoir des dizaines de candidatures pour ce poste de
gouvernante. Moi, je n’ai même pas postulé. C’est Lisa qui m’a contactée
via le site internet où j’avais déposé une annonce proposant mes services de
ménage et de garde d’enfants.
Le salaire est excellent, ce qui n’est pas surprenant, vu que cette maison
pue la richesse à plein nez. La cuisine est équipée de tous les appareils
dernier cri et je ne serais pas surprise que la cuisinière puisse préparer le
dîner toute seule, sans aucune intervention humaine. Je veux vraiment ce
job, et je tente de faire preuve d’assurance. J’essaie de penser au SMS
d’Enzo, que j’ai reçu ce matin :
Bonne chance, Millie. N’oublie pas qu’ils auront de la chance de
t’avoir.
Et puis :
On se voit ce soir, quand ce boulot sera à toi.
— Que recherchez-vous exactement ? je demande à Lisa.
Elle s’appuie au comptoir de la cuisine à côté de moi.
— Oh, les choses habituelles, me répond-elle en tirant sur le col de son
chemisier. Quelqu’un pour garder la maison propre. S’occuper du linge. Un
peu de cuisine saine.
— Je peux faire ça, je lui confirme.
Pourtant, ma situation n’a pas beaucoup changé depuis l’année dernière.
Il y a toujours le problème de mes antécédents. Mon casier judiciaire et
mon séjour en prison ne disparaîtront jamais.
Distraitement, les mains de Lisa se portent vers le bloc de couteaux sur le
plan de travail. Ses doigts jouent avec le manche de l’un d’eux, qu’elle
soulève juste assez pour que la lame scintille à la lumière du plafond. Je
passe d’un pied sur l’autre, soudain mal à l’aise. Finalement, elle lâche :
— Nina Winchester vous a recommandée très chaudement.
Ma mâchoire se décroche. C’est la dernière chose que je m’attendais à
entendre. Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de Nina. Elle a
déménagé en Californie avec Cecelia, peu de temps après la mort
d’Andrew, lorsque tout a été terminé. Elle n’est pas sur les réseaux sociaux,
mais il y a quelques mois, elle m’a envoyé une photo de Cecelia et elle à la
plage, bronzées et heureuses, avec ces quelques mots :
Merci pour ça.
Je suppose donc que son autre façon de me remercier, c’est de me
recommander pour des emplois de ménage. Du coup, je me sens plus
optimiste : Lisa m’embauchera peut-être bel et bien.
— Je suis ravie de l’apprendre, je réponds. Nina était… une employeuse
formidable.
Lisa acquiesce, et elle fait toujours courir ses doigts sur le couteau.
— Je suis d’accord. Elle est formidable.
Elle sourit à nouveau, mais il y a quelque chose de bizarre dans son
expression. Elle tire à nouveau sur le col de son chemisier avec sa main
libre et, quand le tissu bouge, je le vois.
Un hématome violet foncé sur le haut de son bras.
En forme de doigts.
Par-dessus son épaule, je regarde le réfrigérateur. Un magnet y maintient
une photo de Lisa avec un homme grand et trapu, dont les yeux sont rivés
sur l’appareil. J’imagine les doigts de cet homme enroulés autour du bras
maigre de Lisa, serrant assez fort pour y laisser ces marques d’un violet
profond.
Mon cœur se met à tambouriner, tellement que la tête me tourne. Je viens
de comprendre. Oui, j’ai compris pourquoi Nina m’a recommandé à cette
femme. Elle me connaît. Peut-être même mieux que je ne me connais moi-
même.
Lisa fait glisser le couteau dans son bloc de bois et se redresse. Ses yeux
bleus, écarquillés, étincellent d’anxiété.
— Alors… pouvez-vous m’aider Millie ?
— Oui. Je crois que oui.

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