Elle fronce les sourcils comme si je l’avais insultée.
— Je préfère lire.
— C’est génial ! Qu’est-ce que tu aimes lire ?
— Des livres.
— Quel genre de livres ?
— Le genre avec des mots.
Ah d’accord, tu veux la jouer comme ça, Cecelia ? Pas de problème, si
elle ne veut pas parler de livres, je peux changer de sujet.
— Tu viens de rentrer de l’école ?
Elle cille, sans me quitter des yeux.
— D’où est-ce que je pourrais venir d’autre ?
— Mais… comment es-tu rentrée alors ?
Cecelia laisse échapper un soupir exaspéré.
— La mère de Lucy est venue me chercher à la danse et m’a ramenée à la
maison.
J’ai entendu Nina en haut, il y a environ quinze minutes, donc je suppose
qu’elle est à la maison. Je me demande si je ne devrais pas lui faire savoir
que Cecelia est rentrée. Mais je ne veux pas la déranger, et veiller sur
Cecelia fait partie des tâches qui m’incombent.
Dieu merci, la gamine semble avoir perdu tout intérêt pour moi et
farfouille maintenant dans son sac à dos rose pâle. J’ai trouvé quelques
biscuits Ritz dans le garde-manger, ainsi qu’un pot de beurre de cacahuète.
J’étale le beurre de cacahuète sur les crackers comme ma mère le faisait.
Répéter ce geste qu’elle a tant de fois fait pour moi me rend un peu
nostalgique. Et triste. Je n’avais jamais imaginé qu’elle m’abandonnerait
comme elle l’a fait. C’est fini, Millie. La goutte d’eau qui fait déborder le
vase.
Après avoir étalé le beurre de cacahuète sur les biscuits, je coupe une
banane et en dispose une tranche sur chaque cracker. J’adore le mélange du
beurre de cacahuète et des bananes. Je fais glisser l’assiette sur le comptoir
de la cuisine pour la présenter à Cecelia.
— Et voilà ! Crackers au beurre de cacahuète et banane !
Ses yeux s’écarquillent.
— Beurre de cacahuète et banane ?
— Fais-moi confiance. C’est très bon.
Les joues de Cecelia virent au rose vif.
— Je suis allergique au beurre de cacahuète ! Le beurre de cacahuète
pourrait me tuer ! Est-ce que tu essaies de me tuer ?
Mon cœur se serre. Nina n’a jamais parlé d’une quelconque allergie au
beurre de cacahuète. Et ils en ont dans leur garde-manger ! Si sa fille a une
allergie mortelle aux arachides, pourquoi en garder dans la maison ?
— Maman ! braille la gamine en courant vers l’escalier. La bonne a
essayé de me faire manger du beurre de cacahuète ! Au secours, maman !
Bon Dieu…
— Cecelia ! je lui siffle. C’était un accident ! Je ne savais pas que tu étais
allergique et…
Mais Nina est déjà en train de dévaler l’escalier. Malgré le bazar qui
règne dans sa maison, elle apparaît, tirée à quatre épingles dans un autre de
ses impeccables ensembles jupe-chemisier blanc. Le blanc, c’est sa couleur.
Celle de Cecelia aussi, apparemment. Elles sont assorties à la maison.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’écrie la mère en atteignant le bas des
marches.
Je grimace quand Cecelia se jette sur sa mère et enroule les bras autour
de sa poitrine.
— Elle a essayé de me faire manger du beurre de cacahuète, maman ! Je
lui ai dit que j’étais allergique, mais elle n’a pas écouté.
La peau claire de Nina s’empourpre.
— Millie, c’est vrai ?
Ma gorge est complètement sèche.
— Je… Je ne savais pas qu’elle était allergique. Je vous le jure.
Nina fronce les sourcils.
— Je vous ai parlé de ses allergies, Millie. C’est inacceptable.
Elle ne m’en a jamais parlé. Elle n’a jamais dit un mot sur le fait que
Cecelia était allergique aux cacahuètes. Je parierais ma vie là-dessus. Et
même si elle l’avait fait, pourquoi a-t-elle laissé un pot de beurre de
cacahuète dans le garde-manger ? Juste devant en plus !
Mais elle refuse de croire à mes excuses. Dans sa tête, j’ai failli tuer sa
fille. Je vois déjà ce boulot me filer entre les doigts.
— Je suis vraiment désolée, je lâche malgré la boule dans ma gorge. J’ai
dû oublier. Je vous promets que ça ne se reproduira pas.
Cecelia sanglote, à ce stade, tandis que Nina la serre contre elle et caresse
doucement ses cheveux blonds. Les pleurs finissent par s’apaiser au bout
d’un moment, mais Cecelia reste cramponnée à sa mère. Je me sens
terriblement coupable. Car au fond de moi, je sais qu’on n’est pas censé
nourrir les enfants avant d’avoir consulté leurs parents. Je suis en tort, et si
la petite n’avait pas été aussi vigilante, quelque chose d’horrible aurait pu se
produire.
