La femme de ménage Freida Mac Fadden


À la façon dont la gamine me regarde, il est évident qu’elle préférait
monter à l’arrière de la camionnette d’un sans-abri barbu plutôt que rentrer
avec moi. Elle secoue la tête et se détourne.
— Cecelia ! je répète, plus sèchement. Viens. Ta maman m’a demandé de
venir te récupérer.
Elle se retourne pour me dévisager, et je lis dans ses yeux qu’elle me
prend pour la dernière des imbéciles.
— N’importe quoi. C’est la mère de Sophia qui vient me chercher et
m’emmener au karaté.
Avant que je puisse protester, une femme d’une quarantaine d’années
portant un pantalon de yoga et un pull-over s’approche et pose une main sur
l’épaule de Cecelia.
— Prêtes pour le karaté, les filles ?
Je lève les yeux vers la femme, incrédule. Elle n’a pas le look d’une
kidnappeuse. Cependant, il y a manifestement un malentendu. Nina m’a
appelée pour me demander d’aller chercher Cecelia. Elle a été très claire.
Enfin, sauf pour la partie où elle m’a donné le mauvais nom d’école. Mais à
part ça, elle a été très claire.
— Excusez-moi, je dis à la femme. Je travaille pour les Winchester et
Nina m’a demandé de récupérer Cecelia aujourd’hui.
La femme arque un sourcil et pose une main manucurée de frais sur sa
hanche.
— Je ne pense pas, non. Je récupère Cecelia tous les mercredis et
j’emmène les filles au karaté. Nina n’a pas mentionné de changement. C’est
peut-être vous qui faites erreur.
— Non, non.
Mais ma voix vacille.
La femme fouille dans son sac Gucci et sort son téléphone.
— Mettons tout ça au clair avec Nina, d’accord ?
Je la regarde appuyer sur un bouton de son téléphone. Elle pianote de ses
longs ongles contre son sac en attendant que Nina décroche.
— Allô, Nina ? C’est Rachel. (Pause.) Oui, eh bien, il y a ici une fille qui
dit que tu lui as demandé de venir chercher Cecelia, mais je lui explique que
j’emmène Cecelia au karaté tous les mercredis. (Nouvelle longue pause où
la femme, Rachel, hoche la tête.) Bien, c’est exactement ce que je lui ai dit.
Je suis bien contente d’avoir vérifié. (Après une autre pause, Rachel
s’esclaffe.) Je te comprends tout à fait. C’est tellement difficile de trouver
quelqu’un de bien.
Pas difficile d’imaginer la conversation du côté de Nina.
— Bon, reprend Rachel à mon intention. Comme je le pensais, Nina dit
que vous vous êtes trompée. Je vais donc conduire Cecelia au karaté comme
prévu.
Et pour ajouter une cerise sur le gâteau, Cecelia me tire la langue. Il y a
au moins un bon côté à cette situation : je n’ai pas à rentrer à la maison avec
elle.
Je sors mon propre téléphone, vérifie si j’ai un message de Nina qui se
rétracte de sa demande de passer prendre Cecelia. Rien. Je lui envoie un
message :
Une certaine Rachel vient de vous parler et me dit que vous lui avez
demandé de conduire Cecelia au karaté. Je rentre à la maison alors ?
La réponse de Nina me parvient dans la foulée :
Oui. D’où avez-vous sorti que je voulais
que vous alliez chercher Cecelia ?
Parce que tu me l’as demandé, pardi ! Ma mâchoire se crispe, mais je ne
dois pas me laisser atteindre. Nina est comme ça, voilà. Et il y a plein de
bons côtés à travailler pour elle. (Ou avec elle, ah, ah !) Elle est juste un peu
bizarre. Un peu excentrique.
Nina est folle. Littéralement.
Je ne peux m’empêcher de repenser à ce que cette rousse fouineuse m’a
dit. Qu’est-ce qu’elle entendait par là ? Est-ce que Nina est un peu plus
qu’une patronne excentrique et exigeante ? Y a-t-il quelque chose d’autre
qui cloche chez elle ?
Il vaut peut-être mieux que je ne le sache pas.
12
Même si je me suis résignée à m’occuper de mes affaires et à ne pas me
mêler des antécédents de santé mentale de Nina, je ne peux m’empêcher de
me poser des questions. Car enfin, je travaille pour cette femme. Je vis avec
cette femme.
Et il y a autre chose d’étrange à propos de Nina. Comme ce matin,
pendant que je nettoyais la salle de bains, je n’ai pas pu m’empêcher de
penser qu’une personne en bonne santé mentale ne pourrait jamais laisser
cette pièce dans un état pareil – les serviettes par terre, la cuvette du lavabo
maculée de dentifrice… Je sais que la dépression peut parfois priver les
gens de toute velléité de rangement. Pourtant Nina est assez motivée pour
sortir tous les jours, sans que je sois parvenue à déterminer où elle va.
Le pire, ça a été de trouver un tampon usagé au sol il y a quelques jours.
Un tampon usagé, plein de sang. J’ai failli vomir.
Pendant que je frotte le dentifrice et les restes de maquillage collés à la
faïence, mes yeux s’égarent vers l’armoire à pharmacie. Si Nina est
vraiment « folle », elle doit être sous traitement, non ? Mais je ne peux pas
regarder dans l’armoire à pharmacie. Ce serait une atteinte absolue à sa
confiance.
Remarquez, qui le saurait, si je jetais un coup d’œil ? Juste un coup d’œil
rapide.
Je vais vérifier dans la chambre. Personne. Je glisse un regard dans le
couloir, juste pour être absolument sûre. Je suis seule. Je retourne à la salle
de bains et, après un moment d’hésitation, j’ouvre l’armoire à pharmacie.
Waouh, il y a vachement de médicaments, là-dedans.
Je prends un flacon de pilules orange. Au nom de Nina Winchester. Je lis
le nom du médicament : halopéridol. Aucune idée de ce que c’est.
Je vais pour examiner un deuxième flacon de cachets, quand une voix me
parvient du couloir :
— Millie ? Vous êtes là ?
Oh non.
Je remets précipitamment le flacon dans le meuble et le referme. Mon
cœur bat à tout rompre, j’ai les mains moites de sueur froide. Je réussis à
afficher un sourire juste au moment où Nina fait irruption dans la chambre,
vêtue d’un chemisier blanc sans manches et d’un jean blanc. Elle s’arrête
net lorsqu’elle me voit dans la salle de bains.
— Qu’est-ce que vous faites ? me demande-t-elle.
— Je nettoie la salle de bains.
Je ne farfouille pas dans tes médicaments, ça c’est sûr.
Elle me dévisage, l’air suspicieux, et l’espace d’un instant, je suis
certaine qu’elle va m’accuser d’avoir fouillé dans l’armoire à pharmacie. Et
comme je suis une très mauvaise menteuse, elle saura certainement la
vérité. Et puis, ses yeux se posent sur le lavabo.
— Comment nettoyez-vous le lavabo ? me demande-t-elle.
Je soulève le flacon pulvérisateur que j’ai à la main.
— Euh… J’utilise ce nettoyant pour salle de bains.
— Il est bio ?
— Je… (Je regarde la bouteille que j’ai achetée à l’épicerie la semaine
dernière.) Non. Non, il n’est pas bio.
Le visage de Nina se décompose.
— Je préfère vraiment les produits de nettoyage bio, Millie. Ils
contiennent moins de produits chimiques. Vous voyez ce que je veux dire ?
— D’accord…
Je m’abstiens de dire ce que je pense, à savoir que j’ai du mal à croire
qu’une femme qui prend autant de médicaments se préoccupe de quelques
produits chimiques contenus dans un produit de nettoyage. Bon, OK, ça
touche son lavabo, mais elle ne les ingère pas. Les substances ne vont pas
dans son système sanguin.
— J’ai l’impression… (Elle fronce les sourcils.) Vous ne le nettoyez pas
très bien, ce lavabo. Je peux regarder comment vous procédez ? J’aimerais
voir ce que vous faites de travers.
Elle veut me regarder nettoyer son lavabo ?
— OK…
Je vaporise du produit et je frotte la faïence jusqu’à ce que les résidus de
dentifrice disparaissent. Je jette un coup d’œil à Nina, qui hoche la tête
pensivement.
— C’est bon, commente-t-elle. Sans doute que la vraie question, c’est
comment vous le nettoyez quand je ne vous regarde pas.
— Ben, euh… pareil ?
Elle lève les yeux au ciel.
— Hmm. J’en doute fortement. Bref, je n’ai pas le temps de surveiller la
façon dont vous nettoyez la maison toute la sainte journée. Essayez de vous
appliquer, dorénavant.
— D’accord, je marmonne. OK, je vais faire attention.
Nina sort de la chambre pour aller au Spa, ou à un déjeuner avec ses
amies, ou je ne sais ce qu’elle fait pour occuper son temps, vu qu’elle n’a
pas de boulot. Je reporte mon attention sur le lavabo, qui est maintenant
impeccable. Et je suis saisie d’une envie irrépressible de plonger sa brosse à
dents dans les toilettes.
Je ne plonge pas sa brosse à dents dans les toilettes. En revanche, je sors
mon téléphone et tape le mot « halopéridol ».
Plusieurs occurrences apparaissent à l’écran. L’halopéridol est un
antipsychotique, utilisé pour traiter la schizophrénie, les troubles bipolaires,
le délire, l’agitation et les psychoses aiguës.
Et ce n’est qu’un flacon de cachets parmi au moins une dizaine. Dieu sait
ce qu’il y a d’autre là-dedans. Une partie de moi brûle de honte d’avoir osé
regarder. Et l’autre partie est effrayée à l’idée de ce que je pourrais trouver
d’autre.
13
Je suis occupée à passer l’aspirateur dans le salon quand l’ombre passe
devant la fenêtre.
Je m’en approche l’air de rien et, bien sûr, Enzo est là, qui travaille dans
le jardin. Pour ce que j’en ai compris, il s’occupe de maisons différentes
selon les jours, effectuant diverses tâches de jardinage et d’aménagement
paysager. En ce moment, il est en train de creuser dans le parterre de fleurs
de la cour, devant la maison.
Je prends un verre vide à la cuisine et le remplis d’eau froide. Puis je
sors.
Je ne sais pas trop ce que j’espère accomplir. Mais depuis que ces deux
femmes ont dit que Nina était folle (« littéralement »), je n’arrête pas d’y
penser. Et puis, il y a ce un médicament antipsychotique que j’ai trouvé
dans son armoire à pharmacie. Loin de moi l’idée de juger Nina pour ses
problèmes psychologiques – j’ai rencontré bon nombre de femmes luttant
contre la maladie mentale en prison –, mais ce serait quand même une
information utile à connaître. Je pourrais peut-être même l’aider, si je la
comprenais mieux.
Je me rappelle, lors de mon premier jour, comment Enzo a essayé de me
mettre en garde – contre quoi ? Nina n’est pas à la maison, Andrew est au
travail et Cecelia, à l’école, donc le moment me paraît idéal pour
l’interroger. La seule toute petite complication, c’est qu’il parle à peine un
mot d’anglais.
N’empêche, ça ne peut pas faire de mal. Et je suis sûr qu’il a soif et qu’il
appréciera un verre d’eau.
Quand je le rejoins, il est occupé à creuser un trou dans le sol, tâche sur
laquelle il semble extrêmement concentré, même quand je me racle la gorge
bruyamment. Deux fois. Finalement, j’agite la main :
— Hola !
C’était peut-être encore de l’espagnol.
Enzo lève les yeux, une expression amusée sur les lèvres.
— Ciao, dit-il.
— Ciao, je me corrige.
La prochaine fois, je ne me tromperai pas.
La sueur dessine un « V » sur son tee-shirt, qui lui colle à la peau et met
en valeur chacun de ses muscles. Et ce ne sont pas des muscles de culturiste
– ce sont les muscles d’un homme qui exerce un travail manuel pour vivre.
Donc je le reluque. Et alors, vous allez me poursuivre en justice pour ça ?
Je m’éclaircis la voix à nouveau.
— Je vous ai apporté… euh, de l’eau. Comment est-ce que vous dites… ?
— Acqua.
Je hoche vigoureusement la tête.
— Oui. Ça.
Vous voyez ? Ça le fait. On communique. Ça se passe super bien.
Enzo s’avance vers moi et prend le verre d’eau avec reconnaissance. Il en
boit la moitié en une seule gorgée, j’ai l’impression, laisse échapper un
soupir et s’essuie les lèvres d’un revers de la main.
— Grazie.
Je lui souris.
— De rien. Donc, euh, vous travaillez pour les Winchester depuis
longtemps ? (Il me regarde d’un air vide.) Je veux dire, est-ce que vous…
travaillez ici… beaucoup d’années ?
Il prend une autre gorgée d’eau. Il a vidé le verre presque aux trois
quarts. Quand il l’aura fini, il va se remettre au travail. Je n’ai pas beaucoup
de temps.
— Tre anni, dit-il enfin, avant d’ajouter dans son anglais fortement
accentué : Trois ans.
— Et, euh… (Je serre les mains l’une contre l’autre.) Nina Winchester…
Est-ce que vous…
Il fronce les sourcils. Mais ce n’est pas un regard vide, comme s’il ne me
comprenait pas, non, là, on dirait qu’il guette ce que je vais lui dire. Peut-
être qu’il comprend l’anglais mieux qu’il ne le parle.
— Est-ce que tu… (Je recommence, passant au tutoiement pour faciliter
la chose.) Est-ce que tu penses que Nina est… Bref, est-ce que tu l’aimes
bien ?
Enzo plisse les paupières. Il prend une nouvelle longue gorgée d’eau,
puis me fourre le verre dans la main. Sans un mot de plus, il retourne au
trou qu’il creusait, prend sa pelle et se remet au travail.
J’ouvre la bouche, prête à refaire une tentative, puis je la referme. Quand
je suis arrivée ici, Enzo a essayé de me prévenir de quelque chose, mais
Nina a ouvert la porte avant qu’il puisse dire quoi que ce soit. Depuis,
visiblement, il a changé d’avis. Quoi qu’il sache ou pense, il ne me le
confiera pas. Du moins pas maintenant.
14
Ça fait à peu près trois semaines que je vis chez les Winchester quand j’ai
mon premier rendez-vous de liberté conditionnelle. J’ai attendu, afin de la
programmer sur mon jour de congé. Je ne veux pas qu’ils sachent où je
vais.
J’en suis à des réunions mensuelles avec mon agent de probation, Pam,
une femme trapue d’âge moyen avec une forte mâchoire. Juste après ma
sortie, je vivais dans un logement subventionné par la prison, mais une fois
que Pam m’a aidée à trouver ce job de serveuse, j’ai déménagé et pris mon
propre appartement. Ensuite, quand j’ai perdu mon emploi de serveuse, je
ne l’ai jamais vraiment avoué à Pam. Pas plus que je ne lui ai parlé de mon
expulsion. Bref, lors de notre dernier rendez-vous, il y a un peu plus d’un
mois, j’ai menti comme un arracheur de dents.
Mentir à un agent de probation constitue une violation de la liberté
conditionnelle. Ne pas avoir de domicile et vivre dans sa voiture constitue
également une violation de la liberté conditionnelle. Je n’aime pas mentir,
mais je ne voulais pas que ma libération conditionnelle soit révoquée et
retourner tout droit en prison pour purger les cinq dernières années de ma
peine. Non, je ne pouvais pas.
Mais la situation a bien évolué. Aujourd’hui, je vais pouvoir être honnête
avec Pam. Enfin, presque.
Malgré la journée de printemps, un peu venteuse certes, il fait au moins
quarante degrés dans le petit bureau de Pam. La moitié de l’année, son
bureau est un sauna et l’autre moitié de l’année, il y gèle. Pas de demi-
mesure. Elle a ouvert sa petite fenêtre et un ventilateur fait voleter les
dizaines de papiers sur son bureau, si bien qu’elle doit garder les mains
dessus pour les empêcher de s’envoler.
Elle me sourit quand j’entre. C’est une personne sympathique, qui
semble sincèrement vouloir m’aider, ce qui m’a fait encore plus culpabiliser
quand je lui ai menti.
— Millie, quel plaisir de vous voir ! Comment ça se passe ?
Je m’installe sur l’une des chaises en bois devant son bureau.
— Super ! (Bon, d’accord, c’est un peu un mensonge. Mais ça se passe
bien. Assez bien.) Rien à signaler.
Pam feuillette les papiers sur son bureau.
— J’ai eu votre message à propos du changement d’adresse. Vous
travaillez pour une famille à Long Island comme gouvernante ?
— C’est exact.
— Le boulot chez Charlie ne vous plaisait pas ?
Je me mordille la lèvre.
— Pas vraiment.
C’est l’un des points sur lesquels je lui ai menti : j’ai dit que j’avais
démissionné de mon job chez Charlie. Alors qu’en réalité, on m’a virée.
Mais c’était complètement injuste.
Au moins, j’ai eu la chance qu’ils me congédient discrètement, sans faire
intervenir la police. Ça faisait partie de l’accord : je partais discrètement et
ils n’appelaient pas les flics. Je n’avais pas vraiment le choix. S’ils étaient
allés voir la police en racontant ce qui s’était passé, je serais retournée
direct en prison.
Donc je n’ai pas dit à Pam que j’avais été renvoyée, parce qu’autrement,
elle les aurait appelés pour savoir pourquoi. Et puis, quand j’ai perdu mon
appartement, je n’ai pas pu lui en parler non plus.
Mais tout va bien maintenant. J’ai un nouveau travail et un endroit où
vivre. Je ne risque pas d’être à nouveau emprisonnée. Lors de mon dernier
rendez-vous avec Pam, j’étais assise tout au bord de mon siège ; cette fois-
ci, je me sens à l’aise.
— Je suis fière de vous, Millie, dit Pam. Parfois, les gens ont du mal à
s’adapter quand ils ont été incarcérés depuis l’adolescence, mais vous vous
en sortez très bien.
— Merci.
Non, décidément elle n’a pas besoin de savoir que j’ai vécu dans ma
voiture pendant un mois.
— Alors, comment il est, ce nouveau travail ? demande-t-elle. Comment
vous traitent-ils ?
— Euh… (Je me frotte les genoux.) Ça va. La femme pour qui je
travaille est un peu… excentrique. Mais je ne fais que le ménage. Ce n’est
pas grand-chose.
Encore un léger mensonge. Je ne veux pas lui dire que Nina Winchester
me met de plus en plus mal à l’aise. J’ai même cherché en ligne pour voir si
elle avait un casier ou quelque chose du genre. Je n’ai rien trouvé, mais je
n’ai pas non plus payé pour lancer une vérification complète de ses
antécédents. Et de toute façon, Nina est assez riche pour s’éviter les vrais
ennuis.
— Eh bien, c’est génial, commente Pam. Et votre vie sociale ?
En théorie, ce n’est pas un domaine sur lequel un agent de probation est
censé poser des questions, mais Pam et moi sommes devenus amies, donc
sa curiosité ne me dérange pas.
— Inexistante.
Elle rejette la tête en arrière et éclate de rire, tant et si bien que j’aperçois
un plombage au fond de sa bouche.
— Je comprends que vous ne vous sentiez pas encore prête à sortir avec
quelqu’un. En revanche, vous devriez essayer de vous faire des amis,
Millie.
— Ouais, je dis, même si je ne le pense pas.
— Et quand vous commencerez à sortir avec quelqu’un, ajoute-t-elle, ne
vous contentez pas du premier venu. Ne sortez pas avec un crétin au seul
motif que vous êtes passée par la case prison. Vous méritez quelqu’un qui
vous traite bien.
— Mmm…
Pendant un moment, je m’autorise à envisager la possibilité de sortir avec
un homme dans le futur. Je ferme les yeux, essayant d’imaginer à quoi il
pourrait ressembler. Malgré moi, l’image d’Andrew Winchester me vient à
l’esprit, avec son charme naturel et son beau sourire.
Mes yeux se rouvrent. Oh non ! Pas question. Je ne peux même pas y
penser.
— Et puis, continue Pam, vous êtes belle. Vous ne devriez pas vous
mettre en couple tout de suite.
Je manque d’éclater de rire. J’ai fait tout ce que je pouvais pour me
rendre aussi peu séduisante que possible. Je porte des vêtements amples, je
garde toujours mes cheveux attachés en chignon ou en queue-de-cheval, et
je ne porte pas une seule touche de maquillage. Et pourtant, Nina me
regarde comme si j’étais une sorte de vamp.
— Je ne suis pas encore prête à penser à ça, je lui réponds.
— C’est normal. Rappelez-vous, tout de même : avoir un travail et un toit
est une chose importante, mais les relations humaines le sont encore plus.
Elle a peut-être raison, n’empêche que je ne suis pas prête pour ça en ce
moment, je suis trop concentrée sur le fait de me tenir à carreau. La dernière
chose dont j’aie envie, c’est de retourner en prison. C’est tout ce qui
compte.
J’ai du mal à dormir la nuit.
En prison, on ne dort que d’un œil. Parce qu’on ne veut pas que des
choses se passent autour de soi sans être au courant. Et maintenant que je
suis sortie, cette réaction instinctive ne m’a pas quittée. La première fois
que j’ai eu un vrai lit, j’ai réussi à dormir vraiment bien pendant un moment
mais ma vieille insomnie est maintenant revenue en force. D’autant qu’il
fait une chaleur insupportable dans ma chambre.
J’ai déposé ma première paie sur mon compte bancaire et, à la prochaine
occasion, je vais sortir m’acheter une télévision pour ma chambre. Si je
l’allume, je pourrai peut-être m’endormir devant. Le son me rappellera le
bruit ambiant des nuits en prison.
Jusqu’à présent, j’ai hésité à utiliser la télévision des Winchester. Je ne
parle pas de l’énorme home cinéma, évidemment, mais de leur télévision
« normale » au salon. A priori, ça ne devrait pas poser de problème, vu que
Nina et Andrew se couchent tôt. Ils ont une routine très spécifique chaque
soir. Nina monte à l’étage pour mettre Cecelia au lit à 20 h 30 précises. Je
l’entends lui lire une histoire, puis elle chante. Tous les soirs, elle lui chante
la même chanson : Somewhere over the Rainbow, du Magicien d’Oz.
Apparemment, Nina n’a pas eu de formation vocale, pourtant il y a quelque
chose d’étrangement obsédant et beau dans la façon dont elle chante ces
couplets à Cecelia.
Une fois la gamine endormie, Nina lit ou regarde la télévision dans la
chambre. Andrew la rejoint à l’étage peu de temps après. Si je descends
après 22 heures, le rez-de-chaussée est complètement vide.
Alors ce soir, pour une fois, j’ai décidé d’en profiter.
C’est pourquoi je suis vautrée sur le canapé, à regarder un épisode d’Une
famille en or. Il est presque 1 heure du matin, ce qui rend la surexcitation
des candidats presque bizarre. Steve Harvey plaisante avec eux et, malgré
mon niveau de fatigue, je ris aux éclats quand l’un des participants se lève
pour faire la démonstration de ses talents de danseur de claquettes. Je la
regardais quand j’étais enfant, cette émission, et j’ai toujours imaginé y
participer moi-même. Je ne sais pas qui j’aurais invité pour
m’accompagner, cela dit. Mes parents et moi – ça fait trois. Qui d’autre
aurais-je pu inviter ?
— C’est Une famille en or ?
Je lève brusquement la tête. Même si on est au milieu de la nuit, Andrew
Winchester est planté derrière moi, par je ne sais quel tour de magie, aussi
parfaitement réveillé que les gens à l’écran.
Zut ! Je savais que j’aurais dû rester dans ma chambre.
— Oh ! Je, euh… je suis désolée. Je ne voulais pas…
Il hausse un sourcil.
— Pourquoi désolée ? Vous vivez ici, vous aussi. Vous avez le droit de
regarder la télévision.
J’attrape un coussin sur le canapé pour cacher le petit short de sport que
je porte pour dormir. De plus, je n’ai pas de soutien-gorge.
— J’ai prévu d’en acheter une pour ma chambre.
— Vous pouvez tout à fait regarder la nôtre, Millie. D’autant que la
réception risque d’être mauvaise, là-haut. (Le blanc de ses yeux brille à la
lumière de la télévision.) Je ne vais pas rester dans vos pattes. J’étais juste
descendu chercher un verre d’eau.
Je reste assise sur le canapé, le coussin serré contre ma poitrine : est-ce
que je dois monter dans ma chambre ? Je ne vais jamais m’endormir,
maintenant, vu comme mon cœur s’est emballé. Andrew a dit qu’il allait
juste chercher de l’eau, alors peut-être que je peux rester. Je le regarde
passer à la cuisine et j’entends le robinet couler.
Il revient dans le salon en buvant son verre d’eau à petites gorgées. C’est
là que je remarque qu’il ne porte qu’un maillot de corps blanc et un caleçon.
Bon, au moins il n’est pas torse nu.
— Comment se fait-il que vous ayez pris de l’eau du robinet ? je ne peux
m’empêcher de lui demander.
Il s’installe à côté de moi sur le canapé, ce qui n’est pas vraiment l’idéal.
— C’est-à-dire ?
Il serait impoli de sauter du canapé, alors je me recroqueville aussi loin
que je peux. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est que Nina nous voie
tous les deux en sous-vêtements sur le canapé.
— Ben, vous n’avez pas utilisé la carafe d’eau filtrée du frigo.
Il rit.
— Je ne sais pas. J’ai toujours pris l’eau au robinet. Pourquoi, elle est
empoisonnée ?
— Je ne sais pas. Je pense qu’elle contient des produits chimiques.
Il passe une main dans ses cheveux bruns, ce qui les ébouriffe un peu.
— J’ai faim, je ne sais pas pourquoi. Il y a des restes du dîner au frigo ?
— Non, désolée.
— Hmm. (Il se frotte le ventre.) Ce serait vraiment mal élevé si je
mangeais du beurre de cacahuète à même le pot ?
Je grimace à la mention du beurre de cacahuètes.
— Tant que vous ne le faites pas devant Cecelia.
Il incline la tête.
— Pourquoi ?
— Ben, vous savez. Parce qu’elle est allergique.
Décidément, ils prennent un peu par-dessus la jambe cette histoire
d’allergie mortelle de leur fille aux cacahuètes, dans cette maison.
Plus surprenant encore, Andrew pouffe.
— Non, pas du tout.
— Si. Elle me l’a dit. Dès mon premier jour ici.
— Euh, je pense que je le saurais si ma fille était allergique aux
cacahuètes, ironise-t-il. Et puis, vous pensez qu’on en aurait un grand bocal
dans le garde-manger, si elle était allergique ?
C’est exactement ce que j’ai pensé quand Cecelia m’a parlé de son
allergie. Est-ce qu’elle l’a juste inventée pour me torturer ? Ça ne
m’étonnerait pas. Cela dit, Nina aussi m’a dit que Cecelia était allergique
aux cacahuètes. Qu’est-ce qui se passe ici ? Mais c’est Andrew qui a pointé
du doigt le détail le plus logique : le fait qu’il y ait un gros pot de beurre de
cacahuète dans le garde-manger prouve bien que personne ici n’a une
allergie mortelle aux cacahuètes.
— Les myrtilles, dit Andrew.
Je fronce les sourcils.
— Je ne pense pas qu’il y ait de myrtilles dans le réfrigérateur.
— Non. (Il fait un signe de tête vers l’écran de télévision, où Une famille
en or est entrée dans sa deuxième partie.) Ils ont interrogé une centaine de
personnes et leur ont demandé de nommer un fruit qu’on peut mettre dans
sa bouche en entier.
Le candidat à l’écran répond « myrtilles », et c’est la réponse la plus
citée. Andrew lance le poing en l’air.
— Vous voyez ? Je le savais. Je serais génial dans cette émission.
— La meilleure réponse est toujours facile à deviner, je nuance. C’est
plus difficile de trouver les réponses moins évidentes.
— OK, mademoiselle je-sais-tout, réplique-t-il avec un sourire. Nommez
un fruit que vous pouvez mettre en entier dans votre bouche.
Je me tapote le menton.
— Euh… Un raisin.
Et comme par hasard, le concurrent suivant répond « raisin » : correct.
— Au temps pour moi, admet Andrew. Vous êtes bonne, vous aussi. OK,
et pourquoi pas une fraise ?
— C’est probablement classé vers le haut, dis-je, même s’il vaut mieux
ne pas mettre une fraise entière dans sa bouche, rapport à la tige et tout ça.
Les participants parviennent à nommer des fraises et des cerises, mais ils
restent bloqués sur la dernière réponse. Andrew explose de rire quand l’un
d’eux propose une pêche.
— Une pêche ! s’écrie-t-il. Qui pourrait mettre une pêche dans sa
bouche ? Il faudrait se déboîter la mâchoire !
Je rigole.
— Mieux vaut ça qu’une pastèque.
— C’est ça la réponse manquante ! Je te parie n’importe quoi.
La dernière réponse à s’afficher sur le tableau s’avère une prune. Andrew
secoue la tête.
— Alors là, je n’en suis pas si sûr. J’aimerais voir une photo des
participants qui ont dit qu’ils pouvaient mettre une prune entière dans leur
bouche.
— Ils devraient inclure ça à l’émission. Ils passeraient la centaine de
personnes interrogées sur le raisonnement derrière leurs réponses.
— Tu devrais écrire à Une famille en or et le leur suggérer, dit-il
sérieusement – je remarque qu’il s’est mis à me tutoyer, mais ne relève pas.
Tu pourrais révolutionner cette émission.
Je m’esclaffe à nouveau. La première fois que j’ai vu Andrew, je l’ai
classé dans la catégorie de ces types riches imbus d’eux-mêmes. Mais il
n’est pas du tout comme ça. Nina est folle à lier, mais lui, il est gentil. Il a
les pieds bien ancrés sur terre, et puis il est drôle. Et j’ai l’impression qu’il
est un très bon père pour Cecelia.
Pour dire la vérité, je le plains un peu, parfois.
Je ne devrais pas penser ça. Nina est ma patronne. C’est elle qui me verse
ma paie et m’offre un toit. Ma loyauté doit aller vers elle. Mais en même
temps, elle est affreuse. C’est une flemmarde, elle passe son temps à me
donner des informations contradictoires, et elle peut être incroyablement
cruelle. Même Enzo, qui doit faire cent kilos de muscles, semble avoir peur
d’elle.
Bien sûr, je ne ressentirais peut-être pas la même chose si Andrew n’était
pas aussi incroyablement séduisant. Même si je me suis assise aussi loin de
lui que possible sans tomber du canapé, je ne peux pas m’ôter de l’esprit
qu’il est en sous-vêtements en ce moment même. En caleçon, merde. Et son
maillot de corps est assez fin pour que je distingue le contour de quelques
muscles très sexy. Il pourrait faire beaucoup mieux que Nina.
Je me demande s’il en a conscience.
Juste au moment où je commence à me détendre et à me réjouir
qu’Andrew m’ait rejointe en bas, une voix stridente s’immisce dans mes
pensées :
— Bon sang, c’est quoi cette grosse blague qui vous fait tant rire ?
Je tourne la tête. Nina se tient au pied de l’escalier et nous regarde
fixement. Quand elle porte des talons, je l’entends arriver à des kilomètres,
mais elle est étonnamment légère, pieds nus. Elle a une chemise de nuit
blanche qui lui tombe sur les chevilles, et les bras croisés sur sa poitrine.
— Coucou, Nina. (Andrew bâille et descend du canapé.) Qu’est-ce que tu
fais debout ?
Le regard de Nina a viré au noir. Je ne sais pas comment il fait pour ne
pas paniquer. Moi, je suis à une seconde de faire pipi dans mon short.
Pourtant, il ne semble absolument pas gêné que sa femme vienne de nous
surprendre tous les deux dans le salon à 1 heure du matin, tous les deux en
sous-vêtements. Non pas que nous fassions quoi que ce soit, mais quand
même.
— Je pourrais te demander la même chose, rétorque Nina. Vous avez l’air
de bien vous amuser, tous les deux. C’est quoi, la blague ?
Andrew hausse une épaule.
— Je suis descendu boire de l’eau et Millie était là à regarder la
télévision. J’ai été distrait par Une famille en or.
Nina tourne son attention vers moi.
— Millie, pourquoi ne pas prendre une télévision dans votre chambre ?
C’est la pièce familiale, ici.
— Je suis désolée, je me hâte de répondre. Je pensais justement acheter
une télévision à la première occasion.
Andrew a haussé les sourcils.
— Eh ! Qu’est-ce qu’il y a de mal à ce que Millie regarde un peu la
télévision ici quand il n’y a personne ?
— Eh bien, il y a quelqu’un, en l’occurrence. Toi.
— Et elle ne me dérangeait pas.
— Tu n’as pas une réunion demain matin à la première heure ? demande
Nina, dont les yeux le transpercent. Tu penses que c’est bon d’être réveillé à
regarder la télévision à 1 heure du matin ?
Il prend une brusque inspiration. Moi, je retiens mon souffle, espérant un
instant qu’il va lui tenir tête. Mais non, ses épaules s’affaissent.
— Tu as raison, Nina. Je ferais mieux de me recoucher.
Nina reste là, les bras croisés sur son ample poitrine, à suivre du regard
Andrew qui monte l’escalier, comme s’il était un enfant qu’elle avait
envoyé se coucher sans manger. C’est déstabilisant de voir à quel point elle
est jalouse.
Je me lève également du canapé et vais éteindre la télévision. Nina
s’attarde toujours au pied de l’escalier, les yeux rivés sur mon short de sport
et mon débardeur. Mon absence de soutien-gorge. Encore une fois, je songe
combien la situation est embarrassante. Mais je pensais être seule en bas, au
départ.
— Millie, à l’avenir, j’attends de vous que vous portiez une tenue
correcte dans la maison.
— Je suis vraiment désolée, je répète. Je ne pensais pas que quelqu’un
serait réveillé.
— Ah vraiment ? elle ricane. Vous vous promèneriez comme ça dans la
maison d’un étranger au beau milieu de la nuit, au seul motif qu’il n’est pas
là, selon vous ?
Je ne sais pas quoi répondre à ça. Ce n’est pas la maison d’un étranger. Je
vis ici, même si c’est dans le grenier.
— Non…
— S’il vous plaît, cantonnez-vous au grenier après l’heure du coucher,
dit-elle. Le reste de la maison est réservé à ma famille. C’est compris ?
— Compris.
Elle secoue la tête.
— Honnêtement, je ne sais même pas si nous avons tant que ça besoin
d’une femme de ménage. Peut-être que c’était une erreur…
Oh non ! Est-ce qu’elle est en train de me renvoyer à 1 heure du matin,
parce que je regardais la télévision dans son salon ? Ça sent mauvais. En
plus, aucune chance que Nina me rédige une bonne lettre de
recommandation pour un autre poste. Elle a plutôt l’air du genre de
personne qui appellerait chaque employeur potentiel pour lui dire à quel
point elle me déteste.
Il faut que je répare les dégâts.
Je plante les ongles dans la paume de ma main.
— Écoutez, Nina… je commence. Il ne se passait rien entre Andrew et
moi…
Elle rejette la tête en arrière et éclate de rire. C’est un son troublant, à mi-
chemin entre le rire et le cri.
— Est-ce cela qui m’inquiète, selon vous ? Andrew et moi sommes des
âmes sœurs. Nous avons une enfant ensemble et bientôt nous aurons un
autre bébé. Vous pensez que j’ai peur de voir mon mari risquer ce qu’il a
pour une domestique à moitié clocharde qui vit dans le grenier ?
Je déglutis. En fait, je viens peut-être d’empirer les choses.
— Non, bien sûr que non.
— Absolument pas, non. Et ne l’oubliez jamais, ajoute-t-elle, les yeux
plongés dans les miens.
Je reste plantée là, sans savoir quoi dire. Finalement, elle désigne soudain
la table basse d’un geste sec du menton.
— Nettoyez-moi ce désordre – tout de suite.
Et sur ces mots, elle tourne les talons et remonte à l’étage.
Il n’y a pas vraiment de désordre. Juste le verre d’eau qu’Andrew a laissé
derrière lui. L’humiliation me brûle les joues alors que je me dirige vers la
table basse, où je ramasse le verre. La porte de la chambre claque à l’étage,
et je baisse les yeux sur le verre dans ma main.
Avant de pouvoir m’en empêcher, je le jette au sol.
Où il se brise de façon spectaculaire. Du verre partout. Je recule d’un pas,
et un tesson s’enfonce dans la plante de mon pied.
Punaise, c’était carrément stupide !
Je contemple le bazar que j’ai mis par terre. Cette fois, j’ai vraiment de
quoi nettoyer et en plus, il faut que j’enfile des chaussures si je ne veux pas
me couper les pieds. Je prends une profonde inspiration, essayant de ralentir
ma respiration. Je vais ramasser le verre et tout ira bien. Nina n’en saura
jamais rien.
Mais je devrai faire plus attention à l’avenir.
15
Ce samedi après-midi, Nina organise un petit rassemblement de parents
d’élèves dans son jardin. Ils se réunissent pour planifier un truc qu’ils
appellent « journée verte », où les enfants peuvent jouer dans un pré
pendant quelques heures et, ne me demandez pas pourquoi, l’entreprise
nécessite des mois de préparation. Ces derniers temps, Nina en parle non-
stop. Et elle m’a envoyé pas moins d’une dizaine de textos pour me
souvenir d’aller chercher les petits fours.
Je commence à stresser parce que, comme d’habitude, la maison entière
était dans un désordre pas possible quand je me suis levée ce matin. Je ne
comprends pas comment cette maison peut devenir un tel chaos. Les
médicaments de Nina servent-ils à traiter une sorte de problème qui fait
qu’elle se lève au milieu de la nuit et met le bazar dans la maison ? Est-ce
que ça existe ?
Je ne sais pas comment les salles de bains peuvent se salir autant pendant
la nuit, par exemple. Quand je viens dans la sienne pour nettoyer le matin, il
y a en général au moins trois ou quatre serviettes au sol, trempées. Il y a
souvent du dentifrice collé dans l’évier, que je dois frotter pour l’enlever.
Apparemment, Nina a une aversion pour ce qui est de jeter ses vêtements
dans le panier à linge, du coup il me faut dix bonnes minutes pour ramasser
soutien-gorge, sous-vêtements, pantalon, culotte, etc. Dieu merci, Andrew
est plus doué pour mettre ses vêtements au sale. Puis il y a les trucs qui
doivent être nettoyés à sec, et il y en a beaucoup. Nina ne trie pas, et Dieu
me garde de faire le mauvais choix entre ce qui va dans la machine à laver
et ce qui doit être envoyé au pressing. Toute erreur pourrait être passible de
pendaison.
L’autre truc, ce sont les emballages alimentaires. J’ai trouvé des
emballages de bonbons fourrés dans à peu près tous les recoins de sa
chambre et de sa salle de bains. Je suppose que ça explique pourquoi Nina
pèse vingt-cinq kilos de plus que sur les photos de sa rencontre avec
Andrew.
Le temps que j’aie fait le ménage de fond en comble, déposé les
vêtements au nettoyage, terminé la lessive et le repassage, il ne me reste
vraiment plus beaucoup de marge de manœuvre. Ces dames vont arriver
dans l’heure, et je n’ai pas encore terminé toutes les tâches que Nina m’a
assignées, notamment aller chercher les petits fours. Elle ne va pas
comprendre, si j’essaie de le lui expliquer. Vu qu’elle a failli me virer la
semaine dernière, quand elle m’a surprise en train de regarder Une famille
en or avec Andrew, je ne peux pas me permettre le moindre faux pas. Je
dois m’assurer que cet après-midi sera parfait.
J’en arrive donc au jardin. L’espace vert derrière la maison des
Winchester offre l’une des plus belles vues du quartier. Enzo a bien fait son
travail : les haies sont taillées avec autant de précision que s’il avait utilisé
une règle, des fleurs ornent les bordures, ajoutant du peps avec leurs
touches de couleur, et l’herbe est si luxuriante, si verte que je suis presque
tentée de m’allonger dessus et d’agiter les bras pour y laisser mon
empreinte.
En revanche, j’ai l’impression qu’ils ne passent pas beaucoup de temps
ici, car tous les meubles du patio sont couverts d’une épaisse couche de
poussière. Tout, en fait, disparaît sous une épaisse couche de poussière.
Oh, mon Dieu, je n’aurai jamais le temps de tout faire !
— Millie ? Tout va bien ?
Andrew se tient derrière moi, en tenue décontractée pour une fois : polo
bleu et pantalon kaki ample. Et croyez-le ou pas, il est encore plus beau
comme ça qu’en costume sur mesure.
— Ça va, je marmonne.
Je ne devrais même pas lui parler.
— On dirait pourtant que tu es sur le point de pleurer, me fait-il
remarquer.
Gênée, je m’essuie les yeux d’un revers de la main.
— Non, ça va. C’est juste qu’il y a beaucoup à faire pour cette réunion de
parents d’élèves.
— Oooh, mais il ne faut pas pleurer pour ça, me dit-il, les sourcils
froncés. Ces femmes du club des parents d’élèves ne seront jamais
satisfaites, quels que soient les efforts que tu déploieras. Elles sont toutes
horribles.
Bizarrement, ça ne me remonte pas beaucoup le moral.
— Attends, j’ai peut-être un… (Il fouille dans sa poche et sort un
mouchoir en papier froissé.) Je n’en reviens pas d’avoir un mouchoir dans
ma poche, mais tiens.
Je parviens à sourire et accepte le mouchoir. En me tamponnant le nez, je
perçois une bouffée de l’after-shave d’Andrew.
— Bon, reprend-il, que puis-je faire pour t’aider ?
Je secoue la tête.
— Non, c’est bon. Je peux me débrouiller.
— Tu pleures. (Il pose un pied sur la chaise sale.) Sérieusement, je ne
suis pas complètement nul. Dis-moi juste ce que tu as besoin que je fasse.
(Me voyant hésiter, il ajoute 🙂 Écoute, nous voulons tous les deux que Nina
soit heureuse, non ? C’est comme ça que tu la rendras heureuse. Elle ne le
sera pas si je te laisse faire et que tu ne t’en sors pas.
— D’accord, je grommelle. Ça m’aiderait beaucoup, beaucoup si vous
pouviez aller chercher les petits fours.
— C’est comme si c’était fait.
J’ai l’impression qu’un poids énorme a été retiré de mes épaules. Il allait
me falloir vingt minutes pour me rendre au magasin récupérer les apéritifs
et vingt minutes pour revenir. Ce qui ne m’aurait laissé que quinze minutes
pour nettoyer ces meubles de patio dégoûtants. Vous vous imaginez Nina
assise sur une de ces chaises dans sa tenue blanche ?
— Merci, je dis. J’apprécie vraiment, vraiment beaucoup. Vraiment.
Il me sourit.
— Vraiment ?
— Vraiment, vraiment.
C’est ce moment-là que choisit Cecelia pour faire irruption dans le jardin,
vêtue d’une robe rose pâle avec des bordures blanches. Comme sa mère,
elle n’a pas un seul cheveu de travers.
— Papa.
Il tourne les yeux vers sa fille.
— Qu’est-ce qu’il y a, Cece ?
— L’ordinateur ne marche pas, dit-elle. Je ne peux pas faire mes devoirs.
Tu peux le réparer ?
— Je le peux, absolument, répond-il, une main sur son épaule. Mais
d’abord, on va faire un petit tour en voiture et ça va être super amusant.
Elle le regarde d’un air dubitatif.
Il passe outre son scepticisme.
— Va mettre tes chaussures.
Il m’aurait fallu la moitié de la journée pour convaincre Cecelia d’enfiler
ses chaussures, mais elle rentre docilement dans la maison pour s’exécuter.
Cecelia est assez mignonne, au fond, tant que ce n’est pas moi qui suis
chargée d’elle.
— Vous vous y prenez bien avec elle, je commente.
— Merci.
— Elle vous ressemble beaucoup.
Andrew secoue la tête.
— Pas vraiment. Elle ressemble à Nina.
— C’est vrai. Elle a le teint et les cheveux de Nina, mais elle a votre nez.
Il joue avec l’ourlet de son polo.
— Cecelia n’est pas ma fille biologique. Donc toute ressemblance entre
nous deux, ben, disons que c’est une coïncidence.
Waouh, j’accumule les bévues, décidément.
— Ah. Je ne savais pas…
Ses yeux marron sont fixés sur la porte de derrière, guettant le retour de
Cecelia.
— Ce n’est pas bien grave. J’ai rencontré Nina quand Cecelia était bébé,
donc je suis le seul père qu’elle ait jamais connu. Je la considère comme ma
fille. C’est du pareil au même.
Mon opinion d’Andrew Winchester monte encore de quelques crans. Non
seulement il n’a pas choisi de vivre avec une sorte de top-modèle, mais il a
épousé une femme qui avait déjà un enfant et il a élevé cet enfant comme le
sien.
— Bien sûr. Comme je l’ai dit, vous vous en sortez bien avec elle.
— Je trouve les enfants géniaux… J’aimerais en avoir une dizaine.
Andrew a l’air de vouloir ajouter autre chose, mais ferme finalement la
bouche. Ce que Nina m’a dit il y a des semaines me revient en mémoire,
comme quoi ils essaient d’avoir un bébé. Je me souviens aussi du tampon
usagé que j’ai trouvé sur le sol de la salle de bains. Je me demande s’ils ont
réussi depuis. À en juger par la mine triste d’Andrew, je pense que la
réponse est non.
Mais je ne doute pas que Nina sera capable de tomber enceinte si c’est ce
qu’ils veulent. Après tout, ils ont toutes les ressources du monde à leur
disposition. Quoi qu’il en soit, ce ne sont pas mes affaires.
16
Je n’exagère pas trop en disant que je déteste toutes les femmes de cette
réunion de parents d’élèves.
Elles sont quatre au total, en comptant Nina. J’ai mémorisé leurs noms.
Jillianne (« Jilly-anne »), Patrice et Suzanne (à ne pas confondre avec
Jillianne). La raison pour laquelle j’ai mémorisé leur nom, c’est que Nina
refuse de me laisser quitter le jardin. Elle m’oblige à rester dans un coin,
constamment au garde-à-vous, au cas où elles auraient besoin de quelque
chose.
Au moins, les petits fours sont un succès. Et Nina n’est pas au courant
que c’est Andrew qui est allé les chercher à ma place.
— Je ne suis pas satisfaite du menu de la journée verte, annonce Suzanne
en se tapotant le menton de la pointe d’un stylo. Je pense qu’il devrait y
avoir plus d’un plat sans gluten.
J’ai entendu Nina parler de Suzanne comme étant sa « meilleure amie »,
néanmoins pour ce que j’en vois, Nina n’est proche d’aucune de ses soi-
disant amies
— Je suis d’accord, renchérit Jillianne. Et même s’il y a une proposition
végane, elle n’est pas végane et sans gluten. Alors que vont manger ceux
qui sont à la fois véganes et sans gluten ?
Je ne sais pas. De l’herbe ? Honnêtement, je n’ai jamais vu de femmes
plus obsédées par le gluten. Chaque fois que j’apporte un hors-d’œuvre,
elles m’interrogent sur la quantité de gluten qu’il contient. Comme si j’en
avais la moindre idée. Je ne sais même pas ce que c’est, le gluten.
Il fait une chaleur étouffante aujourd’hui, et je donnerais n’importe quoi
pour être à l’intérieur de la maison, sous le climatiseur. Bon sang, je
donnerais n’importe quoi pour boire un verre de la limonade rose pétillante
qu’elles partagent. J’essuie mon front mouillé de sueur chaque fois qu’elles
ne me regardent pas. J’ai peur d’avoir des taches au niveau des aisselles.
— Ces sablés au fromage de chèvre et aux myrtilles auraient dû être
réchauffés, commente Patrice en mâchonnant. Ils sont à peine tièdes.
— Je sais, acquiesce Nina avec regret. J’ai demandé à ma bonne de s’en
occuper, mais tu sais comment c’est. Difficile de trouver du bon personnel.
Alors là, j’en suis bouche bée. Elle ne m’a jamais rien demandé de tel. Et
puis, elle est au courant que je suis juste là ?
— Oh, ça oui, confirme Jillianne avec compassion. On ne trouve plus de
bons éléments à embaucher. L’éthique professionnelle est horrible, dans ce
pays. On se demande pourquoi ce genre de personnes ne trouvent pas de
meilleurs emplois, pas vrai ? C’est de la paresse, pure et simple.
— Ou alors, il faut avoir recours à des étrangers, renchérit Suzanne. Mais
ils parlent à peine la langue. Comme Enzo.
— Au moins, il est agréable à regarder ! s’esclaffe Patrice.
Les autres gloussent de concert, pourtant Nina reste étrangement
silencieuse. Sans doute n’a-t-elle pas besoin de reluquer le paysagiste sexy,
vu qu’elle est mariée à Andrew. Je ne peux pas l’en blâmer. Par-dessus le
marché, j’ai l’impression qu’elle nourrit une sorte de rancune étrange
envers Enzo.
Ça me démange d’intervenir, après la façon dont elles m’ont dénigrée
derrière mon… Enfin, pas derrière mon dos parce que je suis là, comme je
l’ai dit. N’empêche, je dois leur montrer que je ne suis pas une Américaine
paresseuse. Je travaille comme une folle depuis que j’ai décroché ce travail
et je ne me suis jamais plainte.
Je m’éclaircis la voix.
— Nina, vous souhaitez que je réchauffe les petits fours ?
Nina se tourne vers moi, les yeux brillant d’une manière qui me pousse à
reculer d’un pas.
— Millie, répond-elle calmement, nous sommes en pleine conversation.
S’il vous plaît, ne nous interrompez pas. C’est très impoli.
— Oh, je…
— En plus, ajoute-t-elle, je vous remercierais de ne pas m’appeler
Nina… Je ne suis pas votre camarade de bar. (Elle coule aux autres un
regard moqueur.) C’est madame Winchester. Ne m’obligez pas à vous le
rappeler.
Je la dévisage, abasourdie. Le jour où je l’ai rencontrée, elle a insisté
pour que je l’appelle Nina. C’est ce que je fais depuis que je travaille ici,
elle ne s’en est jamais plainte. Et voilà qu’elle réagit comme si je prenais
des libertés.

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