La femme de ménage Freida Mac Fadden


Le pire, c’est que les trois autres se comportent comme si Nina avait
accompli un acte héroïque en me rembarrant. Patrice se lance dans une
histoire, comme quoi sa femme de ménage a eu le culot de lui raconter que
son chien était mort.
— Je ne veux pas être méchante, conclut-elle, mais qu’est-ce que j’en ai
à faire si le chien de Juanita est mort ? Elle n’arrêtait pas d’en parler.
Franchement.
Nina fourre l’un des hors-d’œuvre immangeables dans sa bouche. Je l’ai
observée : elle en a englouti pratiquement la moitié, pendant que les autres
picorent comme des oiseaux.
— Et pourtant, il nous faut bien de l’aide. Encore plus quand Andrew et
moi aurons un autre bébé.
Les autres femmes poussent des cris excités.
— Nina, tu es enceinte ? s’écrie Suzanne.
— Je me disais aussi qu’il y avait forcément une raison pour que tu
manges cinq fois plus que nous toutes réunies ! s’exclame Jillianne,
triomphante.
Au regard que lui lance Nina, je dois réprimer un rire.
— Je ne suis pas encore enceinte. Mais Andy et moi voyons un
spécialiste de la fertilité que tout le monde trouve génial. Faites-moi
confiance, j’aurai un bébé d’ici la fin de l’année.
Patrice lui pose une main sur l’épaule.
— C’est extra. Je sais que ça fait longtemps que vous en voulez un. Et
Andrew est un père tellement génial.
Nina acquiesce et, un instant, ses yeux semblent un peu humides. Elle
s’éclaircit la voix.
— Excusez-moi un instant, mesdames. Je reviens tout de suite.
Elle se précipite dans la maison, et je ne sais pas trop si je dois la suivre.
Elle va probablement aux toilettes ou quelque chose comme ça. Bien sûr,
c’est peut-être devenu l’une de mes attributions, maintenant, de la suivre
aux toilettes pour lui essuyer les mains ou tirer la chasse ou Dieu sait quoi
encore.
Dès que Nina est partie, les autres femmes éclatent d’un rire discret.
— Oh, mon Dieu ! ricane Jillianne. C’était tellement gênant ! Je n’arrive
pas à croire que je lui aie dit ça. J’ai vraiment cru qu’elle était enceinte ! Je
veux dire, elle n’a pas l’air enceinte ?
— Elle devient grosse comme une maison, approuve Patrice. Elle a
sérieusement besoin de consulter un nutritionniste et d’engager un coach
personnel. Et je suis la seule à avoir remarqué ses racines ?
Les autres femmes acquiescent. Même si je ne participe pas à cette
conversation, j’ai moi aussi remarqué les racines de Nina. Le jour où j’ai
passé mon entretien d’embauche, ses cheveux étaient parfaits. Maintenant,
elle a un bon centimètre de racines plus foncées qui ont repoussé. Je suis
surprise qu’elle les laisse se dégrader ainsi.
— J’aurais honte de me promener comme ça, enchaîne Patrice. Comment
espère-t-elle le garder, son mari si sexy ?
— D’après ce que j’ai entendu, ils ont un contrat de mariage hyper-strict,
ajoute Suzanne. S’ils devaient divorcer, elle n’aurait pratiquement rien. Pas
même une pension alimentaire, puisque, comme vous le savez, il n’a jamais
adopté Cecelia.
— Un contrat de mariage ! répète Patrice. Qu’est-ce qui cloche chez
elle ? Pourquoi a-t-elle accepté de signer un truc pareil ? Elle a intérêt à
faire tout ce qu’elle peut pour le rendre heureux.
— Eh bien, ce n’est pas moi qui lui dirai qu’elle a besoin d’un régime !
intervient Jillianne. Mon Dieu, je ne veux pas la renvoyer dans cet
établissement psychiatrique. Vous savez, Nina n’est pas complètement bien
dans sa tête.
Je retiens un hoquet. J’avais espéré, lorsque les femmes de l’école
avaient suggéré que Nina était folle, qu’elles entendaient juste par là
« folle » au sens bourgeois du terme : c’est-à-dire qu’elle voyait un psy et
prenait quelques sédatifs de temps en temps. Mais il semblerait que Nina
soit un cran au-dessus de ça. Si j’en crois ces mégères, elle a connu un
établissement psychiatrique. Elle a donc une maladie grave.
Je me sens un peu coupable d’être si en colère quand elle me donne de
mauvaises informations ou que son humeur change sans crier gare. Ce n’est
pas sa faute. Nina a de sérieux problèmes. Tout devient un peu plus clair
maintenant.
— Je vais vous dire une chose, ajoute Patrice d’une voix tout à coup plus
basse. (Elle a baissé de plusieurs tons en croyant que je ne l’entendrais pas,
ce qui signifie qu’elle n’a aucune idée de la puissance de sa voix.) Si j’étais
Nina, la dernière chose que je ferais serait d’engager une jeune et jolie
bonne et de la loger chez moi. Elle doit être dingue de jalousie.
Je détourne le regard, tâchant de ne pas montrer que j’entends
absolument tout ce qu’elle dit. J’ai fait tout mon possible pour que Nina ne
soit pas jalouse. Je ne veux pas qu’elle ait ne serait-ce qu’un début de
soupçon que je m’intéresse à son mari. Il ne faut pas qu’elle sache que je le
trouve attirant ou qu’elle pense qu’il y a une possibilité même infime de
quoi que ce soit entre nous deux.
Je veux dire, oui, si Andrew était célibataire, je serais intéressée. Mais il
ne l’est pas. Je ne m’approche pas de cet homme. Nina n’a rien à craindre.
17
Aujourd’hui, Andrew et Nina ont un rendez-vous avec le spécialiste de la
fertilité.
Depuis une semaine, ils sont tous les deux à la fois nerveux et excités à la
perspective de ce rendez-vous. J’ai entendu des bribes de leur conversation
pendant le dîner. Apparemment, Nina a fait un tas de tests de fertilité et ils
vont discuter de leurs résultats aujourd’hui. Nina pense qu’ils vont se lancer
dans une FIV, ce qui est cher, mais ils ont de l’argent à dépenser.
Nina a beau me taper sur les nerfs parfois, c’est mignon, la façon dont
tous les deux planifient l’arrivée du bébé. Hier, ils parlaient de transformer
la chambre d’amis en chambre d’enfant. Je ne sais pas lequel des deux est le
plus enthousiaste. Pour leur bien, j’espère que Nina tombera bientôt
enceinte.
Pendant qu’ils sont chez le médecin, je suis censée surveiller Cecelia.
Surveiller une fillette de neuf ans ne devrait pas poser trop de problèmes,
pourtant Cecelia semble déterminée à rendre l’affaire compliquée. Quand la
mère d’une camarade la dépose après Dieu sait quel cours (karaté, ballet,
piano, football, gymnastique – j’ai complètement perdu le fil), elle enlève
d’un coup de pied une de ses chaussures, qu’elle lance dans une direction,
la seconde dans une autre, et puis elle jette son sac à dos dans une troisième
direction encore. Heureusement qu’il fait trop chaud pour porter un
manteau, sinon elle aurait dû trouver un quatrième endroit où l’abandonner.
— Cecelia, lui dis-je patiemment, peux-tu s’il te plaît mettre tes
chaussures dans le meuble à chaussures ?
— Plus tard, répond-elle distraitement.
Elle s’est affalée sur le canapé, où elle lisse le tissu de sa robe jaune pâle.
Elle attrape la télécommande et allume la télévision sur un dessin animé, le
son monté volontairement fort. Une orange et une poire apparaissent à
l’écran, en pleine dispute, dirait-on.
— J’ai faim.
Je prends une profonde inspiration pour garder mon calme.
— Qu’est-ce qui te ferait envie ?
Je suppose qu’elle va me trouver un truc impossible à lui préparer, juste
pour me donner des sueurs froides. D’où ma surprise quand elle répond :
— Pourquoi pas un sandwich à la mortadelle ?
Je suis tellement soulagée qu’on ait tous les ingrédients pour un sandwich
à la mortadelle dans les placards que je ne me formalise pas de l’absence de
« s’il te plaît ». Si Nina veut que sa fille se comporte comme une sale gosse,
c’est son problème. Ce n’est pas mon travail de l’éduquer.
À la cuisine, je sors du pain et un paquet de mortadelle du réfrigérateur.
Je ne sais pas si Cecelia aime la mayonnaise dans son sandwich et, par-
dessus le marché, je suis sûre que je vais en mettre soit trop, soit pas assez.
Je décide donc de lui donner le tube de mayonnaise afin qu’elle puisse se
servir elle-même en quantité exacte et parfaite. Ah, j’ai été plus maligne que
toi, Cecelia !
Je retourne dans le salon et pose le sandwich et la mayonnaise sur la table
basse. Elle regarde le sandwich, les sourcils froncés. Puis elle le prend du
bout des doigts et son visage se plisse alors sur une expression de dégoût.
— Beurk ! s’écrie-t-elle. Je ne veux pas ça.
Je jure devant Dieu que je vais étrangler cette gamine à mains nues.
— Tu as dit que tu voulais un sandwich à la mortadelle. Je t’ai fait un
sandwich à la mortadelle.
— Je n’ai pas dit que je voulais un sandwich à la mortadelle, geint-elle.
J’ai dit que je voulais un sandwich à l’ormeau !
Je la regarde, bouche bée.
— Un sandwich à l’ormeau ? Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Cecelia exprime sa frustration d’un grognement et jette le sandwich par
terre. Le pain et la viande se détachent pour atterrir en trois tas séparés sur
le tapis. Le seul point positif, c’est que, n’ayant pas mis de mayonnaise, au
moins je n’ai pas à la nettoyer.
OK, j’en ai assez de cette gosse. Ce n’est peut-être pas à moi de m’en
charger, mais elle est assez grande pour savoir qu’il ne faut pas jeter de
nourriture par terre. Et surtout, s’il doit y avoir un bébé à la maison bientôt,
il faut qu’elle apprenne à se comporter comme une enfant de son âge.
— Cecelia, je lâche entre mes dents.
Elle lève son menton légèrement pointu.
— Quoi ?
Je ne sais pas trop ce qui se serait passé entre elle et moi, mais notre
épreuve de force est interrompue par la clé qui tourne dans la serrure de la
porte d’entrée. Ce doit être Nina et Andrew, de retour de leur rendez-vous.
Je me détourne de Cecelia et colle un sourire sur mon visage. Je suis sûre
que Nina va déborder d’excitation après cette visite.
Sauf que lorsqu’ils entrent dans le salon, aucun des deux ne sourit.
Et c’est un euphémisme. Les cheveux blonds de Nina sont en désordre et
son chemisier blanc est froissé. Ses yeux, boursoufflés, sont injectés de
sang. Andrew n’a pas l’air très bien non plus. Sa cravate est à moitié
défaite, comme s’il avait commencé à l’enlever et avait été distrait en cours
de route. Et en fait, ses yeux aussi sont rougis.
Je serre mes mains l’une contre l’autre.
— Tout va bien ?
J’aurais mieux fait de me taire. Ça aurait été plus malin. Parce que,
maintenant, Nina dirige son regard vers moi et sa peau pâle vire au rouge
vif.
— Pour l’amour de Dieu, Millie, siffle-t-elle. Pourquoi faut-il que vous
soyez aussi curieuse ? Ce ne sont pas vos affaires, bon sang.
Je déglutis.
— Je suis vraiment désolée, Nina.
Ses yeux dérivent vers le désordre au sol. Les chaussures de Cecelia. Le
pain et le saucisson près de la table basse. Pour ne rien arranger, Cecelia
vient de réussir à se défiler : je ne la vois plus nulle part. Le visage de Nina
se tord.
— Vous pensez vraiment que j’ai envie de trouver ça en rentrant à la
maison ? Ce bazar ? Pourquoi est-ce que je vous paie au juste ? Vous
devriez peut-être commencer à chercher un autre travail.
Ma gorge se serre.
— Je… j’allais nettoyer…
— Ne vous fatiguez surtout pas pour moi. (Elle coule à Andrew un
regard cinglant.) Je vais m’allonger. J’ai un terrible mal de tête.
Sur ce, elle monte l’escalier en trombe, ses talons comme des balles de
pistolet sur chaque marche, le tout ponctué par la porte de leur chambre qui
claque. De toute évidence, quelque chose ne s’est pas bien passé à ce
rendez-vous. Inutile d’essayer de lui parler maintenant.
Andrew s’affale sur le canapé en cuir et laisse tomber sa tête en arrière.
— Eh ben, ça craint.
Je me mords la lèvre et vais m’asseoir à côté de lui, même si je sens que
je ne devrais probablement pas.
— Tout va bien ?
Il se frotte les yeux du bout des doigts.
— Pas vraiment.
— Est-ce que… vous voulez en parler ?
— Pas vraiment. (Il ferme les yeux un instant, laisse échapper un soupir.)
Ça ne va pas marcher pour nous. Nina ne tombera pas enceinte.
Ma première réaction est la surprise. Non pas que j’y connaisse grand-
chose, mais j’ai du mal à croire que Nina et Andrew ne puissent se sortir de
ce dilemme avec tout leur argent. Je vous jure, j’ai vu aux infos qu’une
femme de soixante ans était tombée enceinte.
Mais je ne peux pas dire ça à Andrew. Ils sortent d’une visite chez l’un
des plus grands spécialistes de la fertilité. Je ne dispose d’aucune
connaissance que cet homme ignorerait. S’il a dit que Nina ne tomberait pas
enceinte, c’est fichu. Il n’y aura pas de bébé.
— Je suis vraiment navrée, Andrew.
Il se passe une main dans les cheveux.
— Ouais. J’essaie de prendre sur moi, mais je ne peux pas dire que je ne
suis pas déçu. Je veux dire, j’aime Cecelia comme si c’était ma fille, mais…
je voulais… je veux dire, j’ai toujours rêvé de…
C’est la conversation la plus profonde qu’on ait jamais eue. C’est plutôt
sympa qu’il s’ouvre à moi.
— Je comprends, je murmure. Ça doit être dur… pour vous deux.
Il baisse les yeux vers ses genoux.
— Je dois me montrer fort pour Nina. Elle est dévastée par la situation.
— Je peux faire quelque chose ?
Il reste silencieux un moment, à passer un doigt le long d’une pliure dans
le cuir du canapé.
— Il y a un spectacle que Nina veut voir en ville, elle n’arrête pas d’en
parler. Showdown. Je sais que ça lui remonterait le moral si on avait des
places. Si tu pouvais lui demander des dates qui l’arrangeraient et réserver
des fauteuils d’orchestre, ce serait génial.
— C’est comme si c’était fait.
Nina m’insupporte pour tout un tas de raisons, mais apprendre ce genre
de nouvelles doit sacrément vous secouer. Mon cœur se serre pour elle.
Andrew se remet à frotter ses yeux injectés de sang.
— Merci, Millie. Honnêtement, je ne sais pas ce que nous ferions sans
toi. Je suis désolé de la façon dont Nina te traite parfois. Elle est juste un
peu capricieuse, mais elle t’apprécie vraiment et ton aide aussi.
Bien que peu convaincue, je ne vais pas discuter avec lui. Je dois
continuer à travailler ici jusqu’à ce que j’aie économisé une somme
raisonnable. Et pendant ce temps, je vais devoir faire de mon mieux pour
contenter Nina.
18
Cette nuit-là, je suis réveillée par des cris.
Le grenier est incroyablement bien isolé, ce qui m’empêche d’entendre ce
qui se dit. Mais je perçois des voix fortes en provenance de l’étage
en dessous de ma chambre. Une voix d’homme et une voix de femme.
Andrew et Nina.
Puis un craquement.
D’instinct, je descends du lit. Ce ne sont peut-être pas mes affaires, mais
il se passe quelque chose en bas. Je dois au moins m’assurer que tout va
bien.
Je pose la main sur la poignée de ma porte : elle ne tourne pas. À force, je
me suis plus ou moins habituée au fait que la porte se bloque. Mais de
temps en temps, j’ai encore un élan de panique. Enfin, la poignée tourne
sous ma main. Et je suis dans le couloir.
Je descends les marches grinçantes jusqu’au premier étage. Maintenant
que je suis hors du grenier, les cris sont beaucoup plus forts. Ça vient de la
chambre principale. La voix de Nina, qui crie sur Andrew. Elle a l’air
presque hystérique.
— Ce n’est pas juste ! hurle-t-elle. J’ai fait tout ce que j’ai pu et…
— Nina, ce n’est pas ta faute.
— Si, c’est ma faute ! Si tu étais avec une femme plus jeune, tu pourrais
l’avoir, ce bébé que tu veux tant ! C’est ma faute !
— Nina…
— Tu serais mieux sans moi !
— Allons, ne dis pas ça…
— C’est vrai ! (Elle n’a pas l’air triste. Elle a l’air en colère.) Tu
préférerais que je m’en aille !
— Nina, arrête !
Un autre bruit très sonore se fait entendre de l’intérieur de la pièce. Suivi
d’un troisième fracas. Je recule d’un pas, partagée entre l’envie de frapper
pour m’assurer que tout va bien et celle de retourner en vitesse me cacher
dans ma chambre. Je reste indécise pendant plusieurs secondes, paralysée.
Soudain, la porte s’ouvre d’un coup sec.
Nina se tient là dans une chemise de nuit blanche identique à celle qu’elle
portait la nuit où elle nous a surpris, Andrew et moi, dans le salon. Sauf que
là, je remarque une trace de cramoisi sur le tissu clair, qui part du côté de sa
hanche et descend le long de la jupe.
Ses yeux me transpercent.
— Mille ? Qu’est-ce que vous faites ici ?
Je baisse le regard vers ses mains et je vois le même cramoisi sur sa
paume droite.
— Je…
— Vous nous espionnez ? lance-t-elle, un sourcil haussé. Vous étiez en
train d’écouter notre conversation ?
Je recule d’un pas supplémentaire.
— Non ! J’ai entendu un bruit et je me suis inquiétée, j’avais peur que…
Je voulais m’assurer que tout allait bien.
Elle remarque mon regard dirigé vers ce qui, j’en suis presque sûre, est
une tache de sang sur sa chemise de nuit. Elle en a presque l’air amusé.
— Je me suis juste un peu coupée à la main. Pas de quoi s’inquiéter. Je
n’ai pas besoin de votre aide.
Que s’est-il passé là-dedans ? C’est vraiment pour ça qu’elle a du sang
partout sur sa chemise de nuit ? Et où est Andrew ?
Et si elle l’avait tué ? Et s’il gisait, mort au milieu de la chambre ? Ou
pire, s’il se vidait de son sang en ce moment même, et que j’aie une chance
de le sauver ? Je ne peux pas m’en aller comme ça. J’ai peut-être fait des
trucs pas bien dans ma vie, mais je ne vais pas laisser Nina s’en tirer avec
un meurtre.
— Où est Andrew ? je lui demande.
Deux cercles roses se forment sur ses joues.
— Excusez-moi ?
— J’ai juste… (Je tangue sur mes pieds nus.) J’ai entendu un
craquement. Est-ce qu’il va bien ?
Nina me regarde fixement.
— Comment osez-vous ? De quoi m’accusez-vous au juste ?
Je songe soudain qu’Andrew est un homme grand et fort. Si Nina s’est
débarrassée de lui, quelle chance aurais-je contre elle ? Mais je ne peux pas
bouger. Je dois m’assurer qu’il va bien.
— Retournez dans votre chambre, m’ordonne-t-elle.
Je ravale une boule dans ma gorge.
— Non.
— Retournez dans votre chambre, ou vous êtes renvoyée.
Elle le ferait. Je le vois dans ses yeux. Mais je ne peux toujours pas
bouger. Je vais pour protester à nouveau, quand j’entends quelque chose.
Quelque chose qui me procure un soulagement immédiat, si soudain que je
sens mes épaules se relâcher.
Le son d’un robinet qu’on a ouvert dans la salle de bains attenante.
Andrew va bien. Il est juste dans la salle de bains.
Dieu merci.
— Satisfaite ?
Ses yeux bleu clair ont l’éclat de la glace, mais ils contiennent quelque
chose d’autre. Une pointe d’amusement. Elle aime me faire peur.
— Mon mari est vivant et en bonne santé.
Je baisse la tête.
— OK, je voulais juste… Je suis désolée de vous avoir dérangés.
Je fais demi-tour à tâtons dans le couloir. Et je sens les yeux de Nina dans
mon dos. Je suis presque arrivée à la cage d’escalier, quand sa voix retentit
derrière moi.
— Millie ?
Je me retourne. Sa tunique blanche brille dans le clair de lune qui baigne
le couloir, comme si elle était un ange. Sauf pour le sang. Et maintenant, je
distingue aussi une petite flaque rouge qui se forme au sol, sous sa main
droite blessée.
— Oui ?
— Restez dans le grenier la nuit, me commande-t-elle en clignant des
paupières. C’est compris ?
Elle n’a pas besoin de me le répéter. Je ne veux plus jamais sortir du
grenier.

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