La femme de ménage Freida Mac Fadden


Le lendemain matin, Nina est redevenue la version plus agréable d’elle-
même ; apparemment, elle a oublié l’épisode de la nuit dernière. Et je
pourrais m’imaginer que tout ça n’a été qu’un rêve terrifiant, si ce n’était le
bandage enroulé autour de sa main droite. La gaze blanche est piquée de
rouge écarlate.
Si elle n’est pas ouvertement bizarre avec moi, Nina a l’air plus éreintée
que d’habitude, ce matin. Les pneus crissent sur la chaussée lorsqu’elle fait
démarrer la voiture pour conduire Cecelia à l’école. Quand elle revient, elle
reste plantée un moment au milieu du salon, à fixer les murs, tellement que
je finis par sortir de la cuisine pour lui demander si elle va bien.
Elle tire sur le col de son chemisier blanc, froissé alors même que je suis
certaine de l’avoir repassé.
— Ça va. Auriez-vous la gentillesse de me préparer un petit déjeuner,
Millie ? Comme d’habitude ?
— Bien sûr.
Comme d’habitude, pour Nina, c’est trois œufs brouillés avec beaucoup
de beurre et de parmesan, quatre tranches de bacon et un muffin anglais,
également beurré. Même si je respecte sa façon de ne pas calculer la
moindre calorie qui entre dans sa bouche, contrairement à ses « amies », je
ne peux m’empêcher de penser aux commentaires qu’ont fait les membres
de l’association des parents d’élèves sur le poids de Nina, pendant qu’elle
était dans la maison. Nina ne mange ni sans gluten ni végan. Pour autant
que je sache, elle mange tout ce qu’elle veut, voire plus. Elle s’autorise
même des casse-croûte tard dans la soirée, comme le prouvent les assiettes
sales qu’elle laisse derrière elle sur le comptoir et que je dois laver le
lendemain matin. Pas une seule de ces assiettes n’a jamais atteint le lave-
vaisselle.
Je lui sers son repas à table avec un verre de jus d’orange. La voyant
examiner la nourriture, je redoute d’être face à la version de Nina qui va me
reprocher que tout ce qui est dans cette assiette est mal cuisiné, ou alors
prétendre qu’elle ne m’a jamais demandé de petit déjeuner. Au lieu de ça,
elle me sourit gentiment.
— Merci, Millie.
— De rien. (Je reste à rôder dans les parages, hésitante.) Au fait, Andrew
m’a demandé si je pouvais vous prendre deux billets pour Showdown, à
Broadway.
Ses yeux s’illuminent.
— Il est si attentionné. Oui, ce serait un plaisir.
— Quels sont les jours qui vous conviendraient le mieux ?
Elle prend une bouchée d’œufs et mâche en réfléchissant.
— Je suis libre dimanche en huit, si vous réussissez à nous dégoter des
places.
— Bien sûr. Et je pourrai garder Cecelia, naturellement.
Elle reprend une fourchette d’œufs. Une partie rate sa bouche et tombe
sur son chemisier blanc. Elle ne semble même pas s’en rendre compte et
continue à s’empiffrer.
— Merci encore, Millie, me dit-elle avec un clin d’œil. Je ne sais
vraiment pas ce que nous ferions sans vous.
Elle aime bien me dire ça. Ou qu’elle va me virer. En alternance.
Mais bon, ce n’est sans doute pas sa faute. Nina a manifestement des
problèmes émotionnels, comme ses amies l’ont dit. Je n’arrête pas de
penser à ce séjour qu’elle aurait fait dans un hôpital psychiatrique. On
n’enferme pas les gens pour rien. Il a dû se passer un truc grave, et une
partie de moi meurt d’envie de savoir quoi. Mais ce n’est pas comme si je
pouvais le lui demander. Et mes tentatives pour obtenir des informations
auprès d’Enzo se sont révélées infructueuses.
Nina a presque entièrement nettoyé son assiette – les œufs, le bacon et le
muffin anglais ont été engloutis en moins de cinq minutes – quand Andrew
descend l’escalier au petit trot. J’étais un peu inquiète pour lui, après la nuit
dernière, même si j’ai entendu l’eau couler. Non que le scénario soit très
probable, mais je ne sais pas, peut-être que Nina avait programmé le robinet
sur une sorte de minuterie automatique, juste pour faire croire qu’il était
dans la salle de bains, vivant et en bonne santé. Comme je l’ai dit, cette
variante n’était pas très probable, mais ne me semblait pas non plus
impossible. Bref, c’est un soulagement de le découvrir intact. J’en ai
presque le souffle coupé à le voir dans son costume gris foncé associé à une
chemise bleu clair.
Juste avant qu’Andrew n’entre dans la salle à manger, Nina repousse son
assiette. Elle se lève et lisse ses cheveux blonds, qui n’ont pas leur brillance
habituelle, ce qui rend leurs racines sombres encore plus visibles qu’avant.
— Bonjour, Andy, lance-t-elle avec un sourire éblouissant. Comment
vas-tu ce matin ?
Il commence à lui répondre, mais ses yeux se posent sur le morceau
d’œuf toujours accroché à son chemisier. Un sourire en coin se dessine sur
ses lèvres.
— Nina, tu as un peu d’œuf sur toi.
— Oh ! (Les joues rosies, elle tamponne l’œuf sur son chemisier mais,
comme il y est depuis plusieurs minutes, une tache reste visible sur le
délicat tissu blanc.) Désolée !
— Ce n’est rien, tu es quand même très belle.
Il l’attrape par les épaules et l’attire dans un baiser. Je la regarde fondre
contre lui et j’ignore la pointe de jalousie dans ma poitrine.
— Je dois filer au bureau, mais on se voit ce soir.
— Je t’accompagne, chéri.
Nina a une chance folle. Elle a tout. D’accord, elle a fait un séjour dans
un établissement psychiatrique, mais au moins ce n’était pas une prison. Et
la voilà, avec une maison incroyable, des tonnes d’argent et un mari qui est
gentil, drôle, riche, attentionné, et… eh bien, absolument magnifique.
Je ferme les yeux un moment et je m’imagine vivre la vie de Nina. Être
la femme en charge de cette maison. Avoir les vêtements onéreux, les
chaussures et la voiture de luxe. Avoir une femme de ménage à qui je
pourrais donner des ordres : la forcer à cuisiner, à nettoyer à ma place et à
vivre dans un petit trou à rat au grenier pendant que j’aurais la grande
chambre avec le grand lit et des millions de draps. Et surtout, un mari
comme Andrew. Qui collerait ses lèvres aux miennes comme il le fait avec
elle. Sentir la chaleur de son corps contre ma poitrine…
Oh, mon Dieu, je dois arrêter de penser à ça. Maintenant. Circonstance
atténuante, ça fait très longtemps, pour moi. J’ai passé dix ans en prison, à
fantasmer sur le type parfait que je rencontrerais à ma sortie, qui me
sauverait de tout. Et maintenant…
Eh bien, ça pourrait arriver. C’est possible.
Je monte l’escalier et entreprends de faire les lits et le ménage des
chambres. Je viens juste de terminer et je retourne en bas quand on sonne à
la porte. Je me précipite pour répondre… et surprise, je découvre, Enzo, un
carton géant dans les bras.
— Ciao, je lui lance en me rappelant le mot qu’il m’a appris.
L’amusement se lit sur son visage.
— Ciao. Ceci… pour vous.
Je comprends immédiatement ce qui a dû se passer. Parfois, les livreurs
ne savent pas qu’ils peuvent entrer par le portail, alors ils déposent de
lourds paquets devant et je dois les porter péniblement jusqu’à la maison.
Enzo a dû voir le livreur laisser le paquet, et l’a gentiment apporté pour
moi.
— Grazie, je dis.
Il hausse les sourcils.
— Tu veux je…
Il me faut une seconde pour comprendre ce qu’il me demande.
— Oh… oui, mets-le sur la table.
Je lui indique la salle à manger et il y porte le paquet. Je me rappelle la
crise de Nina, la fois où Enzo est entré dans la maison, mais elle n’est pas là
et ce carton a l’air trop lourd pour que je le soulève. Une fois qu’il l’a posé
sur la table, je jette un coup d’œil à l’adresse de l’expéditeur : Evelyn
Winchester. Probablement quelqu’un de la famille d’Andrew.
— Grazie, je répète.
Enzo hoche la tête. Il porte un tee-shirt blanc et un jean, ça lui va bien. Il
est toujours occupé quelque part dans le voisinage, en train de transpirer
dans quelque jardin, et beaucoup de femmes aisées du quartier aiment le
reluquer. Honnêtement, je préfère Andrew, physiquement, et bien sûr, il y a
la barrière de la langue. Mais peut-être que prendre un peu de bon temps
avec Enzo me ferait du bien. Ça évacuerait un peu de cette énergie
emmagasinée, et peut-être que ça ferait cesser ces fantasmes totalement
inappropriés sur le mari de ma patronne.
Je ne sais pas trop comment aborder le sujet, vu qu’il ne semble pas
parler anglais. Cela dit, je suis presque sûre que le langage de l’amour est
universel.
— De l’eau ? je lui propose, histoire de gagner du temps pour trouver une
tactique.
Il acquiesce.
— Si.
Je cours à la cuisine et prends un verre dans le placard. Je le remplis à
moitié d’eau, puis je le lui rapporte. Il s’en saisit avec reconnaissance.
— Grazie.
Ses biceps se gonflent quand il porte le verre à ses lèvres. Il a un
vraiment un beau corps. Je me demande comment il est au lit. Probablement
fantastique.
Je me tords les mains en le regardant boire son verre d’eau.
— Alors, euh… tu es… débordé ?
Il baisse le verre et me regarde, l’air décontenancé.
— Hmm ?
Je me racle la gorge.
— Euh… Genre, est-ce que tu as beaucoup… de travail ?
— Travail.
Il hoche la tête sur un mot qu’il comprend. Sérieusement, j’ai du mal à y
croire : ça fait trois ans qu’il travaille ici et il ne pige vraiment rien à
l’anglais ?
— Si. Molto occupato.
— Ah.
Ça ne se passe pas super. Il vaut peut-être mieux que j’aille droit au but.
Je fais un pas vers lui.
— Écoute, je me suis dit que tu voudrais peut-être faire… une petite
pause ?
Ses yeux sombres étudient mon visage. Il a vraiment de beaux yeux.
— Je… pas comprendre.
Je peux le faire : le langage de l’amour, tout ça…
— Une pause. (Je tends la main, la pose sur son torse et hausse un sourcil
de manière suggestive.) Tu sais.
À ce stade, je me serais attendue à ce qu’il me sourie, qu’il me soulève
dans ses bras et me porte jusqu’au grenier, où il m’aurait fait l’amour
pendant des heures. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est la façon dont ses
yeux s’assombrissent. Il s’éloigne de moi d’un bond, comme si la main que
j’ai posée sur lui venait de le brûler, et lâche un chapelet de mots italiens,
rapides et furieux. Je n’ai aucune idée de ce qu’il dit, à part que ce n’est ni
« bonjour », ni « merci ».
— Je… je suis vraiment désolée, dis-je, faute de mieux.
— Sei pazzo ! me crie-t-il dessus. (Il passe une main dans ses cheveux
noirs.) Che cavolo !
Punaise, c’est vraiment très embarrassant. J’ai envie de ramper sous la
table. Je veux dire, j’avais bien envisagé la possibilité qu’il me rejette, mais
pas avec autant de véhémence.
— Je… Je ne voulais pas…
Il lève les yeux vers la cage d’escalier, presque craintivement, puis
revient à mon visage.
— Je… je vais. Maintenant.
— D’accord, j’opine. Bien sûr. Je… Je suis vraiment désolée. J’essayais
juste d’être aimable. Je ne voulais pas…
Il me lance un regard, comme s’il savait pertinemment que je viens de
dire une grosse connerie. Il faut croire que certaines choses sont
universelles.
— Je suis désolée, je répète pour la troisième fois, alors qu’il se dirige
vers la porte à grands pas. Et… merci pour le paquet. Grazie.
Il s’arrête à la porte et se tourne, si bien que ses yeux sombres
rencontrent les miens.
— Toi… tu partir, Millie, dit-il dans son anglais approximatif. C’est… (Il
presse ses lèvres l’une contre l’autre, puis réussit à sortir le mot qu’il m’a
dit le premier jour de notre rencontre, mais cette fois en anglais 🙂
Dangereux.
Il regarde à nouveau vers la cage d’escalier, l’air troublé. Puis il secoue la
tête et, avant que je puisse l’arrêter pour essayer de comprendre ce qu’il
veut dire, il s’est précipité dehors.

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