La maison du péril AGATHA CHRISTIE

— Serait-ce votre voiture ? demandai-je à brûle-pourpoint.

— Oui, me répondit-il.

Poussé par un désir pervers, je faillis ajouter : « Je m’en doutais », lorsque Poirot nous rejoignit et, après une courte révérence aux autres, m’entraîna avec lui.

— Tout est réglé, mon cher. À six heures trente nous irons voir Miss Nick à « La Maison du Péril ». D’ici là, elle sera rentrée de sa promenade en voiture… et à bon port.

Cependant, sa physionomie et le ton de sa voix n’étaient pas aussi affirmatifs qu’il voulait me le faire croire.

— De quoi lui avez-vous parlé ?

— J’ai sollicité d’elle une entrevue… le plus tôt possible. Elle s’est fait prier… J’ai immédiatement deviné sa pensée en ce qui me concerne : « De quoi se mêle ce petit bonhomme ?… Est-ce un nouveau riche… ou un metteur en scène ? »… Si elle avait pu refuser, elle l’aurait fait, mais, prise à l’improviste, elle m’a répondu qu’elle serait de retour à six heures trente. Donc, tout va bien !

Mon approbation demeura inaperçue. Quant à la foulure de Poirot, il n’en était plus question et il avait recouvré son agilité de chat. Il passa son après-midi à faire les cent pas dans notre salon particulier et à marmonner tout en mettant chaque objet rigoureusement à sa place. Pour toute réponse, lorsque je lui adressais la parole, il agitait les mains et hochait la tête. Il était à peine six heures lorsque nous quittâmes l’hôtel.

— Il est inouï, remarquai-je pendant que nous traversions la terrasse, qu’un assassinat puisse être tenté dans un jardin d’hôtel ; un telle pensée est digne d’un fou.

— Je ne partage pas du tout votre avis. Tout d’abord, convenez avec moi que le jardin est peu fréquenté : il est de bon ton de s’asseoir sur la terrasse qui surplombe la baie et les touristes, de vrais moutons, viennent tous s’y installer. Moi, qui suis un original, je préfère la vue des jardins et, malgré cela, je ne vis rien. D’autre part, remarquez que le meurtrier peut aisément se dissimuler parmi les bouquets d’arbres, buissons et fleurs, en attendant le passage de sa victime. En venant de la « Maison du Péril », Miss Nick Buckley devait emprunter ce chemin-ci, d’autant plus qu’elle paraît appartenir à la catégorie des gens toujours en retard et qui choisissent les raccourcis !

— Le risque n’en demeure pas moins grand. S’il avait été vu, le meurtrier n’aurait pu prétendre à un accident.

— Certes non, cela peut simuler un accident.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien, simplement une idée. Pour le moment, laissons-la de côté, l’assassin ne risquait guère d’être découvert… à une condition…

— Laquelle ?

— Je me refuse à croire que vous ne devinez pas, Hastings.

— Je serais désolé de vous priver du plaisir de manifester votre perspicacité à mes dépens !

— Quelle ironie ! Eh bien ! voici… À condition qu’il soit inconnu de l’hôtel, sinon les gens auraient parlé : « Je me demande si ce ne serait Chose », ou encore : « Où donc était Un Tel lorsque le crime fut commis ? » Croyez-moi, Hastings, le meurtrier ou plus exactement le préposé au crime doit bien se cacher, voilà ce qui me tracasse pour le moment. J’essaie de me rassurer en pensant : « Ils sont quatre, rien ne peut survenir tant qu’ils resteront ensemble, à moins d’un prétendu « accident »… mais ce serait pure folie. »

« Il est encore de bonne heure, dit-il en se retournant, passons plutôt par la route, nous en profiterons pour examiner les abords de la propriété.

La grille de l’hôtel franchie, nous tournâmes à droite. La route escaladait une petite colline au faîte de laquelle s’amorçait une allée avec un écriteau ainsi libellé : Chemin privé.

Nous suivîmes cette allée sur quelques centaines de mètres jusqu’au point où elle aboutit à deux grandes grilles en assez mauvais état et auxquelles une bonne couche de peinture n’aurait pas nui.

Passé ces portes, à droite, se dressait un petit pavillon dont l’aspect soigné contrastait singulièrement avec les grilles et les allées envahies d’herbes folles. Les fenêtres, dont les châssis et les chambranles avaient été repeints récemment, étaient garnies de rideaux propres aux coloris éclatants.

Nous aperçûmes, penché au-dessus d’un parterre de fleurs, un personnage vêtu d’un costume Norfolk usagé : au grincement des gonds rouillés de la grille, il se redressa et nous regarda. C’était un individu d’une soixantaine d’années, grand et fort, presque chauve, au visage battu par les intempéries et aux yeux d’un bleu vif. Il offrait l’aspect d’un brave homme.

— Bonsoir, dit-il en nous voyant passer.

Après lui avoir répondu et comme nous poursuivions notre chemin, il me sembla sentir ses yeux bleus nous scruter dans le dos.

— Je me demande… dit Poirot.

Mais il n’alla pas plus loin et je ne sus pas ce qui le préoccupait.

La maison, grande et d’aspect plutôt morne, était entourée d’arbres dont certaines branches frôlaient le toit. D’un coup d’œil rapide, Poirot mesura le délabrement de cette antique demeure, puis il tira la sonnette, une vieille sonnette qui nécessitait une force herculéenne pour l’actionner, mais qui, une fois mise en branle, émettait à l’intérieur un son de glas.

Une femme d’un certain âge, habillée de noir, vint nous ouvrir. Elle nous apprit que Miss Buckley n’était pas encore rentrée. Poirot lui expliqua que nous avions rendez-vous, ce qui n’alla pas sans difficulté, la respectable dame, à l’instar de beaucoup de ses congénères, paraissant nourrir une certaine méfiance à l’égard des étrangers. En fin de compte, elle nous fit entrer dans le salon pour attendre le retour de Miss Buckley.

Contrairement à ce que nous avions vu jusqu’à présent, cette pièce ne présentait aucune note de tristesse. Elle donnait sur la mer, et le soleil y pénétrait à flots. D’aspect pauvre, l’ameublement était des plus disparates, des meubles d’un moderne agressif voisinaient avec d’autres de l’époque victorienne. Les rideaux étaient de brocart fané. En revanche, la couverture des sièges était neuve et gaie et les coussins énormes. Sur les murs, des portraits de famille, dont plusieurs offraient un certain intérêt. Dans un coin, un gramophone et des disques épars, un appareil portatif de T.S.F. Pas ou peu de livres. Un journal était resté ouvert sur le divan. Poirot le prit puis le reposa avec une grimace : c’était le St Loo Weekly Herald and Directory. Brusquement, il s’en saisit de nouveau et il était en train d’en parcourir une colonne lorsque Miss Nick Buckley fit son apparition.

— Apportez la glace, Ellen, fit-elle avant de s’adresser à nous.

— Eh bien ! me voici. J’ai enfin réussi à me débarrasser de mes amis. Je meurs d’envie de vous entendre ! Serais-je la femme fatale tant recherchée par les cinéastes ? Vous prenez un air si solennel ! Il ne saurait évidemment s’agir que d’autre chose, je vous en prie, faites-moi un pont d’or.

— Hélas ! Mademoiselle… commença Poirot.

— N’allez pas me détromper. Ne venez pas me dire que vous peignez des miniatures et m’obliger à vous en acheter une ! Non, pas avec cette moustache-là !… Votre séjour au Majestic dont la cuisine est la plus exécrable et les prix les plus élevés de toute l’Angleterre, non, c’est impossible !

La femme qui nous avait ouvert revint dans la pièce, portant un plateau chargé de bouteilles et de glace. Tout en préparant des cocktails d’une main experte, Nick continuait à parler. Je crois que le mutisme de Poirot (si contraire à ses habitudes) finit par l’impressionner, car elle cessa brusquement d’emplir les verres et prononça :

— Eh bien ?

— Eh bien ! merci, Mademoiselle !

Prenant le cocktail qu’elle lui offrait, Poirot ajouta :

— À votre bonne santé, Mademoiselle. À votre bonne santé présente et future !

Les réticences contenues dans l’intonation, de ce souhait bizarre n’échappèrent pas à la jeune fille.

— Que… se passe-t-il ?

— Mademoiselle, ceci…

Et il lui montra la balle dans le creux de sa main. Elle la prit d’un air renfrogné.

— Savez-vous ce que c’est ?

— Bien sûr. C’est une balle.

— Précisément. Ce n’est pas une guêpe qui vous a frôlé le visage, ce matin, mais cette balle-ci.

— Qu’insinuez-vous par là ? Un fou s’exerçait à tirer des balles dans les jardins de l’hôtel ?

— On serait tenté de le croire.

— Je finirai par m’imaginer qu’un charme protège ma vie.

— Ce serait donc… la quatrième fois…

— Très juste, la quatrième fois.

— Pourriez-vous, Mademoiselle, me fournir quelques détails au sujet des trois autres… accidents ?

Elle le regarda, surprise.

— Je voudrais m’assurer qu’il s’agissait bien d’accidents, insista Poirot.

— Que voulez-vous que ce soit ?

— Ne pensez-vous pas, au contraire, que quelqu’un attente à votre vie ?

Pour toute réponse, Nick éclata de rire. Cette seule pensée paraissait l’amuser éperdument.

— Quelle merveilleuse aventure, cher Monsieur ! Qui donc aurait intérêt à me tuer ? Je ne suis pas la belle héritière dont la mort libère des millions. Pour moi, ce serait un sport de savoir que quelqu’un cherche à me supprimer, mais il me faut abandonner cet espoir !

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