Alors l’éloquent coiffeur lava la chevelure de son client avec deux sortes d’eau, une claire et une foncée, et elle devint noire comme lorsqu’il avait vingt ans. Puis avec le fer à friser il l’ondula mollement, prit du recul et lorgna son œuvre.
– Il ne resterait plus, dit-il, qu’à rafraîchir quelque peu le visage.
Et en homme qui n’en peut finir, que rien ne satisfait entièrement, il se mit à passer d’une manipulation à l’autre, avec un air de plus en plus affairé. Aschenbach, indolemment allongé, incapable de résister, et repris d’espoir à ce spectacle, regardait dans la glace ses sourcils se dessiner, s’arquer harmonieusement, ses yeux s’agrandir en amandes et briller d’un plus vif éclat grâce à un cerne de khôl sous la paupière ; plus bas, là où auparavant la peau était flasque, jaune et parcheminée, il voyait paraître un carmin léger ; ses lèvres tout à l’heure exsangues s’arrondissaient, prenaient un ton framboise ; les rides des joues, de la bouche, les pattes d’oie aux tempes disparaissaient sous la crème et l’eau de Jouvence… Avec des battements de cœur, Aschenbach découvrait dans la glace un adolescent en fleur. L’homme au cosmétique se déclara enfin satisfait et remerciant avec obséquiosité, à la façon de son espèce, celui qu’il venait de servir. « D’insignifiantes retouches, dit-il, mettant la dernière main à ses artifices. Monsieur peut maintenant tomber amoureux sans crainte. » Ravi, emporté par son rêve, troublé et craintif, Aschenbach s’en alla. Il portait une cravate rouge, et son chapeau de paille à larges bords avait un ruban de couleur.
Un tiède vent d’orage s’était mis à souffler. Il ne tombait que de rares et fines ondées, mais l’air était humide, épais, corrompu et chargé de miasmes. Les oreilles d’Aschenbach s’emplissaient de bourdonnements, de battements, de sifflements ; fiévreux sous son fard, il croyait entendre passer autour de lui et s’ébattre dans l’espace de malfaisants génies de l’air, et les funèbres oiseaux des mers repus de la chair des potences qu’ils viennent déchiqueter, fouiller et souiller. Car il faisait si lourd que l’on perdait tout appétit, et l’on ne pouvait se défendre d’imaginer les mets empoisonnés des germes de la contagion.
Sur les pas du bel adolescent, Aschenbach, un après-midi, s’était enfoncé dans les dédales du centre de la cité empestée. Ne sachant plus s’orienter, étant donné que toutes les ruelles, les canaux, les passerelles et les places du labyrinthe se ressemblaient, n’étant même plus sûr de quel côté se trouvait l’hôtel, il ne pensait qu’à une chose : ne pas perdre de vue la silhouette ardemment suivie ; et tenu à des précautions dégradantes, rasant les murailles, se dissimulant derrière les passants, il fut longtemps avant de se rendre compte de la fatigue, de l’épuisement que sa passion et une incessante tension avaient infligés à son corps et à son esprit. Tadzio marchait derrière les siens ; dans les passages resserrés il cédait habituellement le pas à sa gouvernante et aux petites nonnes, ses sœurs ; flânant en arrière, de temps en temps il retournait la tête pour s’assurer d’un coup d’œil par-dessus l’épaule, d’un regard de ses étranges yeux couleur d’aube, que son amoureux le suivait. Il le voyait sans le trahir. Grisé par cette constatation, entraîné par ces yeux, tenu en lisière par sa passion, celui-ci se faufilait à la poursuite de son inconvenante espérance ; il finit par se trouver volé. Les Polonais avaient franchi un pont en ogive, la hauteur de l’arche les cacha à leur suiveur, et quand il l’eut gravie à son tour il les avait perdus de vue. Il explora l’horizon dans trois directions, droit devants lui et de chaque côté, le long du quai étroit et sale ; en vain. L’énervement, une fatigue à tomber le forcèrent enfin à abandonner ses recherches.
La tête lui brûlait, la sueur poissait à sa peau, sa nuque tremblait, une soif insupportable le torturait ; il chercha des yeux n’importe quoi pour se rafraîchir, tout de suite. À l’étalage d’une petite boutique il acheta quelques fruits, des fraises, marchandise trop mûre et molle, dont il mangea en continuant sa route. Une petite place déserte, et qu’on eût dit évoquée par la baguette d’un enchanteur, s’ouvrait devant lui ; il la reconnut ; c’était là, quelques semaines auparavant, qu’il avait combiné pour fuir le plan manqué. Sur les marches de la citerne, au milieu de la place, il s’affala, la tête appuyée à la margelle de pierre. Pas un bruit, l’herbe poussait entre les pavés, des détritus étaient épars alentour.
Parmi les maisons inégales et dégradées qui entouraient la place, il y en avait une qui avait l’air d’un palais, avec des fenêtres en ogive derrière lesquelles habitait le vide, et de petits balcons ornés de lions. Au rez-de-chaussée d’une autre se trouvait une pharmacie. Des bouffées d’air chaud apportaient par moments une odeur de phénol.
Il était donc assis là, le maître, l’artiste qui avait su croître en dignité, l’auteur du Misérable qui avait, en une forme d’une pureté exemplaire, abjuré la bohème et le trouble des bas-fonds, dénoncé toute sympathie avec les abîmes, réprouvé le répréhensible ; lui qui était monté si haut, lui qui s’étant affranchi de son savoir et libéré de l’ironie avait pris l’habitude de se croire tenu par la confiance qu’il inspirait à son public – Gustav Aschenbach dont la gloire était officielle, dont le nom avait été anobli et dont le style était imposé en modèle aux enfants des écoles, était assis là, les paupières fermées ; par intervalles seulement il coulait à la dérobée un regard oblique, ironique et atterré, sur lequel vite se refermaient les paupières et ses lèvres flasques, dessinées au rouge, formulaient des mots détachés du discours que son cerveau engourdi composait selon l’étrange logique du rêve.
« Car, remarque-le bien, Phaidros, la beauté, la beauté seule est divine et visible à la fois, et ainsi c’est par elle que l’on s’achemine au sensible ; c’est par elle, petit Phaidros, que l’artiste s’engage dans les chemins de l’esprit. Mais crois-tu donc, ami, que celui-là atteindra jamais à la sagesse et à une virilité véritable qui s’achemine vers l’esprit par la voie des sens ? Ou est-ce que tu crois (à toi de décider) que cette voie soit pleine d’aimables dangers, que ce soit vraiment une voie tortueuse et coupable, et qu’elle mène nécessairement à l’erreur ? Car il faut que tu saches que, nous autres poètes, nous ne pouvons suivre le chemin de la beauté sans qu’Éros se joigne à nous et prenne la direction ; encore que nous puissions être des héros à notre façon, et des gens de guerre disciplinés, nous sommes comme les femmes, car la passion est pour nous édification, et notre aspiration doit demeurer amour… tel est notre plaisir et telle est notre honte. Vois-tu maintenant qu’étant poètes nous ne pouvons être ni sages, ni dignes ? Qu’il nous faut nécessairement errer, nécessairement être dissolus, et demeurer des aventuriers du sentiment ? La maîtrise de notre style est mensonge et duperie ; notre gloire, les honneurs qu’on nous rend, une farce ; la confiance de la foule en nous, ridicule à l’extrême ; l’éducation du peuple et de la jeunesse par l’art, une entreprise risquée qu’il faut interdire. Car à quelle éducation serait-il propre celui que sa nature, incorrigiblement, incline vers l’abîme ? L’abîme, nous le renierions volontiers pour nous rendre dignes. Mais où que nous nous tournions il nous attire. C’est ainsi que nous adjurons la connaissance dissolvante, car la connaissance, Phaidros, n’est ni digne, ni sévère ; elle sait, elle comprend, elle pardonne – elle n’a ni rigidité, ni forme ; elle est en sympathie avec l’abîme, elle est l’abîme. Nous la rejetons donc décidément, et dès lors notre effort tend vers la seule beauté, c’est-à-dire vers le simple, le grand ; vers la sévérité, la spontanéité reconquises et le style. Mais style et spontanéité, Phaidros, entraînent la griserie et le désir, risquent de conduire celui qui sent noblement à d’effroyables sacrilèges du cœur, encore que son goût d’une beauté sévère les déclare infâmes… c’est à l’abîme que mènent forme et style ; eux aussi – à l’abîme. Ils nous y conduisent aussi, dis-je, car le poète n’est pas capable de durable élévation, il n’est capable que d’effusions. Et maintenant, Phaidros, demeure, moi je pars ; et alors seulement que tu ne me verras plus, pars, toi aussi. »
Quelques jours plus tard Gustav d’Aschenbach, qui se sentait souffrant, quitta l’hôtel à une heure plus avancée de la matinée qu’il n’avait coutume. Il avait à surmonter certains accès de vertige qui n’étaient qu’à demi de nature physique et s’accompagnaient d’une crise d’angoisse, de la sensation qu’il n’y avait ni issue, ni espoir, sans qu’il s’expliquât si cette sensation se rapportait au monde extérieur ou à sa propre personne. Dans le hall, il remarqua un monceau de bagages prêts à partir, demanda au portier qui s’en allait ; en réponse on lui donna, accompagné du titre de noblesse, le nom de la famille polonaise, celui-là même qu’en secret il avait attendu. Il l’écouta sans que ses traits défaits eussent bougé, et avec ce léger mouvement du menton dont on accompagne une nouvelle qui ne vous intéresse qu’incidemment, puis ajouta : « Quand ? – Après le lunch », lui fut-il répondu. Il acquiesça d’un signe de tête et se rendit à la mer.
La côte était inhospitalière. Sur la vaste étendue d’eaux basses qui séparait du bord le premier banc de sable, d’un bout à l’autre de la surface de légères rides couraient. Le souffle de l’automne, des choses qui ont cessé de vivre, semblait passer sur ce lieu de plaisir autrefois animé de si vives couleurs, maintenant presque désert, et mal entretenu. Un appareil photographique dont on ne voyait pas à qui il appartenait reposait sur son pied, au bord de l’eau, et le voile noir posé dessus claquait au vent qui avait fraîchi.
Tadzio, avec trois ou quatre compagnons qui lui étaient restés, prenait ses ébats à droite de la cabine de sa famille, et une couverture sur les genoux, à mi-chemin entre la mer et la rangée des cabines, Aschenbach, allongé sur sa chaise, le suivit encore une fois du regard. Le jeu que personne ne surveillait, car les femmes étaient sans doute occupées à des préparatifs de voyage, semblait ne plus suivre la règle, et il dégénéra. Le garçon trapu aux cheveux noirs et pommadés qui portait un norfolk et que l’on appelait Jaschou, irrité parce qu’on lui avait jeté du sable dans le visage et dans les yeux, obligea Tadzio à lutter avec lui et bientôt le frêle adolescent succomba. Mais comme si à l’heure de la séparation la servilité de l’inférieur s’était changée chez Jaschou en brutalité et en cruauté, et comme s’il avait voulu se venger d’un long esclavage, vainqueur il ne lâchait pas l’adversaire abattu, mais au contraire, appuyant les genoux sur son dos, il lui maintint le visage dans le sable pendant si longtemps que Tadzio déjà essoufflé par la lutte risquait d’étouffer. Ses tentatives de secouer l’adversaire qui l’oppressait étaient convulsives ; par moments elles cessaient tout à fait et elles ne reprenaient que par soubresauts. Hors de lui, Aschenbach voulait bondir à son secours lorsque le brutal abandonna enfin sa victime. Tadzio, très pâle, se redressa à moitié et assis, appuyé sur un coude, il demeura quelques minutes sans bouger, les cheveux embroussaillés, avec une ombre dans le regard ; puis il se redressa tout à fait et s’éloigna lentement. On l’appelait, et la voix, d’abord gaie, se faisait inquiète et suppliante ; il n’entendait pas. L’autre, le garçon aux cheveux noirs, peut-être pris de repentir aussitôt l’acte commis, le rattrapa et chercha une réconciliation. Tadzio l’écarta d’un geste de l’épaule et descendit obliquement vers la mer. Il était nu-pieds et portait son vêtement de toile rayée orné d’un nœud rouge.
Au bord du flot il s’arrêta, la tête basse, traçant de la pointe du pied des figures dans le sable humide ; puis il entra dans la flaque marine qui à son endroit le plus profond ne lui montait pas au genou ; il la traversa et avançant nonchalamment il atteignit le banc de sable. Là il s’arrêta un instant, le visage tourné vers le large ; puis se mit à parcourir lentement la longue et étroite langue de sable que la mer découvrait. Séparé de la terre ferme par une étendue d’eau, séparé de ses compagnons par un caprice de fierté, il allait, vision sans attaches et parfaitement à part du reste, les cheveux au vent, là-bas, dans la mer et le vent, dressé sur l’infini brumeux. Une fois encore l’image immobile se détacha et soudain, comme à un souvenir, à une impulsion, gracieusement incliné par rapport à sa première position, il tourna le buste, une main sur la hanche, et par-dessus l’épaule regarda la rive. Aschenbach était assis là-bas, comme le jour où pour la première fois repoussé du seuil, son regard avait rencontré le regard de ces yeux couleur d’aube. Sa tête, glissant sur le dossier de la chaise, s’était lentement tournée pour accompagner le mouvement de celui qui s’avançait là-bas ; maintenant elle se redressait comme pour aller au-devant de son regard, puis elle s’affaissa sur la poitrine, les yeux retournés pour voir encore, tandis que le visage prenait l’expression relâchée et fervente du dormeur qui tombe dans un profond sommeil. Il semblait à Aschenbach que le psychagogue pâle et digne d’amour lui souriait là-bas, lui montrant le large ; que, détachant la main de sa hanche, il tendait le doigt vers le lointain, et prenant les devants s’élançait comme une ombre dans le vide énorme et plein de promesses. Comme tant de fois déjà il voulut se lever pour le suivre.
Quelques minutes s’écoulèrent avant que l’on accourût au secours du poète dont le corps s’était affaissé sur le bord de la chaise. On le monta dans sa chambre.
Et le jour même la nouvelle de sa mort se répandit par le monde où elle fut accueillie avec une religieuse émotion.
