La mort à Venise Thomas Mann

Il est probable que chez l’homme de valeur et de quelque noblesse, rien ne s’émousse plus aisément, plus définitivement, que le goût de la connaissance qui pique, excite et laisse de l’amertume ; et il est certain que la sévère et mélancolique volonté des jeunes gens d’aller jusqu’au bout du savoir pèse peu auprès de cette résolution profonde de l’âge viril où l’artiste devenu un maître dit non au savoir, l’écarte, le dépasse, tête haute, s’il est de nature à amoindrir la volonté, à décourager de l’action, ou même à ôter de sa grandeur à la passion. Qu’était son célèbre Misérable sinon une explosion de dégoût en face de l’indécent « psychologisme » de l’époque, incarné dans la molle et niaise personne de ce douteux personnage aux démarches de reptile, qui se fait un sort en poussant par impuissance, vice, ou velléité morale, sa femme dans les bras d’un éphèbe, et sous prétexte de profondeur se croit les indélicatesses permises ? La vigueur des termes dans lesquels il y réprouvait ce qui est répréhensible annonçait une volonté de renier toute morale incertaine, toute sympathie avec les abîmes, de renoncer au relâchement, à cette molle pitié qui fait dire que tout comprendre c’est tout pardonner : déjà en cet ouvrage s’accomplissait le « miracle de la spontanéité retrouvée » sur lequel il devait quelque temps après, dans un de ses dialogues, insister avec un ton de mystère. Étrange concordance ! avec cette « renaissance » de l’esprit – la sévérité, la discipline reconquise en étaient-elles la cause ? – le goût du beau prenait en lui une vivacité nouvelle, excessive presque, et on trouvait dans son œuvre ce sens aristocratique de la mesure, de la simplicité, de la pureté des formes, ce style, ostensiblement, volontairement classique, qui ne cessa dès lors de la distinguer. Mais prendre si ferme position par-delà le savoir, étouffer la gênante, la dissolvante curiosité intellectuelle, n’est-ce pas aussi ramener l’univers et l’âme à une simplicité bien simple, et rendre une autre puissance au mal, à ce qui est prohibé, déréglé ? Et le style lui-même n’a-t-il pas double visage ? N’est-il pas à la fois moral et immoral – moral en tant qu’il tient à une discipline et qu’il la formule, mais aussi immoral, et même antimoral, en tant qu’il suppose par nature l’indifférence à toute moralité et qu’il a précisément pour tendance essentielle de réduire la moralité, de la subordonner à sa hautaine et absolue tyrannie ?

D’ailleurs, évoluer, c’est céder à la fatalité et l’on n’imagine guère un artiste fournissant la même carrière s’il a la sympathie et la confiance passive du grand public, ou bien s’il va seul, sans l’éclat de la gloire et les obligations qu’elle crée. Seuls ceux qui sont voués à une éternelle bohème trouveront fade et souriront de voir un beau talent échapper au libertinage, passer de la chrysalide à l’être accompli, ne plus consentir au laisser-aller de l’esprit, estimer la tenue, la trouver expressive, s’enfermer dans une aristocratique solitude, et y livrer sans secours le douloureux, le farouche combat qui conduit aux honneurs, au pouvoir. Et puis quel jeu, quel défi, quelle jouissance n’est-ce pas de travailler ainsi à soi en artiste ! Avec les années, les propos d’Aschenbach avaient pris quelque chose de pédant, d’officiel ; peu à peu son style se dépouillait, on n’y trouvait plus les jaillissantes hardiesses, l’originalité, la subtilité de nuance des premiers temps, il se donnait en exemple, se faisait norme, se polissait selon la tradition, devenait conservateur, formel, voire sentencieux, et en vieillissant il bannissait de son langage, à la façon dont on rapporte que Louis XIV le faisait, toute expression vulgaire. C’est à ce moment-là que l’administration universitaire introduisit des pages choisies de son œuvre dans les livres de lecture prescrits pour les écoles. Une telle mesure lui agréait profondément et il se garda de refuser le titre de noblesse dont le jeune Empereur voulut dès son avènement récompenser l’auteur de Frédéric le Grand.

Après quelques années vagabondes, quelques essais de s’installer tantôt ici, tantôt là, il se fixa de bonne heure à Munich et y vécut entouré de la considération bourgeoise dont il arrive à l’intellectuel de jouir dans certains cas. Ayant épousé jeune encore la fille d’un savant, il connut une brève période de bonheur à laquelle la mort de sa femme mit fin. Il lui restait une fille, mariée déjà. Il n’avait pas eu de fils.

Gustav d’Aschenbach était de taille un peu au-dessous de la moyenne, brun, le visage entièrement rasé. Sa tête paraissait assez forte par rapport au corps plutôt délicat. Ses cheveux ramenés en arrière, clairsemés au sommet de la tête, drus et grisonnants aux tempes, encadraient un front haut, raviné et que l’on eût dit couvert de cicatrices. Le ressort doré de verres non cerclés entaillait à la racine un nez aquilin et ramassé. Ses lèvres à l’ordinaire se fermaient mollement, ou bien elles se contractaient, rétrécissant soudain la bouche, qu’il avait assez grande ; ses joues maigres étaient creusées de sillons et à son menton bien fait on voyait une fossette. On eût dit que le destin dans de graves occasions avait laissé sa griffe sur cette physionomie volontiers inclinée avec une expression de souffrance, alors qu’elle ne devait qu’à l’art un modelé qui tient ordinairement aux péripéties d’une existence agitée. De ce front avaient jailli les étincelantes reparties des entretiens de Voltaire avec Frédéric II au sujet de la guerre ; ces yeux, dont venait à travers le lorgnon un regard profond et las, avaient découvert l’enfer sanglant des ambulances de la guerre de Sept ans. L’exaltation de vie que l’art donne aux choses, il la donne aussi à l’artiste créateur ; il lui fait un bonheur qui va plus avant, une flamme qui consume plus vite. Il grave sur la face des fervents le dessin d’aventures intellectuelles, de chimères, et vécussent-ils comme en la retraite du cloître, à la longue il leur donne, à un point rare même chez un viveur, des nerfs affinés, subtils, toujours las et toujours en éveil…

3.

Après son étrange promenade, le romancier se trouva encore retenu pendant quelques semaines à Munich par son travail et ses affaires. Mais il était pressé de partir. Enfin, au milieu de mai, il put donner l’ordre que l’on tînt sa maison de campagne prête à le recevoir le mois suivant, et aussitôt il prit le train de nuit pour Trieste. Il ne s’arrêta qu’une journée dans cette ville où le lendemain il prenait le bateau pour Pola.

Il cherchait la note exotique, le dépaysement, choses aisées à trouver en somme, et il s’installa dans une île de l’Adriatique nouvellement mise à la mode, près de la côte d’Istrie ; on y trouvait une population paysanne aux haillons pittoresques qui parle un dialecte dont on ne comprend pas un mot, et de belles falaises déchiquetées du côté du large. Mais il pleuvait, l’air était lourd, l’hôtel peuplé de petite-bourgeoisie autrichienne fermée aux étrangers, et la côte n’avait point de ces molles plages de sable qui, seules, vous mettent sur un pied de familiarité avec la mer. Tout cela le rendait maussade, lui ôtait ce sentiment que l’on éprouve lorsqu’on est bien tombé. Une inquiétude, quelque chose en lui le poussait à partir sans savoir encore où se rendre. Il étudiait l’horaire des bateaux, il interrogeait l’horizon, et tout d’un coup – comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? – il vit où il fallait aller. Où va-t-on quand on veut du jour au lendemain échapper à l’ordinaire, trouver l’incomparable, la fabuleuse merveille ? Il le savait. Que faisait-il ici ? Il s’était trompé. C’est là-bas qu’il avait voulu aller. Sans délai, il annonça à l’hôtel qu’il partait. Moins de quinze jours après son arrivée dans l’île trompeuse, par un matin embué de vapeurs, un canot automobile le ramenait à toute vitesse dans le port de guerre et il n’atterrit que pour aussitôt traverser la passerelle qui le conduisit au pont mouillé du bateau prêt à appareiller pour Venise.

C’était un bateau de nationalité italienne, vétuste, noir et couvert de suie. Aussitôt qu’Aschenbach eut mis le pied sur le pont, un matelot bossu, malpropre, l’entraîna avec ces grimaces qui veulent être polies vers une cabine qui avait l’air d’une caverne avec son éclairage artificiel. Derrière une table, le chapeau sur l’oreille, un mégot aux lèvres, un homme à barbe de bouc et aux manières de directeur de cirque de province le reçut avec de nouvelles grimaces, prenant des airs dégagés pour inscrire les voyageurs et leur délivrer leur billet. « Venise ! répéta-t-il à la suite d’Aschenbach, en étendant le bras et en tournant sa plume dans la bourbe de l’encrier qu’il tenait penché devant lui. Venise, première ! voilà monsieur ! » Il traça des pattes de mouche, versa sur l’encre fraîche du sable bleu qu’il fit retomber dans une sébile de terre, fit de ses doigts jaunes et noueux un pli au papier et se remit à écrire. Tout en griffonnant il bavardait. « Vous allez à un bel endroit ! Ah ! Venise ! Quelle ville ! Quel charme pour ceux qui s’y connaissent ! et son passé – et ce qu’on y voit aujourd’hui – irrésistible ! » En un clin d’œil il encaissa et rendit la monnaie qu’avec le tour de main d’un croupier il fit glisser sur le drap taché de son bureau. « Amusez-vous bien, monsieur, ajouta-t-il en faisant une révérence de théâtre. C’est un honneur pour moi de vous transporter… messieurs ! » et du bras levé il appelait les suivants comme si l’on eût fait queue à la porte, encore qu’il n’y eût là plus un seul client. Aschenbach retourna sur le pont.

Un coude sur le bastingage, il regarda la foule désœuvrée qui flânait sur le quai en attendant de voir partir le bateau et les passagers du bord. Ceux de seconde classe étaient installés à l’avant sur des ballots et des caisses. Les voyageurs de première semblaient être des employés de magasin de Pola, un groupe de jeunes gens qui s’étaient entendus pour faire une excursion en Italie et que le voyage excitait. Ils en faisaient une grande affaire, s’étalaient, bavardaient, riaient, jouissaient d’eux-mêmes et de leurs poses avec fatuité, et se penchant par-dessus bord ils lançaient aux camarades qui, longeant la rue du port, se rendaient à leurs affaires la serviette sous le bras, des lazzi auxquels ceux-ci répondaient en menaçant du bout de la canne leurs amis en fugue. L’un des jeunes gens, un garçon à la voix pincharde qui portait avec une cravate rouge et un panama à courbe audacieuse un costume d’été jaune clair de coupe extravagante, se montrait particulièrement lancé. Mais l’ayant considéré de plus près, Aschenbach constata avec horreur qu’il avait devant lui un faux jeune homme. Nul doute, c’était un vieux beau. Sa bouche, ses yeux avaient des rides. Le carmin mat de ses joues était du fard, sa chevelure, noire sous le chapeau à ruban de couleur, une perruque ; le cou flasque laissait voir des veines gonflées ; la petite moustache retroussée et la mouche au menton étaient teintes ; les dents, que son rire découvrait en une rangée continue, fausses et faites à bon marché, et ses mains qui portaient aux deux index des bagues à camées étaient celles d’un vieillard. Frémissant de répulsion, Aschenbach observait son attitude et celle de ses compagnons. Ceux-ci ne sentaient-ils point la sénilité de leur ami ? Cela ne les choquait-il pas de le voir s’habiller de fantaisie, rechercher leurs élégances et se faire passer pour un des leurs ? Mais on eût dit qu’ils l’acceptaient tout naturellement parmi eux, qu’ils en avaient l’habitude ; ils ne faisaient pas de différence entre eux et lui, répondaient sans répugnance à ses coups de coude et à ses plaisanteries. « Comment cela se fait-il ? » se demanda Aschenbach en passant la main sur son front, et il ferma ses paupières qui lui faisaient mal, car il n’avait pas assez dormi. Il se trouvait entraîné hors du réel et comme engagé dans une aventure, un rêve où le monde changeait, subissait d’étranges déformations auxquelles il allait peut-être mettre un terme en posant un écran devant ses yeux avant de les lever à nouveau sur l’entourage. Mais à ce moment même il eut l’impression d’un flottement et, soudain pris d’une sotte peur, il regarda, vit que la coque lourde et sombre du bateau se détachait lentement du quai de pierre. Pouce à pouce, avançant et reculant sous l’effort de la machine, on voyait s’élargir entre quai et bateau la bande d’eau grasse et diaprée et, après de gauches manœuvres, le vapeur finit par tourner sa proue vers le large. Aschenbach alla s’asseoir à tribord où le bossu lui avait installé sa chaise longue, et un steward en frac graisseux vint lui offrir ses services.

Le ciel était gris, le vent humide. On avait perdu de vue le port et les îles, et la côte disparut bientôt à l’horizon embué de vapeurs. La cheminée laissait retomber des noirées gonflées d’humidité sur le pont frais lavé qui ne voulait pas sécher. On n’était pas en route depuis une heure qu’il fallut déployer la tente, car il commençait à pleuvoir.

Enveloppé dans son manteau, le voyageur reposait, un livre sur ses genoux, et les heures passaient sans qu’il s’en aperçût. La pluie avait cessé ; on enleva la tente. L’horizon était parfaitement net. Alentour, sous la coupe grise du ciel, rien que la mer immense et déserte. Mais dans le vide, dans l’espace indivisé, nous perdons aussi la notion de durée et notre esprit se noie dans la démesure. Ainsi allongé, Aschenbach voyait passer dans un rêve le vieux beau, l’homme au bouc de tout à l’heure, d’étranges silhouettes dont il n’arrivait à saisir ni les gestes, ni les paroles ; il finit par s’endormir.

À midi, on le pria de passer pour le déjeuner dans la salle à manger en boyau sur laquelle s’ouvraient les cabines ; au bout opposé de la longue table il retrouva les commis et leur sénile compagnon attablés là depuis dix heures et buvant avec le joyeux capitaine. La chère était maigre et il expédia son repas. Il avait besoin de sortir, de regarder le ciel, de voir s’il n’y aurait pas une éclaircie sur Venise.

Il ne lui semblait pas qu’il pût en être autrement, car la ville l’avait toujours accueilli dans un nimbe de lumière, mais ciel et mer restaient chargés et livides, par instants il bruinait ; il se résigna à l’idée d’aborder du côté de la mer une Venise autre que celle qu’il découvrait autrefois en venant par terre. Il s’adossa au mât de misaine, laissant errer au loin son regard qui cherchait la terre. Il songeait à son enthousiaste et mélancolique jeunesse qui avait jadis vu surgir de ces flots les coupoles et les campaniles dont il avait tant rêvé ; dans sa mémoire chantaient des vers, de ceux dont vénération, bonheur, mélancolie, lui avaient en ce temps-là inspiré l’harmonieuse cadence, et bercé par des sentiments qui avaient une fois déjà trouvé expression, il interrogeait son cœur grave et las, se demandant s’il serait donné au touriste venu pour flâner de retrouver l’enthousiasme ancien, et si ne l’attendait pas peut-être quelque tardive aventure sentimentale.

À sa droite, la côte se dessina toute plate. Des bateaux de pêche donnaient de l’animation à la mer. On vit paraître l’île aux Bains, que le vapeur laissa à sa gauche, pour traverser au ralenti l’étroite passe du même nom, et finalement s’arrêter sur la lagune, en face de misérables maisons bariolées, en attendant le canot du service de santé.

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