La mort à Venise Thomas Mann

Du premier coup d’œil, il le découvrit ; le liséré rouge sur sa poitrine le signalait de loin. Occupé avec d’autres enfants à placer une vieille planche en guise de pont sur le fossé humide de la forteresse de sable il donnait, par des paroles et des signes de tête, ses instructions pour cet ouvrage. Il avait là avec lui environ dix compagnons, garçons et filles, les uns de son âge, quelques-uns plus jeunes, qui parlaient toutes les langues pêle-mêle, polonais, français, et aussi les idiomes balkaniques. Mais c’était son nom qui s’entendait le plus souvent. Manifestement il était recherché de tous, entouré d’hommages et d’admiration. Un de ces jeunes gens, notamment, Polonais comme lui, qu’on appelait d’un nom comme « Jaschou », un garçon trapu aux cheveux noirs pommadés, et en norfolk de toile, semblait être son premier vassal et ami. Quand leurs travaux de constructions furent terminés pour ce jour-là, ils allèrent tous deux le long de la grève, se tenant enlacés, et celui qu’on appelait « Jaschou » embrassa son beau camarade.

Aschenbach fut tenté de le menacer du doigt : « Quant à toi, Critobulos, pensa-t-il en souriant, pars en voyage pour un an : il te faudra pour le moins ce temps pour ta guérison. » Puis il déjeuna de grosses fraises bien mûres qu’il se procura chez un marchand. La chaleur était devenue très forte, bien que le soleil ne parvînt pas à percer la couche de brume qui couvrait le ciel. Une paresse enchaînait l’esprit d’Aschenbach, pendant que ses sens goûtaient la formidable et étourdissante société du calme marin. Cet homme grave et pensif se mit à rechercher, à essayer de deviner quel nom pouvait bien sonner à peu près comme « Adgio » et ce problème lui semblait digne d’occuper sa pensée. En effet, à l’aide de quelques réminiscences polonaises, il arriva à conclure qu’il devait s’agir de « Tadzio », abréviation de « Tadeus », prolongé en exclamation « Tadziou ».

Tadzio se baignait. Aschenbach, qui l’avait perdu de vue, découvrit bien loin dans la mer sa tête et son bras qu’il levait pour ramer ; la mer, en effet, devait être plate à une grande distance. Cependant on semblait déjà s’inquiéter à son sujet ; déjà des voix de femmes l’appelaient des cabines, criant de nouveau ce nom qui avait l’air de dominer la plage comme un mot d’ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à la fois : « Tadziou ! Tadziou ! » Il revint, traversa les flots en courant, la tête haute, soulevant en écume l’onde qui résistait à ses jambes ; de voir cette forme vivante, à la fois gracieuse et rude dans sa prévirilité, se détacher sur l’horizon lointain du ciel et de la mer, surgir telle une figure divine et s’échapper, la chevelure ruisselante, de l’élément liquide, c’était un spectacle à inspirer des visions fabuleuses, quelque chose comme une poétique légende des âges primitifs, rapportant les origines de la beauté et la naissance des dieux. Aschenbach écoutait, les yeux clos, cet écho épique vibrant dans son âme : une fois de plus, il pensa qu’il faisait bon vivre là et qu’il allait rester.

Un peu plus tard, Tadzio, allongé sur le sable, enveloppé dans son drap blanc qui passait sous son épaule droite, et la tête mollement couchée sur son bras nu, se reposait de son bain, et Aschenbach, même sans fixer les yeux sur lui, n’oubliait guère tout en lisant quelques pages de son livre que le jeune garçon était étendu là et qu’un léger mouvement de la tête vers la droite suffirait pour lui donner l’admirable spectacle. Il lui semblait pour ainsi dire qu’il était là pour protéger le repos de l’enfant, que tout en s’occupant de ses propres affaires il devait garder avec une infatigable vigilance l’idéal de belle humanité qui se trouvait sur sa droite, non loin de lui. Et son cœur était rempli et agité d’une tendresse paternelle, de l’inclination émue de celui dont le génie se dévoue à créer la beauté envers celui qui la possède.

Après midi, il quitta la plage, rentra à l’hôtel et prit l’ascenseur pour monter dans sa chambre. Il y resta un bon moment devant le miroir, à considérer ses cheveux gris, son visage las, aux traits accentués. En cet instant il se souvint de sa renommée, se rappela que dans la rue bien des passants le reconnaissaient et le regardaient à cause de la sûreté infaillible et de la grâce souveraine de son verbe ; il évoqua tout ce qu’il lui fut possible de se rappeler des succès matériels de son talent, sans oublier même son anoblissement. Puis il descendit pour le lunch et déjeuna à sa petite table du salon. Après le repas, comme il entrait dans l’ascenseur, des jeunes gens qui venaient également de déjeuner se pressèrent à sa suite dans la petite cage mobile, et Tadzio parmi eux. Il se trouva tout près d’Aschenbach, assez près, pour la première fois, pour que celui-ci, au lieu de le voir comme une image imprécise, pût le regarder et le détailler dans tous les éléments de son humanité. Quelqu’un adressa la parole au jeune homme et tout en répondant avec un sourire d’une douceur ineffable, il sortait déjà au premier étage, à reculons, les yeux baissés. La beauté engendre la pudeur, pensa Aschenbach, et il creusa cette idée, cherchant le pourquoi. Il avait cependant remarqué que les incisives de Tadzio n’étaient pas irréprochables, légèrement dentelées, elles manquaient de l’émail des santés robustes et présentaient cette caractéristique transparence fragile qui accompagne parfois la chlorose. « Il est très délicat, il est maladif, pensa Aschenbach. Il est vraisemblable qu’il ne deviendra pas vieux. » Cette pensée était accompagnée d’un certain sentiment de satisfaction ou d’apaisement dont il renonça à chercher l’explication.

Il passa deux heures dans sa chambre et se rendit l’après-midi à Venise par le vaporetto qui faisait la traversée de la lagune fétide. Il débarqua à Saint-Marc, prit le thé sur la place et entreprit ensuite, selon le programme qu’il s’était tracé pour son séjour dans cette ville, un tour à travers les rues. Ce fut pourtant cette promenade qui amena un revirement complet de son humeur et de ses résolutions. Une chaleur lourde et répugnante régnait dans les ruelles ; l’air était si épais que les odeurs qui émanaient des habitations, magasins et gargotes, les vapeurs d’huile, bouffées de parfums et cent autres se maintenaient en traînées, sans se dissiper. La fumée de cigarette restait suspendue à sa place et ne s’éloignait que lentement. Le va-et-vient de la foule dans l’étroit passage importunait le promeneur au lieu de le distraire. Plus il allait, plus il sentait la torture de tomber dans l’état abominable que l’air marin et le sirocco réunis peuvent amener, état de surexcitation et d’abattement combinés. Une sueur d’angoisse sortit de ses pores. Ses yeux se voilèrent, sa poitrine se serrait, il tremblait de fièvre, les artères battaient sous son crâne. Il s’enfuit des rues commerçantes où il y avait foule et passa les ponts pour gagner les passages des quartiers pauvres. Là il fut importuné par les mendiants, et les émanations malodorantes des canaux lui coupaient la respiration. Sur une place tranquille, un de ces endroits qui donnent une impression d’oubli et de solitude enchantée comme il s’en trouve au cœur de Venise, il s’assit pour se reposer sur la margelle d’un puits, s’essuya le front et se rendit compte qu’il devait quitter le pays.

Pour la deuxième fois et maintenant sans conteste, il était démontré que cette ville, par cette température, était très malsaine pour lui. S’entêter à rester quand même paraissait déraisonnable ; la perspective d’une saute de vent demeurait fort incertaine. Il fallait prendre une décision immédiate. Impossible de retourner chez lui dès maintenant : ni pour l’été, ni pour l’hiver son logis n’était préparé. Mais la mer et la plage n’existaient pas à Venise seulement ; on pouvait les trouver ailleurs sans le fâcheux complément de la lagune et de ses miasmes.

Il se souvint d’une petite plage, située non loin de Trieste, qu’on lui avait vantée. Pourquoi n’y point aller ? Et cela sans délai, afin que le nouveau changement de villégiature en valût la peine ? Il se déclara résolu et se leva. À la prochaine station de bateaux, il prit une gondole et, suivant le labyrinthe trouble des canaux, longeant les édifices aux élégants balcons flanqués de lions sculptés, tournant des coins de murs luisants, dépassant de lugubres façades de palais qui reflétaient de larges enseignes dans le remous des vagues, il se fit conduire à Saint-Marc. Il n’y parvint pas sans peine ; car le gondolier, qui était de connivence avec des dentelliers et des souffleurs de verre, essayait partout de le débarquer pour visiter des magasins et faire des emplettes, et chaque fois que la bizarre traversée de Venise commençait à exercer son charme, le mercantilisme rapace de la reine des mers déchue venait avec une insistance désagréable dégriser l’imagination.

De retour à l’hôtel, Aschenbach avant même de dîner déclara que des circonstances imprévues l’obligeaient à partir le lendemain matin. On exprima des regrets et l’on acquitta sa note. Il dîna et passa la tiède soirée à lire les journaux dans une chaise à bascule sur la terrasse, derrière l’hôtel. Avant de se mettre au lit, il prépara soigneusement tous ses bagages pour le départ.

La perspective de ce changement l’agitait, et il dormit médiocrement. Le matin, quand il ouvrit la fenêtre, le ciel était toujours couvert, mais l’air semblait rafraîchi, et aussitôt il sentit un commencement de regret. Ce congé qu’il avait donné n’était-il pas le fait d’une étourderie et d’une erreur, la conséquence d’un état d’irresponsabilité maladive ? S’il avait un peu différé sa décision, si, au lieu de désespérer d’emblée, il avait accepté le risque d’une adaptation au climat vénitien ou d’une amélioration du temps, il aurait en perspective maintenant, au lieu d’agitation et de tracas, un après-midi sur la plage comme celle de la veille. Trop tard ! Il lui fallait continuer de vouloir ce qu’il avait voulu hier. Il s’habilla et descendit à huit heures au rez-de-chaussée pour le déjeuner.

Il n’y avait encore personne au buffet quand il entra. La salle se remplit peu à peu, tandis qu’il attendait à sa table le déjeuner commandé. En buvant son thé, il vit entrer les jeunes Polonaises et leur gouvernante : graves, fraîches et les yeux encore rougis par la toilette matinale, elles gagnèrent leur table dans le coin à côté de la fenêtre. Aussitôt après, le portier vint lui annoncer, la casquette à la main, qu’il était l’heure de partir. L’auto attendait pour le conduire avec d’autres voyageurs à l’hôtel Excelsior, d’où le canot automobile transporterait les voyageurs à la gare par le canal appartenant à la Compagnie. Il n’était que temps… Aschenbach trouva que rien ne pressait ; il restait plus d’une heure jusqu’au départ de son train. Il se fâcha contre la coutume des hôtels d’expédier trop tôt les clients qui partent et signifia au portier qu’il désirait déjeuner tranquillement. L’homme se retira à contrecœur pour reparaître au bout de cinq minutes. Impossible à la voiture d’attendre plus longtemps. « Eh bien ! qu’elle parte en emportant ma malle », répliqua Aschenbach impatienté. Lui-même allait, ajouta-t-il, prendre à l’heure voulue la vedette et demandait qu’on lui laissât le soin de se débrouiller tout seul. L’employé s’inclina. Aschenbach, content d’avoir repoussé les insistances importunes, acheva de déjeuner sans se presser et se fit même apporter un journal par le garçon. Il ne restait vraiment que le temps strictement nécessaire lorsque enfin il se leva. Le hasard voulut qu’au même instant Tadzio entrât par la porte vitrée.

En se rendant à table auprès des siens, il croisa l’hôte qui partait. Devant cet homme à cheveux gris, au front haut, il baissa les yeux modestement, pour aussitôt les rouvrir, selon sa gracieuse habitude et les lever, larges et tendres, vers lui, puis passa vivement. Adieu, Tadzio ! pensa Aschenbach ; je ne l’aurai pas vu longtemps, et contre son habitude, formulant des lèvres sa pensée, il ajouta tout bas : « Sois béni ! » Il procéda ensuite au départ, distribua des pourboires, reçut les adieux du petit gérant en redingote française et aux allures discrètes, et quitta l’hôtel à pied, comme il était venu, suivi du domestique portant les bagages à main, pour se rendre par l’allée blanche d’arbres fleuris à l’embarcadère situé de l’autre côté de l’île. Il y arrive, prend place… le reste fut chemin de croix, descente à tous les abîmes du regret.

C’était la traversée familière à travers la lagune, par le grand canal, en passant devant Saint-Marc. Aschenbach était assis sur le banc demi-circulaire de l’avant, le bras appuyé au dossier, la main au-dessus de ses yeux pour les protéger du soleil. Les jardins publics se trouvèrent dépassés, la piazzetta s’ouvrit encore une fois dans sa grâce princière, pour disparaître aussitôt, puis ce fut l’alignement grandiose des palais, et au tournant du canal se tendit la splendide arche de marbre du Rialto. À ce spectacle le cœur du voyageur fut déchiré. Cette atmosphère de la ville, cette odeur fade de mer stagnante qu’il avait eu tant de hâte à fuir, il la respirait à présent à longs traits avec un douloureux attendrissement. Se pouvait-il qu’il eût ignoré, qu’il eût oublié combien son cœur était attaché à tout cela ? Ce matin, il s’était demandé avec un vague regret, un léger doute, si sa décision était bien justifiée ; maintenant ce doute se changeait en chagrin, en souffrance réelle, en détresse si amère que plusieurs fois elle lui fit monter des larmes aux yeux – comment l’eût-il imaginée telle ? Ce qui était si pénible à admettre, ce qui par moments lui paraissait absolument intolérable, c’était manifestement la pensée qu’il ne devait jamais revoir Venise et que ce départ était un adieu définitif. Puisqu’il avait constaté pour la deuxième fois que cette ville le rendait malade, puisque pour la deuxième fois il se voyait contraint de la quitter précipitamment, il devait évidemment la considérer désormais comme une résidence impossible, interdite, au-dessus de ses forces et où il eût été insensé de retourner une fois de plus. Il sentait même que, s’il partait maintenant, la honte et l’orgueil devaient l’empêcher de jamais revoir la ville bien-aimée, devant laquelle sa constitution l’avait deux fois trahi, et ce litige, cette lutte entre un penchant de son âme et ses forces physiques parut soudain à cet homme au retour d’âge tellement grave et pénible, la défaite physique si humiliante, si inadmissible, qu’il ne comprenait pas la résignation étourdie avec laquelle il avait résolu la veille de la subir et de l’admettre sans résistance sérieuse.

Cependant le bateau à vapeur approche de la gare, la souffrance et la perplexité grandissent jusqu’au désarroi. Ainsi tourmenté, il lui semble également impossible de partir et de revenir en arrière. Et dans cet état de déchirement il entre dans la station. Il est très tard, le voyageur n’a pas une minute à perdre s’il veut avoir son train. Il veut et ne veut pas. Mais l’heure presse et l’aiguillonne ; il se hâte pour se procurer son billet et cherche autour de lui dans le tumulte de la vaste salle l’employé de service de la Société hôtelière. L’employé se montre et annonce que sa grosse malle est enregistrée pour Côme. Pour Côme ? D’un rapide échange d’explications, de questions irritées et de réponses embarrassées, il résulte que la malle, confondue avec d’autres colis, avait été envoyée du bureau d’expédition de l’hôtel Excelsior dans une direction complètement fausse.

Aschenbach eut de la peine à conserver la seule mine qui fût de circonstance. Une joie extravagante, une incroyable gaîté souleva sa poitrine et la secoua comme un spasme. L’employé se précipita pour retenir la malle, si possible, mais il revint, comme c’était à prévoir, sans résultat. Aschenbach déclara donc qu’il n’avait pas envie de partir sans ses bagages et qu’il était décidé à retourner à l’hôtel des Bains et à y attendre le retour du colis. Il demanda si le canot automobile de la Compagnie était arrêté devant la gare. L’homme affirma qu’il était à quai devant la porte. Il décida avec sa faconde italienne le préposé au guichet à reprendre le billet déjà pris et jura qu’on allait télégraphier, qu’on ne négligerait rien pour recouvrer la malle à bref délai, coûte que coûte, et ainsi se produisit cette chose singulière, que le voyageur se revit, vingt minutes après son arrivée à la gare, dans le grand canal, en route pour retourner au Lido.

Quelle bizarre et invraisemblable aventure, humiliante et d’une drôlerie fantastique : être ramené par un coup du sort dans des lieux dont on vient de se séparer à jamais avec une profonde tristesse, et s’y retrouver avant qu’une heure s’écoule ! L’écume à la proue, louvoyant avec une agilité de clown entre les gondoles et les vapeurs, la petite embarcation impatiente volait vers son but, tandis que son unique passager masquait sous le dehors d’une contrariété résignée l’exaltation conquérante mitigée d’angoisse d’un gamin échappé de la maison paternelle. Et toujours un rire intérieur le chatouillait à la pensée de cette malchance qui, se disait-il, n’aurait pas pu atteindre plus complaisamment un favori de la Fortune. Il va falloir donner des explications, pensait-il, affronter des regards étonnés, puis tout sera arrangé ; un malheur se trouvait évité, une lourde erreur corrigée, et tout ce qu’il avait cru abandonner s’offrait de nouveau à lui et lui appartiendrait à discrétion. Au reste, était-ce une illusion causée par la vitesse du bateau ou n’était-ce pas, pour comble de bonheur, le vent marin qui soufflait maintenant, contre toute prévision ? Les vagues battaient les murailles bétonnées de l’étroit canal creusé à travers l’île jusqu’à l’hôtel Excelsior. Un omnibus automobile l’attendait là et le ramena par la route dominant la mer moutonneuse tout droit à l’hôtel des Bains. Le petit gérant à moustaches vint en smoking et descendit du perron pour le saluer.

D’un ton de délicate flatterie il exprima ses regrets de l’incident qu’il qualifia d’extrêmement fâcheux pour lui et pour la maison, mais approuva avec conviction la décision prise par Aschenbach d’attendre ici le retour de son colis. Sa chambre, il est vrai, était déjà donnée, mais une autre, non moins bonne, se trouvait à sa disposition. « Pas de chance, monsieur », dit en souriant le liftboy suisse, pendant la montée. Et ainsi le transfuge fut réinstallé dans une chambre presque identique à la précédente par la disposition et l’ameublement.

Accablé de fatigue et tout étourdi par l’agitation de cette singulière matinée, Aschenbach, après avoir rangé dans la chambre le contenu de son sac de voyage, s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte. La mer avait pris une teinte verdâtre, l’air semblait plus léger et plus pur, la plage avec ses cabines et ses barques plus colorée, bien que le ciel restât toujours gris. Il regarda dehors, les mains jointes entre ses genoux, content d’être de nouveau là, mais hochant la tête en même temps, en pensant à sa versatilité, à sa méconnaissance de ses propres désirs. Il resta bien une heure dans cette posture, se reposant dans une vague rêverie. Vers midi, il aperçut Tadzio en costume de toile rayée à liséré rouge, revenant de la mer à l’hôtel par la barrière de la plage et les passerelles de planches. De la hauteur où il était assis, Aschenbach le reconnut aussitôt, avant d’avoir effectivement fixé les regards sur lui, et il allait penser : Tiens ! Tadzio, te voilà revenu, toi aussi ! Mais au même instant il sentit ce banal souhait de bienvenue s’effondrer dans le silence devant la révélation sincère de son cœur, il sentit le feu de ses veines, la joie et la souffrance de son âme et comprit que c’était Tadzio qui lui avait rendu le départ si dur.

Il resta assis en silence, à cette place où personne ne pouvait le voir d’en bas, et il fit son examen de conscience. Ses traits s’étaient animés, ses sourcils se relevèrent, ses lèvres se tendirent dans un sourire qui disait l’attention et la curiosité subtile. Ensuite il leva la tête, et de ses deux bras qui pendaient inertes de chaque côté du fauteuil, il décrivit lentement le mouvement qui enveloppe et qui soulève, tournant les paumes en avant, comme pour marquer l’action d’ouvrir et d’étendre les bras en un geste d’attentive bienvenue et de tranquille accueil.

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